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PURCHASED FOR THE
UMVERSITY OF TORONTO LIBRARY
FROM THE
CANADA COUNCIL SPECIAL GRANT
FOR
HISTORY OF ART
L'ARTISTE
65^ ANNÉE — 1895
NOUVELLE PÉRIODE
X
IMPRIMERIE
SOCIÉTÉ TYPOGRAPHIQUE
CHATEAUDUN
L'ARTISTE
REVUE DE L'ART CONTEMPORAIN
SOI XANTE -CINQUIÈME ANNÉE
NOUVELLE PÉRIODE : TOME X
PARIS
BUREAUX DE L'ARTISTE
44, aUAI DES ORFÈVRES, 44
1895
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A PROPOS DE JULES LE MAITRE
I
VEC nos habitudes plutôt scienti-
fiques, si nous avions voulu réel-
lement faire une « étude » sur
Jules Lemaître, nous aurions com-
mencé par relire ses œuvres com-
plètes, — plume en main, comme
disait Sainte-Beuve, — pour noter
sur des fiches, au fur et à mesure
des rencontres, ses expositions de
théories générales, ses jugements
particuliers, les passages oii appa-
raissent plus clairement ses défauts
et ses qualités, ce qu'il nous apprend
de vrai et de nouveau, ce qu'il dit de faux ou de déjà connu, ce
qu'il a renouvelé par un point de vue mieux choisi, etc., etc. De
l'examen et de la comparaison de ces documents, nous aurions
peut-être pu extraire un jugement motivé. Juste? C'est une autre
affaire. Du moins, aurions-nous pris, pour le formuler, les précau-
1895. — l'artiste. — NOUVELLE PÉRIODE : T. X. I
2 L'ARTISTE
tions élémentaires qu'exige l'emploi de la méthode scientifique,
— méthode applicable dans une certaine mesure aux questions
littéraires, comme le prouvent les travaux de Brunetiére et de
Sarcey; et de Lemaître aussi, quoique rien ne soit plus loin de
ses prétentions. Notre but actuel n'est pas de faire un portrait si
complètement documenté, mais de traiter occasionnellement, dans
une causerie sur un écrivain célèbre, quelques-unes des questions
de littérature et d'art qui nous avaient jadis été suggérées, — ou
rappelées, — par la lecture de ses ouvrages.
Cette causerie, écrite à l'ombre des arbres, loin de toute biblio-
thèque, n'aura pour base que des souvenirs, dont quelques-uns
commencent même à devenir lointains. La mémoire est une
chose si fragile ! Nous avons cependant pour nous d'avoir lu, de
tout temps, les trois ou quatre grands journaux ou revues dans
lesquels a paru son œuvre entier de critique, de moraliste et de
romancier. Nous avons suivi presque au jour le jour, avec une
curiosité très vive, aiguisée de sympathie, le développement de
ce riche, fécond, souple et ingénieux esprit, vigoureux même et
profond à ses heures. Qjjelques soirées au théâtre nous ont per-
mis d'achever à peu près d'en faire le tour : à peu près, car,
d'abord, son domaine a le temps de s'élargir ; et puis, ayant eu à
peine quelquefois l'occasion de le rencontrer, nous ne savons pas
grand chose de l'homme, sinon qu'il est aussi intéressant que ses
livres ; d'aucuns disent même plus intéressant, mais c'est là un
éloge qu'on pourrait prendre pour une critique.
Ce qui nous console de l'absence de documents intimes, c'est
qu'à notre avis, pour apprécier les ouvrages d'un artiste ou d'un
écrivain, il n'y a pas tant besoin qu'on le pense aujourd'hui de
s'informer s'il prend du thé ou du café à son premier déjeuner.
Que savons-nous d'Homère, sinon qu'il était aveugle ou que
peut-être sa vue était excellente ? Eh bien là, franchement, en
quoi cette ignorance vous gêne-t-elle quand vous trouvez quel-
ques rares moments de loisir pour relire (dans une traduction,
hélas ! en ce qui nous concerne) un passage de Y Iliade ? Et si la
vie intellectuelle de Léonard de Vinci n'était pas admirablement
connue, en quoi la Joconde serait-elle moins un miracle pour ceux
qui ont appris à la voir avec des yeux de peintre ? Et tant de
beaux ouvrages anonymes, les chansons populaires, le portrait de
l'Homme noir du Salon Carré, les statues du portail nord de la
CAUSERIE DART 3
cathédrale de Chartres, faut-il attendre la biographie complète de
leurs auteurs pour les comprendre et les admirer?
Entendons-nous bien ; je ne prétends pas qu'il n'y ait aucun
intérêt à connaître la vie morale et intellectuelle d'un écrivain ou
d'un artiste, voire même à lire dans le carnet de son médecin les
pages qui le concernent. Peut-être une série suffisamment longue
de monographies de ce genre aboutirait-elle, pour l'étude de la
physio-psychologie des grands hommes, à des conclusions moins
aventureuses que celles des Lombroso et des Nordau. Mais il
reste évident, à notre avis, que ces notions nouvelles ne modifie-
raient en rien la valeur des chefs-d'œuvre de la littérature ou de
l'art.
Notre absence de documents sur Jules Lemaître ne va pourtant
pas jusqu'à nous laisser ignorer qu'il fut professeur et que les
élèves ne s'ennuyaient pas dans sa class». Mais ce qui l'ennuyait
mortellement, lui, c'était de répéter tout le long du jour que
Virgile est un grand poète et Démosthène un grand orateur. A
cette époque, ses opinions en littérature étaient assez révolution-
naires, non dans la forme, qui chez lui n'est jamais cassante,
mais dans le fond. Vous n'auriez pas eu besoin de le presser
beaucoup pour lui faire dire que les grands génies du temps passé
sont des gens de relations peu commodes, et que plusieurs au
moins, parmi eux, profitent d'un classement artificiel décrété une
fois pour toutes par de prétendus arbitres du goût. Il était bien
près de considérer les solides études de sa jeunesse comme du
temps mal employé ; il réservait son souvenir le plus attendri aux
écoles buissonnières où son insatiable curiosité l'avait entraîné
à travers la philosophie, la poésie et le roman contemporains.
Sa sortie du professorat fut donc une délivrance, oh ! que
douce ! Il allait enfin pouvoir jeter aux quatre vents les formules
apprises, dire tout ce qui lui viendrait à l'esprit, se détendre intel-
lectuellement, se développer en toute liberté !
Nous avons personnellement passé par là, toute proportion gar-
dée : notre rêve, plus modeste, aussi sincère, était de pouvoir
enfin librement faire quelques petites fautes d'orthographe. Mais
il n'en faut pas davantage pour nous permettre de comprendre
son état d'esprit.
L'ARTISTE
II
En littérature, il se sentait moderne avant tout : la seule atmo-
sphère où il pût respirer à pleins poumons s'était dégagée de ses
libres lectures, de son expérience personnelle, de ses conversations
infinies avec les jeunes hommes de sa génération. Quant à sa
philosophie, elle se résumait en trois mots : « Tout est vain ».
Méfions-nous de ces devises trop courtes, qui ne représentent que
la moindre portion de nous-mêmes. Un de mes amis a inscrit en
lettres d'or sur un cartouche, dans son cabinet de travail, une
courte phrase latine dont la traduction est précisément : Tout
est vain ; rien ne vaut la peine de rien ; il faut, dans cette vie
mal faite, passer supérieur à tout, détaché de tout... Ce désa-
busé, quand il explique sa devise, a les grondements d'un ours :
c'en est un d'une espèce particulière, au cœur très tendre, qui
se livre entièrement, sans s'en douter, dès qu'il rencontre une
sympathie ; délicat, cela va sans dire, mais avec des héroïsmes
de délicatesse qu'on ne trouve pas toujours chez les dégoûtés
de la vie. S'il lisait ce jugement sur son compte, il serait furieux.
Il se déclarerait méconnu : il énumérerait les innombrables cou-
leuvres que la vie lui a fait avaler, ainsi qu'à nous tous. Et
comme il cache ses meilleures qualités avec une pudeur instinc-
tive, bien des gens qui ont pourtant lu son écriteau se deman-
deront de qui je veux parler.
Dès le premier jour, en lisant Jules Lemaître, nous avions va-
guement soupçonné que son pessimisme était plus sincère que
réel. Sincère, oui ; il considérait même ce pessimisme, selon
l'usage, comme le signe rare et précieux dont quelques êtres seu-
lement sont marqués. Je l'ai entendu, un jour, dire à une femme
peu ordinaire : « Oh ! vous, madame, vous êtes une optimiste ! »
et l'expression de sa voix faisait deviner tout un monde de senti-
ments, où semblait pourtant dominer une pitié sincère, très bien-
veillante même. Ce à quoi la dame répondit : « Non, je suis
une résignée gaie, voilà tout ! » Mais, à cette époque déjà loin-
taine, ce n'est pas sous cette forme consolante qu'il comprenait
la résignation, car il avait écrit quelque part, peu de temps aupa-
ravant : « Il y a des résignations et des ironies singulièrement
douloureuses ».
CAUSERIE DART 5
Toutefois, n'imaginez pas qu'il posât pour le Prométhée, à
l'heure où son nom'devint brusquement familier à tous ceux qui
lisent. Toucher à tout, goûter à tout, mais ironiquement et sans
se laisser prendre à rien, tel était son programme. S'il ne l'affichait
pas, il ne le cachait guère non plus, car, en tout, il se donnait
le plaisir de dire son sentiment avec une entière liberté.
II avait la bosse de l'admiration, aurait dit de lui un disciple de
Gall, mais non pas celle du respect. Qjuand il saluait les dieux
du jour, ses révérences les plus sincères étaient parfois entremê-
lées de gestes fugitifs qui ressemblaient à de vagues ébauches de
pieds de nez : car son pessimisme se conciliait de la façon la plus
heureuse pour lui et pour ses lecteurs avec d'irrésistibles poussées
de comique; et nous avons déjà dit qu'il laissait toujours libre car-
rière à ses impulsions. Sa sincérité lui joua même un assez mau-
vais tour : comme il avait beaucoup trop d'esprit pour ne pas
s'apercevoir que son sentiment, — en quoi encore il ressemblait
à beaucoup de monde, — variait quelquefois d'une saison à l'autre
sur le même sujet, il mettait une véritable coquetterie à l'avouer
ingénument. Bien mieux, lorsque, à propos d'un livre dont les
nécessités du journalisme le forçaient à parler au pied levé, il
s'était laissé aller à traiter un point de philosophie morale , il
réfléchissait tout à coup que la question était bien complexe et
alors il ajoutait, avec une douce raillerie envers lui-même : « Après
tout, vous savez, je ne tiens pas autrement à mon idée ; c'est
peut-être le contraire qui est vrai ». Et voilà comment certains
lecteurs, qui prenaient cela pour une injure personnelle, lui ont
fait, un peu par sa faute, une réputation de scepticisme qu'il n'a
méritée qu'à moitié, et encore seulement dans les premiers temps.
Il étalait ses incertitudes morales avec le même soin que d'autres
mettent à les cacher. Bien Français en cela, car notre race est
volontiers fanfaronne de ses défauts, des défauts de l'espèce
humaine. Ht comme on nous prend au mot, de l'autre côté de
nos frontières !
III
Il fit pendant quelque temps de la critique impressionniste, ne
se gênant pas pour laisser entendre que notre seul critérium est
6 L'ARTISTE
dans nos impressions du moment ; préférant les siennes à celles
des autres, comme cela est inévitable et comme le font d'ailleurs
une infinité de gens infiniment moins bien préparés que lui.
En littérature, il aimait d'abord, chose absolument naturelle,
tout ce qui lui rappelait ses premières impressions d'homme ;
ensuite, — car on est forcément de son temps et de son milieu,
— tout ce qui avait le caractère d'une confession ou, au moins
d'une confidence, racontée par un analyste. C'était une grande part
de notre littérature depuis Rousseau et l'abbé Prévost, en passant
par Balzac, Stendhal et sans doute Baudelaire, jusqu'à Concourt et
Daudet; mais, si j'ai bon souvenir, il mettait Flaubert au centre.
Pensant, avec Pascal, que l'humanité est comme un homme
qui ne mourrait pas et qui apprendrait toujours, il avait un faible
pour les écrivains auxquels la connaissance de toutes les philo-
sophies antérieures, y compris les plus modernes, donne une
élégance particulière, à condition qu'elle soit unie à un sens litté-
raire délicat : de là sa sympathie pour Anatole France, Paul Bour-
get, Renan surtout. Il aurait même volontiers, au moins l'a-t-il dit
un jour, préféré aux génies des siècles passés tel ou tel de ses
contemporains chez qui il trouvait une conception philosophique
plus moderne, donc plus juste, de l'univers.
Ses opinions sur l'importance du point de vue « philoso-
phique » et sur l'absence d'un critérium en littérature ou en art,
étaient présentées par lui comme de simples impressions person-
nelles, très sincères, mais qui n'engageaient pas absolument celles
du lendemain. Leur importance n'est pas moindre pour cela et
nous les discuterons comme si elles avaient la forme la plus rigi-
dement dogmatique.
N'y a-t-il pas une illusion, d'abord, dans cette idée que, grâce
aux progrès de la philosophie, certains contemporains de très grand
talent, mais non pas de génie, auraient une conception de la vie
et de l'art supérieure à celle des hommes de génie, que Lemaître
regardait comme des « monstres divins » un peu « grossièrement
intuitifs » ? La remarque contient certainement quelque chose de
vrai; mais, à notre avis, le charme qui provient d'une conception
philosophique plus avancée ne doit être goûté que par surcroît,
car les idées philosophiques changent d'un demi-siècle à l'autre,
et, par conséquent, vieillissent vite. Il faut que la couleur philo-
sophique recouvre des dessous plus généraux et plus humains.
CAUSERIE D'ART 7
L'un n'empêche pas l'autre, sans doute. Mais il est bon de remar-
quer que, dans une œuvre littéraire, les qualités les plus cadu-
ques sont précisément celles qui confinent de plus près à la phi-
. losophie proprement dite, et que les chefs-d'œuvre survivent par
leurs mérites purement littéraires ou artistiques, c'est-à-dire par
la quantité de vie humaine qu'ils renferment, due sont devenues,
je vous prie, les opinions purement philosophiques d'Aristo-
phane? Un ramassis de vieilleries, qui étaient presque des vieilleries
au temps où il les énonçait. Cela n'empêche pas Aristophane
d'être aussi grand que Rabelais, par la seule vertu des trésors de
vérité humaine, de vie humaine, renfermés .dans ses comédies, —
qui sont parfois des farces et même des opérettes grandioses.
Plus une œuvre est grande, plus la quantité de philosophie
pure, c'est-à-dire d'opinions partiellement transitoires qu'elle ren-
ferme, devient négligeable. Cette règle est tellement générale, que
les ouvrages littéraires à substratum philosophique, dans lesquels,
par conséquent, 1' « Idée » semble devoir primer tout, n'y font
pas exception. Ainsi, Candide, la satire philosophique par excellence,
repose tout entier sur une vérité que M. de la Palisse lui-même
n'aurait pas trouvée bien neuve, à savoir que notre monde est
loin de la perfection. Si Candide est un chef-d'œuvre, ce n'est
certes pas pour la nouveauté de son idée fondamentale, c'est pour
la merveilleuse puissance dont Voltaire a fait preuve en poussant
jusqu'au relief extrême, c'est-à-dire en « exagérant jusqu'à la
charge », selon le précepte d'Ingres, les portraits qu'il a pris dans
la réalité et dont l'ensemble constitue un morceau de vie humaine;
c'est, encore, pour le comique intarissable qu'il a fait jaillir du
contraste entre une vérité banale et la phrase célèbre de Leibnitz,
d'ailleurs faussement interprétée, sur « le meilleur des mondes
possibles ».
Même en dehors des livres à prétexte philosophique, combien
d'ouvrages survivent pour des qualités tout à fait étrangères à l'idée
qui est censée leur avoir donné naissance ! Lisons-nous Don Qtii-
cbolte pour y chercher la satire des romans chevaleresques du temps ?
Non, n'est-ce pas ? Nous sommes aujourd'hui bien loin de ce point de
départ, qui fut celui de Cervantes, mais au-dessus duquel lui-même
s'éleva de plus en plus en écrivant son livre, à l'inverse de beau-
coup d'écrivains, même grands, dont l'inspiration est plus haute
et plus riche au début. La première idée de Cervantes avait été
8 L'ARTISTE
de faire une simple parodie, aussi amusante que possible. Mais
son génie fut plus fort que lui : à mesure qu'il avançait dans son
travail (écrit au courant de la plume, comme le prouvent les inad-
vertances dont il est semé), son roman d'aventures, toujours aussi
récréatif, sinon davantage, s'éloignait de plus en plus de la parodie
pour devenir un roman de caractères. S'avisait-il d'imiter par déri-
sion le- style pompeux et boursoufflé de certains romans cheva-
leresques, il, le élisait avec une telle ampleur, que son imitation
devenait une page superbe. Les contemporains, ayant les modèles
sous les yeux, ne se trompaient pas sur ses intentions malignes;
mais, aujourd'hui, nous avons besoin d'être avertis par le contexte,
sinon par une note au bas de la page. Cet élargissement continu
de l'inspiration de Cervantes se retrouve dans les deux héros de
son drame bouffon. Si le chevalier de la Manche personnifie à nos
yeux, dans un type désormais sympathique, l'héroïsme, le détache-
ment absolu de soi-même, le dévouement aux humbles victimes
de l'injustice, la foi absolue en la réalité de l'idéal, ce n'est pas,
malgré la théorie si ingénieuse de Vacquerie, parce que Cervantes
s'était pris d'amitié pour l'enfant de son imagination, tournée
elle-même vers l'héroïsme, comme le prouve sa vie ; mais c'est
que son génie, plus fort que s'a volonté même, le forçait à intro-
duire inconsciemment dans ce personnage, d'abord grotesque, une
dose toujours croissante non pas de traits rendus volontairement
sympathiques, mais, ce qui revient au même, de vérité humaine. On
n'a pas assez remarqué, en effet, que le personnage de l'écuyer suit
une marche toute pareille et prend, au cours des chapitres succes-
sifs, une envergure grandissante. Lui aussi devint de plus en plus
humain, sans cesser d'être comique. La plupart des contemporains
de Cervantes (comme aujourd'hui les enfants et les lecteurs jeunes,
comme Cervantes lui-même, peut-être) n'ont vu dans cette extra-
ordinaire épopée qu'une parodie rendue encore plus amusante par
l'opposition entre le bon sens du serviteur et la folie du maître.
Aujourd'hui, le côté parodie n'existe plus ; le côté comique lui-
même est passé au second plan; ce qui nous intéresse avant tout,
ce sont les deux portraits élargis en types, c'est-à-dire « plus res-
semblants que nature », d'un rêveur toqué, généreux, mais avant
tout très humainement vivant, et d'un paysan plein de préjugés,
de madrerie et de bons sens, très capable d'une affection profonde,
mais, avant tout, très humain et très vivant. Bref, nous aimons ce
CAUSERIE DART 9
livre pour les choses que Cervantes y a mises sans presque y songer.
Lui seul, il est vrai, pouvait les y mettre : car, enfin, que manque-
t-il aux « suites » de Don Quichotte qu'on a publiées, même de
son vivant? Ce n'est pas la satire des romans chevaleresques, ni
la bouffonnerie des aventures, ni l'opposition de deux caractères
déjà connus dont on n'avait qu'à ne pas s'écarter : ce qui y
manque, c'est 1' « humanité », c'est ce qui fait la vie des person-
nages, rien que cela. Mais cela est tout : le reste n'est rien, ou si
peu, surtout après quelques siècles !
Encore un exemple qui nous vient à l'esprit. Cette fois, je vous
promets que ce sera le dernier. En écrivant le Misanthrope, Molière
avait l'intention évidente, et sans arrière-pensée, de montrer
combien un misanthrope, c'est-à-dire un pessimiste combatif, est
ridicule pour tout le monde et gênant pour ses meilleurs amis.
La pièce, prise à ce point de vue, était parfaitement construite ;
elle l'était pour les contemporains, qui y voyaient simplement une
leçon de philosophie pratique, un encouragement à prendre la vie
telle qu'elle est, à hurler même un peu avec les loups pour tâcher
de n'être pas trop mordus. Si Molière avait été impitoyable pour
Alceste, s'il avait développé à outrance le côté ridicule du per-
sonnage, comme n'y aurait pas manqué un auteur superficiel et
secondaire, sa comédie serait aussi « bien faite » aujourd'hui qu'elle
l'était alors. Par malheur, Molière était un homme de génie, inca-
pable de peindre un seul côté du personnage. En même temps
qu'il faisait « du théâtre », il a fait une peinture de caractère. Son
Alceste n'est pas, avant tout, un grondeur , il est, en même temps,
un homme. Il a prêté à l'homme aux rubans verts toute la dose
de torts et de travers qu'il trouvait nécessaire, sans se croire obligé
de lui ôter certains traits qui n'avaient aucun rapport avec le titre
de la pièce. C'est pourquoi, avec le temps, 1' « intrigue » de la
pièce, son idée mère, — on pourrait dire à la rigueur son prétexte,
— est devenue la chose accessoire, tandis que le fond du caractère
d'Alceste avec son honnêteté intransigeante, avec sa faiblesse si
tendrement humaine vis-à-vis d'une coquette, est devenu le prin-
cipal. Aujourd'hui Alceste est sympathique comme Don Quichotte
et la comédie dont il est le protagoniste est devenue une pièce « mal
faite », puisqu'elle cherche à prouver une chose inacceptable pour
nous, à savoir qu'Alceste est ridicule. Une fois assis dans son fauteuil
d'orchestre, le spectateur est à peu près incapable de se dédoubler;
,o L'ARTISTE
il accepte la direction que lui impose l'auteur, comme, en chemin
de fer, il est la chose du mécanicien ; par contre, il exige qu'on le
mène droit, et, si le mécanicien le fait dérailler ou le ballotte seu-
lement un peu trop à droite ou à gauche, il se sent horriblement
gêné. Quand l'auteur dramatique déraille, c'est presque toujours
faute de logique ; parfois, comme le prouve l'exemple du Misan-
thrope, c'est par excès de génie. Ce dernier cas est beaucoup plus
rare.
IV
Un mot sur la question du critérium. Le Lemaître des premiers
temps disait que, si les œuvres restent les mêmes, le « miroir »
dans lequel elles se reflètent varie indéfiniment, d'un siècle ou
d'une année à l'autre, d'où l'impossibilité d'établir une doctrine
esthétique. Nous venons pourtant d'étudier un des cas où le
miroir a changé, non pas fiiute d'un critérium, mais A cause de
l'existence d'un critérium supérieur qui a fait passer au premier
plan les qualités les plus élevées de l'œuvre
Lemaître lui-même, malgré le dilettantisme très tolérant de sa
doctrine générale, plutôt négative, a eu quelquefois l'occasion
d'invoquer un critérium, celui-là même qui nous sert et qui a
servi à beaucoup d'autres.
Voici, par exemple, ce qu'il a dit un jour à propos de Racine,
sinon textuellement, au moins en substance, — mais dans tous
les cas, en bien meilleurs termes, car nous citons de mémoire : —
a Racine est éternel, ou, ce qui revient au même, contemporain
de toutes les époques de 1^ race française. Ce qui chante dans son
œuvre, c'est notre âme, et c'est aussi celle de nos ancêtres les
plus reculés ».
Eh bien, voilà la question parftiitement posée, c'est-à-dire déjà
résolue dans le sens de l'opinion universelle. Ce qui vient d'être
dit de Racine, on peut le dire de tous les génies vraiment grands,
car tous, au moins dans leurs chefs-d'œuvre, ont fait vivre des
personnages qui ont une âme pareille à la nôtre. Ce que nous
retrouvons chez eux, c'est la race humaine tout entière ; et la partie
périssable de leur œuvre sera naturellement celle où ils auront
dépeint des sentiments trop locaux ou trop exclusivement momen-
tanés, c'est-à-dire accidentels et non plus éternellement humains.
CAUSERIE D'ART ii
L'humanité, quand clic élève au rang des dieux tel poète ou tel
artiste, de préférence à tel autre, est donc mue par un instinct
très profond et très sûr, au moins dans les grandes lignes.
Je sais bien qu'il est fort commode de dire comme cela, après
coup, pourquoi une œuvre a survécu à tant d'autres. C'est un
peu le procédé de Virgile prédisant les destinées de Rome. Le
poète aurait eu moins de chances de tomber juste s'il était né
seulement cinq à six siècles plus tôt. Le difficile est de prédire
avant. Mais cela est-il vraiment tout à fait impossible, et ne peut-
on pas au moins le tenter en s'effbrçant de faire, dans un livre
contemporain, le départ entre ses éléments passagers et ceux qui
sont plus durables? En ûiit, on ne peut pas écrire un seule ligne
de critique sans avoir la prétention, consciente ou inconsciente,
de dire pourquoi l'ouvrage dont on parle mérite qu'on s'occupe de
lui, à l'exclusion de tant d'autres dont on ne s'occupe pas.
Jules Lemaître, malgré son appréciation du génie de Racine,
doute fort de l'existence d'un critérium de ce genre. — « J'adorais
jadis, dit-il à peu prés, Hugo, Musset, qui me sont aujourd'hui
presque étrangers, mais j'adore Lamartine. Quel est celui de vous
qui n'a pas éprouvé quelque chose de pareil? La critique ne peut
donc être qu'un exposé d'impressions fugitives. » Au premier abord,
ce coup droit est difficile à parer. Pourtant, si l'on y réfléchit,
les oscillations particulières de notre goût sont moins inquié-
tantes qu'elles n'en ont l'air. Il serait grave, sans doute, d'avoir
commencé par aimer Corneille pour préférer ensuite Bouchardy
ou Victor Séjour : celui dont l'esprit aurait parcouru cette singu-
lière trajectoire devrait-il être pris au sérieux, s'il prétextait que
c'est son droit de changer d'opinion, qu'il n'y a pas de critérium,
que l'homme est ondoyant et divers ? Mais avoir eu de la prédi-
lection d'abord pour Corneille, puis pour Racine ou Shakespeare,
ou inversement, qu'est-ce que cela prouve, sinon que les trois
dramaturges sont à peu près également admirables ? Vous vous
êtes fatigué du pâté d'anguille, soit, mais si vous l'avez aimé, vous
devez logiquement admettre que le pâté d'anguille est un mets
excellent, quoique vous n'en mangiez plus. Ainsi peuvent se
concilier, aussi bien en cuisine qu'en littérature, deux choses en
apparence contradictoires, les règles très peu flexibles du « goût »
et les variations infinies de nos goûts.
Ces variations sont infiniment plus rapides et, par suite,
12 L'ARTISTH
infiniment plus faciles à étudier dans le domaine de l'art que
dans celui de la littérature, car on a besoin de plusieurs heures
pour lire un livre, et trente secondes suffisent pour voir un
tableau. Il y a des jours, chacun l'a constaté, où tous les chefs-
d'œuvre du Louvre paraissent mornes, éteints, quoique le ciel soit
très pur et le soleil brillant. D'autres fois, une disposition particu-
lière, un besoin spécial de votre esprit vous entraîne vers certaines
œuvres : vous passez à travers le Salon Carré sans jeter même un
coup d'œil sur les merveilles qu'il renferme, et vous allez tout
droit, par exemple, aux Primitifs italiens, pour en admirer le
modelé si ample dans sa précison un peu sèche ; ou bien, préfé-
rant r « enveloppe » à la précision, vous vous délectez longuement
devant la grandiose morbidesse de VAntiope, à moins que vous ne
préfériez aller retrouver sous les vieux vernis, dans le Bon Siwiari-
lain de Rembrandt, la caresse du soleil imperceptiblement voilé
par les vapeurs légères d'un après-midi hollandais. Ce jour-là, sauf
peut-être le Saint Jeciti-Bciplisle ou le portrait de BaJlhazsir de Casti-
glioiie, les chefs-d'œuvre de Raphaël pourront vous laisser à peu
près indifférent : leur tour viendra une autre fois.
Et quand vous serez tout à fait en état de grâce, vous irez
vous recueillir devant le plus grand de tous, le plus profond et
le plus haut, le plus raffiné et le plus simple, le plus précis, sans
comparaison, mais aussi celui qui a mis dans ses ouvrages le
plus de mystère et de charme : Léonard de Vinci.
Mais, dans des états d'esprits si divers, vous vous apercevez
toujours que, plus un certain genre de qualités vous émeut, plus
il y a de chances pour que des beautés d'un autre ordre vous
laissent froid. Nos facultés admiratives semblent ne pouvoir
s'étendre en profondeur qu'à condition de se restreindre en sur-
face.
Faut-il en conclure que le Beau n'ait pas de règles ? Qu'il
dépende uniquement de nos dispositions accidentelles, capricieuses
et dansantes comme le niveau d'une mer agitée ?
Non : les chefs-d'œuvre que nous n'aimons plus, nous les
aimerons peut-être encore, et dussions-nous, pour des raisons
intérieures, personnelles, intimes, ne plus jamais les voir avec le
même plaisir, c'est assez que nous les ayons admirés longtemps
et avec ferveur : ils étaient admirables, ils le sont toujours. Notre
Moi de jadis a raison contre les dégoûts de notre Moi nouveau.
i3
Nous aimons, à la fois ou tour à tour, peu importe, des chefs-
d'œuvre qui méritent également d'être admirés. Également, ou à
peu près : il sera permis ensuite de discuter sur les nuances.
Cette conclusion, si elle est juste, restreint déjà beaucoup le
champ des querelles possibles sur le critérium dans l'Art, sur
les règles du Beau. Nous croyons qu'il y a moyen de serrer la
question de plus près.
Les traités du Beau sont nombreux et renferment beaucoup de
pages remarquables ; mais, quand les philosophes et les esthéticiens
ont voulu enfermer la définition du Beau dans une seule formule,
ils n'ont pu le faire qu'au moyen de simplifications qui rendaient
celle-ci très vague. Voici les deux meilleures définitions connues :
— Le Beau, c'est l'unité ;
— Le Beau, c'est la splendeur du Vrai.
Mais qui ne sent qu'elles demanderaient des explications sans
fin ? Et c'est ici que la difficulté commence, car ceux qui les ont
découvertes, guidés seulement par un instinct assez sûr, n'ont pas
donné de suffisantes explications complémentaires.
Depuis longtemps, nous avions senti que l'étude des principes
du Beau fait partie des sciences naturelles et que la solution du
problème relève uniquement de l'observation. Les théories méta-
physiques du Beau ont fait leur temps, ainsi que beaucoup d'autres,
métaphysiques sans en avoir l'air, qui s'appuient sur un procédé
d'observation artificiel et incomplet. Le procédé vraiment scienti-
fique consiste en ceci : ne pas rester dans le vague, éviter les mots
mal définis et rechercher comment chaque forme du Beau, spéciale
à chaque domaine de l'art (musique, architecture, etc., etc.), est
comprise par ceux qui vivent uniquement dans chacun de ces
domaines. En termes plus précis, écouter parler sur leur art parti-
culier les grands architectes, les grands peintres, les grands
sculpteurs, les grands compositeurs, les grands exécutants (chan-
teurs, violonistes, pianistes, comédiens, etc.), et chercher à voir
s'il y a quelque chose de commun entre leur façon de comprendre
le grand art.
Eh bien, le trait de lumière a jailli pour nous quand nous
avons constaté que, dans tous ces domaines, dont plusieurs
14 L'ARTISTE
semblent être séparés par d'épaisses murailles, les règles générales
du grand art sont Us mêmes !
Bien mieux, les représentants de diverses formes de l'art énon-
cent ces règles presque absolument dans les mêmes termes !
Lisez cette formule :
« Etablir de grandes masses, de grandes lignes simples. Sur ces
lignes, sur ces masses essentielles, distribuer les lignes, les masses
secondaires de telle sorte que celles-ci s'y ajoutent sans dommage
pour la silhouette ou la proportion choisie. De même pour les
détails tertiaires, pour les ornements, en tenant toujours compte
de la subordination du détail à l'ensemble ».
Si vous montrez cette formule à un architecte, il vous dira sans
hésiter : — C'est là ce qu'il faut faire pour construire un chef-
d'oeuvre architectural. Palais, temple, arc-de-triomphe, château-fort,
maison de plaisance... la règle est la même.
Maintenant, faites-la lire à un musicien : il pensera que vous
avez voulu résumer les conditions rigoureuses de la composition
d'un chef-d'œuvre musical.
Et ainsi de suite : le grand exécutant qui chante ou joue un
morceau, le grand acteur qui interprète un rôle réalisent intégra-
lement la même formule.
Et il en sera de même, à des nuances près, pour la peinture :
Chardin, dans ses natures mortes, n'a pas procédé autrement;
Corot a mis cette formule dans ses paysages ; il l'enseignait à ses
élèves en employant les mots : lignes, silhouette, masses, relation
des détails avec l'ensemble. La distribution des masses de lumière
et d'ombre ne suit pas d'autre loi dans les chefs-d'œuvre de Rem-
brandt. S'il s'agit d'une peinture plus uniformément claire, comme
les compositions de Puvis de Chavannes, la loi reste vraie pour les
valeurs de ton, comme pour les lignes des figures, des groupes,
du paysage.
Il ne faut pas d'autre formule pour faire un chef-d'œuvre,
même avec une figure isolée. Ce que les peintres entendent par
« construction », « grande ligne », « grande forme », « enve-
loppe», c'est précisément la subordination des détails à l'ensemble.
Et si vous remplacez une figure par une simple tête, la règle ne
sera pas moins applicable. Voyez comme elle s'affirme dans le
portrait de femme qu'Henner a exposé au Salon, cette année :
rien, ni dans le fond du tableau, ni dans le vêtement et le voile
CAUSERIE D'ART i5
aux plis sobres, n'empêche l'attention de se concentrer sur la tête,
qui est nécessairement le point essentiel; et, dans le visage même,
les menus accidents de couleur et de forme s'atténuent juste à point
pour laisser jouer le premier rôle au ton général, ainsi qu'aux lignes
et aux masses principales, qui expriment le caractère de la figure.
Un jeune artiste disait : «Je veux traduire, dans le portrait que
je fais, l'âme de mon modèle ». Le grand peintre auquel il s'adres-
sait lui répondit : « Commencez par traduire la forme de son nez :
c'est déjà assez difficile ! » Cette boutade avait un sens profond :
il est impossible, en effet, d'exprimer l'âme ou le caractère de quel-
qu'un, autrement que par la forme exacte des traits de son visage.
Tout ce peut faire l'artiste, c'est de choisir l'attitude et l'éclairage
qui rendent le caractère plus saisissable. L'essentiel sera toujours
d'avoir un grand talent ou du génie, c'est-à-dire d'être capable de
copier fidèlement la nature en conservant la « grande forme » et
en atténuant les détails secondaires.
— Alors, c'est cela, le génie du peintre ou du sculpteur?
Après une quarantaine d'années de lectures, de réflexions, de
promenades dans les musées des deux mondes, de conversations
avec les plus grands artistes contemporains, de stations devant les
photographies de la maison Braun, qui valent bien des voyages,
nous sommes arrivé lentement, mais irrésistiblement, à la convic-
tion que le génie du peintre ou du sculpteur, que le génie, en
général, « c'est cela », tout bonnement.
Mais l'essor du rêve? la faculté de concevoir un sujet? la
philosophie de ce sujet? l'imagination qui invente et distribue les
personnages d'une composition vaste et riche ou même d'une
longue série de compositions? Qu'en faites-vous?
Toutes ces qualités sont excellentes, admirables, nécessaires,
quand on doit couvrir les voûtes et les murailles de la Chapelle
Sixtine, du Vatican et de la Farnésine; et il va sans dire que,
toutes choses égales d'ailleurs, l'artiste a plus de mérite à peindre
ces immenses surfaces qu'à mettre dans un petit panneau une
seule figure ou un simple portrait en buste. Mais cela est vrai
toutes choses égales d'ailleurs et non autrement. Aussitôt que les
qualités essentielles diminuent d'une façon notable, aussitôt que
la « formule » du grand art cesse d'être rigoureusement appliquée,
toutes les autres qualités, si importantes qu'elles soient, devien-
nent peu de chose.
i6 L'ARTISTE
Voyez Chenavard, qui vient de mourir. Parmi ses confrères de
l'art pictural, connaissez-vous une âme plus haute, plus désinté-
ressée, plus enthousiaste, une imagination plus féconde, un esprit
philosophique mieux préparé aux grands sujets! Il a eu pour con-
temporain Courbet, homme sans érudition, presque sans instruc-
tion littéraire, qui disait : « Il faut peindre comme le bœuf trace
son sillon », et qui faisait comme il disait. A présent, tous deux
sont disparus, laissant comme avocats, pour plaider leur cause
devant la postérité, l'un ses ouvrages, l'autre ses rêves grandioses,
dont un seul a été réalisé : il s'appelait, je crois, la Fin des Dieux.
Comme penseur, comme philosophe, comme poète, Chenavard
est de beaucoup le plus grand; mais, comme peintre, Courbet est
à cent coudées au-dessus de lui. Un sonnet, même avec quelques
défauts, vaut souvent mieux qu'un long poème. C'est que Cour-
bet, au moins dans ses chefs-d'œuvre, a travaillé selon la « for-
mule », cette formule qui exprime en particulier la tradition
transmise par les grands peintres.
Maintenant, en sculpture... N'insistons pas. C'est trop évi-
dent.
VI
Nous n'avons pas encore prononcé un mot qui semblait devoir
s'imposer avant tout, le mot : Vérité, duel est le rôle de la vérité
dans l'art?
Il est assez effacé dans l'architecture, quoique le caractère d'un
monument et la distribution de ses parties ne soient pas arbi-
traires, ayant le devoir d'être d'accord avec sa destination. En
musique, il n'y a de place pour la vérité que dans une relation
réelle, mais vague, avec les sentiments humains. Son rôle s'affirme
bien davantage dans la musique chantée, dramatique, descriptive.
Mais la vérité devient un élément nécessaire, indispensable, dans
toutes les formes de l'art qui ont pour moyen l'imitation de la
nature. Comment se fait-il que notre « formule » générale (qui
n'est pas à nous, répétons-le encore, mais qui résume les formules
particulières de toutes les formes de l'art) ne contienne pas la plus
petite allusion à cet élément si important?
Il y a deux réponses à faire à cette question :
D'abord, entre artistes, dans tous les arts d'imitation, le mot
Vérité et la chose qu'il représente sont sous-entendus. Les idéa-
CAUSERIE D'ART 17
listes eux-mêmes, malgré leur Hom, prisent si haut la vérité, que
les plus grands d'entre eux, les Phidias, les Raphaël, les Léonard,
sont en même temps les plus grands naturalistes, les plus grands
réalistes qui aient jamais existé. Personne plus qu'eux n'a serré de
près la nature.
Ensuite, par une concordance inattendue, mais parfaitement cer-
taine, la « formule » générale, qui renfermait déjà tant de choses,
renferme encore, par dessus le marché, la loi de la vérité. Ceci
demaiîderait de longs développements, des chapitres nombreux,
peut-être un volume bourré d'exemples et surtout de photogra-
vures, d'après les chefs-d'œuvre des maîtres. Ce que nous avons
dit tout à l'heure du portrait d'Henner et les alinéas suivants per-
mettent un peu d'entrer dans notre pensée à ce sujet. Contentons-
nous d'ajouter, en thèse générale, qu'il est impossible de copier
ficièloiicnt un objet, le corps humain, une silhouette de montagnes,
une grappe de raisins, n'importe quoi, si l'on ne subordonne pas
absolument dans sa copie les petits détails aux grands, et, d'une
façon générale, les détails à l'ensemble. Aussitôt que les détails
prennent un peu plus de place qu'il ne convient, la représentation
de la nature devient inexacte et l'œuvre d'art baisse d'autant. Tel
prétendu «grand dessinateur», qui a la réputation d'être «impec-
cable » et qui connaît aussi bien que personne les proportions du
corps humain, le nom et la place du moindre muscle, ignore ce
que c'est que la grande ligne, la grande forme. Il croit faire du
grand art et il voit la nature par le détail, ce qui est la plus sûre
manière de tourner le dos au grand art.
Des personnes scrupuleuses pourraient nous demander si la
généralité de notre formule ne serait pas un trompe-l'œil pro-
venant de quelque métaphore. Ne parle-t-on pas couramment, par
exemple, de la « gamme » des couleurs? Mais non : les artistes
ne raisonnent pas comme les philosophes. Ceux-ci veulent
généralisera tout prix; c'est leur mission, c'est leur fonction; et
l'histoire tout entière de la philosophie prouve qu'ils n'ont ordi-
nairement obtenu leurs apparentes synthèses qu'cà condition de
vider de leur sens particulier certains mots, devenus ainsi très
généraux. Mais les artistes ont pris un chemin tout différent : au
lieu de chercher des généralisations, ils ont, au contraire, particu-
larisé les questions d'art : chacun d'eux, — sauf exceptions, car il
y a des philosophes partout, — s'est confiné dans le domaine qu'il
1895. — l'artiste. — NOUVELLE PÉldODK : T. X. 2
i8 L ARTISTE
avait en commun avec ses confrères immédiats. Le vocabulaire des
architectes ne vise que l'architecture ; celui des musiciens, que la
musique ; et ainsi de suite.
Si donc les artistes des diverses catégories sont arrivés à une
formule identique, ce n'est pas par des concessions mutuelles, par
remploi de mots vagues qui joueraient le rôle de maître Jacques;
c'est bien parce que toutes les formes de l'art sont soumises à un
principe commun. Leibnitz aurait vu là-dedans une harmonie pré-
établie entre les divers domaines de l'art. On doit y voir, en tous
cas, un fait indéniable. S'il fallait à toute force l'expliquer, il fau-
drait sans doute se souvenir que l'organisation humaine est une,
malgré d'infinies nuances.
C'est bien par l'unité de l'organisation humaine, semble-t-il,
qu'on doit expliquer la ressemblance qui existe entre les formes
primitives des arts plastiques dans tous les temps et dans tous les
pays. Y a-t-il rien de plus prochement apparenté que la sculpture
égyptienne des premières dynasties, les plus anciens spécimens
de la sculpture chaldéenne, la sculpture grecque de la pre-
mière moitié du V* siècle, la sculpture française du XIP ? En
musique, tout le monde admet aujourd'hui l'identité de gamme
des peuples les plus éloignés les uns des autres, l'analogie frappante
des mélodies populaires européennes, hindoues, chinoises, java-
naises, voire dahoméennes. Et la marche rapide du développement
de l'harmonie n'empêchera pas les Palestrina, les Bach et les
Wagner de traiter en confrères, en égaux, s'ils les rencontrent
dans les Champs-Élyséens, les auteurs inconnus des mélodies de
plain-chant du moyen-âge.
VII
La « formule » des artistes, si on veut seulement l'interpréter
dans le sens convenable, s'applique aussi exactement à la littéra-
ture, — qui est pourtant le plus complexe de tous les arts, étant
donné l'élément de philosophie morale qu'elle renferme.
En littérature, subordonner le détail à l'ensemble, ce n'est pas
seulement rechercher l'indispensable unité d'impression, c'est relé-
guer cà leur place les détails d'observation secondaires, tout ce qui
a un caractère accidentel, local, dans l'espace ou dans le temps ;
c'est donner la prépondérance à tout ce qui est général, éternel,
CAUSERIE D'ART
19
— autant que quelque chose peut être éternel sur notre pauvre
globe.
Il y aurait, là-dedans, à relever bien des malentendus. Des écri-
vains d'une haute valeur, auxquels nous n'avons jamais mar-
chandé notre admiration, semblent être d'un avis tout à fait
opposé, quand ils disent que l'art en général et la littérature en
particulier doivent être « modernes ».
L'opposition n'est qu'apparente. Toutes les littératures sont
forcément « modernes », c'est-à-dire de leur temps, si ce mot
signifie que l'art véritable est fondé sur l'observation de la nature
et de l'humanité. Homère a conté des aventures qui s'étaient pas-
sées trois siècles avant sa naissance : mais où donc a-t-il trouvé
le modèle du parfait soldat, Achille ? du parfait politique, Ulysse ?
du vieillard idéal, Nestor ? du parfait insulteur, Thersiste ? et de
quelques autres? Parmi ses contemporains, tout comme un écri-
vain de génie le retrouverait facilement aujourd'hui parmi les
nôtres.
Je sais bien tout ce que le principe : « Soyons modernes »,
contient d'excellent. Quand il ordonne l'étude attentive, directe,
immédiate, du milieu dont nous faisons tous partie, on ne saurait
assez l'approuver, puisqu'il réagit contre le procédé des gens sans
talent, fort improprement appelés « académiques », qui croient
que le comble de l'art est de mettre sur pied, selon les règles de
la mesure et du goût, des personnages fabriqués avec les réminis-
cences de leurs lectures. Mais la formule, comme toutes les for-
mules littéraires et artistiques, vaut juste autant que valent ceux
qui s'en servent. Tout imitateur sans talent, imitât-il un contem-
porain, est « académique » dans le mauvais sens du mot. Qjuant
aux maîtres eux-mêmes du roman d'hier et d'aujourd'hui, ceux
d'entre eux qui ont mis au premier rang de leurs soucis l'obser-
vation des phénomènes moraux actuels, sont-ils bien certains de
laisser dans leurs œuvres la caractéristique complète de notre
temps? Ils auront fourni là-dessus d'importantes données : mais
sera-ce uniquement par les traits qu'ils auront notés avec inten-
tion ? Non ; ce sera encore et, qui sait ? ce sera peut-être surtout
par les renseignements qu'ils auront mis dans leurs livres sans y
songer. Cette vérité, que certains trouveront paradoxale et qui
semblera évidente à certains autres, ressort clairement de la lec-
ture des chefs-d'œuvre du passé. Le portrait des seigneurs de la
20 L'ARTISTE
cour de Louis XIV ne se trouve-t-il pas aussi bien chez Racine,
qui voulait faire parler des héros grecs, que chez Molière, qui pei-
gnait ses contemporains d'après nature ? Et le XVIIP siècle, ce
n'est pas chez Restif de la Bretonne que nous allons le chercher,
quoique aussi cet écrivain ait aussi travaillé d'après nature. Plus
près de nous, Lamartine, George Sand, idéalistes s'il en fut, ne
nous apprennent-ils pas sur 1' « état d "âme » de leurs contem-
porains beaucoup de choses que Balzac lui-même n'a pas songé à
montrer ? Et (toute assimilation irrévérencieuse mise à part), il
nous semble que la génération prochaine, si elle s'informe des
sentiments ou des rêves de certaines femmes non vulgaires de la
fin de ce siècle, trouvera peut-être quelques documents à glaner
dans les œuvres d'une femme, Henry Gréville, qui n'a pourtant
jamais eu l'ambition de faire des « instantanés ».
Du reste, sans aller jusqu'à prétendre que la postérité dédaigne
de connaître dans le détail la forme particulière des idées et des
sentiments d'une époque donnée, nous croyons qu'elle s'intéresse
encore davantage à des choses plus générales. Si nous ne savions
pas, par exemple, que le portrait d'Erasme du Louvre est le por-
trait d'Erasme, nous le regarderions avec d'autres yeux, — unique-
ment avec des yeux de peintre ; — mais nous continuerions à
affirmer que c'est le chef-d'œuvre d'Holbein, parce qu'on a bien
rarement reproduit avec une aussi large fidélité le visage d'un
homme, d'un homme quelconque. Pour revenir à la littérature, si
Flaubert, les Concourt, Zola, Daudet, Ferdinand Fabre, Loti, etc.,
ont été modernes jusqu'aux moelles, ils ont été en même temps
autre chose : leur observation a pénétré profondément sous la
surface de ce qu'ils regardaient ; et leurs chances de survie, qui
viennent de là, sont exactement proportionnelles à l'importance
des observations durables, vraies pour tous les temps, vérifiables
en tout temps, qu'ils ont puisées à la source commune.
D'autres écrivains resteront, qui n'ont pas songé à être « mo-
dernes », pas plus que Racine ou Lamartine, mais qui le sont
forcément. Loti est moderne, non pas de propos délibéré, mais
parce qu'il est bâti de façon à « ne pas pouvoir », c'est lui-même
qui le dit, écrire autre chose que ce qu'il a vu. Leconte de Lisle
et de Hérédia n'ont traité presque absolument que des sujets
anciens ; le Flaubert de Salammbô est dans le même cas : cela ne
les empêchera pas, vis-à-vis de nos petits-neveux, d'avoir été de
CAUSERIE D'ART
21
leur temps, beaucoup plus de leur temps que tel écrivain superficiel
qui, pour être sûr de sa propre modernité, noterait exclusivement
ce en quoi sa génération diffère de la génération précédente.
Nous voilà bien loin de Jules Lemaître et l'association des idées
nous a joué un vilain tour... Mais, avec un peu de machiavélisme
et d'aplomb, il serait facile de prouver que nous en sommes tout
près. En effet, Jules Lemaître sait mieux que nous ces vérités, que
nous n'avons eu le mérite de découvrir. N'a-t-il pas dit, en parlant
deRacineet à propos d'autres aussi, plus d'une fois et dés le début,
que les chefs-d'œuvre sont chefs-d'œuvre parce que leur fond est éter-
nel et humain ?
Mais il a parfois eu l'air de dire aussi le contraire, ou presque,
oubliant qu'on peut faire pendre un homme avec trois lignes de
son écriture. Il a raconté ses impressions au jour le jour, présen-
tant au lecteur les faces multiples d'un même sujet. Nous serions
tenté de l'en remercier très égoïstement, puisqu'il nous a fourni
une ombre de prétexte à l'exposition de théories générales, —
chose que nous aimons par-dessus tout. Mais tout le monde sans
exception doit l'en remercier, car en laissant ainsi couler de sa
plume, selon son humeur, tant de vérités et quelques paradoxes,
il a été prodigieusement intéressant, et il a dessiné dans ses feuil-
letons, en traits d'une franchise admirable, le portrait d'un person-
sonnage très humain et très vivant, qui s'appelait Jules Lemaître.
(A suivre).
E. DURAND-GREVILLE.
UNE COLLECTION DE DESSINS
D'ARTISTES FRANÇAIS'
VIII .
E qui fait le fond de l'École tou-
lousaine aux 17^ et 18' siècles,
c'est la dynastie des Rivais. Ils
sont gens du terroir, le cultive-
ront bien et ne s'en éloigneront
guère que pour aller tremper
dans Rome leurs vertus natives,
verve de dessin et vigueur de
brosse, à l'ombre, a-t-on dit pour
les premiers Rivais, et sous l'in-
llucnce salutaire de Nicolas Pous-
sin. Mais, une fois rentrés dans le courant de la Garonne, leur
tempérament de Languedociens se reprend à sentir le voisinage
d'Espagne, comme les Provençaux du même temps sentaient
l'Italie. Cependant est-ce le génie d'Espagne, est-ce l'esprit de
Gascogne qui a donné à cette école de Toulouse deux des artistes
les plus particuliers, les plus capiteux, les plus capricieux et les
plus exubérants qu'aura connus notre pays de France, Raymond
La Fage et Jacques Gamelin ?
Hilaire Pader nomme avec éloge parmi les peintres qui, au
commencement de son siècle, faisaient l'honneur de l'École tou-
' V. l'Artiste d'août, septembre et octobre 1894, janvier, mars, avril et juin 1895.
UNE COLLECTION DE DESSINS 23
lousainc, le « noble Colombe du Lys »; noble il l'était, s'il est
vrai qu'il fût, comme on le disait, arrière-neveu de Jeanne d'Arc-
Ne doit-on pas lui attribuer dans nos cartons un miracle d'un
saint évêque? Il est debout, la crosse en main, entouré de son
clergé; un homme du peuple agenouillé paraît lui présenter un
grand plat et un autre dépose à ses pieds des poissons; divers
personnages arrivent par la droite, d'autres à gauche sont refoulés
par un hallebardier ; la scène se passe au bord d'un fleuve, au
milieu d'une ville dont on voit à droite, à gauche, au fond, les
monuments d'une riche architecture. A la plume, ombré de pierre
noire. Le grand dessin est signé : Diilys Romanusfecit. Ce Romamis
ne doit-il signifier rien autre que les études du peintre à Rome ?
— Au verso, esquisse à la pierre noire d'une autre composition,
dont le sujet paraît être antique (la mort de Lucrèce?) : une
femme est étendue à terre, un poignard est posé sur elle ; divers
personnages, guerriers et suivantes, se lamentent autour d'elle ; un
jeune guerrier debout lève les mains et les yeux vers le ciel.
Je crois fermement devoir attribuer à Jean-Pierre Rivais, de la
Bastide-d'Anjou, une Visitation au pinceau et au bistre, rehaussée
de blanc sur papier gris (Vente Et. Arago, par Blaisot, 1867) : au
milieu, les deux saintes femmes s'embrassant ; à droite, au deuxième
plan, deux jeunes filles accompagnant la Vierge ; à gauche, saint
Joachim accueillant saint Joseph sur le seuil de sa maison. Ne
pourrait-on rapprocher ce dessin de l'Anmmcialion peinte par Jean-
Pierre aux Chartreux de Toulouse ? De même, j'attribue au chevalier
Rivais un religieux debout, recevant des mains d'un saint moine
de son ordre (saint Dominique?) qui apparaît sur des nuages,
des rosaires et des • scapulaires qu'il distribue à une foule de
femmes et d'enfants agenouillés ou debout ; à droite, un groupe
d'anges remet ces scapulaires au saint religieux; un petit ange assis
sur les nuages aux pieds du saint en donne un à un enfant
debout au milieu d'un groupe de trois autres enfants ; à gauche,
groupe de trois hommes agenouillés. Au crayon noir, rehaussé de
blanc, sur papier gris.
J'hésite fort pour celui de nos dessins de ce groupe des Rivais,
qui représente des Génies descendant du ciel deux berceaux d'En-
fants de France, que Junon confie à Minerve. Au crayon, rehaussé
de blanc sur papier gris. Il m'avait été envoyé de Toulouse par le
peintre Garipuy, qui le tenait du petit-fils de Roques, élève du
24 L'ARTISTE
chevalier Rivais. Sur l'ancienne monture se lisait le nom d'Antoine
Rivais; faudrait-il en ce cas y reconnaître la première pensée du
tableau dont parle Dargenville ; la naissance du Dauphin ; la
France tend les bras pour le recevoir et est suivie de la Religion,
de l'Abondance et de plusieurs autres attributs . Mais, à sa
manière un peu molle, je le croirais plus volontiers du chevalier
Rivais que de son père Antoine dont on connaît par ses eaux-
fortes le foire plus net et plus carré, plus voisin de celui de La
Fage : car Jean-Pierre Rivais avait eu pour premier élève le fimicux
La Fage dont son fils fut tout d'abord l'imitateur et le pasticheur.
Et cela je le comprends d'autant mieux que moi-même tout le
premier, quand j'écrivais mon tome II des Peintres provinciaux, j'ai
été grisé par le génie tout flamme et toute ivresse, et en perpé-
tuelle débauche de ce sac à vin de Raymond La Fage, noiraud,
courtaud, maigriot, toujours assoiffé, toujours affamé de sardines
et de morue et avec tout cela d'une imagination tellement bouil-
lonnante et toujours prête à tout, et maniant au bout de sa plume
les formes les plus nobles et les plus fîères et les plus expressives,
et d'une science anatomique tellement instinctive et consommée,
que son apparition à Rome effara, non sans apparence de raison,
les plus raffinés, voire les plus grands des Italiens, et réveilla, pour
un temps, des deux côtés des Alpes, chez nos plus délicats
connaisseurs, aussi bien que dans l'entourage du Bernin, l'écho du
nom sacré de Michel-Ange.
De mes vingt-trois dessins de La Fage, citons par discrétion
quelques-uns seulement, — omettant certains croquis qui sont sou-
vent indiqués bien puissamment : — son portrait par lui-même ;
c'est le beau dessin gravé par Corn. Vcrmeulcn, où La Fage
s'est représenté nu et en pied, couronné de pampres, appuyé sur
un torse antique et entouré de Satyres et de Bacchantes. A la
plume, lavé d'encre de Chine. (Coll. Crozat, n° 1037 du catal.,
puis Alph. Wyatt-Thibaudeau.) — Délicieuse Bacchanale, de la
série des huit de Mariette. A la plume, lavé d'encre, signé. (Coll.
Crozat, Mariette et Huquier, puis Alph. Thibaudeau.) — Josué
arrêtant le soleil, dessiné à la plume pour le célèbre amateur
provençal, Boyer d'Aguilles, qui le fit graver par Jac. Coelemans,
puis enfin coll. Ch. Giraud. — « Mort Damon fils de Danit.
Lafage inuenit » : Amon est assailli, d'après l'ordre de son frère,
par trois meurtriers armés d'épées, pendant que sont encore assis
UNE COLLECTION DE DESSINS 2 5
à l'antique les nombreux convives d'Absalon. A la plume. — Le
Jugement de Salomon. A la plume, lavé d'encre de Chine sur
vélin. (Coll. Ch. Giraud.) — J'ai eu le vrai chagrin de perdre, en
laissant son cadre accolé à un mur humide, l'un des plus extraor-
dinaires dessins de La Fage, l'une des œuvres les plus vraiment
magistrales que possédât de lui, à côté de 3o3 autres, son protec-
teur passionné et compatriote, Crozat. C'est la Peste des Philistins,
que l'on connaît d'ailleurs par la gravure. Mariette lui-même le
citait à part et en premier rang dans le catalogue Crozat : « Un
grand et beau dessin représentant les Philistins affligés de la
peste ». Je l'avais acquis d'Alph. Wyatt-Thibeaudeau. — Autre
dessin capital : le Baptême du Christ. A la plume, lavé d'encre de
Chine. — Le Christ mis au tombeau par Joseph d'Arimathie et
les saintes femmes; on voit par l'ouverture de la grotte les trois
croix du Calvaire. A la plume. — Cinq autres de la collection
Cazals, de Montpellier. — Une jeune reine suivie d'un page et de
deux jeunes femmes, s'agenouille aux pieds d'un jeune général
vainqueur entouré de ses officiers. A la plume, mais préparé
d'abord à la sanguine, ce dessin dans le goût des Travaux d'Ulysse
du Primatice, gravés par Van Thulden, que l'on sait avoir été la
première étude de La Fage, serait curieux comme oeuvre de ses
commencements; me vient de M. Hédouin le père. — Des croquis,
recto et verso, de sujets de sorcellerie, des morts et des dia-
bleries, etc.
André Lebre. — Mercure confie le petit Bacchus aux nymphes :
l'une d'elle debout le tient dans ses bras; les trois autres s'em-
pressent vers l'enfant; une quatrième à gauche reste accoudée sur
son urne. A la plume, lavé d'encre. Le nom d'André Lebre est
écrit au bas du dessin, d'une plume déjà ancienne.
De ce tronc de l'école de Toulouse, un rameau, — les de Troy,
qui allaient fournir à l'Académie royale de Paris deux de ses direc-
teurs les plus notables, — un bon rameau était resté là-bas, fidèle
à son Languedoc. Nicolas Troy, ou de Troy, né à Toulouse et
élève de Chalctte, auquel il succéda comme peintre de l'Hôtel de Ville
de Toulouse, avait eu deux fils, Jean et François. François devint à
Paris, on le sait, le grand portraitiste à la mode, rival de Rigaud
et de Largillièrc; mais son frère aîné, Jean, né comme son père à
Toulouse, et, comme lui, peintre de l'Hôtel de Ville, fonda, dans
ses dernières années, à Montpellier, où il devait mourir en 1691,
26 L'ARTISTE
une Académie de peinture, gravure, sculpture et architecture, et
c'est là que vous verrez, au musée de la Faculté de médecine, à
côté des dessins de la collection Atger, si riche en études de
maîtres et spécialement de méridionaux, le tableau peint par Jean
Troy dont nous avons trouvé le dessin dans le premier portefeuille
acquis par nous à Aix en 1845 : la Poésie et la Peinture (la
Biographie toulousaine y voit la Peinture et l'Histoire); la Poésie,
couronnée de lauriers et tenant de sa main droite une trompette
et un livre, appuie sa main gauche sur l'épaule de la Peinture dont
la palette et les pinceaux sont posés sur une table voisine. Au
crayon, au lavis et à la sanguine, et mis au carreau. — Du temps
de Jean Troy et sans doute parmi ses élèves, travaillait a Mont-
pellier un peintre amateur et collectionneur, du nom de Caumette,
dont nous avons un dessin à la sanguine, lavé de bistre : Alexandre,
étendu sur son lit, présente à son médecin la lettre qui l'accuse ;
à droite, un soldat et deux femmes.
Combien il s'en est fallu de peu que la France ne possédât son
Goya ! Est-ce la verve, est-ce la fantaisie et même la fantasmagorie,
est-ce l'imagination comique ou lugubre, est-ce le sentiment de la
vie, de la grimace et du mouvement qui ont manqué à notre
Gamelin ? Est-ce même le don du brillant de la palette ou de la
liberté du pinceau? Supposez que le Carcassonnais eût, chaque
matin, sous les yeux, le charme et comme l'enseignement forcé
des Velasquez de Madrid, et l'éblouissement irrésistible de ses
délicatesses de peintre unique, traduisant des mœurs et des
costumes de même éclat, sous un soleil et des passions populaires
de même ardeur. Soyez sûrs que la fraternité des deux hommes
d'en-deçà et d'au-delà des Pyrénées eût été complète et que notre
Gascon, ni plus ni moins que l'auteur des Caprices et des Tauro-
machies, se fût fondu de même dans l'imitation absolue de la
gamme prodigieuse des colorations du peintre de Philippe IV. La
bonne influence prochaine a seule fait défaut à qui devait se
contenter des Rivais, n'ayant à consulter ni Ribera ni Velazquez.
Prenons toutefois Gamelin pour ce qu'il est et sachons jouir de sa
bonne humeur familière et de cette turbulence endiablée où il y
a de tout, du Gascon, du Flamand, de l'académicien de la queue
^
UNE COLLECTION DE DESSINS 27
de Boucher et de Doyen, et qui avec tout cela n'a rien de sem-
blable à Paris dans l'école de son temps.
Deux gouaches à l'indigo rehaussé de blanc, de la collection de
l'un des plus fins amateurs du temps, dont Prud'hon fut l'ami et
le portraitiste, Bruun Neergaard. Ce sont des Escarmouches de cava-
lerie dans la guerre du Roussillon, qu'il suivit comme peintre de
l'armée des Pyrénées-Orientales, en 1794; effets de nuit formant
pendant et signés: Gamelin père, an 10. Dessins pleins de fougue
et d'une finesse et d'une sûreté de touche admirables. De la vente
P. Lacour, le fils (1860), m'était déjà venu un autre combat de
cavalerie, à la pierre noire : trois cavaliers galopant remplissent
la droite; deux autres et un cheval dont le maître est tombé rem-
plissent la gauche ; la terre est couverte de chevaux et de combat-
tants morts ou mourants. — Mais c'est à une époque antérieure
qu'il faut attribuer un autre dessin de vigoureuse allure : un
berger défend son troupeau que vient d'attaquer un lion ; il frappe
de son bâton le fauve que ses chiens mordent par derrière. Au
pinceau, lavé de bistre, rehaussé de blanc.
Deux autres dessins de l'école de Toulouse intéresseront plus
particulièrement nos contemporains, car ils sont de celui qui fut
le premier maître de M. Ingres, Roques le père, professeur à
l'École royale de Toulouse : des hommes apportent et ouvrent des
sacs pleins de butin, signé : Roques F., le 14 avril ijyy ; composi-
tion en largeur, sur papier ardoise, au crayon, retouché de blanc ;
ce premier dessin me fut aussi envoyé de Toulouse par Garipuy
qui le tenait, comme le Rivais, du petit-fils de Roques. — Et un
autre, d'exécution postérieure, plus simple et distingué de formes
et d'une noblesse plus académique, provenant de même de Gari-
puy, successeur à longue date de Roques dans l'école de Toulouse,
la Visitation : la Vierge, suivie de saint Joseph, arrive chez sainte
Elisabeth qui s'incline devant elle; saint Joachim se tient debout
sur le seuil; fond de paysage à droite. A la pierre noire, lavé de
bistre, rehaussé de blanc sur papier gris, mis au carreau pour un
tableau de maître-autel.
*
« *
Toutes ces Académies, cà l'imitation de celle de Paris, et presque
dans le même cadre, quand elles ne pouvaient s'engrainer en elle,
28 L'ARTISTE
toutes ces écoles auxquelles nous venons de voir rattachés les
derniers noms cités par nous de nos artistes provinciaux, à Mar-
seille, à Montpellier, à Toulouse, et qui tout d'abord se sont
butées contre la pudibonderie provinciale, particulièrement à Tou-
louse, dès le temps d'Hilaire Pader et de De Troy, à propos de la
pose du modèle vivant, les voilà qui pullulent sans nombre, et à
l'envi, et rivalisant entre elles de zèle et de dévouement, et par
une sorte d'entraînement de mode utilitaire, sous le patronage
des gouvernements de ces provinces et des plus gros personnages
de chaque ville capitale. L'école gratuite de modèle, qu'à la consi-
dération d'Antoine Rivais les capitouls de Toulouse ont enfin
établie en 1726, le roi Louis XV l'érigera en Académie en lySo;
la même année que celle de Rouen ; l'Académie de peinture et
sculpture de Marseille a été inaugurée en 1753 sous la protection
du duc de Villars, gouverneur de Provence, qui fonda en même
temps l'école de dessin d'Aix. Celle de Lyon est établie en 1757,
sous la direction de l'intendant de la généralité et du prévôt des
marchands. Les protecteurs de l'Académie naissante de Bordeaux
ne sont ni plus ni moins que les jurats de la ville, encouragés
par le maréchal de Richelieu et le maréchal de Mouchy, de même
que ceux de l'école publique et gratuite d'Amiens seront M. d'Li-
vau, intendant de la province, et le duc de Chaulnes. A Dijon,
c'étaient les États de Bourgogne, et, à leur sollicitation, le prince
de Condé, gouverneur de la province, qui se faisaient en 1766,
les' protecteurs de l'école de Devosge et obtenaient en 1 7(37 l'adop-
tion et la dotation de cette admirable école. Inutile d'ajouter que,
dès 1702, Léopold, duc de Lorraine, avait publié les lettres
patentes destinées à fonder à Nancy une Académie de peinture et
sculpture.
Disons-le à l'honneur de nos provinces, elles fourniront toutes,
ou presque toutes, les hommes nécessaires à satisfaire ce grand
mouvement. Nous en avons déjà nommé quelques-uns et énuméré
plus d'une de leurs preuves d'artistes ; d'aucuns sont des peintres et
des sculpteurs, de sens subtil et de valeur personnelle, capables de
semer de la graine d'art élevé; d'autres ont, j'allais dire à tort,
mieux que cela; leur talent peut être modeste, mais ils ont le don
natif de l'organisation et du professorat pour l'enseignement spé-
cial qui doit seconder dans les grandes villes le développement
du goût et de l'industrie. Qu'il nous suffise de nommer pour
Cl
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5SINS
39
le double besoin de ces écoles : Dcvosge, Bardin, Descamps,
Lacour, P. Révoil, et de noter en passant quelques dessins de
leurs aides ou suivants. Vous reconnaissez là, d'ailleurs, les ori-
gines déjà lointaines de cette agitation généreuse qui, développant
et connaissant mieux le but et les ressources de leurs aînées, aura
rempli les quarante dernières années de notre siècle de ce que
nous avons appelé les écoles des arts décoratifs.
(J suivre).
PH. DE CHENNEVIÈRES.
Le dessin dont la réduction en fac-similé est placée ci-contrc est l'épure du vaisseau le
Rubis, dessinée par Puget, appartenant au marquis de Clicnnevières et dont il a donné la
description dans son article précédent. (V Artiste de juin iSgS, — nouvelle période,
t. IX, p. 421.)
LES CONCOURS DE ROME
PEINTURE ET SCULPTURE
PRÉS le jugement rendu par l'Aca-
démie des Beaux-Arts dans les
concours pour le prix de Rome,
émettrons-nous, sur la valeur
des œuvres des concurrents, un
avis personnel ? Nous ne pré-
tendrons certes pas, ce faisant,
nous mettre en posture de révi-
ser selon notre gré les décisions
de l'Académie, ni d'aller à ren-
contre du verdict officiel, obligé parfois, comme on sait, et légiti-
mement d'ailleurs, à tenir compte en quelque mesure de certaines
considérations accessoires, ni de refaire à notre guise une classifi-
cation des compositions du concours. Mais, dès lors que celles-ci
sont soumises à l'examen et à l'appréciation du public, il nous
est loisible de noter ici, avec le seul désir de formuler une
opinion dégagée de toute préoccupation extrinsèque, ce qui, en
quelques-unes, nous a paru intéressant ou méritoire.
Si l'on n'a eu, cette année, que de trop justes motifs pour
regretter, dans l'ensemble des envois de Rome, naguère exposés à
il
l'École des Beaux-Arts, une navrante médiocrité, il convient de
reconnaître que, par contre, le concours pour le prix de Rome, —
celui de peinture tout au moins, — a donné, au point de vue de
l'art, d'appréciables résultats et révélé, sur la moyenne habituelle,
une réelle supériorité. Ce nous est une satisfaction de le constater.
Le thème proposé aux concurrents se formulait ainsi : Le
Christ mort, descendu de la croix, est pleuré par les saintes femmes.
11 n'est guère de sujet, sans doute, qui ait été plus exploité par
les peintres de toutes les Écoles. Mais le drame du Calvaire, pour
ressassés qu'en soient les divers épisodes, rentre du moins dans
cet ordre de sujets qui ont l'avantage d'être parfaitement connus
de tout le monde, partant capables de suggérer à l'esprit des
jeunes artistes, quel que soit le degré de leur érudition et de leur
culture, une conception précise, une vision nette de la situation à
interpréter, la totale compréhension des sentiments qui doivent
animer leurs personnages. Ajoutez que l'élévation et la grandeur
des sentiments à exprimer, — comme c'était ici le cas, — demeu-
rent le plus décisif adjuvant de l'artiste pour hausser son oeuvre
jusqu'au style. Un tel sujet exposait, il est vrai, les concurrents à
de dangereuses réminiscences : ils ont su, généralement, se garder
de cet échec.
Entre ces dix compositions, il en était sur lesquelles nous nous
abstenons volontiers d'insister, préférant borner notre brève appré-
ciation à celles qui offraient véritablement quelque intérêt. Donc
nous omettrons la très médiocre toile de M. Moulin, où l'uniforme
banalité d'une composition falote ne se relevait pas par la moindre
qualité de facture, par le plus petit détail d'exécution.
L'œuvre de M. Laparra montrait qu'il est déjà un peintre de
valeur. Aussi regrettait-on d'autant plus qu'il eût déparé l'en-
semble de son tableau, — dont la largueur d'exécution peu com-
mune était digne d'éloges, ainsi que la sincère expression de
douleur dans la figure de la Vierge, — par une grimaçante et
macabre représentation du Christ, évoquant bien moins l'image
de l'Homme-Dieu que de quelque répugnant « macabée », épave
de la Morgue. Pourquoi le peintre avait-il cédé à cette étrange
aberration de faire intervenir en un pareil sujet une intempestive
intention de réalisme vulgaire ? C'était là une faute de tact ; pis
encore, une grossière et impardonnable maladresse ; d'aucuns
diraient un sacrilège.
32 L'ARTISTE
Au contraire, ce qui donnait au tableau de M. Laurens son
grand caractère, c'était précisément la beauté des lignes, la noblesse
de l'attitude dans la figure du divin supplicié ; cette majesté qui
révélait son essence surhumaine et le transfigurait jusque dans
le trépas, contrastait éloquemment avec la désolation profon-
dément humaine du groupe des saintes femmes. La sûreté du
dessin et le parti pris d'une tonalité assombrie, dominant l'en-
semble de la composition sans en exclure le puissant coloris,
achevaient de faire, de la toile de M. Laurens, une œuvre d'une
tenue remarquable.
De M. Besson, le dernier Salon des Champs-Elysées nous avait
montré un tableau religieux dont l'accent mystique et le symbo-
lisme exquisement poétique nous avaient séduit, tandis que l'in-
dividualité de l'artiste nous paraissait s'affirmer souverainement
dans le caractère intense des figures et la délicatesse d'une tonalité
harmonieuse. Le même charme d'exécution et le même sentiment
se retrouvaient dans son tableau du concours ; avec, toutefois,
moins de pénétration, — puisqu'il est de rigueur à l'École des
Beaux-Arts, prétend-on, que, pour se concilier la sympathie et la
bienveillance de leurs juges, les concurrents doivent, le plus qu'ils
peuvent, réprimer la manifestation de leur personnalité artistique,
— mais non sans trahir l'intéressante originalité de l'auteur. C'était
bien moins à l'expression dramatique qu'à un sentiment de pitié
touchante et de douloureuse résignation qu'il s'était attaché dans
l'interprétation de son sujet : adossée au pied de la croix, la mère
du Christ gardait, dans son affliction, une grâce attendrie, dont
l'exquise douceur mettait sur sa physionomie un reflet de mélan-
colie et de tristesse, qui n'en altérait en rien le galbe idéalement
pur. Et, comme dans un tableau de concours la virtuosité du
peintre ne doit jamais perdre ses droits, M. Besson avait fait, de la
figure de Madeleine, un « morceau » qui témoignait hautement
de son talent d'exécutant.
Une composition suflîsammcnt habile, l'absence totale de per-
sonnalité, une exécution correcte, sage et égale, sans le moindre
indice d'un tempérament quelconque, déconcertaient toute velléité
d'éloge comme de critique devant la toile de M. Larée. C'était
l'ouvrage d'un bon élève, et de nature à rallier les préférences du
jury. Une chose, en eflFet, mérite d'être remarquée, qui n'est pas
rare dans les concours : lorsque plusieurs œuvres de valeur carac-
LES CONCOURS DE ROME
33
téristique divisent les suffrages du jury, ce n'est guère sur aucune
de celles-là que finit, en dernière analyse, par s'affirmer l'opinion
collective; après plus ou moins d'oscillation, une sorte d'équilibre
s'établit nécessairement, mais c'est vers un juste milieu que
s'oriente la décision, et ainsi le compromis aboutit au profit d'un
ouvrage moyen, sinon médiocre. Il semble bien que tel ait dû être
le cas de M. Larée et que par là doive s'expliquer le choix qui s'est
porté sur son œuvre pour l'attribution du prix de Rome.
Est-il besoin de dire l'étrange erreur de M. Rouault dans sa pré-
tention d'imiter la manière de M. Gustave Moreau ? L'échec était
fatal, cela va de soi ; mais il s'aggravait, — sous prétexte d'ar-
chaïsme, peut-être ? — d'un parti pris outré de bizarrerie dans la
recherche des tons, et surtout, ce qui est pis encore, d'une déplo-
rable insuffisance de dessin.
Le tableau de M. Guinier, traité avec un accent très personnel,
comptait parmi les plus intéressants de ce concours. Un profond
sentiment de tristesse émanait du paysage éclairé par le soleil cou-
chant, un soleil d'hiver dont les rayons pâlis mettaient de sinistres
reflets sur le gibet où pendait le cadavre de l'un des larrons et sur
le groupe des saintes femmes dont la bise faisait flotter les voiles
de deuil, et dont le morne abattement rendait la douleur plus
éloquente. L'âpreté du site, la mélancolie de l'heure crépusculaire,
le frisson de la nuit prochaine semblaient faire participer « l'âme
des choses » à la lugubre désolation de la scène funèbre. Et il en
résultait l'unité et l'intensité d'impression qui faisaient l'œuvre
saisissante et grandiose.
*
Aux concurrents pour le prix de sculpture, c'est, alternativement,
la forme de la ronde-bosse et celle du bas-relief qu'impose le
règlement. Cette année, venait le tour du bas-relief, sur cette
donnée : David, vainqueur de Goliath, est amené à SaiU. Et, pour en
préciser le sens, le programme ajoutait le bret commentaire sui-
vant, emprunté à la Bible : « Quand David revint après avoir
frappé le Philistin, Abner conduisit devant Sàûl le jeune vain-
queur, ayant la tête du Philistin à la main. Saûl lui dit : « Jeune
« homme, de quelle famille es-tu? » Et David dit: « Je suis le
« fils de votre serviteur Isaïe Bethléemite ».
1895.
NOUVELLE PERIODE
T. X
H
L'ARTISTE
Il n'y a pas lieu de s'étonner, lorsque le sujet du concours doit
être traité en bas-relief, de ce que les résultats en soient générale-
ment moins brillants. De toute évidence, le bas-relief, régi par des
règles si spéciales de composition, d'équilibre et de perspective,
présente aux jeunes artistes, dont l'inexpérience en ces matières
trahit aisément les efforts, de tout autres difficultés que lorsqu'il
s'agit d'exécuter en ronde-bosse une simple figure. Aux qualités
de pratique pure, qui leur sont déjà familières, il leur faut joindre
l'art de composer le sujet, d'en ordonner le groupement, d'en
pondérer les masses, toutes choses auxquelles les études scolas-
tiques ne les ont, à vrai dire, guère préparés.
Le projet de M. Roussel tirait son intérêt d'une composition
ingénieuse, du pittoresque des détails, et, surtout, de la justesse
d'expression qu'il avait su, mieux inspiré que la plupart de ses
concurrents, donner à la figure de Saùl : en présence de la valeur
précoce du jeune pâtre dont il semblait augurer déjà les hautes
destinées, le roi marquait moins d'étonnement que d'observation
réfléchie. Par contre, un David d'assez piètre allure, étique et
efflanqué, dont la volumineuse chevelure apprêtée à la mode
égyptienne accentuait encore la grêle anatomie, rendait peu vrai-
semblable son triomphant exploit. A remarquer une figure de
jeune captive accroupie aux pieds du roi, charmante en son geste
d'effroi à la vue du sanglant trophée.
M. Lemarquier avait fait de son David une exquise figure, svelte
et de lignes harmonieuses ; le jeune héros, ayant déposé le chef
de sa victime aux pieds de Saùl, se redressait en un mouvement
de fière et souriante ingénuité, sans exagération dans son attitude
exultante.
Le bas-relief de M. Salières, en dépit de visibles efforts dans la
recherche du caractère, restait froid et inexpressif, traité avec une
gaucherie, en apparence moins sincère que cherchée. Celui de
M. Champeil n'était pas sans mérite et s'agençait avec une
réelle habileté et l'entente, assez rare chez ses concurrents, des
conditions essentielles à cette forme sculpturale.
A côté d'une connaissance sérieuse de la technique de son art,
M. Segoffin avait fait preuve, dans le type et le mouvement de ses
figures, d'une vulgarité qui nuisait singulièrement à d'indéniables
qualités de métier. C'est ainsi que, de son David, il avait fait un
morceau d'exécution remarquable, tout en lui prêtant le geste
CONCOURS DE ROME
35
odieusement mélodramatique et l'allure cabotine d'un hercule de
la foire, pour présenter à Saùl la tête de Goliath. Si M. Segoffin
conquiert jamais le prix de Rome, le commerce assidu avec
reur3'thmic de l'art antique lui sera un utile enseignement.
C'est par des mérites tout contraires que se distinguait l'œuvre
de M. Auban. Par la tenue générale, par l'ordonnance des figures,
par l'intelligente élimination du détail superflu, sa composition
eût pu lui faire espérer le premier rang, si de fâcheuses défaillances,
une facture imprécise et par trop sommaire n'avaient nui à son
ouvrage, accusant une exécution trop manifestement inférieure à
la conception.
JEAN ALBOIZE.
Voici les résultats du jugement des concours pour le prix de
Rome :
PEINTURE
Grand prix : M. Gaston Larée, élève de M. Bonnat.
Premier second grand prix : M. Albert Laurcns, élève de MM. Cor-
mon et Benjamin Constant.
Deuxième second grand prix : M. ]ulcs Guinier, élève de MM. Jules
Lefebvre et Benjamin Constant.
SCULPTURE
Grand prix : M. Paul Roussel, élève de MM. Cavelier, Barrias et
Coutan.
Premier second grand prix : M. Sylvain Salières, élève de MM.
Falguière et Marqueste.
Deuxième second grand prix : M. Victor Segoffin, élève de MM.
Cavelier et Barrias.
EDOUARD THIERRY
ET LA COMÉDIE-FRANÇAISE
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'anxi-e i865 n'avait pas été seule-
ment une année d'agitations litté-
raires ; il n'y avait pas eu de dé-
boires que chez les auteurs et de
tumulte que dans la salle. L'Ad-
ministrateur et les sociétaires
avaient eu leur part de tristesses :
la retraite de Geffroy, la mort de
l'rovost et le procès de Got.
GcflVoy se retirait encore plein de
vigueur et de talent, ou plutôt il
prenait congé de ses camarades, en homme qui part pour un
un voyage et dont on attend le retour prochain. Au déjeuner
d'adieu qu'il avait offert à ses camarades, leS souhaits les plus
affectueux avaient été échangés, et sa rentrée à la Comédie-Fran-
çaise était si prévue que, l'année suivante, lorsqu'on distribua
les rôles de Galilée, personne ne s'étonna de voir Edouard Thierry
lui demander de créer la pièce. Le vide que sa retraite faisait dans
la troupe n'était donc pas définitif. La mort de Provost était mal-
heureusement une perte irréparable.
Provost mourut le 26 décembre, laissant vacant un emploi qui,
probablement, ne sera jamais plus rempli. Provost possédait une
qualité maîtresse qui n'a pas de place dans le théâtre contempo-
rain : la bonhommie. L'art, aujourd'hui, n'est fait que pour les
' V. l'Artiste de mars et mai dernîefs.
EDOUARD THIERRY
foules ; il a besoin de brutalité dans l'expression pour se fiiire
entendre et se f^ire comprendre. Bonhommie veut dire finesse, et
la finesse n'est accessible qu'aux minorités. D'ailleurs, la bonhom-
mie n'existe plus dans les mœurs; ceux qui la possèdent s'en
défendent comme d'une faiblesse, les autres la dédaignent comme
une sottise. Nous ne la retrouverons pas au théâtre, non plus que
les hautes qualités de simplicité de l'art aristocratique ancien.
Le procès de Got, pour n'avoir rien changé à la composition ni
à la valeur de la troupe, ne fut pas une des moindres amertumes
de cette année. Au milieu des difficultés de la distribution d'Hen-
riette Maréchal et du Lion amoureux, alors que les compétitions ou
les refus de rôles menaçaient la représentation de ces deux pièces
et que l'on entendait un peu partout le mot de démission, Got
demandait aux tribunaux la dissolution de la société du Théâtre-
Français. Était-ce pour sauvegarder les intérêts littéraires ou artis-
tiques de la Comédie-Française ? En aucune façon. L'administration
d'Éd. Thierry était, par ce côté, inattaquable ; Got le reconnaissait.
Était-ce légitime révolte d'un artiste méconnu ? Pas davantage.
Depuis 1859, chaque hiver lui avait apporté l'occasion d'une
création et d'un succès nouveaux. Pourquoi donc cet essai de
dislocation d'un théâtre auquel il devait tant ? La question était
purement financière. Got demandait la réorganisation de la société
sur des statuts qui eussent augmenté, selon ses prévisions, la
part des sociétaires. Ni l'art ni la littérature ne comptaient dans la
combinaison. Heureusement pour le Théâtre-Français et pour lui-
même, Got perdit son procès. Passons.
» ♦
Le 17 novembre, pendant les répétitions d'Henriette Maréchal,
Emile Augier avait lu au Comité sa nouvelle comédie en prose,
le Baron d'Estrigand. La pièce, reçue à l'unanimité, devait succéder
au Lion amoureux, mais le succès durable du Lion amoureux rejetait
le Baron d'Estrigand à l'hiver suivant. Or, Ém. Augier ne voulait
pas attendre. La scène ne pouvait lui être donnée qu'à l'été suivant,
et comme il ne se croyait pas, avec raison, un auteur d'été, il se
retourna vers un autre théâtre : l'Odéon. Il écrivit au Comité pour
lui redemander sa pièce. Le Comité refusa de la lui rendre, offrant
amicalement une indemnité pour chaque mois de retard dans la
38 L'ARTISTE
représentation. Augier n'accepta pas ce compromis : il ne deman-
dait qu'à être joué sans délai. Il reprit donc son manuscrit et,
en même temps, pria Éd. Thierry de prêter Got à lOdéon pour
y créer sa pièce. Ed. Thierr}-, malgré son amitié pour l'auteur,
n'accorda pas cette autorisation : c'eût été permettre à la Comédie-
Française de se faire concurrence à elle-même sur un autre
théâtre, ou, tout au moins, constituer un précédent funeste à la
cohésion de la troupe delà Comédie-Française. Mais Emile Augier
alla jusqu'à l'Empereur et gagna sa cause auprès de lui : un congé
de six mois fut accordé à Got. Le Baron d'Estrigaiid, joué à
rOdéon le 17 mars 1866, sous le titre de La Ccmlagioii, n'obtint
qu'un succès indécis. De petites causes influèrent sur l'esprit du
public. Le gouvernement venait de décréter l'aliénation de la
pépinière du Luxembourg et la nouvelle de cette décision avait
soulevé d'universelles protestations; des pétitions se signaient
partout ; le duartier-Latin était en effervescence. Aussi la présence
de l'Empereur à la première de la Coiilagion parut une occasion
précieuse de manifester. L'entrée du souverain dans la salle fut
saluée par les cris cadencés de : « Luxembourg! Luxembourg! »
et tous les mots de la pièce, qui pouvaient prêter à l'allusion,
furent soulignés d'applaudissements significatifs. Mais les causes
extérieures n'ont d'action que sur les oeuvres déjà faibles. La
Contagion, malgré quelques scènes de premier ordre, ne réunit
pas son public dans une même impression, favorable ou hostile.
Il y eut deux opinions que la presse refléta très exactement, mais
l'hostilité vint du côté où l'auteur ne l'attendait probablement pas.
Les journaux du boulevard, autrefois si amis d'Augier, critiquèrent
durement le baron d'Estrigaud. A leurs yeux, le personnage était
hors nature ; il manquait de cette élégance discrète qui était la
marque des aventuriers de bonne compagnie, leur attitude envers
les petites gens qu'ils honoraient de leurs friponneries. Ém. Augier
fut accusé par le Figaro de brutalité, de cynisme, d'inexactitude et
de penchant à la calembredaine.
La presse gouvernementale, au contraire, ne marchanda pas
l'éloge. Le baron, Navarette et tout ce demi-monde financier lui
semblèrent très moderne et très vrai ; elle savait, sans doute, mieux
que personne, à quel point étaient observés les types mis sur la
scène. Quoi qu'il en soit, la pièce, discutée avec âpreté, ne put
s'établir à l'Odéon.
-■'9
Cependant cet échec ne découragea pas Ém. Augier. Le grand
succès du Lion amoureux lui avait fait croire que le goût du
public revenait aux pièces en vers. Il chercha donc un nouveau
sujet pour le traiter sous cette forme et il trouva la donnée d'un
des drames les plus émouvants, les plus hardis de son théâtre, et
dont il eût fait un chef-d'œuvre, s'il l'eût écrit en prose : Faul
Forestier.
L'été de 1 866 fut consacré, comme toujours, aux pièces nouvelles
en un acte, aux reprises de l'ancien répertoire et aux débuts des
nouveaux pensionnaires. On joua Gringoire où La Fontaine et
Coquelin marquèrent Louis XI et Gringoire d'un trait ineffaçable;
on reprit Fantasia où Delaunay fit revivre la personne même
d'Alfred de Musset aux yeux de ceux qui l'avaient connu. Enfin,
un artiste, enlevé au Vaudeville où il avait remporté de grands
succès dans les pièces de Sardou, Febvre, faisait ses débuts à la
Comédie-Française dans Don Juan d'Autriche. Febvre, qualifié
d'homme de talent et de composition, dans le rapport qui con-
cluait à son engagement, commença ainsi une suite de créations
qui rélevèrent peu à peu à la première place au Théâtre-Français
et l'y maintinrent jusqu'à sa retraite.
Au début de l'hiver, on commença les répétitions du Galilée de
Ponsard, oratorio scientifique auquel la censure faisait l'honneur
d'une hostilité soutenue. L'Empereur décida l'ajournement de la
représentation, abusé par les rapports administratifs qui signalaient
dans ce poème de fâcheuses attaques contre l'Église. Mais, mieux
informé, il revenait sur sa décision et autorisait la pièce, malgré
l'opposition de l'Impératrice qui s'y résignait enfin, mais seulement
pour que « Ponsard ne devînt pas le Galilée de l'Empereur ».
L'accueil du public à cette œuvre fut enthousiaste pour Geffroy et
respectueux pour Ponsard. Les critiques reprochèrent à Galilée
d'être un poème didactique, de manquer d'action. C'était vrai : il
n'y avait pas de pièce dans cette pièce et son véritable nom n'était
pas drame, mais dialogue philosophique. Cependant, il faut dire,
pour l'excuse de Ponsard, que ce poème, écrit depuis deux ans,
n'avait jamais été destiné au théâtre. Ed. Thierry, en le mettant à
la scène, risquait une tentative dont il prévoyait le dénouement,
mais il avait voulu donner au poète, condamné à une fin pro-
chaine, cette joie suprême de voir son testament philosophique
s'animer d'une vie réelle et ses pensées marcher devant lui en des
40 L'ARTISTE
ctres de chair. Un des esprits les plus universels et les plus pro-
fonds ne notre temps, E. Renan, ne s'était pas trompé sur la valeur
de Galilée. Il écrivait à Ponsard, cette lettre pleine d'émotion ;
Cher et illustre confrère,
J'ai tardé à vous dire le ravissement que m'a causé la soirée d'il y a huit jours, car
j'espérais rencontrer quelqu'un qui vous portât l'expression de mon admiration. Vous avez
écrit le vrai poème de la Science moderne, vous avez donné une expression d'une force et
d'une beauté merveilleuses au symbole de notre foi philosophique. Votre drame est un
événement dans l'histoire intellectuelle de notre temps. Pour nous, qui aimons et qui
cherchons le vrai, vous nous avez procuré une heure délicieuse, k voir nos idées revêtues
de ce divin langage, nous nous y sommes de plus en plus confirmé. Votre monologue du
second acte, votre scène de l'Inquisiteur et de Galilée sont de l'ordre le plus élevé. Et
votre pédant du premier acte, il est accompli !
Merci, cher poète, notre honneur et notre orgueil. Que le ciel vous guérisse bientôt et
vous rende à qui vous aime.
E. Renan.
Après avoir fait la part de l'amitié, il reste à cette déclaration
une grande signification. Sa sincérité intime nous en est garantie
par Renan lui-même qui, quinze ans plus tard, continuera par les
Dialogues philosophiques, l'œuvre de son confrère, renouvelée elle-
même dans sa forme d'une des plus exquises inventions du génie
grec. Pauvre Ponsard ! Il porta la peine, en pleine bataille roman-
tique, d'avoir été adopté par les ennemis de Victor Hugo. Lui,
dont les œuvres ne relèvent en rien du génie classique, il devient,
malgré lui, le chef des classiques et succomba sous les horions
littéraires qui s'échangeaient dans les journaux du règne de Louis-
Philippe. Il eut pourtant de l'invention, de l'émotion, de la gran-
deur et de la philosophie. Il est pas d'auteurs dramatiques dont
un poème ait mérité l'applaudissement d'un penseur tel que
Renan. Il n'en restera pas moins comme un réprouvé delà poésie,
parce que rien n'est plus indestructible qu'une opinion fausse.
Galilée fut joué le 7 mars 1867. L'Exposition universelle allait
s'ouvrir le i" avril et Éd. Thierry préparait avec Camille Doucet
la liste des pièces qui devaient être représentées pendant l'été. Cette
liste, tout le monde la composait d'avance : elle devait comprendre
les grands succès du Théâtre-Français depuis l'Exposition précé-
dente. Mais le Figaro du 17 mars publiait tout à coup une note
EDOUARD THIERRY
41
d'une malice un peu puérile et où le public eut bien vite fait de
reconnaître le style diplomatique du Directeur des Théâtres.
Nous transcrivons cette note :
Voici, cliers lecteurs, quelques nouvelles du Théâtre-Français. Lisez-les avec attention,
je vous prie, car dans le nombre des pièces que je vais citer, vous verrez avec plaisir figurer
deux ouvrages qui n'étaient plus, depuis longtemps, au répertoire. La réapparition de ces
deux pièces va combler de joie la génération de i83o et la génération nouvelle. On ne
peut donc qu'applaudir à la reprise de ces deux drames, que l'idée de les remettre à la
scène vienne du Théâtre-Français ou d'ailleurs.
Mais commençons par le commencement. En lisant ce qui suit, vous saurez bien distin-
guer les deux drames auxquels je viens de faire allusion.
Galilée est la dernière grande pièce nouvelle qu'on jouera d'ici aux derniers jours de
septembre Mais, d'ici-là, c'est-à-dire pendant l'Exposition et en l'honneur des visiteurs
étrangers, le Théâtre-Français passera en revue les principaux ouvrages du répertoire
ancien et du répertoire moderne
Maintenant, on va remonter, avec le concours des principaux sociétaires, Afi'e de Belle-
Jsk, la Camaraderie, les Demoiselles de Saint-Cyr, Heniani, le Gendre de M. Poirier, Marion
Deloniie, le Lion amoureux, etc., etc.
Ainsi les étrangers pourront voir tour à tour les œuvres de Molière et de Corneille,
Racine et Mignard, Beaumarchais et Marivaux, Augier et Scribe, Victor Hugo et Ponsard,
Sandeau et Alexandre Dumas.
Voyons, avais-je raison de vous prier de lire attentivement ces nouvelles ?
Ainsi fut annoncé un événement littéraire qui fut accueilli
comme une surprise par le public, mais qui n'étonna pas ceux qui
avaient vu se préparer, depuis deux ans, la transformation de la
politique impériale.
La reprise à'Herncvii ne fut point un hommage rendu au génie
poétique de Victor Hugo, non plus qu'une compensation accordée
à l'ostracisme dont son théâtre était victime depuis i852. Ce fut,
avant tout, une amnistie offerte à un adversaire, une tentative de
réconciliation faisant partie du système nouveau de l'Empire
libéral. Deux ans auparavant, la Direction des théâtres faisait
défendre à Beauvallet de lire Hcniani dans un salon; aujourd'hui
elle déploiera toute son activité pour lever les obstacles matériels
qui retarderont la représentation de la même pièce à la Comédie-
Française.
C'est que les temps ont changé. La lettre du 19 janvier a offi-
ciellement institué un règne plus doux. Un commencement de
liberté a été rendu ou du moins les ressorts du pouvoir autori-
taire se sont détendus; on peut écrire et parler avec moins de
réserve. L'année 1867, année de l'Exposition universelle, avait été
choisie pour dater cet oubli du passé, et le Théâtre-Français, tou-
42 U ARTISTE
jours considéré, selon la tradition napoléonienne, comme un ins-
trument de gouvernement, devait avoir sa part d'action dans ce
vaste changement de front. Ainsi la reprise A'Hernani fut une
manifestation très volontaire du souverain envers le poète des
Chdliments. D'ailleurs, personne en France, si ce n'est l'Empereur
lui-mc'mc, n'avait alors assez de puissance pour faire jouer sur un
théâtre d'État une œuvre de l'auteur de Napoléon h Petit.
Les premières ouvertures furent faites directement à Auguste
Vacquerie qui représentait à Paris les intérêts de Victor Hugo. On
se mit rapidement d'accord. Victor Hugo consentait A la reprise
de ses pièces sous condition qu'elles, ne seraient pas censurées
à nouveau et que le Théâtre-Français leur assurerait une suite de
représentations, comme si elles étaient reprises sans avoir jamais
quitté le répertoire. Ces conditions étaient légitimes ; elles furent
aussitôt acceptées. Mais les difficultés commencèrent avec la
distribution. La note du Figaro avait soulevé bien des convoitises.
Par lettre et même par dépêche, sociétaires et pensionnaires
avaient offert leurs sen'ices à Victor Hugo ; les amis du poète lui
envoyaient, de leur côté, des projets de distribution contradic-
toires. De cette confusion, le poète concluait que tous les projets
étaient mauvais et demandait qu'on renonçât à Hernani pour
reprendre Ruy-Blas avec Geflfroy dans Don Salluste. Mais les
Tuileries élevaient les plus graves objections contre Ruy-BUis ; on
revenait donc à Hernani. Pour trancher ces difficultés, Victor Hugo
proposa la constitution d'une commission composée de MM. Vac-
querie, Paul Meurice, Camille Doucet, Paul Foucher, Éd. Thierry,
et chargée de distribuer la pièce. L'idée fut acceptée et quelques
jours après, le 3i mars, les rôles d'Hernani étaient donnés à
Delaunay, Bressant, Maubant et M"^ Favart ; la date de la repré-
sentation fut fixée au i"" juin.
L'Exposition universelle s'ouvrit. Les souverains étrangers
répondirent presque tous à l'invitation de la France et chaque
semaine était marquée par la visite officielle ou officieuse de
quelque prince à la Comédie-Française. La direction du théâtre se
trouvait ainsi obligée à de continuels changements de son affiche
pour éviter les pièces où soit un mot, soit même une allusion
eût pu déplaire à l'hôte royal. Ces visites princièrcs étaient
toujours entourées du même cérémonial. Une d'elles, cependant,
celle de l'Empereur de Russie, marqua par son originalité. Le
EDOUARD THIERRY
43
6 juin au matin, une lettre des Tuileries prévenait l'Administrateur
qu'Alexandre II se rendrait incognito, le lendemain, à la Comédie-
Française, et demandait comme spectacle la Gageure imprévue et
VAvenlurière. Dans la journée, à la revue de Longchamp, Bere-
zowski tirait sur lui son coup de pistolet. L'Administrateur pensa
que sa visite serait contremandée. Il vint cependant au théâtre, à
pied, monta à la loge impériale et s'y dissimula. Mais le public l'y
aperçut et d'unanimes acclamations l'obligèrent à se montrer. Après
avoir assisté à deux actes de VAvenlurière, il quitta sa loge et, ne
trouvant pas sa voiture à la porte, se perdit dans la foule.
Les répétitions à'Hernani se poursuivaient avec une hâte fébrile,
dans la crainte journalière d'un contre-ordre. L'entourage de
l'Empereur menait contre la pièce une campagne violente ; les
fidèles de l'Empire autoritaire, les censeurs de la lettre du 19 jan-
vier ne demandaient rien moins que la révocation d'Ëd. Thierry.
L'hostilité n'épargnait pas même Camille Doucet que l'on savait
pourtant le simple exécuteur de volontés plus hautes. L'animosité
devint telle que xM. Baroche en fut averti, afin d'avoir à défendre
la reprise à'Heruani si elle était attaquée au Conseil des ministres.
Cette reprise s'annonçait comme un événement considérable,
non seulement politique, mais artistique. Paul Loucher disait,
pendant les répétitions, que « M"«= Favart n'était pas au-dessous de
M"^ Mars et que les autres artistes étaient au-dessus de leurs
devanciers ». La feuille de location de la première était une des
plus chargées et des plus brillantes que l'on eût vues depuis
longtemps. Enfin, le 20 juin, le rideau se leva devant une salle
toute frémissante et prête à tous les enthousiasmes. Dès les pre-
miers mots, les applaudissements éclatèrent et toutes les scènes,
en se suivant, se ponctuaient de bravos frénétiques. La représen-
tation fut même troublée à ses débuts par des spectateurs trop
zélés qui, n'étant pas au fait des variantes apportées par Victor
Hugo au texte primitif, crièrent à la mutilation du chef-d'œuvre.
Ces protestations furent telles qu'un incident se produisit dans la
coulisse. Entre le 2^^ et le 3" acte, M"'' Favart refusa de continuer
si Davesne, le régisseur, ne faisait pas une annonce pour dire au
public que le texte joué avait été établi selon les intentions
expresses de l'auteur. Mais le moyen de parlementer avec un
public monté au paroxysme de l'exaltation ! l'Administrateur s'y
opposa. M""^ Favart reparut en scène et la pièce se poursuivit
44 L'ARTISTE
sans autres interruptions que celle des applaudissements et des
acclamations les plus passionnées.
Ce succès étonna le monde politique ; on ne s'y attendait pas à
une pareille explosion. Au Conseil du ministres, Éd. Thierry fut
accusé d'avoir monté la pièce avec trop de soin et trop de luxe,
d'avoir livré la salle aux amis de Victor Hugo, d'avoir voulu faire
acte d'opposition, etc., etc. L'Empereur avait fait annoncer sa
venue pour la 3^; les places coutumières avaient été envoyées à la
police du Château. Mais l'attitude du public transformait la
situation. Ce qui devait être une réconciliation devenait une
aggravation d'hostilité. La présence du souverain ne pouvait plus
être qu'un prétexte à manifestations. L'Empereur contremanda sa
visite et n'assista à aucune des représentations à'Hcniani.
«
« »
Le 23 août, Emile Augier lut au Comité la pièce en vers à
laquelle il travaillait depuis le lendemain du Lion amoureux. Paul
Forestier devait passer à la fin de l'hiver, après la comédie de Léon
Laya, M""" Desroches. Le i8 décembre, M""= Desroches fut jouée.
Lé 21, anniversaire de Racine, M"^ Dcvoyod déclama une Ode à
Racine d'un jeune poète de talent, Louis Goudall, mort avant
l'heure sans avoir donné sa mesure. Mais la pièce de Laya
étant tombée, il fallut mettre immédiatement à l'étude celle
d'Augier.
Paul Forestier, lu aux acteurs quinze jours après la première de
M"^^ Desroches, le 4 janvier 1868, fut donné au public le 25 du
même mois. Peu de pièces ont été montées avec une pareille
rapidité. Le texte apporté par Augier était définitif et n'avait pas
eu à subir les remaniements de la mise en scène. Le seul retard
qui menaça le représentation vint de la censure dont les scrupules,
toujours maladroits, n'allaient à rien moins qu'à interdire la pièce.
L'autorisation d'afficher ne fut donnée par l'administration que
sous toutes réserves et il fallut l'intervention du ministre de la
Maison de l'Empereur pour briser cette opposition. Le succès de
la première fut éclatant jusqu'au dénouement, dont la faiblesse
déconcerta le public. Mais il n'y eut qu'une voix sur la hardiesse
de la conception. Une fois de plus, le représentant de l'Ecole clas-
sique, si décriée par les contemporains, montrait une audace
EDOUARD THIERRY
45
de pensée où n'atteignaient pas les amateurs de la littérature tru-
culente. Paul Forestier portait pour la première fois sur la scène la
résurrection de l'amour par le mépris. Alexandre Dumas fils reprit
cette donnée et en concentra l'essence dans la Fisite de noces, que
l'on pourrait appeler l'entr'acte de Paul Forestier. Malheureusement
pour la pièce d'Augier, elle concluait par une idylle prosaïque,
une situation faite de flammes et de tempête et que le temps
pouvait seul dénouer. En réalité, le drame était achevé au troi-
sième acte; l'admirable scène qui le termine portait en elle le
dénouement futur qui eût conservé sa grandeur et sa mélancolie
s'il fût resté pressenti et inexprimé.
»
» »
Depuis plusieurs années, des travaux de réparations et des modi-
fications intérieures étaient demandés par l'architecte du Théâtre-
Français. Mais, pour les exécuter, il fallait fermer le théâtre, et,
chaque été apportant avec lui sa part de pièces nouvelles et de
débuts, on remettait toujours à la saison prochaine. Enfin,
comme l'état de la salle ne permettait plus de différer, la fermeture
fut décidée. Cependant, que faire de cette troupe admirable? Où
jouerait-elle? A qui profiterait l'occasion unique de ces vacances
forcées ? Paris n'en avait pas besoin puisque le Théâtre-Français
lui appartenait. Un voyage fut donc résolu. Voyage en France,
bien entendu ; il n'entrait alors dans l'esprit de personne d'aven-
turer à l'étranger le prestige du premier théâtre du monde. L'idée
de ce voyage rencontra une forte opposition chez les sociétaires ;
il semblait à plusieurs que la Comédie-Française avait quelque
chose à perdre à sortir de chez elle, à se faire comparer à une
troupe en tournée, duel public allait-on rencontrer? Dans quelles
salles allait-on jouer ? Éd. Thierry dut les convaincre que toutes
les précautions avaient été prises et que le bon renom de la
Comédie -Française, dont ils se faisaient une si haute idée, ne
serait pas un instant en péril; que, du reste, des instructions
seraient envoyées de Paris aux préfets et aux municipalités pour
préparer partout au Théâtre-Français un accueil digne de lui.
A l'origine, la Comédie-Française devait se diriger dans le Midi
par la Touraine. L'Administr1\teur était entré en pourparlers avec
les villes d'Orléans, Tours, Nantes, Bordeaux. Mais partout les
46 L'ARTISTE
salles de théâtre étaient louées à des entrepreneurs de spectacle,
qui n'entendaient pas s'en dessaisir au profit d'une troupe qui,
fatalement, déprécierait leur valeur. Il fallut s'orienter d'un autre
côté et gagner le Midi par la Bourgogne. Dijon, Ljon, Toulon,
Nice et Marseille furent les étapes triomphales de ce voyage qui
n'avait pas eu de précédent et qui n'eut pas de lendemain par les
enthousiasmes qu'il souleva partout. Les journaux du temps en
ont donné la relation ; nous ne la redirons pas.
La Comédie-Française, partie le i5 juillet, rentra à Paris le
12 août, et l'administration du théâtre reprit son cours normal.
La fin de l'été fut marquée par les débuts d'Ernest Coquelin,
l'engagement de Thiron et la rentrée de M""^ Plessy, éloignée de
la scène par la maladie depuis près d'un an.
Au commencement de l'hiver, de graves incidents agitèrent le
Théâtre-Français : l'affaire de Latour-Saint-Ybars et la démission,
heureusement retirée, de Régnier. Régnier était, après l'Adminis-
trateur, le personnage le plus considérable de la Comédie-Française.
Il devait son autorité à la droiture de son caractère, à son grand
talent de comédien et à son talent plus grand encore, mais moins
connu, d'écrivain dramatique. Le créateur véritable de Af"' de Sei-
gUère et de la Joie fait peur mérite sa place dans la galerie des
auteurs dramatiques français. Il préparait sa retraite depuis deux
ans, mais Éd. Thierry, qui professait pour lui autant d'estime que
d'affection, avait toujours réussi à en éloigner l'époque. Cepen-
dant, Régnier, était alors hanté de craintes sur sa santé. Il résolut
de partir et adressa, le 24 octobre 1868, une lettre au Comité
pour l'informer de sa détermination. Ce fut un chagrin unanime.
Éd. Thierry, après avoir exposé aux membres du Comité toutes
ses tentatives pour retenir leur doyen, leur proposa de s'associer
à lui dans une démarche collective qui pouvait seule avoir
quelque effet, en prouvant à Régnier combien il était utile à la
prospérité du Théâtre-Français. Le Comité accepta la proposition
et décida de se transporter tout entier le lendemain matin chez
son doyen pour le prier officiellement de ne point quitter le
théâtre. Ainsi fut fait. Le premier mot de Régnier fut le regret
de n'avoir point, en un pareil moment, ses enfants auprès de
lui pour les rendre témoins de l'estime qui était ûûte de l'ar-
tiste et de l'homme, puis il demanda quelque répit pour donner
sa réponse définitive. Il la porta le jour même au Théâtre-
EDOUARD THIERRY
Français, telle que tout le monde la souhaitait. Régnier ne
quitta la Comédie-Française qu'en 1871, en même temps qu'I:d.
Thierry.
»
• *
L'affaire de Latour-Saint-Ybars, sans être grave, mena grand
bruit. Elle eut pour conséquence inattendue la réorganisation de
la Commission d'examen qui n'était pas en cause et la justilication
du Comité de lecture qui était attaqué.
Au mois d'octobre précédent, le Comité de lecture s'était réuni trois
fois, pour entendre, d'abord une tragédie en cinq actes de Latour-
Saint-Ybars, AUxandre-h-Grand , puis un drame en vers de M. Alex-
andre Parodi, Ulni le parricide, enfin un Gutenherg à^AouAïàVouï-
nier. Ces trois pièces furent reçues à correction. M. Parodi ne pro-
testa pas, mais Latour-Saint-Ybars auquel Ed. Thierry avait expliqué,
au nom du Comité, que cette réception à correction n'était qu'un
refus poli, Latour-Saint-Ybars écrivit au Figaro une lettre violente.
Quelques jours après. Ed. Fournier adressait au même journal
une missive irritée pour se plaindre non du Comité qui avait jugé,
mais de l'Administrateur qui avait notifié le jugement. Ces deux
écrivains ne se plaignaient pas de n'avoir pas été lus. Sous la
direction d'Ed. Thierry il n'y eut pas d'auteur systématiquement
écarté de la lecture devant le Comité. Ils se plaignaient de n'avoir
pas été reçus. La compétence reconnue d'Éd. Thierry, sa préoccu-
pation constante de chercher et de trouver des pièces rendaient
l'accusation de partialité invraisemblable. Il était difficile de citer
des œuvres littéraires écartées par l'administrateur et remportant
sur d'autres scènes des succès de cent représentations. L'échec de
Gulenherg à l'Odéon confirma d'ailleurs le jugement du Théâtre-
Français. Mais les attaques de Latour-Saint-Ybars et de Fournier
servirent de prétexte à tous les ennemis que le Comité et Éd.
Thierry s'étaient faits dans la presse et à la direction des Théâtres.
Pour leur donner satisfaction, une commission fut nommée, non
pas pour examiner la question des réceptions, qui ne pouvait être
modifiée, mais celle des lectures. Cette commission fut composée
de MM. Camille Doucet, président, de Saint-Georges, Emile Augier,
Ernest Legouvé, Alexandre Dumas fils, Hector Roqueplan, Éd.
Thierry, Régnier, Lemoinc-Montigny et G. de Saint-Valry, secré-
48 i: ARTISTE
taire rapporteur. Elle reçut pour programme « d'examiner si la
composition actuelle du Comité de lecture du Théâtre-Français
présentait aux auteurs dramatiques des garanties suffisantes et de
rechercher si des systèmes meilleurs pourraient être adoptés pour
l'examen préalable et le jugement définitif des pièces destinées à
ce théâtre ».
La Commission se réunit le 19 décembre. Éd. Thierry avait
préparé une note pour exposer la défense du Comité, mais Camille
Doucet ouvrit la séance en déclarant que ni l'impartialité ni la
loyauté de la Commission d'examen et du Comité de lecture
n'étaient en jeu et que, par conséquent, il n'y avait pas lieu de les
défendre. Cette déclaration abrégeait de beaucoup la tâche de la
Commission ; cependant il fallait faire quelque chose ou plutôt ne
pas se séparer rapidement puisque, selon le mot charmant de
Camille Doucet, « moins il y a à fiiire, plus il y faut mettre de
temps ». Les séances se prolongèrent donc pendant quatre mois
et demi et aboutirent au rapport inséré au Moniteur du 26 avril
186g. Ce rapport et l'arrêté qui suivit sont demeurés la charte
littéraire actuelle de la Comédie-Française. Ils méritent d'être cités
pour qu'on voie dans quel esprit fut conçu ce règlement qui
n'était, au fond, que la codification de la tradition suivie alors au
Théâtre-Français. La Commission pensa, avant tout, que les auteurs
avaient droit à un jugement et elle se préoccupa de le leur assurer.
Elle ne voulut pas que, dans l'avenir, un administrateur pût écarter
systématiquement, comme cela se voit aujourd'hui, des auteurs de
la lecture du Comité. Ce règlement fut une mesure d'équité :
nous verrons plus tard, dans l'examen de la situation actuelle du
Théâtre-Français, s'il est encore respecté dans sa lettre et dans son
esprit.
Voici l'extrait de ce rapport :
Plusieurs fois déjà, et à diverses époques, de louables efforts ont été faits, comme aujour-
d'hui, pour assurer aux écrivains la garantie d'un examen sérieux et d'un jugement éclairé.
La composition actuelle du Comité de lecture est le produit et la conséquence de ces nom-
breuses tentatives et, sans renoncer à tâcher de l'améliorer encore, on ne peut méconnaître
que la prospérité dont le Théâtre-Français jouit à tous égards depuis vingt ans, seirlblerait
avoir donné suffisamment raison à cet état de choses...
Ce que, de tout temps, on a pu dire, c'est qu'en pareille matière, quoi qu'on lasse, le but
ne sera jamais atteint et que jamais aucune orgnanisation ne saurait parvenir à satisfaire
tout le monde... Pour accepter une pièce nouvelle, disaient les premiers règlements, on
en fera la lecture, la Compagnie y étant appelée.
EDOUARD THIERRY
49
La plus grande part d'action dans cette tâche importante de juger les pièces n'a
donc jamais cessé de leur appartenir'. Elle leur appartiendrait même tout entière et exclusi-
vement comme aux autres entrepreneurs, si la Comédie-Française n'était en réalité une
institution littéraire et artistique plutôt qu'une entreprise industrielle et commerciale, ayant
reçu et accepté la mission supérieure de maintenir les anciennes traditions, de garder en
dépôt les grandes œuvres des maîtres et d'en accroître encore autant que possible le glo-
rieux patrimoine. C'est pour cela que, sous toutes les formes, l'État lui prodigue les encou-
ragements ; c'est pour cela aussi que le Gouvernement a le droit de surveiller l'administra-
tion de ce théâtre et de prendre, quand les circonstances l'exigent, les mesures nécessaires
pour concilier l'intérêt public avec l'intérêt privé, l'intérêt moral des lettres avec l'intérêt
matériel de l'exploitation...
La Commission s'est préoccupée encore et tout particulièrement, de donner aux écri-
vains qui débutent un surcroit de garanties, en modifiant le système adopté jusqu'à présent
pour l'examen préalable de leurs oeuvres. Aujourd'hui, lorsqu'une pièce a été déposée et
enregistrée au secrétariat du Théâtre-Français, le manuscrit est remis à l'un des trois exa-
minateurs du théâtre qui le lit et en fait son rapport à l'administrateur général. Suivant
les conclusions de ce rapport, la lecture au Comité est accordée ou refusée. On ne peut
mettre en doute ni les lumières ni l'impartialité des examinateurs. En cas d'hésitation,
d'ailleurs, de la part du premier lecteur, le manuscrit est soumis à un second et souvent à
uu troisième examen.
Malgré ces -précautions cependant, on est obligé de reconnaître que l'admission à la
lecture dépend de cette autorité unique.
La Commission proposerait qu'à l'avenir les rapports des examinateurs fussent lus au
Comité de lecture lui-même... à qui il appartiendrait d'accepter ou de rejeter les conclu-
sions des rapporteurs.
Ainsi désormais, grâce à cette manière de procéder, toutes les pièces présentées au
Théâtre-Français seraient jugées avec une égalité parfaite, puisque la décision prise à leur
égard, quelque fut leur provenance et le plus ou moins de notoriété de leurs auteurs,
émanerait d'un seule et même autorité, celle du Comité de lecture.
La Commission attache beaucoup de prix à cette réforme et croit fermement que l'usage
ne tardera pas à en démontrer l'efficacité.
Suivait un arrêté dont les quatre premiers articles sont relatifs
à la composition du Comité de lecture, à la lecture des pièces et
au vote des sociétaires. L'article 5 réglemente l'examen préalable
des pièces apportées par des auteurs nouveaux. Le voici :
Art. 5. — Toutes les pièces présentées au secrétariat du Théâtre-Français" devront être
immédiatement inscrites sur un registre spécial avec un numéro d'ordre constatant le jour
de leur dépôt. Elles seront remises sans retard à l'un des examinateurs chargés d'en prendre
connaissance et de faire sur chacune d'elles un rapport motivé concluant suivant leur
appréciation, à ce que la pièce soit réservée pour être ultérieurement lue devant le Comité
de lecture ou bien à ce que, sans plus ample examen, elle soit rendue à son auteur. Tous
les rapports seront soumis au Comité de lecture formé comme il est dit en l'art, i'^', et
à qui seul il appartiendra d'en accepter ou d'en rejeter les conclusions. Le résultat de cet
examen préalable devra toujours être notifié à l'auteur, un mois au plus après le dépôt de
sa pièce.
Signe : V.MLLANT,
' Aux Sociétaires.
1895. — l'.\RTISTE. — NOUVELLE PÉRIODE : T. X
5o
V ARTISTE
Il y eut donc au Théâtre-Français trois examinateurs, MM. Guil-
lard, Lafitte et N. Fournier, chargés non d'écarter les pièces de
valeur mais de les rechercher et de signaler au Comité toutes celles
qui, ne méritant pas encore d'être jouées au Théâtre-Français,
méritaient cependant d'être encouragées. ♦■
(A suivre)
GASTON SCHEFER.
i; ARTISTE
EMILE BLÉMONT
Lt^o^rapl^ie de EA. Cazals.
Û^^^s
LA POÉSIE MODERNE
UN LIVRE DF. M. KMILE BLÉMONT
quoi bon ? Vous n'eu aun\ plus dans cinq
minutes! répondait un facétieux perru-
quier à Tliéodore de Banville « dési-
reux de faire couper ces cheveux qui
devaient l'abandonner si vite ». Et
Jules Tellier, qui rapportait l'anecdote,
en prenait texte pour objecter aux dé-
tracteurs comme aux trop passionnés
avocats de la poésie contemporaine :
« A quoi bon ? Vous n'en aurez plus
dans cinq minutes ! »
Tellier se moquait, à moins qu'il ne
s'abusât, en annonçant si délibérément les funérailles du lyrisme. Ce cher
et grand esprit, penseur profond, admirable rythmeur, dialecticien
consommé, tenait-il pour négligeable l'opinion d'un public toujours faci-
lement ébloui ? Au surplus, eût-il pu prévoir à si bref délai l'élévation
sur le pavois de poètes à coup sûr fort intéressants, mais dont le talent,
aux yeux de quiconque discerne et compare, ne fait nullement oublier le
génie de leurs prédécesseurs à l'Académie ou de leurs devanciers dans la
« considération générale » ?
D'honnêtes gazetiers, intelligents à l'instar de bien des messieurs de la
critique, ont, au gré de leur clientèle, réussi à découvrir, parmi nos
compatriotes vivants, des écrivains en vers, doués à l'égal des maîtres les
plus éminents du siècle. Suivant ces informateurs désintéressés, il y
aurait déjà beau temps que Hugo, Lamartine, Vigny, Musset, Baudelaire
sont remplacés dans la poésie française. Et la majorité du public en est
convaincue. Ah ! c'est qu'en matière littéraire aussi bien qu'au point de
vue social, cette majorité a conservé l'absolu respect des institutions et de
la hiérarchie. De nos jours encore, il suffît, la plupart du temps, à un
53 L'ARTISTE
écrivain, pour nous imposer sa domination morale, de se faire agréer par
les Trente-Neuf de l'Institut en qualité de quarantième, ou (ce qui est
tout à fait efficace) de gagner la faveur de certains journalistes influents,
officiers de publicité et dispensateurs de gloire.
Dans le public moyen, combien connaissent réellement des hommes de
talent comme MM. Henri Cazalis, Léon Dierx, Albert Mérat, Emile
Blémont, pour n'en citer que quelques-uns parmi ceux qui furent, au
groupe du Parnasse, les compagnons d'armes de nos poètes-académiciens
d'à présent ? Et cependant quel judicieux lecteur ne classerait dans sa
bibliothèque, au rayon des meilleurs livres de vers modernes, les recueils
de ces écrivains, côte-à-côte avec les œuvres des Sully-Prudhommc, des
Verlaine, des Coppée, des Hérédia, certes tous poètes curieux et artistes
de beaucoup de valeur, et qu'on devrait mieux connaître parce qu'on les
apprécierait mieux, sans les trop grandir et sans les trop rabaisser ?
«
* *
Mais Tellier exagérait, pour le moins, en ne nous accordant plus que
cinq minutes de poésie, car voici un livre ' avec lequel les délicats aime-
ront à passer deux bonnes heures, et qu'ils ne quitteront point sans se
promettre de le reprendre en un moment de loisir.
La belle aventure, 6 gai I
La belle aventure !
M. Emile Blémont, dont l'œuvre est des plus importants, et qui s'est
toujours montré soucieux de renouveler son inspiration et de varier sa
manière, s'est habillé aujourd'hui en diseur d'oracles galants. La Belle
Aventure ? Ce n'est point la vôtre, ô cœurs qui n'avez connu qu'une vie
monotone et bornée ! C'est votre histoire à vous, les amoureux, les
rêveurs, les coureurs des « rues et des bois » ; à vous pour qui l'exis-
tence n'eût été qu'une insupportable sujétion, s'il avait pu se faire qu'en
vous permettant toutes les voluptés, on vous retirât la plus humaine de
nos joies, celle de se créer un idéal de beauté et de marcher sans guide
à la rencontre de son désir.
Aventuriers charmants ! Pour tout dire, votre idéal, il n'est point
certain que vous l'ayez rencontré sans avoir, auparavant, heurté plus
d'une fois à des portes qui n'étaient nullement des Sésames. Le printemps,
qui échauffe à sa volonté les cervelles des fous et des sages, a dîi, plus
d'une fois aussi, vous leurrer et vous foire prendre une simple bergère
couchée à l'ombre d'un arbre pour la Belle-au-bois-dormant de vos rêve-
ries. Mais qu'importait? Vous aviez le cœur trop généreux et, avouez-le,
trop sensible, pour craindre d'épancher votre sève à ces amourettes du
chemin ; et votre âme n'était point, sans doute, si exclusivement fleurie
' La Belle Aventure, par Emile Blémont (librairie Lemerre).
LA POESIE MODERNE
53
d'illusions, que vous n'ayez eu quelques roses à échanger contre les
bleuets et les marguerites de Bernerette ou de Lison !
Elle était, lorsque je l'aimai,
Naïve comme Avril et Mai ;
J'étais presque aussi jeune qu'elle ;
Et sans penser au lendemain,
Nous chantions le long du chemin,
En y cueillant la fleur nouvelle.
Nous étions les paroissiens
De tous les Saints parisiens
Que l'on fête en la saison bleue :
Saint-Cload, Saint-Germain et Saint-Prix
Ouvraient à nos deux cœurs épris
Les paradis de la banlieue...
Elle a vécu, la chère enfant,
Toujours aimant, toujours rêvant,
Par coups de tète et par coups d'aile :
Sans attendre les mauvais jours,
Elle est morte avec les amours,
Elle a fui comme une hirondelle '.
Les épreuves amoureuses que vous avez subies, ou que vous subirez
lui jour, vous les trouverez ainsi racontées dans le recueil de M. Emile
Blémont, à côté de paysages d'une incomparable fraîcheur, de curieuses
impressions, de tableaux achevés dans leur joli caractère de modernité
discrète et précise.
A l'heure où toute une génération de petits bourgeois déguisés en
révolutionnaires de la littérature, s'amuse, sous le prétexte d'une réno-
vation lyrique, à déformer notre beau vers français, il vous sera doux de
lire quelqu'un qui, parce qu'il est vraiment poète, sait exprimer avec un
art parfait des sentiments exquis et de fortes pensées. L'auteur de la
Belle Avenlnve n'est point de ces écrivains pour qui ce serait un crime
que d'avoir une idée à soi, et, au cours du volume, il vous sera loisible
de constater que le charmant conteur des idylles printanières et des
échappées joyeuses à travers les bois et les champs s'élève, quand il en
est besoin, jusqu'aux hauteurs de la poésie la plus noble et la plus virile.
Je disais que M. Emile Blémont s'était toujours montré soucieux de
varier sa manière et de renouveler son inspiration. Je disais, et j'avais
raison de dire. Après s'être révélé, dans ses Poèmes d'Italie, comme un
enthousiaste du grand art et, en même temps, comme un philosophe qui,
devant les magnificences de la Rome papale, n'oublie pas un instant ce
qu'il y a au fond des religions, M. Emile Blémont se fit le peintre attendri
et mélancolique des délicats Portraits sans modèles. Ensuite, du jardin des
Li-taï-pé, des Thou-fou, il transplanta dans notre sol poétique, en traduc-
' La Belle Aventure, page 3o.
54 L'ARTISTE
teur habile et fidèle, lequel, pourtant, n'est point sans mêler un peu de
son âme à ses adaptations, la flore merveilleuse des Poèmes de Chine.
(C'était là, et j'y insiste, une entreprise périlleuse. Mais l'adaptateur fut à
la hauteur de sa tâche. Sans conteste, ce « florilège de chinoiseries »
traduites avec un scrupuleux respect des textes originaux et en vers
nuancés dans la perfection, est unique chez nous.) Puis, ayant écrit, avec
Léon Valade, des comédies pleines de finesse et de vivacité, le voilà qui
publie, seul, Roger de Naples ', cinq actes vivants et puissants, et où la
sûreté de l'expression dramatique ne le cède en rien à l'intérêt tout
humain du sujet de la pièce. Les Pommiers en fleurs ramenèrent le poète
au lyrisme; ce recueil, sous-intitulé Idylles de France et de Normandie,
renferme, à côté de tant de choses belles et gracieuses, plusieurs mor-
ceaux qui comptent parmi les meilleures pages que nous ait values le
récent mouvement traditionniste. Toutefois, la merveille du genre, c'est,
selon moi, la Martlx aux pieds nus que M. Emile Blémont n'a éditée
qu'en opuscule, et que je voudrais bien retrouver sous un plus ample
format. Et, de même, si mon vœu pouvait avoir une influence, fût-ce
minime, sur ses décisions, j'engagerais le poète à réunir en volume son
IVattignies, son Chant du Siècle et sa Prise de la Bastille, trois poèmes
où j'ai rencontré d'admirables vers, et notamment les alexandrins écrits
sur la mort de Saint-Just, ce Saint-Just
Qui, sûr que le grand œuvre un jour serait fini,
Sans fléchir, sans crier : « Lamnia Sabactliani ! »
Sans invoquer un ange apportant une palme,
Monta sur l'échafaud, pensif, superbe et calme,
Et, n'.-iccusant pas plus la terre que les cieux,
Comme on s'endort le soir, mourut silencieux ^.
Un recueil du genre de celui que je demande à M. Emile Blémont de
publier, vous montrerait sous le jour éblouissant de l'épopée ce même
écrivain que le recueil de la Belle Aventure nous montre actuellement
sous l'aimable jour de l'idylle et de la fantaisie, et qu'il nous montre
aussi sous le jour très particulier de la poésie « picturale ».
J'ai cité jusqu'ici bien peu de vers du livre que vient de nous donner
l'auteur des Portraits sans modèles. Vous me permettrez d'en transcrire
maintenant quelques-uns. C'est que la Belle Aventure n'est pas composée
de pièces d'un caractère à ce point uniforme qu'il y ait impossibilité de
reconnaître, par un bref examen de chacune des parties de l'ouvrage,
combien le cœur du poète peut vibrer difléremment selon les heures et
selon les rencontres. »
' On se rappelle les démêlés que M. Emile Blémont eut, à propos de Roger de Naptes,
avec MM. Porel et Legendrc. Le drame, dont la représentation serait, tout porte à le
croire, un succès, et non pas uniquement littéraire, ne connaît encore que la lumière de
l'impression. Il est vrai que nos directeurs de théâtres nous ont fait apprécier une foule de
chefs-d'œuvre, ces dernières années.
' La Prise de la Bastille, une plaquette, chez Lemcrre.
LA POESIE MODERNE
55
Le pimpant et joyeux sonnet, dont M. bmile Bléniont a fait le morceau
liminaire de son recueil, est une sorte d'invocation propitiatoire à la
« Muse divine », la Jeunesse. Invocation entendue avant d'être formulée,
prière exaucée avant d'être dite ! La Jeunesse ! Elle anime de son souffle
vaillant ces Fers d'amourettes et vers d'amour qui comprennent toutes les
pièces galantes du volume, et que l'auteur a groupés en cinq séries : I^
Cœur en l'air, le Rose et le Blond, Beautés brunes, Musique amoureuse. Fidélité.
Voilà des titres expressifs et qui marquent à souhait le motif, le genre, le
ton de ces cinq suites de variations sur un thème sentimental. La pièce
initiale du Cœur en l'air, le Volant, me paraît des plus réussies. Je ne
vous en dirai que le début, mais les quatre strophes détachées vous
prouveront, mieux que tous les commentaires du monde, quel coloriste
et quel harmoniste est, en même temps que quel poète, M. hmile
Blémont.
Hier soir, j'ai fait un singulier rêve :
C'était dans un parc, devant un cliâteau ;
Le jour déclinait, et deux filles d'Eve
Jouaient au volant en robe Watteau.
Le grand parc était plein d'arbres superbes,
De fleurs, de parfums et de chants d'oiseaux ;
L'eau vive partout luisait sous les herbes,
J'entendais courir le bruit des ruisseaux.
Un perron de marbre, encadré de lierre,
Où riait un Faune aux regards lascifs.
Menait à l'exquis château, brique et pierre
Qui se détachait sur les hauts massifs.
Entre les rameaux sombres des charmilles,
Le soleil mourait dans le ciel sanglant ;
Au pied du perron, les deux belles filles.
En robes Watteau, jouaient au vojant...
Que de richesses encore, dans ces Vers d'amourettes et vers d'amour ! Je
vous signale, entre autres, le morceau intitulé : Divinités modernes ', et
qui porte pour épigraphe une phrase de Diderot : « Si nous rencontrions
dans la rue une seule des figures de femmes de Raphaël, elle nous arrê-
terait tout-à-coup ; nous tomberions dans l'admiration la plus profonde ;
nous nous attacherions à ses pas et nous la suivrions jusqu'à ce qu'elle
se fût dérobée ». L'auteur imagine des rencontres analogues à celle dont
rêvait le grand philosophe, et, sur cette donnée, il écrit tout un poème,
avec une inappréciable souplesse de langage, un esprit digne du Musset
de Namonna, un art d'une exquise et « supérieure » simplicité.
Au gré du rêve est la seconde des trois grandes divisions du recueil.
Elle est subdivisée en cinq séries dont la première, VAme éparse, diffère
' V. V Artiste de mars 1893, où cette pièce a été publiée d'abord.
56 L'ARTISTE
essentiellement des quatre autres. VAiite éparse, c'est l'âme comme déso-
rientée, et livrée, par le jeu de la vie, aux souffles contraires des passa-
gères désespérances et des illusions toujours fugaces.
... Nous avons voulu dire l'indicible,
Nous avons voulu faire l'impossible,
Volupté, vertu !
Nous avons rêvé des choses divines ;
Nous nous réveillons le cœur en ruines,
Le front abattu...
Mais le poète reprend vite possession de lui-même. Oublieux des
amourettes, non de l'Amour, il élargit son cœur pour l'ouvrir à l'Amitié,
« ce sentiment un peu négligé parles lettrés de France », disait M. Paul
Arène dans une jolie préface aux Poèmes de Chine. Lisez les hommages
noblement pieux ou respectueusement flatteurs que M. Lmile Blémont
adresse à Quelques contemporains et ensuite à Quelques contemporaines. Lisez
Potir une dame aux cheveux blancs ; lisez Devant la statue d'Alexandre Dumas
et, tout particulièrement, cette Contribution an « Tombeau de Baudelaire » :
Sur l'idéal tombeau que je rêve à ta gloire,
O sombre et grand poète ami, je dresserais,
Parmi le vert laurier, le myrte et le cyprès,
Une belle Africaine en sa nudité noire.
J'incarnerais pour toi le Deuil et la Victoire
Sous sa forme robuste aux ténébreux attraits ;
Et, son front couronné de nuit, j'y verserais
La splendeur d'un orgueil calme et blasphématoire.
Dans le rythme indolent de son superbe corps.
Devraient chanter, profonds et mystiques accords.
Toutes les voluptés de la désespérance ;
Et sur sa gorge pure aux seins durs et pointus.
En ses yeux imprégnés d'amour et de souffrance,
On croirait voir Hotter des paradis perdus.
J'émettrai, après cela, certaines restrictions à propos des vers si curieux,
parfois trop curieux à mon gré, que M. Emile Blémont a rimes Pour les
Poètes. Entre une gracieuse Ter^a Rima et de parfaits alexandrins sur la
Rime, il y a là ce me semble, des recherches pro.sodiques, des amusements
de versificateur, qui n'intéresseront guère que les « parnassiens ». Par
contre, on goûtera unanimement, j'en suis sûr, les fines études, les
paysages parisiens, les marines, les tableaux de genre, que l'auteur de la
Belle Aventure a brossés, avec tant de dextérité et d'entente des nuances,
d'après et Pour les Peintres.
J'ai parlé de « marines ». Que pensez-vous.de cette strophe?
Avec un long grondement sourd,
Le flot creux se soulève, court,
LA POESIE MODERNE 5/
Monte, prend forme,
Fait la conque et, cheval marin,
Se cabre, écume sous le frein,
Puis croule, énorme.
Je la découvre dans la dernière division du livre, Ciel de France, un
chapitre unique de charme et de beauté. Le long de la Seine comme à
Biarritz; En foi cl comme Dans la plaine ; à l'Heure triomphale où le jour
ressuscite aussi bien qu'à l'Heure mystérieuse où réapparaissent les étoiles,
il faut entendre M. Emile Blémont célébrer le pays qu'il aime en artiste,
et qu'en « fils » reconnaissant et fervent, il idolâtre. Le sonnet par où
se termine le volume est bien des plus délicieux qui existent.
Ciel de France, doux ciel de la douce patrie,
J'ai l'âme et les yeux pleins de ton charme léger ;
Et, comme en son long rcvc un humble et vieux berger.
Je t'aime, avec la plus fervente idolâtrie.
De tes pleurs généreux mon argile est pétrie ;
J'ai bu ta pourpre au vin que j'ai vu vendanger ;
J'ai reçu, pour le pain que j'avais à manger,
Le grain doré par toi dans la moisson fleurie.
Perle, nacre irisée, argent clair, tendre azur.
Ciel de France, beau ciel au sourire si pur.
Vers toi je suis monté jusqu'aux plus hautes cimes ;
Tes soleils m'ont versé la vertu des grands jours ;
Et, les poumons gonflés de tes souffles sublimes.
J'ai couronné de tes étoiles mes amours.
Tel est donc ce séduisant recueil de la Belle Aventure, livre entre tous
remarquable dans sa forme et dans son essence, œuvre sincèrement com-
posée à la triple gloire de la Nature, de l'Amitié et de l'Amour. D'au-
cuns y voient, avec moi, le discret adieu du poète à la jeunesse fugitive.
Soit ! Mais, si la jeunesse passe, l'enthousiasme reste entier dans les
cœurs que la Poésie a illuminés de sa flamme. Pour ma part, j'envisage
que M. Emile Blémont nous donnera avant peu un nouveau volume.
Qu'il se rende à ma prière, et que sa prochaine publication soit fiite de
ces poèmes héroïques dont je montrais, il y a un instant, le caractère.
Après l'idylle, l'épopée !
DANIEL DE VENANCOURT.
UNE SAINTE
'Viins l'église lie Clairvaux (Jura),
VfS;0US ces arceaux de pierre une sainte, à genoux,
V^ Aux pieds du Rédempteur a répandu son âme.
Les oraisons ainsi qu'un parfum de cinname
S'exhalaient de son cœur, que Dieu fit simple et doux.
Aspirant dès ce monde aux choses éternelles.
Vers l'Éden des élus tendait ce cœur ardent.
Elle vécut sereine et très pure, gardant
Une candeur d'enfance au fond de ses prunelles.
Elle ignora le mal et voulut tout le bien.
En son sourire ému souriait l'Espérance.
Entre elle et la misère, entre elle et la souffrance
La Charité divine était comme un lien.
A soulager le pauvre elle avait mis sa joie ;
Trouvant sans le chercher le mot tendre et touchant.
Et tous la bénissaient, sa parole jonchant
De roses et de lys leur douloureuse voie.
UNE SAINTE
59
Elle leur faisait croire à quelque heureux destin
Proche, en versant la foi dont son âme était pleine.
Toute larme séchait oii passait son haleine,
Ainsi que la rosée aux souffles du matin.
Elle portait ton nom sacré. Vierge Marie.
Ses chimères, ses vœux, son rêve, son espoir,
Eussent ravi les yeux, si l'on eût pu les voir.
Comme aux mains d'un enfant une gerbe fleurie.
Lorsqu'elle contemplait le lumineux décor
D'un vitrail, où l'on voit des anges en prières,
De clairs rayons, filtrant au cristal des verrières.
Posaient sur ses cheveux leur auréole d'or.
L'orgue, roulant le flux de ses ondes sonores
Des voûtes du parvis à l'autel consacré.
Emplissait cet esprit, de lumière altéré,
D'îin éblouissement vertigineux d'aurores.
Rien d'obscur ne voilait son cœur, pur diamant ;
Car sa pensée était, — de pitié consutnée, —
La lampe au sanctuaire ineffable allumée.
L'inextinguible étoile au front du firmament.
De son être émanait la grâce essentielle :
Ce charme inconscient fait d'intime ferveur.
Sans l'épuiser jamais, elle offrait au Sauveur
Le trésor de vertus quelle portait en elle.
Un soir, en soupirant V irrévocable adieu,
Le cœur plein de regret et de mélancolie :
Sa tâche n'étant pas tout entière accomplie.
Elle joignit les mains et s'endormit en Dieu.
THÉODORE MAURER.
CHRONIQUE
A distribution des récompenses décernées par la Société des
artistes français aux exposants du dernier Salon des
Champs-tlysées, a été présidée par M. Poincaré, ministre
de l'Instruction publique, des Beaux-Arts et des Cultes,
assisté de M. Edouard Détaille, le nouveau président de
la Société des artistes français, et de M. Roujon, directeur des Beaux-
Arts. Cette cérémonie a eu lieu, comme d'usage, au Palais de l'Industrie.
La démolition de l'édifice, on le sait, rentre dans le plan de l'Exposition
universelle de iqoo, afin de faire place à une avenue spacieuse, pratiquée
dans l'axe de l'Hôtel des Invalides, et à deux palais qui seront construits
en bordure de l'avenue projetée. Il était de circonstance que le président
de la Société des artistes français, M. Edouard Détaille, ayant à prendre
la parole dans cette solennité en présence du ministre des Beaux-Arts,
exprimât dans son discours, les préoccupations de la Société sur la ques-
tion, toute d'actualité, d'un local ;\ trouver, à brève échéance, pour rem-
placer le Palais de l'Industrie et organiser ses expositions annuelles.
Voici en quels termes il l'a f;iit :
C'est une vieille institution que la notre, mais elle est solide et plus durable que les
locaux qui lui ont donné asile. Rt, si le palais de l'Industrie est destiné- à disparaître, nous
n'avons nullement l'intention d'en faire autant; et nous nous adressons à vous en toute
confiance, monsieur le Ministre, pour vous demander, je ne dirai pas un abri, mais un
palais, un palais magnifique, un pur chef-d'œuvre d'architecture digne de l'art français,
où la corporation des peintres, des sculpteurs, architectes et graveurs puisse, cortime dans
le Bois sacré, prendre ses ébats et son essor sans nul autre souci que celui de l'art. Pour
le moment, la grosse inquiétude qui plane sur le monde des artistes, c'est l'incertitude où
nous sommes tous au sujet du local de nos expositions de l'année 1 900.
Ce n'est pas sans une certaine mélancolie que les Parisiens verront la démolition du
palais de l'Industrie. Le Parisien, que l'on croit plus léger, plus amoureux du changement
qu'il ne l'est en réalité, le Parisien aime son Paris, il est habitué à sa physionomie, atta-
CHRONIQ,UE
6i
ché à certaines silhouettes, et tel coin de la ville est pour ainsi dire sacré. Je ne veux
prendre pour exemple que ces deux vieilles maisons qui sont restées au milieu du Pont-
Neuf et qui sont comme un morceau du panorama de Paris. Depuis Henri IV, elles sont
gravées dans la mémoire et dans les yeux des Parisiens, elles font partie en quelque sorte
de notre vie intime ; elles mériteraient certainement d'être classées parmi les monuments
historiques, et j'ajouterai qu'elles ont d'autant plus de droits à notre respect que c'est sur
leurs murs, en plein air, qu'ont commencé les expositions de peinture. Les artistes du
temps y montraient leurs tableaux, exposés à tous les vents, certains d'y trouver, au milieu
des bateleurs et de la cohue journalière, le flot du public et des badauds qui stationnaient
ou passaient sur le Pont-Neuf.
Le ministre, après avoir souligné en passant d'une fine pointe d'ironie
les ter'mes quelque peu ambitieux de la demande que M. Détaille lui
adressait d'« un palais magnifique, un pur chef-d'œuvre d'architecture,
digne de l'art français », a rassuré la Société des artistes français à ce sujet :
Soyez tranquilles, messieurs, a-t-il dit, quoi qu'il advienne, le gouvernement ne vous
marchandera pas son hospitalité; et, si pittoresque que soit ce coin du Pont-Neuf, dont
M. Détaille vient, il y a une minute, de faire un si joli crayon, nous ne vous condamne-
rons pas à y reprendre une coutume qui, en i663 déjà, devenait incommode et qui, au
début du vingtième siècle, ne laisserait pas de paraître un peu surannée.
Vous n'êtes pas les seuls, au demeurant, qui désiriez conserver à vos Salons leur pério-
dicité ordinaire. Les Salons sont une saison de la vie parisienne. Il serait aussi difficile de
les supprimer que d'enlever son mois de mai au calendrier grégorien. Fermer ou suspendre
vos expositions, ce serait un peu, pardonnez-moi la comparaison, comme si l'on s'avisait,
sous le régime parlementaire, d'interdire l'accès de la tribune. A la tribune, messieurs,
tous les discours ne se valent pas. Il y en a de très éloquents, il y en a de passables, il y
en a de médiocres ; mais on n'a pas encore trouvé d'autres moyens d'entendre les très élo-
quents que de supporter les médiocres. De la tribune, on soutient des systèmes très diffé-
rents, on développe des thèses individuelles ou des programmes de groupes, et chacun
croit volontiers avoir raison contre tout le monde.
Les discussions esthétiques sont assurément plus cahnes que les batailles politiques,
mais comme la beauté est aussi passionnante que la vérité, il y a aussi, en art, des écoles,
des partis, des drapeaux. Il ne faut pas s'en plaindre. C'est dans ces divisions nécessaires
que s'affinnent la force des initiatives et la richesse des tempéraments. L'art ne se conçoit
pas sans la liberté; la liberté comporte non seulement la variété, mais la contradiction. Le
jour où tous les peintres auront la même vision et tous les sculpteurs le môme idéal, le
jour où tous les artistes auront la mauvaise fortune de porter sur une œuvre un jugement
unanime, nous n'aurons plus, messieurs, qu'à nous attendre au retour de la barbarie.
M. Poincaré en arrive à traiter la question de l'art prétendu officiel,
dont certains critiques s'évertuent à déplorer l'uniformité et persistent à
vouloir rendre l'État responsable :
L'art officiel, je le cherche et je ne le trouve pas : à moins qu'on ne désigne délibéré-
ment de ce nom tout ce qui peut être très correct, très froid et très ennuyeux. Mais c'est
calomnier l'État que de prétendre qu'il ait, pour ces rares qualités, une invincible prédi-
lection. L'État, messieurs, est impartial et éclectique. Il ne donne pas de conseils, il ne
propage pas de théories. Il observe, il regarde, il écoute, et partout où il aperçoit la marque
d'un talent personnel, il offre, sans parti pris, les encouragements dont il dispose. On dit
qu'il se trompe quelquefois. Mais ceux qui le disent sont peut-être ceux qui voudraient
qu'il se trompât avec eux. L'essentiel, quand on se trompe, est de pécher par excès de
bienveillance et non par excès de sévérité. D'un achat médiocre ou d'une récompense con-
testable, l'État sera toujours à même de se consoler; un refus maladroit pourrait, au con-
62 L'ARTISTE
traire, s'expier d'un éternel repentir . La tâche de l'État n'est donc pas de favoriser des
genres, de donner des directions, d'immobiliser la vie dans le cadre des leçons artificielles.
Elle est celle d'un passant, d'un visiteur, d'un curieux qui, sans être, hélas ! millionnaire,
a quelque monnaie de poche à dépenser pour aider les artistes et pour meubler ses galeries.
Je vous remercie, messieurs, de l'accueil que vous réservez à ce collectionneur. Il a un
grand mérite, c'est d'être, comme vous, très désintéressé et de ne songer, lorsqu'il vous
fait appel, qu'au triomphe de l'art et à l'avenir de la patrie.
Il a été procédé ensuite à l'appel des artistes récompenses qui ont reçu,
des mains du ministre, leurs récompenses. En voici la nomenclature :
PEINTURE
Médaille d'honneur : M. Ernest Hébert, de l'Institut.
Il n'a pas été décerné de médailles de première classe.
Médailles de 2= classe : MM. Sorolla y Bastida, Ravanne, Paul Lecomte, Simonnet,
Ernest Laurent, Abel Boyé, Chrétien, Tanoux, Saubès, Wallet, Cari Rosa, Claude.
Médailles de 3' classe : M. Bonis, M'i« Sonrel, MM. Etcheverry, Bouché, Marioton,
Troncy, Nicolet, M'i= Smith, MM. ChauUery, Prévot-Valcri, Leydet, Riva, Lomout, Die-
rickx, Achille Fould, Adler, Marsac, M"'« Dubourg, Duhcm, MM. Lund, Picknell, Lock-
hart, Gotch, Crémieux, Lelong, Maxence, Chabas, Liot, Pape, Charpentier-Bosio, Gran-
chi-Taylor.
Mentions honorables : .MM. Rouault-Champdavoine, Charles Duchène, Vazquez,
Belaevsky, Moulin, M"' Chaudefoin, MM. Thiérot, Grosso, M'i<^ Clémentine Dufau, MM.
Hunt, Dréger, Jules-Eugène Pages, Taupin, Alfred-Nicolas Martin, Dccamps, Bouzin, M'i=
Noémie Schmitt, MM. Maurice Lévis, Jules-F. Mary, Maurice Jeannin, Eisenhut, Thomas
Seymour, Letourneau, Ernest Marché, Fabrès, Voizard-Margerie, Kirchbach, M"'-' Angèle
Delassalle, MM. Loeb, Marcel Pille, M™<: I^ura Muntz, Mi'e Germaine Vuillaume, MM.
Ernest Peixotto, Gabriel Mathieu, Marcel Mangin, Wilhelmson, Mm= Consuelo- Fould,
M. Grûn, M"" Delacroix-Garnier, Georges Meyer, Jean-Maurice Duval, Géo Bridgmann,
Maurice Dainville, Truchet, Barbudo, Steck, Marx, M™« Caroline Feuillas-Creuzy, M™'
Garnot-Beaupère, M™» Austa Sturdevant, MM. Norton, Albert de Gesne, M""^ Pauline
Dubron-Dubadie, M. Henry Mouren, M"<^ Claudia Corneloup.
SCULPTURE
Médaille d'honneur : M. Bartholdi.
Médaille de i" classe : M. Gauquié.
Médailles de 2' classe : MM. Loiseau-Rousseau, Dagonet, Bareau, Moncel, Théodore
Rivière.
Médailles de 3' classe : MM. Legrand, Tham.ir, Pendariès, Belloc, Chevré, Desver-
gnes, Bardelle, Raoul de Gontaut-Biron, Mélin, Virion, Leclaire, Magrou.
Mentions honorables : MM . Barnhorn, Bayeux, Besqueut, Blanchi, Blay y Fabrega,
Brooks, Caro, Cauer, Ciffiiriello, Début, Derré, Duveneck, Hammar, Elmqvist, Laurent,
Lhoest, M""' Marc, M"' Monginot, MM. Perrotte, Reynes y Gurgui, de Tarnowski, M"=
Testard, MM. Wallet et Waderé.
GRAVURES EN MÉDAILLES
Médaille de i« classe : M. Vernon.
Médaille de 2= classe : M. Heller.
Médaille de 3« classe : M. Pillet.
.\RCHITECTURF.
Il n'a pas été décerné de médaille d'honneur ni de médaille de v^ classe.
Médailles de 2= classe : MM. Pontremoli, Tissandier, Varcollier, Josso, Duménil, Boue,
et Hénault.
Médailles de 3= classe : MM. Farge, Tronchet, Berger, Leclerc, Boutron et Schœllkopf,
Esnault-Pelterie.
CHRONIQ.UF.
63
Mentions honorables : MM. Durand, Mewes, Débat, Guédy, Simon, Bourdilliat, Char-
bonnier, Bertrand, Labouret, Aucian, Letrosne, Bernard, Proy, Fagucr, Bentz, Trinquesse,
Terra, Hébrard, Arnaud, Delabarre.
GRAVURE ET LITHOGRAPHIE
Médaille d'honneur : M. Baude.
Médailles de i"'^ classe : MM. Gilbert, Patricot.
Médailles de 2» classe : MM. Faivre, Mignon, Desbrosses, De Mare.
Médailles de 3<= classe : MM. CaiUaux, Avril, Crosbie, Honer, Jeannin, Duplessis, Juil-
lerat, Boilot, Wolf, Bénard.
Mentions honorables : M"' Tournadre, MM. Leseigneur, Corabœuf, Doby, Besques,
Profit, Cuisinier, Desbuissons, Hotin, Maylander, Montet, de Ruaz, Aubert, Joubard,
Broquelet, Soubrier, Bouisset, Perroudon, Rœdel.
Prix de Raigecourt-Goyon : M. de Montholon.
Prix Marie Bashkirtseff : M>i« Dufau.
Prix de Paris : M. Bareau, sculpteur.
Bourses de voyage : MM. Marioton, Tanoux, Adler, Richon-Brunet, peintres ; MM.
Moncel, Legrand, Mélin, sculpteurs ; MM. Hérault, Tronchet, architectes.
L'Académie des Beaux-Arts a décerné le pri.\ Troyon à M. Hugues de
Beaumont, et deux mentions honorables, la première à M. Charles Mou-
thon, la seconde à M. François Cachoud. Le nombre des œuvres qui
avaient été envoyées à ce concours était de 65 ; le sujet à traiter. Un
effet de crépuscule.
M. G. Le Breton, de Rouen, correspondant de l'Académie, a donné
communication à la Compagnie d'une note sur la formation d'un musée
Jeanne d'Arc, dans la Tour Jeanne d'Arc à Rouen. Il a invité les mem-
bres de l'Académie à l'aider, par le don des maquettes de leurs œuvres
ayant trait à la Pucelle, dans la formation de ce musée.
On se rappelle qu'un concours fut ouvert, l'an dernier, entre tous les
artistes français pour la création d'un nouveau type de timbre-poste, et
que ce concours, comme il foUair s'y attendre, donna de si médiocres
résultats qu'il fut non avenu.
Mieux inspiré, le ministre actuel des Postes et Télégraphes, M. André
Lebon, vient de confier à M. Eugène Grasset la commande de la nouvelle
vignette pour le futur timbre-poste français.
Parmi les dernières promotions et nominations dans la Légion d'hon-
neur, nous relevons les noms qui suivent :
Sur la proposition du ministre de l'Instruction publique et des Beaux-
Arts, M. Victorien Sardou, de l'Académie française, a été promu com-
mandeur ; MM. Paul Bourget, de l'Académie française, André Theuriet,
Anatole France, officiers ; MM. Fabrice Carré, auteur dramatique, René
Doumic, critique littéraire, Gustave Guiches, Catulle Mendès, Maurice
64 L'ARTISTE
Rollinat, hommes de lettres. Desbeaux, directeur de l'Odéon , Eug.
Gigout, compositeur de musique, ont été nommés chevaliers.
Sur la proposition du ministre des Travaux publics, M. Jules Comte,
directeur des Bâtiments civils et des Palais nationaux, a été promu com-
mandeur.
Sur la proposition du ministre des Colonies : M. RouUet, artiste
peintre, a été nommé chevalier.
Sur la proposition du ministre des Affaires étrangères : MM. Jules
Stewart, José-Julio de Souza-Pinto, artistes peintres, Paul-Wayland
Rnttlet, statuaire, ont été nommés chevaliers au titre étranger.
Au cours d'une récente visite faite au musée du Louvre par le président
de la République, ce dernier a conféré à M. Héron de Villefosse, conser-
vateur des antiquités grecques et romaines, le grade d'officier de la Légion
d'honneur.
Le budget de 1 893 a ouvert au ministre des Travaux publics un crédit
pour la suppression des ruines du quai d'Orsay et l'installation de la Cour
des comptes sur cet emplacement. En conséquence, le ministre des Tra-
vaux publics vient de prendre un arrêté par lequel un concours est ouvert
entre les architectes français pour la reconstruction du palais du quai
d'Orsay et l'installation des services de la Cour des comptes dans tout ou
partie de ce palais.
Liberté entière est, d'ailleurs, laissée aux concurrents, conformément
aux indications contenues dans les rapports de la commission du budget
de la Chambre des députés, pour suggérer toute combinaison comportant
la réinstallation de la Cour sur tel ou tel emplacement.
Le jury sera constitué ainsi qu'il suit : M. le Ministre des Travaux
publics, président ; MM. Boulanger, sénateur, premier président de la
Cour des comptes, et Etienne, député, vice-présidents ; M. Bardoux,
sénateur, et MM. Berger, Cochery, Trélat, députés ; MM. Jules Comte,
directeur des bâtiments civils et des palais nationaux ; Daumet, membre
de l'Institut, inspecteur général des bâtiments civils ; Ch. Garnier, membre
de l'Institut, inspecteur général des bâtiments civils ; De Liron d'Airoles,
directeur général de la comptabilité publique ; Normand, architecte,
membre de l'Institut, inspecteur général des bâtiments pénitentiaires ;
Pascal, membre de l'Institut, inspecteur général des bâtiments civils ;
Renaud, procureur général près la Cour des comptes ; Tassin de Villiers,
greffier en chef de la Cour des comptes ; Vaudremer, architecte, membre
de l'Institut, inspecteur général des travaux diocésains et paroissiaux ;
Vuarnier, directeur du contrôle des administrations financières, de l'ins-
pection générale et de l'ordonnancement ; cinq architectes nommés par
les concurrents ; secrétaires : MM. Lambert, chef du bureau des bâtiments
civils ; Aube, secrétaire adjoint du conseil général des bâtiments civils.
Il sera décerné huit primes d'une valeur totale de 25. 000 francs. Le
CHRONIQUE
65
projet classé en première ligne recevra une prime de 7.000 francs. En
seconde ligne, 5. 000 francs. En troisième ligne, 3. 000 francs. Les cinq
autres projets venant ensuite recevront chacun une prime de 2.000 francs,
soit en tout 25. 000 francs. Les divers classements seront effectués à la
majorité absolue. Les projets primés resteront la propriété de l'adminis-
tration qui se réserve le droit d'y puiser les éléments qui lui paraîtraient
utiles et d'en faire l'usage qui lui conviendra.
L'arrêté ministériel contient une partie technique définissant les condi-
tions extérieures et intérieures de reconstruction de l'édifice. Il y est dit,
notamment, que le terrain consacré à l'édifice est délimité par les façades
actuelles. Les façades du côté du quai seront à rétablir dans leur état
avant l'incendie, ainsi que celles de la rue de Lille et du périmètre inté-
rieur de la cour d'honneur. Toute liberté est laissée pour le surplus.
Autant que possible les principales salles d'audience seront disposées vers
le quai d'Orsay.
Le programme de ce concours et le concours lui-même ont provoqué
certaines observations de la part de la Société des architectes diplômés
par le gouvernement. Le bureau de cette société a exposé à M. Dupuy-
Dutemps, ministre des Travaux publics, que, si le concours est utile
lorsqu'il s'agit de constructions nouvelles, il ne l'est pas lorsqu'il s'agit
d'anciennes constructions à restaurer et pour l'appropriation desquelles
l'architecte titulaire suffit amplement. Elle fait aussi remarquer que l'arrêté
fixant les conditions du concours comporte une contradiction. L'article i""
dit, en effet, que « liberté entière est laissée aux concurrents pour suggé-
rer toute combinaison comportant la réinstallation de la Cour des comptes
sur tel au tel emplacement », et la deuxième partie, relative à l'organisation
du concours (partie technique), stipule que « les foçades du côté du quai
seront à rétablir dans leur état avant l'incendie, ainsi que celles de la rue
de Lille et du périmètre de la cour d'honneur ».
La contradiction manifeste de ces deux dispositions, dit la Société, ôte
à ce concours toutes garanties sérieuses pour les concurrents, en enlevant
au jury la base unique, indispensable à ses appréciations, et rend sa tâche
singulièrement difficile.
Aux observations présentées par la Société des architectes, nous nous
permettrons d'ajouter celle-ci, d'une portée plus générale, c'est que les con-
cours en ces matières n'ont jamais donné que de déplorables résultats, et
que les pouvoirs publics, éclairés enfin par une e.xpérience cent fois renou-
velée, seraient bien inspirés en renonçant à ce système pour recourir à la
commande directe. Dans l'espèce, les arguments de circonstance, formulés
par la Société des architectes, militent encore contre le parti adopté par
le ministère des Travaux publics.
Le jury chargé de juger le concours institué par l'Union centrale des
Arts décoratifs en vue de l'Exposition universelle de 1900, et dont le
1895. — l'artiste. — NOUVELLE PÉRIODE : T. X 5
66 L'ARTISTE
sujet était : Un cabinet d'amateur d'objets d'art moderne, a rendu sa décision
comme suit : le premier prix, d'une valeur de d.ooo francs, a été attri-
bué aux projets de MM. Georges Rémon et Eugène Morand ; il n'a pas
été décerné de second prix ; la première prime a été attribuée à la com-
position de M. Alexandre Sandier, et une mention avec médaille, au
projet de MM. Deperthes et fils.
La commission consultative de l'Union centrale des arts décoratifs, réu-
nie pour élaborer le programme des concours que l'Union centrale doit
ouvrir en vue de l'Exposition de 1900, a décidé en principe que chaque
concurrent serait libre de choisir, pour en présenter la maquette ou le
dessin, l'objet qui lui plairait,, pourvu que cet objet fût de nature à ren-
trer dans une des cinq catégories suivantes : 1° bois et pierre ; 2° métal ;
3° verre et terre ; 4° papier ; 5° tissus.
Par arrêté du ministre des Beaux-Arts, l'État a fait l'acquisition du
tableau de M. Edouard Détaille, les Victivus du devoir, qui a figuré au
Salon des Champs-Elysées en 1894.
Une information venue de Londres annonce que la National Gallery
vient de recevoir en don, de M. Ch. Butler, « un beau portrait en pied,
grandeur naturelle, du cardinal de Richelieu, par Philippe de Champaigne ».
La désignation de cette œuvre répond exactement au beau portrait que
possède le Louvre et qui figure dans le Salon Carré. Le tableau qui vient
d'être offert à la National Gallery ne doit être autre que celui mentionné
dans la Notice des tableaux exposés dans les galeries du musée impérial du
Louvre, par Frédéric Villot, en ces termes : « L'inventaire Lenoir (n" 1 Gb)
cite un autre portrait du cardinal, également par Champaigne ». Il serait
intéressant de connaître par suite de quelles circonstances la toile inven-
toriée par Lenoir est passée en Angleterre.
Le directeur des Beaux- Arts a fixé à 3. 000 francs la participation de
l'État à la souscription pour le monument d'Antoine Watteau, qui doit
être érigé dans les jardins du Luxembourg.
On vient d'ouvrir une souscription publique pour élever une statue à
Florian sur une place publique de la ville d'Alais (Gard), dans les envi-
rons de laquelle naquit le gracieux fabuliste.
C'est le sculpteur Adrien Gaudcz qui a été chargé d'exécuter ce
monument qui se composera, en outre de la statue de Florian, de figures
allégoriques entourant le piédestal.
On se rappelle que le prince italien Sciarra avait été condamné par le
CHRONIQUE 67
tribunal de Rome h une amende énorme pour avoir contrevenu à l'édit
du ministre Pacca, interdisant la vente, à l'étranger, des objets d'art
appartenant à un fidéicommis. Un arrêt de la cour suprême acquitte défi-
nitivement le prince.
Sur une délibération du Conseil municipal de Paris, la statue de Broca,
érigée sur le boulevard Saint-Germain au-devant de la façade ouest de la
Faculté de médecine, sera placée en haut des marches de la rue Antoine-
Dubois.
La Société nationale des Beaux-Arts (Salon du Champs-de-Mars) a pro-
cédé à la nomination de nouveaux sociétaires et associés. Ont été nommés :
Sociétaires. — Peinture : MM. Biessy, Claus, Dagnaux, David Nillet,
Lagarde, de Latenay, Melchers, Rachon, M"* Ruth Mercier. — Sculpture :
MM. Fagel, Rombaux. — Architecture : MM. Guillemonat, Plumet. —
Objets d'art : M™^ Besnard, MM. Couty, Martin.
Associés. — Peinture : MM. Boulard, Buysse, Clary, Cullen, Dauchez,
Delachaux, Graner, Lavery, Le Sidaner, Stewart, M"° Nourse. — Dessin,
pastel, aquarelles : M"" Art, Kasack, MM. Bartolomé, Wengel. — Gra-
vure : M. Kœpping. — Sculpture : MM. de Vreese, Jef Lambeaux, Mar-
quet de Vasselot, Schnegg. — Architecture : M. Lucien Roy. — Objets
d'art : M™= Duez, MM. Gaudin, Lachenal, Maillol, Morren, Rippl-Ronaï.
En raison des vacances qui se sont produites dans la commission de
décoration de l'Hôtel-de-Ville de Paris, le préfet de la Seine a désigné,
pour faire partie de cette comniission : MM. Berthelot, Attout-Tailfer,
Bompard, Clairin, Lampué et Escudier, membres du Conseil municipal ;
M. Bouvard, inspecteur général des services municipaux d'architecture, et
M. Alphonse Humbert, député.
Voici les libéralités qui ont été faites en faveur de la ville de Lyon par
le peintre Paul Chenavard, décédé en ces derniers temps :
La ville devra consacrer annuellement une somme de 1,000 francs
pour l'achat d'estampes, gravures, etc., destinées à compléter la collection
donnée à la ville par Chenavard.
Chaque année, une somme de 2,000 francs sera mise ;\ la disposition
d'un élève de l'École des Beaux-Arts, qui devra exécuter le portrait en
pied d'une célébrité lyonnaise, en vue de la création d'une galerie des
grands hommes de Lyon.
Une rente de 2,000 francs sera affectée à l'achat tous les dix ans d'une
œuvre méritante exécutée par un artiste lyonnais.
Enfin, 3,000 francs seront consacrés chaque année à secourir des artistes
lyonnais.
68 L'ARTISTE
Le Conseil municipal de Lyon a accepté, à titre provisoire, ces divers
legs, et décidé que le nom de Chenavard serait donné à la rue de Saint-
Pierre qui longe la foçade ouest du palais des Beaux-Arts.
A partir du mois de septembre, l'enseignement des industries du bronze
d'art et de la gravure sera organisé à l'École BouIIe. L'admission des
élèves à cette branche de l'enseignement sera faite après concours et au
nombre de 36.
On vient d'inaugurer, au Conservatoire des arts et métiers, le monu-
ment élevé en l'honneur de Boussingault, et qui a pour auteur le sta-
tuaire Dalou.
Le buste en bronze du savant surmonte une colonne de marbre rouge,
haute de cinq mètres. La colonne elle-même repose sur un soubassement
octogonal, formé de trois marches de marbre rouge et d'une assise de
granit. Deux figures allégoriques de bronze complètent le monument :
l'une, personnifiant la Chimie, est représentée par une femme assise au
milieu de cornues et d'alambics, tenant à la main un livre entr'ouvert;
l'autre, symbolisant l'Agriculture, par un paysan debout, au type rude
et fruste, en manches de chemise et en sabots.
Ce monument, placé dans les jardins du Conservatoire des arts et
métiers, est d'un heureux effet décoratif.
A quelques pas du monument de Théodore de Banville, dans le jardin
du Luxembourg, se dresse le buste d'Henri Miirger, qui a été inauguré
en ces derniers temps. Ce buste, de bronze, œuvre du sculpteur Bouillon,
nous montre un Mùrger quelque peu mélancolique, presque morose, en
tout cas, d'expression toute autre que celle dont les Scènes de la vie de
Bohême évoquent l'idée à l'imagination, et non moins différent aussi de
l'image qu'on se fait, d'après la légende, de ce « poète de la jeunesse ».
Autour du piédestal en marbre blanc, s'enroule une guirlande de roses,
et sur l'entablement, au pied du buste, un oiselet s'ébat en chantant ;
et ces gracieux emblèmes accentuent encore, par le contraste, l'aspect
un peu renfrogné du portrait du poète.
L'inauguration a été présidée par M. Raymond Poincaré qui a prononcé
une allocution où l'œuvre de Miirger a été très heureusement caractérisée :
Que Mûrger ne soit pas, a dit le ministre, un de ces ouvriers d'écriture, un de ces cise-
leurs de phrases dont la prose ou les vers laissent dans notre mémoire l'harmonie persis-
tante de la couleur et du son, il ne me coûte pas de le reconnaître. Mais si l'églantine n'a
pas la séduction savante de l'orchidée, en est-elle moins l'églantine?
L'œuvre d'Henry Mùrger est toute entière peut-être dans le parfum qu'elle exhale. On
garde de ses livres comme un souvenir délicieux et incertain de lecture ancienne et d'im-
pressions assourdies; et bien que le pays latin que nous avons connu n'ait pas toujours
ressemblé à celui qu'il nous a décrit, Mûrger a, plus que tout autre, par le je ne sais quoi
CHRONIQUE
69
de tendre et de rêveur qui est en lui, le don d'éveiller dans notre àme la nostalgie des
années passées.
S'il n'est pas un artiste chercheur de formes rares, il est, par l'esprit et la verve, un
Gaulois de bonne race; il est, par le sentiment, par le naturel, par le charme parfois un
peu maladif de ses créations, un poète exquis et enchanteur.
Au beau discours que M. Jean Aicard a prononcé à cette occasion,
nous empruntons ce vivant et poétique portrait de la Musette de Miirger :
La Muse de l'auteur du Testament, c'est Musette. Ce n'est pas une déesse, c'est une
femme. Ce n'est pas une dame, certes, ni une bourgeoise, — horreur! — C'est une gri-
sette. Klle est encore plus tendre qu'elle n'est infidèle. Elle aime le luxe, mais elle aime
mieux ses pauvres. Je crois bien qu'aux neuf Muses, les faméliques de l'amour et de l'art
ont le droit de préférer celle-ci, la dixième, Musette, à qui sourit, du haut du ciel, Marie-
Magdeleine. Ah! comme elle est vivante!
Peut-être y a t-il dans ses mouvements d'oiseau plus de grâce encore qu'il n'y a de
beauté dans la rigide attitude de toutes les antiques Vénus de marbre. Mais n'allons pas,
avec trop d'irrévérence, comparer à Vénus la Musette du chanteur bohème. Qui sait? la
déesse y perdrait peut-être. La Vénus a contre elle d'être immortelle, c'est-à-dire hautaine,
inaccessible, impitoyable. Musette est humaine. Elle a le charme, la grâce fuyante mais
saisissable. Il y a dans l'œuvre de Mûrger mieux que du style irréprochable, mieux qu'une
rhétorique qui s'enseigne, mieux qu'un art acquis, mieux que la perfection immobile. Il y
a la vie indéfinissable, ondoyante, cruelle et douce, ce je ne sais quoi que Pygmalion,
l'artiste pourtant impeccable, ne parvenait pas à donner à sa Galathée, ce je ne sais quoi
dont les dieux seuls disposent : la vie...
La cérémonie s'est terminée par la lecture, fiiite par M. Mounet-Sully,
de strophes écrites pour la circonstance par M. de Bornier.
Il n'a pas fliUu moins d'un demi-siècle pour mettre à exécution le
projet d'un monument que la ville de Calais ambitionnait d'élever pour
glorifier l'héroïsme d'Eustache de Saint-Pierre et de ses cinq compagnons,
dont le dévouement sauva les Calàisiens, en 1 347, après la prise de la
ville par l'Anglais. Ce projet, qui connut toutes les vicissitudes imagi-
nables, est enfin réalisé. Nous n'oserions aifirmer qu'il le soit à l'entière
et unanime satisfaction de la population calaisienne. Pour bien des gens,
l'œuvre du sculpteur a été une déception . Ce sculpteur est pourtant
M. Rodin, et son œuvre résume admirablement ses hautes qualités person-
nelles de facture et d'expression. Que ces qualités si spéciales aient quel-
que peu déconcerté les Calàisiens, cela n'est pas pour étonner. Néanmoins,
l'ensemble de ces six figures, dont chacune prise isolément est d'une
exécution très remarquable et d'un sentiment si puissamment caractérisé,
l'ensemble s'agence de fliçon étrange et se compose avec une gaucherie,
peut-être voulue, mais, en tout cas, incapable de remplacer, dans le
groupement d'une composition sculpturale, l'ordonnance essentielle,
résultant d'une volonté consciente.
Les Bourgeois de Calais de M. Rodin parurent à une exposition
artistique de la rue de Sèze, il y a quelques années ; une première fois.
70 L'ARTISTE
au nombre de deux ; puis, tous les six réunis. Au dernier Salon du
Champ-de-Mars, le bronze de l'une des figures fut exposé pendant
quelques jours. A leur place définitive, l'impression reste la même, d'une
série de figures admirablement exécutées, puissantes par la grandeur
d'allure, l'intensité de vie et d'expression ; mais la conception d'un
ensemble n'apparaît pas suffisamment dans ces six personnages d'impor-
tance et de dimensions identiques, et dont il semblerait qu'on puisse
arbitrairement modifier la disposition et l'agencement.
A cela près, le monument est d'une rare valeur, et les habitants de
Calais, revenus à une plus juste appréciation, pourront s'enorgueillir de
posséder ces superbes morceaux de statuaire.
L'État a fait, aux deux Salons derniers, les acquisitions suivantes :
Au Champ-de-Mars. — Peinture : Port d'Alger (Besnard) ; V Abandonné
(Couturier); ((L'air était embrasé, le soleil rouge » (Dinet) ; Fiie de Tanger
(Girardot) ; A Herblay, soleil couchant sur la neige (Lebourg) ; Versailles,
temps gris (Lobre) ; Maternité (Melchers) ; Retraite après l'attaijuc et Fantasia
cosaque (Pranishnikofi) ; Été (CuUen) ; Bords du lac d'Enghicn (Béthune) ;
Ruth glane dans le champ de Boo^ (d'Anéthan) ; Nuit grise (Iwill) ; Dans le
port de la Rochelle (Chevallier) ; Avril (Chudant); Vue prise de la hutte de
Chdlons-sur-Vesk (Barau) ; Au pays de la mer, enterrement (Cottet) ; le
Calme (Guignard) ; Près de la mer (Richon-Brunet) ; La fin d'un jour
(Baud-Bovy) ; Funérailles de Pierre-le-Vénérable (Georges Claude) ; A
Constantinople sous le règne de l'impératrice Eudoxie (Lafond) ; Petite fille au
chapeau de paille (J. Blanche) ; Derniers jours d'automne (Rossert) ; Première
communiante (Tournés) ; V Espérance (Rosset-Granger) ; Après l'orage, haie
de Saint-Brieuc (Saintin). — Sculpture et objets d'art : Arabe et son
clxval, groupe en marbre (Peter); Jeune Bretonne au jardin, buste en cire
(Vernhes) ; Vase grès cristallisé (Bigot) ; Deux vases (Galle) ; Baguier anx
Sirènes, étain (Desbois) ; Léda, émail d'après Gustave Moreau (Grandhomme
et Garnier).
Au Salon des Champs-Elysées. — Peinture : VAnlonnie (Guinier) ; le
Christ consolateur (Besson) ; Un marché sur la plage (Brangwyn) ; Bonnes
Bouteilles (Chrétien) ; Tête d'homme (Desvallières) ; Portrait de M. S.
(Décote) ; Soleil de mars (Le Lièpvre) ; la Seine prise à Chaton (Maincent) ;
Le Puy (Noirot) ; la Lande d'or près Pont-de-l' Arche (Nozal) ; Gardien de
scellés à Venise (Saint-Germier) ; Pauvres gens (Troncy) ; Port de La Rochelle
par un gros temps (Petitjean) ; Retour de la pêche (Sorolla y Bastida) ; Panier
de fleurs (Dubourg) ; Lied (Lomont) ; Portrait de M. Ambroise Thomas
(Baschet) ; Ma Grand' mère (Sabatié) ; Promenade des sœurs (Du hem);
Embarquement de Bestiaux dans les Marais poitevins (Barillot) ; Bords de la
Romanche (Hareux) ; Pêches (Monginot) ; V Aveugle (Boyé) ; Glaneuses
(Laugée) ; Derniers rayons d'automne au bord de la Seine (Carl-Rosa) ;
CHRONIQUE
7»
Antibeset Nice en mwembie (Damcron); Marée basse à Grandcamp (Ravanne);
Journée d'auiomne en Provence (Marsac) ; Vision d'automne (Bourgonnier) ;
Au faubourg Saint-Denis, (Adler) ; la Glace (Guimery) ; la Prairie de
Courcelle-sous-Jouarre (Qiiost) ; le Mue:^:(in (Taupin) ; Primavera (Juana
Romani). — Sculpture et objets d'art : Jeanne d'Arc, statue équestre en
bronze (Paul Dubois) ; Eve, statue en marbre (Dagonet) ; Tête d'homme
de Lijou (Nouvelle-Calédonie), bronze à la cire perdue (Lemarquier) ; Le
Réveil de Flore, statue en plâtre (Chevré) ; Christ au. tombeau, marbre
(Varenne) ; Su:^anne, statue en marbre(Barrau) ; Poule et couleuvre, groupe
en plâtre (Virion) ; Enlèvement de Déjanire, sardoine (GauUard) ; Esme-
ralda, camée (Hildebrand) ; Pour le drapeau, groupe en plâtre (Bareau) ;
Grenouille, bronze vert (Bartlett) ; A l'église, en Poitou, miniature (Hor-
tense Richard). — Architecture : Danse macabre, relevé de peintures
murales à Kermaria (Guédy) ; Peintures murales du XV" siècle dans la
cathédrale d'Amiens (Laffilée).
Le Conseil municipal de Paris a voté l'acquisition du Projet de monu-
ment aux morts, exposé au Champ-de-Mars par Bartholomé, l'exécution
en bronze et l'érection de ce monument au Père-Lachaise.
Voici, au surplus, la nomenclature des autres acquisitions de la ville
de Paris aux deux Salons de cette année :
Au Champ-de-Mars. ^ Peinture : i/c'è« (Deschamps), 2.5oo fr. ; les
Enfants débiles à la Maternité (Duez), 4.000 fr. ; le Bain de pieds (Tournés),
1 .5oo fr. ; Feux du crépuscule (Guignard), i .5oo fr. ; A l'Hôpital, dessins
(Morand) 800 fr. — Sculpture : Service de salle à manger (Baffier),
modèle et reproduction en étain, 6.000 fr. ; Fontaine-lavabo, étain,
(Charpentier), 10.000 fr. ; Tête décorative, médaillon en émail cloisonné
d'or sur cuivre, 5oo fr. ; la Comparaison, plateau en bronze ciselé
(Vernier), i .5oo fr.
Aux Champs-Elysées. — Peinture : le Vaccin du croup (Brouillet),
8.000 fr. ; En décembre (Carl-Rosa), 2.000 fr. ; Derniers ra^'owj (Poujet),
3.000 fr. ; la Traite (Dupré), 3. 000 fr. ; Vile de la Flotte à Jeufosse (Le
Poittevin), i.5oo fr. ; le Pont de Rochermille (Petitjean), 2.000 fr. ; le
Retour (Princeteau), 3. 000 fr. — Sculpture : Laveuse, modèle en plâtre
(Choppin), 4.000 fr. ; Femme, statue en marbre (Vital-Cornu), 8.000 fr. ;
Un portrait, plâtre (Hugues), 3.3oo fr. ; le Déclin (Steiner), modèle en
plâtre, 3.5oo fr. ; Loup sur une piste, bronze et marbre (Valton), 5. 000 fr.
Sur l'initiative du Daily chronicle, une souscription a été organisée en
Angleterre pour élever une statue à Olivier Cromwell. Une somme de
75.000 francs a été recueillie en quelques jours, permettant d'exécuter
ce monument qui sera érigé à Londres.
Une particularité est digne de remarque : c'est que, seul des gouver-
nants de l'Angleterre, Cromwell n'y avait pas sa statue. Les demandes
72
L'ARTISTE
de crédit, présentées dans ce but par le gouvernement à la Chambre des
communes, ont toujous été repoussées sur l'opposition des députés
irlandais.
On lit dans une correspondance de Berne, adressée au Temps :
Il y a deux ans, mourut à Ligornetto (Tessin), le sculpteur Vincent Vêla. Son fils,
Spartacus Vêla, peintre de talent, vient de mourir à son tour d'une maladie de poitrine à
l'âge de quarante-deux ans. Des tableaux très remarqués témoignaient d'un talent de
premier ordre, mais la maladie paralysait son énergie et l'obligeait à l'inaction. Il laisse
par testament, en conformité des dernières volontés de son père, son petit palais de
Ligornetto, avec le parc et la pinacothèque, à la Confédération, plus un legs de lo.ooo fr.
pour leur entretien. Une partie de son patrimoine est affecté à des œuvres de bienfaisance.
Ceux qui, comme nous, ont visité la villa du célèbre sculpteur et ses galeries, savent
quelle valeur a l'héritage que vient de fiiire la Confédération. Vincent \'cla père était un
artiste et un Mécène ; il achetait des œuvres de ses confrères en sculpture et peinture. Il
a conser\é tous ses modèles, qui sont groupés dans la rotonde de son petit palais de
Ligornetto. On y voit Spartacus, Eipèrawe et Résignation, les tombeaux de Donizetti et
Victor- Emmanuel, le Napoléon mourant qui fit sensation à Paris, et un grand nombre
d'autres oeuvres. Son fils a continué l'œuvre de son père et enrichi ses collections.
Le Napoléon niouranl appartient au musée historique de Versailles. Les
visiteurs de l'Exposition universelle de 1867 se souviennent du succès
retentissant qu'y remporta le beau marbre de Vincent Vêla.
Causeries sur l'art et les artistes, par Philippe Gille. (Paris, Calmann-Lévy.)
L'occasion de ces intéressantes Causeries a été fournie à M. Philippe
Gille par des sujets d'actualité, expositions artistiques, récentes publica-
tions d'ouvrages sur l'art, etc., ou par des souvenirs de voyages, ou
même, — et ce n'est pas la partie la moins importante et la moins
attrayante de ce livre, — par ses recherches sur le parc de Versailles, dont
les splendeurs ont en lui un des plus fervents admirateurs et l'historien
le mieux renseigné. Si, sur ce dernier sujet qui est de ceux pour les-
quels il semble avoir toujours marqué une particulière et bien expli-
cable prédilection, M. Ph. Gille n'avait déjà publié un ouvrage plus
complet et que l'on peut dire définitif, nous oserions affirmer que le cha-
pitre de ses Causeries sur les sculptures du parc de Versailles est le guide
le mieux informé qui soit et le plus suggestivement évocateur.
Une âme d'artiste se révèle d'ailleurs, et avec une rare intensité d'émo-
tion, en la plupart des pages de ce livre ; tel l'épisode d'une visite à
l'église Saint-Pierre-aux-Liens. Les lignes que nous nous plaisons à en
transcrire ici disent la singulière puissance d'impression ressentie par
l'auteur devant le Moïse de Michel-Ange :
« Quand je visitai Rome, j'eus le bonheur d'y rencontrer un ami de
jeunesse, poète exquis, amant érudit du passé, le guide le plus précieux
qu'on puisse désirer ; vivant depuis bien des années dans l'intimité des
merveilles romaines, il les aimait, les admirait en délicat, ne voulant
jamais les voir que dans les meilleures conditions de saisons, de jours et
74 L'ARTISTE
même d'heures. C'est ainsi qu'il me montra les chefs-d'œuvre de l'anti-
quité, de la Renaissance et des dix-septième et dix-Iuiitième siècles.
« Un jour que le ciel était beau, vers la fin du mois de février, il m'em-
mena visiter un assez grand nombre d'églises ; comme il me. semblait que
notre excursion était terminée et que le moment de rentrer était venu,
mon guide sourit et me fit remarquer que le soleil brillait encore,
quoique commençant à rougir les nuages qui passaient au-dessus de nos
têtes. — « Soit, rentrons », me dit-il au bout d'un instant ; puis il
indiqua un chemin au cocher en lui rec.ommandant de ne pas trop se
presser. Je ne pris pas garde à cette recommandation, et, au bout de
quelques tours de roue, la voiture s'arrêta devant une église, petite en
comparaison des immenses basiliques que nous avions admirées; mon ami
me demanda si je voulais entrer dans celle-là. J'étais, je l'avoue, fatigué
par les courses de la journée et je descendis sans empressement de la
voiture où mon guide me demanda la permission de rester pour se
reposer ; il s'excusa de me laisser fiiire seul cette dernière visite à laquelle
il parabsait d'ailleurs attacher peu d'importance.
« J'entrai, un peu par complaisance, dans l'église ; ce qui m'y frappa
d'abord ce fut le charme lumineux, sans trop d'éclat, des rayons du soleil
couchant, qui traversaient le fond de la nef de gauche à droite, comme
un torrent de poussière d'or. Je m'avançai d'un pas incertain, mais arrivé
au bout du chœur, involontairement, sous l'empire d'une autre volonté
que la mienne, je sentis ma tête se tourner et mes regards se porter à
droite, là juste où venait s'arrêrer cette irradiation déjà presque crépus-
culaire.
« A l'instant, et sans que j'eusse eu le temps de former une pensée, je
fus envahi par ce sentiment que je me trouvais en présence d'une
majesté, la plus grande qui pût m'impressionner au monde. La merveille
se dressait devant moi. Je ne pensais ni à Moïse, ni à l'art, ni à Michel-
Ange, ni à quoi que ce soit, j'étais anéanti, stupéfié par une admiration
impérieuse, absolue. J'étais envahi jusqu'au fond de l'âme par la plus
grandiose œuvre humaine que j'eusse jamais vue. Ce n'était pas une
statue que j'avais devant moi, c'était un dieu que, profane, je venais de
surprendre regardant hautainement passer la vie, les siècles devant son
tribunal, et qui me tenait immobile et comme écrasé sous ses yeux.
« J'avais vu mille fois la reproduction dessinée, gravée, moulée, sculptée
du Moïse de Michel-Ange, j'avais lu partout le détail des merveilles
de son exécution, de ses superbes défauts, je ne reconnus pas le chef-
d'œuvre que j'avais accepté comme tel jusque-là. Toutes les dissertations,
toutes les admirations, toutes les critiques, toutes les impressions précé-
demment reçues tombèrent brusquement, d'elles-mêmes, comme un inu-
tile manteau qui aurait glissé de mes épaules à mes pieds.
« Bien à plaindre qui peut, en de pareils moments, ressaisir la netteté
de sa raison, la précision de son jugement, et substituer l'analyse à
l'extase ! Je n'examinais rien et je voyais tout en ce moment où l'heure
LES LIVRES
75
du jour accentuait différemment, seconde par seconde, l'expression de cette
majesté que saluait celle de l'astre qui descendait à l'horizon. En un instant
j'avais, je le répète, tout oublié et tout appris de ce chef-d'œuvre qui se
dressait superbe devant moi, sévère d'abord puis terrible et comme mena-
çant à mesure que l'ombre du soir commençait à l'envelopper. Je ne vis
et ne compris que ceci : c'est que, si le geste de son bras était si grand,
c'est qu'il rapportait du Sinaï la table de la loi qui relie l'homme à la divi-
nité, et que, si son regard était si fier, c'est qu'il venait de refléter Dieu
lui-même.
« Puis la nuit tomba comme subitement, et, malgré son ombre, il me
semblait voir encore comme une lueur émanée du marbre lui-même,
comme une laiteuse phosphorescence. J'ai compris depuis, en pensant à
l'émotion que j'avais ressentie, qu'elle était sœur de celle qui, lorsque
notre monde était à son enfonce, faisait croire aux miraculeuses apparitions.
Ce qui me paraît vraisemblable, par exemple, c'est que les grandes œuvres
conservent à travers les siècles, emprisonnée en elles, la portion de vie
que les artistes y ont déposée, et qu'évoquée par l'admiration absolue,
fervente, cette vie revient encore animer le marbre ou la toile, et mettre
l'admirateur en communication avec le génie qui les a créées... »
La matière du livre est diverse, comme l'est, d'ailleurs, le sens critique
de l'auteur, un délicat, dont toute manifestation d'art sollicite également
la curiosité, et qui pourrait adapter à son propre cas la confession que foi-
sait Théophile Gautier dans une profession de foi esthétique : « L'Ecri-
ture parle quelque part de la concupiscence des yeux, concupisceniia ociilo-
riun : ce péché est notre péché, et nous espérons que Dieu nous le
pardonnera. Jamais œil ne fut plus avide que le nôtre, et le bohémien de
Déranger n'a pas mis en pratique plus consciencieusement que nous la
devise : voir, c'est avoir. »
En attendant la miséricorde divine, qui, certes, ne lui fera pas défaut,
non plus qu'à aucun de ceux que passionne la vision de la beauté, M. Ph.
Gille a mérité l'éloge dû à la sincérité d'impression et d'émotion, que tra-
duisent ces Causeries dans la variété de leurs sujets, et d'où elles tirent le
meilleur de leur attrait.
Les Œuvra et Jes Hommes : JoitntuUstcs et polémistes, chroniqueurs et pamphlétaires,
par J. Barbey d'Aurevilly (Paris, A. Lemerre.)
C'est l'histoire du journalisme, du chemin qu'il a parcouru, de ses
transformations dans des milieux changeants, des états politiques nou-
veaux.
A propos des journalistes célèbres groupés dans ce volume : Camille
Desmoulins, Armand Carrel, Emile de Girardin, Granier de Cassagnac,
76 L'ARTISTE
Edmond About, Eugène Pelletan, etc., etc., Barbey d'Aurevill}' lui-même,
un des plus ardents et des plus redoutables polémistes du siècle, foit comme
la psychologie du journalisme, de ses tendances, de ses formes diverses
presque jusqu'à ce jour. Il met en pleine lumière la puissance et les
conséquences de cette grande force moderne et dans aucun de ses livres
peut être il n'a montré autant d'originalité, de véhémence et de perspi-
cacité.
Mémoires d'un Jeune Imiitine, par Henri liaucr. (Paris, Charpentier. )
Ce livre est une confession. Il raconte la vie de Jacques Renoux, d'un
jeune homme qui, sorti du collège dans les dernières années de l'Empire,
républicain passionnné connne on l'était à cet âge et à cette époque,
poursuivit la réalisation de ses illusions politiques, crut la trouver dans
la Commune de Paris et paya cette erreur de huit années de la plus
dure captivité.
Henry Bauer a connu intimement Jacques Renoux. Il ne nous certi-
fierait pas l'authenticité de ces Mémoires que nous nous en porterions
garants. Quand la nature parait, elle emporte tout. Il y a là des pages qui
ne s'inventent pas, des impressions que ne suggère aucune littérature,
des aveux qui jaillissent du cœur et imposent la conviction avec cette
souveraine autorité dont la, vérité revêt tout ce qu'elle touche.
Jacques Renoux ne dissimule pas ses emportements, il n'atténue pas
ses fiiiblesses ; il expose dans leur nudité ses tentations et ses chutes.
C'est par là qu'il nous touche. Il dit tout, il dit trop ; et on ne peut plus
que lui pardonner en pensant que ses fiiutes furent celles de toute une
génération, que dans les batailles qu'il livra il n'apporta ni fiel ni ran-
cune et qu'après tout, il porta la peine de cette folie de tous les esprits
élevés : la chasse aux chimères.
D'où venait cette foi aux chimères ? De son propre tempérament
et aussi de son éducation. Jacques Renoux fit ses études à Louis-le-
Grand. De ce Louis-le-Grand, il ne reste presque rien. Les portes à gui-
chets, les couloirs voûtés, les mansardes grillées où avaient passé les
prisonniers de la Terreur, tout cela a été démoli pour faire place à un
bâtiment neuf, froid, baraquement de pierre, de style américain, où
l'on devine une usine à diplômes. Dans ce vieux collège où a été élevé
Jacques Renoux, que nous y avons connu, la discipline était militaire ;
mais, sous les dernières années de l'Empire, des professeurs d'âme libé-
rale y enseignaient l'admiration des grandes choses que fit l'Antiquité.
On y apprenait qu'il fut jadis des héros, des martyrs, des poètes, des
artistes. L'atmosphère était peuplée d'ombres qui avaient accompli de
belles oeuvres pendant leur vie terrestre.
Quand on se rendait à la classe, il semblait qu'on descendît aux
Champs-Élyséens puisqu'on n'y parlait jamais que de morts illustres, puis-
LES LIVRES
n
qu'on n'y prononçait que les noms d'hommes aux vertus surhumaines.
Tous ceux qui ont passé par cet enseignement ont conservé dans l'esprit
quelque chose de noble et de désintéressé ; nos âmes modernes ne valent
guère que par le reflet qu'elles ont absorbé de la lumière antique.
Jacques Renoux, à sa sortie du collège, voulut être homme politique,
de politique militante. Malheureusement, il portait en lui le désir des
actions chevaleresques qu'on lui avait enseignées. Il se joignit donc à
la petite troupe d'enthousiastes qui complotaient la chute du tyran
Napoléon III ; il vécut jusqu'en 1870 parmi ces jeunes gens montés
perpétuellement jusqu'à l'ébullition et auxquels personne ne pouvait
parler froidement ni même rappeler ce mot de la sagesse ancienne : « La
raison est une arme plus pénétrante que le fer ».
Ils crurent à la puissance du fer et le fer se retourna contre eux. Ils
s'imaginèrent que les coups de fusil renversent les lois, comme si les lois
étaient quelque chose par elles-mêmes, comme si les quelques syllabes
qui les formulent étaient dictées par une puissance surnaturelle, par une
force terrible qu'il fallait réduire par la force.
Jacques Renoux, dans l'illusion de ses vingt ans, associait dans son
esprit, comme nous l'avons tous fait, la loi avec la justice. Aujourd'hui,
il ne pense plus de même, Henry Bauer nous en rend témoignage. Il
sait maintenant qu'il n'y a rien, et qu'il ne doit y avoir aien de commun
entre les lois que nous édictons, que nous rayons, que nous modifions
sans cesse et les lois de la justice immuable, ou plutôt de l'équilibre éternel
des choses. Nos lois sont nos règlements sociaux, conventions momen-
tanées inventées pour nous fltire vivre les uns avec les autres, en nous
incommodant le moins possible. Vues sous cet angle, elles nous appa-
raissent d'obéissance aisée, car elles n'impliquent à aucun degré la sou-
mission de l'esprit. Qu'importe que le règlement nous oblige à prendre
la droite plutôt que la gauche ? Nous ne sommes pas obligés à reconnaître
dans notre âme et conscience que la route est bonne : il s'agit seulement
d'adopter un côté pour ne point se heurter.
Mais Jacques Renoux confondit la loi avec la justice : le sentiment
qu'il avait de celle-ci lui persuada de détruire l'autre, qui lui parut mau-
vaise. Vaincu, il expia sa défaite par des souffrances qu'il nous raconte
avec une émouvante modération.
Ce voyage de la Banai vers l'Océanie fut véritablement une terrible
torture : on a peine à croire que ces transportés aient pu tous arriver
jusqu'à la Nouvelle-Calédonie. Ils y débarquèrent cependant; et ici se
place la première ironie de la destinée, la première revanche de la société
contre ses ennemis.
Pendant le martyre de ce voyage, les transportés vécurent dans une
étroite union, comme des combattants sur le champ de bataille. Là,
règne la vraie égalité, l'égalité devant la misère ou la mort. A peine
eurent-ils mis pied à terre et recouvré un semblant de liberté, qu'ils se
reprirent eux-mêmes. Les prisonniers de même intelligence et de même
78 L'ARTISTE
éducation se rejoignirent, les divisions se creusèrent, les castes s'éta-
blirent, et ainsi se trouva immédiatement reformée cette organisation
sociale qu'ils avaient tous voulu détruire.
Les Mémoires d'un jeune homme nous donnent ainsi de nombreux récits
des plus suggestifs. Ils renferment aussi des pages qui atteignent ;\ la plus
grande émotion par la dignité calme de la narration. Le chapitre du
cimetière des transportés est d'une grandeur saisissante : il convient d'en
citer quelques lignes :
« Le culte des morts dure en nous à travers les désillusions et les
amertumes des années de prison. Nul n'aurait garde de manquer à
l'enterrement d'un camarade : une telle tentative susciterait l'animadver-
sion générale. A l'heure dite, les déportés s'assemblent dans la cour de
l'hôpital ; six d'entre les plus valides portent le cercueil sur leurs épaules
et nous nous acheminons derrière eux. Le cortège gravit les pentes au-
dessus de la vallée de Numbo, s'allonge vers Tindu, sur les flancs rocail-
leux de la montagne d'où se découvre le fond de la baie de Nouméa
et la haute mer à l'horizon. Au cimetière, devant la fosse, quelqu'un
prononce les paroles d'hommage funèbre et c'est fini. Le spectacle des
sept cents hommes silencieux, échelonnés derrière une bière, tantôt
apparaissant aux crêtes, tantôt disparus aux déclivités des sentiers, parmi
les arbres et les paquets de brousses, est imposant. Je n'ai jamais pu me
défendre d'émotion profonde à ce simple appareil, où pourtant la mort
pouvait être considérée comme une délivrance...
« Entre les tombes, deux ou trois croix de bois noir gardent les noms
des défunts qui, au moment suprême, ne repoussèrent pas l'aumônier ;
tous les autres sont morts « dans l'impénitence finale », fidèles à leur
drapeau de libre-pensée et d'anticléricalisme. Quelques pierres aussi, tail-
lées et gravées, posées à certaines places, témoignent de la piété d'âmes
sincères. Une jeune fille est enterrée là, l'enfiint de l'un de nous, qui
était venue rejoindre son père. Sa mort touchante, à seize ans, inspira à
Lucien Henry, un artiste déporté, la pensée de symboliser, dans le monu-
ment funéraire élevé à cette enfant, la déportation elle-même. Pendant
plusieurs mois, il travaille à la statue, il y met tout le talent de son
cœur, il réussit à la cuire, à la transporter sur son socle et, un jour, au
milieu du cimetière, se dresse l'émouvante efiîgie... Et la nuit même, un
misérable, jaloux du succès du sculpteur, escalade la clôture, se glisse
auprès de l'œuvre, en casse les bras et en mutile le visage.
« L'odieux méfait provoqua dans les camps un mouvement d'indigna-
tion furieux. On se réunit et l'on se promit de rechercher le malfaiteur.
Mais, si nous le soupçonnâmes, nous ne pûmes acquérir des preuves
contre lui ».
Pendant huit ans, Jacques Renoux habite l'île lointaine, dans la
promiscuité des condamnés que son éducation et son intelligence offensent.
Il est seul, moralement, et le découragement l'accable. Il espère chaque
LES LIVRES
79
jour en une amnistie qui ne vient pas et la déception le rend cliaque
jour plus faible. Ses camarades rentrent en France, les uns après les autres.
Lui, demeure comme un des plus féroces criminels. La liberté de ses
compagnons redouble l'amertume de sa captivité. Enfin, il se décide
à signer son recours en grâce. Ici Jacques Renoux s'accuse ; il croit à
son abdication morale, à sa déchéance. C'est là un reste d'amour-propre.
C'est en demandant sa grâce qu'il est resté supérieur à ceux qui le gar-
daient. Qu'est-ce que prouve la prière du prisonnier, déprimé par
l'effroyable machine administrative ? On a le droit d'être fier d'une victoire
acceptée par la raison, mais d'une concession arrachée au désespoir d'un
enfant ? Jacques Renoux avait laissé sa mère en France, voilà le secret de
tout. Une mère croit-elle abdiquer en s'humiliant pour revoir son fils ?
La réponse ne fait pas doute. Pourquoi alors le fils demeurerait-il abaissé de
s'être humilié pour revoir sa mère ? Ici, nous touchons aux sentiments pri-
mordiaux de l'âme, aux vérités vraies auprès desquelles toutes les autres
sont des gonflements de vanité ou des irritations d'amour-propre. Lors-
que nous dépouillons tout ce qui encombre notre esprit d'opinions foc-
tices, d'axiomes de convention, de convictions de mode, de ce filtras
d'idées et de sensations où nous plaçons notre gloire, nous nous trou-
vons devant les trois ou quatre sentiments sur lesquels vit l'humanité.
Nous nous en cachons parce qu'ils appartiennent à un fonds banal et
que la banalité nous apparaît comme synonyme de sottise. Ce sont eux
pourtant les seuls qui comptent, les seuls qui soient dignes d'attention,
parce qu'ils constituent les forces protondes qui meuvent les hommes.
L'amour du pays et de la famille figurent parmi eux. Nous ne vou-
lons pas d'autre explication ni d'autre excuse au recours en grâce de
Jacques Renoux. Quant aux opinions politiques ou autres, elles sont de
médiocre importance ; elles sont inscrites sur la liste de ces convictions
versatiles que nous défendons avec d'autant plus d'acharnement que
nous ne savons bien souvent ni pourquoi nous les adoptons ni pourquoi
nous les abandonnons. — Gaston Schéfer.
La Fidèle Chanson, poésies par Georges Audigiei" (Paris, OUendorf.)
Ce volume renferme nombre de pièces charmantes, où l'auteur a réussi
à exprimer simplement les sentiments et les affections d'un esprit délicat.
Ce sont des vers de bonne foi. Par une citation, le lecteur en sentira
mieux le charme intime et pourra apprécier le ton du recueil :
LES MAISONS ABANDONNÉES
Dans les maisons abandonnées
Le vent pousse des cris liumains.
On croit que d'invisibles mains
Cherchent les nôtres étonnées ;
8o
L ARTISTE
Les murailles sont charbonnces,
Les ronces couvrent les chemins.
Dans les maisons abandonnées
Le vent pousse des cris humains.
Pourtant, hélas ! les cheminées,
Avant ces tristes lendemains,
Fumaient bien haut sous les jasmins,
Et l'on chantait des hyménées
Dans les maisons abandonnées.
^•\
Le Directeur-Gérant, Jean Alboize.
CHATEAUDUN. — IMPRIMERIE DE I.A SOCIÉTÉ TYPOGRAPHIQUE
LES MAITRES DE LA LITHOGRAPHIE i
J.-B. ISABEY
L n'est guère possible aujourd'hui, les
témoignages faisant défaut, de dire
avec certitude quelles sont les toutes
premières lithographies de J.-B.Isabey.
Deux recueils portent sur leurs cou-
vertures la date de 1818: un cahier
de Divers essais lithographiques, et une
suite de douze Caricatures. Le premier
ne figure au Journal de la librairie
que le 2 janvier 1819; il a donc été
déposé à la fin de 1818, d'où l'on peut inférer qu'il n'est devenu
complet qu'à cette époque, c'est-à-dire après le cahier des Carica-
tures ; mais cela ne veut évidemment point dire que les deux
ouvrages n'aient pas été menés de front, les pièces de l'un alter-
nant avec celles de l'autre. En outre, il est probable qu'Isabey n'a
inséré ni dans l'un ni dans l'autre ses véritables premiers essais.
A la vente Parguez figurait une Tête de femme levant les yeux, que
je n'ai pu retrouver, et qui pourrait bien être une de ces pièces de
'V. dans Y Artiste: Eugène Delacroix (août, septembre et octobre 1889), Boiiington
(mars, avril, juin et août 1890), Paul Huet (janvier et février 1891), Decamps (octobre,
novembre et décembre 1891), Pantin- Latour (avril, mai et juin 1892), Horace Vernet
(juin et août 1893), Camille Roqueplan (octobre et novembre 1893), Charlet {février, mars,
avril et mai 1894), Jules Dupré (juillet i8q4), Dia^ (janvier 1895).
1895. — l'artiste. — NOUVELLE PÉRIODE : T. X. 6
83 L'ARTISTE
début. Une autre est sans doute celle que j'ai qualifiée Fiic de
rivière; elle est extrêmement fruste, et elle porte le nom de
Lasteyrie. Or, une des pièces des Divers Essais de 1818, la Vw du
Mont Blanc, a précisément porté le nom de Lasteyrie avant d'être
tirée chez Engelmann avec les autres, pour composer le cahier.
Pour apprécier les Caricatures ainsi qu'elles le méritent, il est
indispensable de considérer l'époque précise _où elles sont nées :
c'était le temps des grands succès de Carie Vernet, gravé par
Debucourt vieillissant. La Révolution avait passé sur les raffine-
ments de l'ancienne société ; l'époque napoléonienne, où le droit
de rire n'allait pas loin, avait à son tour pendant quinze années
pesé sur la gaîté française. On se détendait ; on voulait du gros
esprit ; on se débridait la rate aux plaisanteries scatologiques.
Isabey n'apporte rien de nouveau quant au fond des sujets, ni
même quant à la façon de les interpréter ; il reste exactement dans
le goût de ses contemporains. Il se moque des vieux, des bossus,
des gras , des maigres , des costumes de jour exagérés et
des costumes de nuit fripés, des élégants qui font du genre
et des élégantes qui minaudent. La caricature qui va jusqu'aux
mœurs ne devait naître que plus tard. Mais, dans leur fac-
ture. Carie Vernet et bientôt Pigal se montrent aussi vulgaires
que dans leurs idées. Isabey garde au contraire en bien des
endroits les qualités de son talent : il est lumineux, léger, il a
des finesses dont ses rivaux ne se doutent pas. Je ne vois guère
que les caricatures de Caillot qui puissent entrer en comparaison
avec les siennes. Prenons des exemples : dans le Saint, malgré la
gêne du procédé, dont il n'est pas maître encore, malgré des mai-
greurs d'exécution qui datent, il y a de jolis coups de crayon de
place en place. L'énorme beauté du Lorgnon, avec son sourire
à la fois pudique et flatté, est fort amusante. Le Barbier, tout à
fait dans la manière de Pigal, contient aussi des expressions de
physionomies bien saisies. La Promenade est d'un charmant travail :
regardez comme sont traités la robe à fleurs de la dame et sa
vaste capote, l'habit du monsieur sous lequel on voit si bien
saillir la défectueuse anatomie de ses omoplates. Une main bien
ferme a pu seule tracer la belle robe de la Marquise, et dans la
Lassitude la figure de l'homme ne serait pas désavouée par quel-
qu'un des grands caricaturistes anglais. Si le Coup de vent, si la
Confidence sont médiocres, et si la Partie de cartes (satire dit -on
LES MAITRES DE LA LITHOGRAPHIE
83
dirigée contre la duchesse de Berry), ne vaut guère mieux, en
revanche dans le Bossu en promenade, nous voyons pour la pre-
mière fois apparaître un personnage que Traviès n'aura pas à com-
pléter beaucoup pour en faire son célèbre Maycux.
Il existe, de la suite des Caricatures, des épreuves en noir, mais
on les trouve aussi coloriées. Ce coloriage est exécuté avec beau-
coup d'adresse et de légèreté. Il a été certainement voulu par
Isabey, qui a dû en fournir les échantillons. On peut se demander
si l'artiste l'a prévu en mettant ses dessins sur pierre, et s'il a
ménagé les effets de son crayon en conséquence. La chose n'est
pas douteuse, au moins pour une des pièces : dans le Bossu en
promenade, la figure de la femme est au trait, comme les gravures
de mode ; elle attend évidemment la teinte rose qui la relève, et
la rend, dans les exemplaires coloriés, fort agréable. Le Barbier
reçoit aussi son complément de certaines taches rouges répandues
sur la serviette du patient; on ne voit pas dans les épreuves en
noir que le rasoir de cet habile homme soit aussi redoutable. Il
faut donc penser qu'un coloriage ultérieur avait dès le principe
été dans la pensée d'Isabey. On n'en attachera que plus d'intérêt
à cette précieuse série, la première où se trouve employé avec
autant de succès un procédé qui devait donner plus tard entre les
mains d'Henry Monnier, entre celles d'Eugène Lami, de si char-
mantes merveilles.
Le cahier des Divers essais lithographiques n'est pas moins curieux.
Historiquement, il marque une date dans les progrès de la
lithographie. On ne doit pas oublier quelle nature de dessins
Géricault, H. Vernet, Charlet, traçaient sur la pierre à la même
époque : un croquis largement enlevé, ne donnant que la forme
ou peu s'en faut, leur semblait encore tout ce qu'on pouvait fitire
venir sûrement à l'impression. Isabey aborde, lui, franchement le
problème de l'effet, et nous verrons qu'il est arrivé plus d'une fois
à le résoudre complètement. Il va plus loin. On sait que dès le
début Engelmann avait tenté des impressions en camaieu. Isabey,
séduit par cette nouveauté, en a fait un usage répété, et cette
méthode, en toutes autres mains si ingrate, donne ici des résultats
inattendus ; tant il est vrai qu'en matière d'art les procédés sem-
blent toujours valoir ce que vaut en réalité celui qui les emploie.
Enfin les sujets eux-mêmes sont d'une variété digne de remarque,
comme si l'auteur avait voulu se prouver en même temps et la
84 L'ARTISTE
qualité de son outil et de la souplesse de son talent. Il y a des
paysages, des monuments, des intérieurs, des sujets de réalité et
des sujets de fiintaisie, jusqu'à des portraits. N'oublions pas
qu'Isabey était l'homme bon à tout par excellence. On pouvait à
volonté lui demander un portrait en miniature et un décor pour
l'Opéra, une composition presque prud'honienne comme la
Barque et des costumes empanachés pour les figurants du sacre.
Un album de touriste a sans doute fourni les croquis de la Vue
du Mont Blanc, prise du village de Chamounie (sic), de la Vallée de
Royal, de l'Escalier de l'Hôpital à Aix en Savoye. Ce dernier surtout
est joli. C'est une simple architecture sans personnages, et même
on y trouverait peut-être quelque chose à redire dans la perspec-
tive : mais l'intérêt de la pièce n'est pas là; il est dans la lumière
qu'Isabey a su faire jouer sur toutes ces surfaces de pierre. Le
jour arrive de plusieurs ouvertures, l'une visible à gauche, dans
le bas, les autres cachées. Il frappe les grands murs plans, les
colonnes rondes, les nervures de voûtes, les marches et les paliers
à toutes hauteurs, et ces incidences diverses répètent la difficulté
comme une gageure. D'un bout à l'autre Isabey la résout avec
une telle aisance qu'on n'y pense même pas ; l'illusion est com-
plète.
Les autres pièces, qui ne portent dans la marge aucun titre, sont
probablement mélangées de fiction et de réalité. Celle qui repré-
sente un paysage de neige vu du fond d'un grand hangar,
ressemble bien à un croquis de décor. La composition est originale,
et l'effet devrait être délicat. Il suffit pour s'en convaincre de se
mettre à quelque distance, de manière que le côté matériel du
travail disparaisse ; mais le procédé a trahi l'artiste, il est d'une
extrême gaucherie. Je retrouverais le même mélange d'inexpérience
et de finesse dans un paysage qui représente une vaste église
gothique, bâtie sur des étages de terrasses au bord d'une ravine :
de la pierre rebelle et du crayon friable naissent en certains
endroits des dégradations de tons savantes, et de subtiles nuances.
Une sorte de caverne, mieux réussie, serait, d'après M. de Villars,
la représentation d'une carrière de pierre aux environs de l'Isle-
Adam. La vue est prise du fond ; il s'agissait donc de faire voir
distinctement toutes les anfractuosités de rocher sans lumière, à
côté de l'ouverture inondée de jour. Aucun détail du plus sombre
endroit n'est perdu ; aucun degré de l'échelle si étendue des tons
LES MAITRES DE I.A LITHOGRAPHIE 85
n'est sacrifié. Il est à regretter que l'imprimeur ait un peu lourde-
ment tiré le noir et chargé la teinte.
Si quelque chose en lithographie peut rappeler les intérieurs
d'églises de l'École hollandaise, si blancs et si froids, c'est le
Sermon, sans nul doute. Un énorme pilier rond, d'un relief
étonnant, tient à lui seul la moitié de la composition, et en
occupe tout le milieu. La pure lumière du jour arrive en plein, à
travers une haute fenêtre cintrée, dont les armatures de fer se
découpent sur le fût en ombres géométriques. La chaire est sus-
pendue à ce pilier ; à droite et à gauche, on entrevoit l'architecture
de l'église et l'assistance. Sous ce nom : La dame voilée et les
petits enfants , j'ai catalogué une dernière pièce non moins curieuse.
Au pied d'un mur, au-dessus duquel on aperçoit une fenêtre cin-
trée, une femme (ou une statue) est debout, les bras croisés, un
voile long et droit retombant sur son visage. A ses pieds deux
tout petits enfants sont couchés sur la paille, tels que des petits
Jésus dans leur crèche de Noël. Une petite fille, un petit
garçon un peu plus grands, se tiennent auprès, et paraissent les
regarder ou les veiller. Le petit garçon vu de dos, tient à la
main une chandelle qui éclaire toute la scène et projette de
grandes ombres sur le mur. Ici encore on a malheureusement
forcé un peu la teinte : moins brune, elle eût laissé au noir plus
d'effet, et à l'ensemble un aspect plus léger. Je parlerai plus loin
des deux portraits qui complètent la série, afin de ne pas les
séparer des autres.
Une chandelle joue encore le premier rôle dans l'invitation au
Bal déguisé du Mardi-Gras i8i(). C'est le valet de la maison, en mous-
quetaire, qui la tient à la main, déchiffrant les lettres de créance
d'un Pierrot et d'une dame qui se présentent. On ne l'aperçoit
que de dos, mais on voit de f;ice les deux invités. La figure du
Pierrot en pleine lumière, son air sûr de soi, la petite mine pressée
de la Pierrette, qui avance la tête sans quitter le bras de son com-
pagnon, sont également impayables.
L'Acconipagncinenl a figuré parmi les chefs-d'œuvre d'Isabey à
toutes les expositions, depuis celle de i88g. L'unique épreuve que
j'en ai vue ' est sans lettre, sans timbre, sans provenance connue,
' Elle fait partie de la si riche collection de M. Alexis Rouart qui a bien voulu me le
communiquer avec la plus aimable obligeance.
86 L'ARTISTE
valant certificat d'origine. L'attribution qui la donne à Isabey ne
peut donc être tenue pour absolument vérifiée. Même (dans le
bras pendant de la femme, dans le dos de l'homme assis au piano)
certaines maladresses ou naïvetés tendraient à augmenter les doutes.
Nulle part, on ne voit rien de semblable dans les autres lithogra-
phies d'Isabey, dont le dessin sûr et cursif est si rcconnaissable.
Cependant de bons juges dont j'ai pris l'avis, et parmi eux M.
Bracquemond, se prononcent en faveur de l'authenticité. L'Accom-
pagnemmt serait alors une pièce de début, un des premiers essais
d'Isabey. Quelque parti que l'on adopte, une chose demeure en
dehors du débat : c'est le mérite de cette charmante pièce, où la
paix du foyer, le plaisir de sentir ensemble l'intimité délicieuse des
soirs sous la lampe, sont rendus avec une sincérité d'expression si
pénétrante.
Le Voyage dans le Levant, du comte de Forbin, publié en i8ig,
ne contient qu'une seule planche de J.-B. Isabey, une des meil-
leures de l'ouvrage, bien qu'il s'en trouve, à côté, de Hersent, et
des deux Vernet. Néanmoins, la Porte Je Damas à Jérusalem compte
à peine dans l'œuvre de notre artiste : le maigre dessin de Forbin
l'a gêné visiblement.
Les six pièces exécutées un peu plus tard pour le Voyage en
Normandie, de Taylor, sont d'un autre intérêt. La première pour-
tant, les Ruines de l'abbaye de Saint IVaudrille, n'est pas excellente. On
dirait qu'en se répandant sur tant de surface, les qualités ordi-
naires de l'artiste ont perdu de leur vertu. Sa manière ne s'est pas
élargie avec le cadre, elle paraît mince et menue. La seconde
planche est délicieuse. L'Escalier de la grande Tour, château d'Har-
cotirt , ne redoute aucun voisinage. Les chefs-d'œuvre de Bo-
nington sont à côté. On peut les préférer, et je les préfère en effet,
mais c'est une question de goût, l'art d'Isabey est aussi complet
en lui-même, aussi original. Sans doute cet art est loin de nous.
Au moment même où il s'épanouissait ainsi, les idées déjà se
tournaient ailleurs, et depuis elles n'ont pas cessé de marcher dans
un sens opposé. Il faut un effort aujourd'hui pour oublier tout ce
qui a suivi, pour se recomposer une imagination de ce temps-là.
Mais, cet effort une fois f;iit, quel plaisir en présence d'une telle
grâce et d'une habileté aussi surprenante! Un beau cavalier en très
riche costume du temps de Louis XIV guide quelque noble dame
à travers le labyrinthe féodal. L'escalier est étroit et tournant, les
LES MAITRES DE LA LITHOGRAPHIE
87
murs nus : un rayon de soleil, se coulant par la fente d'une meur-
trière, effleure les soies et les dentelles, laissant les visages dans la
pénombre. Le jeune homme descend le premier, découvert, pré-
sentant sa main à la jeune femme qui s'y appuie légèrement; la
scène est d'une exquise politesse.
L'Intérieur de l'église de Graville est aussi bien joli. Pour en
rehausser la saveur, Isabey l'a fait en deux teintes et à deux lumières.
Un coup de jour arrive par devant et prend tous les objets en
écharpe. Au fond une fenêtre aux vitraux plombés en losange et
couverte de toiles d'araignées, laisse à rebours filtrer une clarté
froide. L'effet de cette dernière, sous les voûtes pleines d'ombre,
est si vif qu'il atteint presque au trompe-l'œil. On se demanderait
ce qu'il y a par derrière n'était, au premier plan, contre un pilier,
certain bonhomme assis dont la blouse également réservée en
blanc, dérange l'illusion. Dans le Caveau de l'Eglise Notre-Dame,
renfermant les débris des tombeaux des Comtes d'Eu, l'effet voulu est
plus simple, et plus simple aussi sont les moyens employés pour
l'obtenir. La pièce, à une seule teinte, n'est éclairée que du fond,
par les fenêtres en soupirail, basses et poudreuses, de la crypte.
Les obliques rayons glissent sur les pierres tombales et les sculp-
tures entassées là pêle-mêle ; ils y nuancent les plus douces blan-
cheurs. La paix, la fraîcheur, la mélancolie du lieu respirent sous le
crayon d'Isabey.
Voici mainenant le romanesque de la Restauration. Nos grand-
mères, voulaient voir Gabrielle elle-même dans une chambre
qu'on dit avoir été la sienne. Ces restitutions pittoresques ont
été compromises par l'abus qu'on en a fait. Isabey n'était pas
un archéologue, mais il avait de l'imagination. Je ne trouve
pas qu'elle gâte rien dans la Chambre de Henri IV au château de
Mesnières, cette jolie femme en costume ancien qui tressaille et
regarde, surprise par quelque bruit dans la lecture des lettres de
son ami. Ajoutez que la décoration de la pièce, bien que laissée
dans le demi-jour, est somptueuse et traitée avec adresse.
Le voyage d'Italie est ordinairement cité comme le principal
ouvrage d'Isabey en lithographie , et de fait ces trente pièces
formant suite ont nécessairement dans son oeuvre une importance
exceptionnelle. Je ne les décrirai pas une à une : le lecteur
ouvrira lui-même le volume et n'en jouira que mieux des sur-
prises que je lui laisse.
88 L'ARTISTE
Le recueil, dans l'ordre assez arbitraire où il est présenté,
débute bien. Le Bénitier de la Basilique île Saint Pierre est une
pièce très personnelle. Ce que l'artiste a vu surtout dans son
sujet, ce ne sont pas les lignes ronflantes des deux anges, c'est la
blancheur du marbre, c'est l'atmosphère du lieu, cet air froid qui
remplit l'immense édifice ; il en a rendu ;\ merveille l'impression
particulière. J'ajoute cependant pour éviter les surprises que toutes
les épreuves ne sont pas bonnes, et qu'il ne faut juger que les
excellentes. Le n° 2 a pour titre: Arcade du Colysée, I" étage; la
perspective est ménagée comme celle d'un décor, mais jointe à
la lumière, elle produit un effet saisissant. Il n'est pas jusqu'aux
deux personnages que j'aime infiniment, dans leur costume, et
leur pose, et leur enthousiasme si bien du temps. Au monsieur,
Isabey a donné sa propre ressemblance, mais quelle est sa com-
pagne ? Ce n'est point, paraît-il, Madame Isabey, qui était restée à
Paris, mais plutôt une élève ou une amie. Il m'a été impossible de
savoir son nom. Quoi qu'il en soit, nous allons les revoir plus
d'une fois, toujours les mêmes : elle, svelte et souple en ses
longues robes claires, et toujours son petit schall sur le bras ; lui
en habit noir et pantalon clair, le chapeau haut de forme sur le
côté de la tête, le geste large et admiratif. C'est ainsi qu'on
voyageait alors.
Le Cratère du Vésuve après l'éruption de 1822 devait être avant
tout un document: il s'agissait de renseigner les curieux sur un
spectacle extraordinaire, et de leur donner au juste la physio-
nomie du lieu. Le dessin d'Isabey est fidèle comme une planche
d'histoire naturelle. Le peintre se retrouve dans le ciel irradié de
lumière qui sert de fond au paysage, dans les flots de vapeurs qui
s'échappent du volcan.
Le Tombeau de Virgile offre un premier plan monotone , un
second plan agréable, un tout petit coin charmant : c'est celui où
nous retrouvons nos deux voyageurs. Elle, assise en blanche
toilette à la porte du monument ; lui debout devant elle, tête nue,
un livre ouvert à la main, l'autre bras levé, lisant évidemment
quelque « Tu Marcelles eris ».
Toujours eux aux Cascades de la Marwora. Ils sont sur l'extrême
pointe du rocher, à un pas du gouffre où le fleuve s'écroule en
poussière d'argent. Le vent de la chute d'eau soulève la blanche
robe ; une ombrelle ouverte écarte les goutciettcs. Tout auprès se
LES MAITRES DE LA LITHOGRAPHIE
89
tient le guide, appuyé sur son long bâton. Souvenez-vous à votre
choix des vers de Lamartine ou de la prose de Valérie.
La Cour des Prisons à Florence est un bel exemple d'architecture
simple et vraie. Une épreuve photographique ne serait pas plus sincère.
Je signale tout spécialement l'effet du jour frisant sur les
cannelures des colonnes, dans la Galerie latérale d'un Temple de
Pestuni. On devine, ou plutôt on voit réellement toutes les
érosions que le temps a fait subir à la pierre. La perspective aussi
est remarquable; le décorateur de l'Opéra l'a traitée avec une juste
prédilection. C'est lui qu'on retrouve encore dans la pièce suivante,
d'un genre néanmoins bien différent; le Vomitoire du Colisée est
une toute petite pièce, une de ces vues de cavernes et de souter-
rains qu'il aimait, parce qu'il y déployait toutes les ressources de
son clair-obscur. Le couple voyageur y est joli, malgré les pro-
portions microscopiques du dessin.
Dans la Prison du Tasse à Ferrare, c'est au contraire un Isabey en
pied, et de taille à permettre tous les détails, qui s'est posté au
premier plan, debout, le crayon à la main. Si parfaite que soit
cette vue d'intérieur avec sa gamme de gris légers et variés, c'est
lui, l'auteur, qui captive l'attention. Il est là si bien tel qu'on se le
figure, avec sa longue redingote, son pantalon blanc irréprochable,
ses guêtres sans tache, son chapeau, sa canne, son foulard soi-
gneusement posés à deux pas de lui, sur le carreau , dessinant
avec tranquillité, avec respect, avec un goût infini pour ce qu'il
voit et pour ce qu'il fait.
On va trouver que j'en signale trop, et pourtant comment
ne pas citer encore la Salle Basse du Palais de la reine Jeanne,
où les virtuosité de la lumière et de la perspective sont ingé-
nieusement mêlées ? Comme dans certaines pièces de la Nor-
mandie, le jour vient de plusieurs côtés à la fois et se croise.
Aucunes ressources ne sont employées que celles des noirs et des
gris encore indigents de la lithographies ; pourtant l'effet obtenu
dépasse peut-être tout ce qu'ont donné depuis des colorations cent
fois plus vigoureuses. Je ne mentionnerais pas le Campo Vaccino
pris du haut du Cotisée, si nous n'y retrouvions nos deux voyageurs,
mieux que nulle part. L'amie, toujours en blanche toilette, est
assise sur un bloc et dessine ; lui, resté debout, tient un livre ou
un album et se penche vers elle comme pour lui expliquer
quelque chose, souriant, empressé.
90
L'ARTISTE
Mais il faut bien se borner : passons donc Vliitériciir du palais de
Mécènes où l'eau est rendue finement sous ces voûtes sombres, et
venons de suite à la pièce de premier ordre portant le n° 22, Je
Capo di Moiiti. Il ne faut rien dissimuler : ce qui est faible ordi-
nairement dans la suite que je décris, ce sont les paysages propre-
ment dits. Ils sont gracieux d'intentions et justes toujours, mais
les arbres sont feuilles avec monotonie, ;'i la mode du temps, et les
premiers plans surtout sont habituellement garnis de poncifs sans
intérêt ; d'où un aspect général un peu cru, un peu maigre et
pour le spectateur de nos jours un malaise d'autant plus sensible
que les qualités de l'école suivante ont été plus opposées. La
noble pièce que voici a l'ampleur souveraine, la lumière blonde,
la vérité poétique d'un Corot. L'impression qu'elle produit est, si
j'ose ainsi parler, virgilienne, et ce sont des vers du poète latin,
qui vous montent aux lèvres pour parler d'elle.
Salve magna parens fnigtim, Saluniia Telhis,
Magna virum I
Aux sujets de voyage qui précèdent s'ajoutent deux pièces sur
l'expédition d'Afrique, lithographiées par Isabey d'après les dessins
de son fils Eugène, en 1 83o. J'en parle parce qu'elles sont généra-
lement tenues pour importantes. Le Camp à Toire Cbica mesure
2"' 10' de longueur et la Rade de Toulon 2'" 75\ Ces dimensions
et les sujets ont évidemment fait leur réputation. Le travail en est
sec, monotone, et ce ne sont que des curiosités.
(A suivre.)
GERMAIN HEDIARD.
UNE COLLECTION DE DESSINS
D'ARTISTES FRANÇAIS'
IX
ous avons vu Hellart fonder une Acadé-
mie à Reims, où plus tard professera
J.-F. Clermont, l'imitateur des bergerades
de Boucher, et dont nous avons quatre
dessins; — nous avons vu, à Marseille,
une Académie organisée par D'André
Bardon et où professent Verdussen, Mou-
linneuf et de Beaufort, et où l'un des prix
est décerné à Bounieu (nous avons de beaux dessins de ces deux
derniers) ; — nous venons de voir Jean de Troy à Montpellier et
les Rivais et les Roques à Toulouse, et les Gamelin dans ces deux
villes, celui-ci naturellement aussi à Carcassonne, et les Lacour à
Bordeaux, et les Devosge à Dijon, et les Claude Charles à Nancy.
A.-Th. Desfriches, d'Orléans, le charmant dessinateur et ami de
tous les artistes de Paris, n'avait pas manqué de fonder dans sa
ville natale une école de peinture, sculpture et architecture. Nous
avons de lui une « vue de l'église de la Chapelle près d'Orléans,
dessinée le i6 juin 1678 — Desfriches » ; à gauche de l'église et
devant elle, quatre vieux arbres ; à droite, la Loire ; au fond
Orléans. A la pierre noire, lavé de bistre, sur papier de Chine;
rencontré à Lyon, en 1861, chez Vaganay. — Déjà nous avions
acquis, à la vente d'Ymécourt, un paysage boisé; sur le premier
plan à gauche, trois hommes assis et un autre debout sous un
grand arbre; à droite, dans le lointain, une ville importante. A la
pierre noire et à la sépia, collection d'Ymécourt et du chevalier
' V. V Artiste d'août, septembre et octobre i<Si)4, janvier, mars, avril juin et juillet, 1893.
92 LARTISTH
Damerj'. J. Bardin, qui fut à la fois le maître de David et de
Regnault, c'est-à-dire l'ancêtre de toute la peinture de notre siècle,
a été le professeur le plus connu de cette école fondée par Des-
friches, et qu'il dirigea depuis 1788. Nous avons de lui un
Alexandre et Diogène. Au crayon noir et à l'estompe, rehaussé de
blanc sur papier gris.
La manie d'organisation de ces écoles municipales de dessin,
elle est partout, dans le Nord aussi bien que dans le Midi. Ce
dessin mythologique est d'Ant.-Fr. Saint-Aubert, né et mort à
Cambrai (171 5-1788) et qui fut le premier professeur de l'école
de dessin fondée dans sa ville natale en 1782. Son fils lui succé-
dera dans la même école. — Ces trois autres sont de L.-J. Jay,
professeur de dessin à l'école centrale du département de l'Isère,
fondateur et conservateur du musée de Grenoble. De même, Cons-
tantin des oeuvres duquel nous sommes si riches, et après lui, le
normand Clérian dont nous avons un petit portrait d'homme,
sont directeurs de l'école spéciale de dessin à Aix en Provence. —
Sur l'autre côté de l'Océan, à Rochefort, il y a école dirigée par Jac.
Defavanne, le fils de l'académicien Henri, et qui a dessiné au
crayon noir et à l'encre de Chine, une câline Olonnaise ou mar-
chande de sardines à Rochefort; — et Ozanne dont nous avons
trois marines et paysages et qui fut nommé professeur de dessin
des gardes du pavillon et de la marine du port de Brest en 1750.
— Valentin de Guingamp, lui aussi, l'élève de Vien, et le dessina-
teur de ces Bretons bretonnants debout au pied d'un Calvaire, a été
professeur à l'école centrale de Quimper. — Je ne vois rien autre en
Bretagne, car ce ne sont point des éducateurs que ces frères Sablet,
Jacob et François, tous deux Suisses, tous deux élèves de Vien,
eux aussi, et tous deux morts à Nantes, et dont nous possédons
vingt six compositions et caricatures de tout genre; non plus que
L.-Ferdinand Elle, de la féconde famille flamande des Elle, mêlée
à l'histoire du Poussin, Ferdinand portraitiste attitré des familles
parlementaires de Rennes, car où il y a parlement, il y a grand
portraitiste, et nous pouvons montrer jusqu'à une vingtaine de
ses études de portraits, provenant de la collection Aussant.
Et toi, ma bien aimée Normandie, toi, la province « aux puis-
santes mamelles », toi dont le destin était de donner à la France
ses plus robustes manieurs de larges brosses bien emmanchées,
ses porte-drapeaux de la peinture pour chacune de ses généra-
UNE COI.I.KCTION DE DESSINS
93
lions, loi en l'honneur de laquelle j'ai pu colliger, oulre mes 42
Poussin, 18 Jouvenel, 24 J. Resloul, 7 J.-B.-H. Deshays, 52 Géri-
caull, 3 J.-F. Millet, sans parler du sculpleur Fr. Anguier, du fin
porlraitisle R. Tournière el du graveur J. Pesne ; — à qui devail
échoir la fortune de créer dans ta capitale et de diriger, cinquante
ans durant, ton école publique et gratuite de dessin, selon
l'engouement et les programmes nouveaux, d'autant mieux défi-
nis cette fois que celui qui, sur les encouragements de MM. de
la Bourdonnaye, de Cideville et Lecat, s'était fixé à Rouen en
1740, avait obtenu, en 1767, le prix proposé par l'Académie
Française pour l'auteur du meilleur mémoire sur l'Utilité des
établissements d'écoles gratuites de dessin en faveur des métiers ? Chose
étrange, ce ne fut point à un vrai Normand de terroir, mais à
un Flamand de Dunkerque, élève de Largilliére. Du reste, vous
pouvez juger du peintre qui fut froid et de valeur secondaire, —
lisez ce qu'en dit Mariette, — et du professeur qui fut d'instinct
supérieur et adoré de ses élèves qu'il sut guider à merveille dans
leur voie vous, en pouvez juger par son œuvre presque entier, car
il peut se résumer en ses faces principales dans le lot de 40 des-
sins (nous en avons i5 de son fils) à nous venus dans la vente
d'un portefeuille dispersé aux enchères à l'hôtel Drouot aux pre-
miers mois de 1869, et où sa famille avait conservé ses composi-
tions et ses études.
En somme, cette école de Rouen où, non seulement, l'on dessi-
nait d'après la bosse et le modèle vivant, mais où l'on enseignait la
peinture et la sculpture, voire l'architecture civile et militaire,
cette école, pour premiers fruits, put grouper comme élèves autour
de J.-B. Descamps (je compte les dessins que nous avons d'eux)
4 Le Mettay, 5 Le Barbier aîné, 2 N. Lemire, 4 Le Boulanger de
Boisfremont, l'intime ami de Prudhon, 1 1 Houel, 1 1 Lavallée-
Poussin, i5 Ch. Eschard, 6 Le Carpentier, 3 Ozanne, et même
l'ingénieur Bernardin de Saint-Pierre.
Presque tous les dessins de J.-B. Descamps, à la sanguine ou
au crayon noir, rehaussés de blanc, sont des études pour des
sujets de mœurs cauchoises, ou pour les quelques tableaux que
l'on connaît de lui. Dans le même portefeuille se trouvaient jus-
qu'à des esquisses peintes, et j'en possède une, et d'un pinceau,
ma foi, très libre pour un maître d'ordinaire un peu calme, et qui
représente un intérieur de famille de fermiers cauchois. Qjuant à
94 V ARTISTE
ses dessins, ce sont : tantôt un jeune homme disant la bonne
aventure à trois jeunes Cauchoises, et l'étude à part du jeune
homme assis pour la même composition. (Serait-ce pas un juge-
ment de Paris à la mode normande ?). — Tantôt l'étude d'une
Cauchoise debout et tournée vers la gauche ; elle tient de la main
droite une lettre et de la gauche une tasse posée sur sa soucoupe.
— Des jeunes filles assises ; l'une tournée vers la droite joue avec
une cage, l'autre tournée vers la gauche ajuste une rose à son
corsage et regarde dans un petit miroir qu'elle tient de la main
droite. — Et les sujets de nourrices, l'industrie normande de ce
temps là, ne sont pas oubliés : deux croquis de composition pour
un tableau de nourrices cauchoises. — Autre projet de tableau : la
nourrice et son mari viennent chercher le nouveau-né que la
mère tient sur ses genoux ; à gauche, le père et le médecin. —
Étude de jeune femme assise et tenant sur ses genoux une écuelle
de la main gauche, et de la droite une cuiller. — Étude de petit
garçon debout et pleurant; il tient un paquet sous son bras droit
et de sa main gauche essuie ses larmes. — Étude de figure
d'homme debout et tourné vers la gauche ; il tient et présente un
portefeuille ; pour le tableau de Descamps le Négociant. — Autre
étude pour l'homme assis dans son bureau et tenant un billet de
la main gauche, pour le même tableau. — Mais les compositions
non plus ne manquent pas : Danse de villageois devant la grille
d'un parc. — Une jeune Cauchoise, accompagnée de son père,
vient s'offrir en service chez une vieille dame et son mari. — Le
salon de famille ; près de la cheminée à gauche, les grands parents
assis ; et entre eux debout lit un jeune homme accoudé ; au milieu
du salon, un autre jeune homme donne une leçon de musique à
une jeune fille tenant une guitare ; à droite, autre jeune fille
faisant de la dentelle au tambour. — Deux cavaliers, avant de
monter à cheval, se séparent de leurs maîtresses en les embrassant
fort gaillardement ; dans le coin à gauche, un vieillard et une
vieille semblent se tenir à l'écart par discrétion. — Et deux grands
dessins représentant un cours ombragé d'une grande ville où se
promènent hommes et femmes de tous âges, conversant et devi-
sant ensemble; plane dans les airs une sorte de Renommée
lançant par sa trompette des bulles de savon. — Et que sais-je ?
des projets de portraits; — une vue curieuse du vieux château de
Rouen ; — une jolie étude de roseaux et troncs d'arbres sortant de
UNE COLLECTION DE DESSINS
95
l'eau ; — des académies pour servir sans doute à son professorat ;
— ou quelque étude de portrait d'artiste pour son Histoire des
peintres flamands et hollandais; — tout le bagage en somme de l'un
des hommes qui aient été le plus diversement occupés en son
temps dans une ville fort affairée.
J.-B. Descamps était mort en 1791 ; son fils recueillit l'héritage
de l'école fondée par lui, et plus tard la ville de Rouen y joignit la
conservation du musée qu'il avait fort travaillé à organiser, avec
le concours du mieux doué des élèves de son père, G. Lemonnier,
auquel, je ne sais pourquoi, si ce n'est pour s'être trop dépensé en
allées et venues entre Rome et Paris, la gloire a fait défaut. J.-B.
Descamps le fils avait été envoyé par son père à Rome, d'où il
rapporta les dessins que nous avons de lui : Vues de la colonnade
de S*-Pierre, et galeries de Villa Albani, et escaliers du Capitole et
statues de la Ville Éternelle, et tout cela signé et portant la date
de Rome de 1775 à 1777. H semble même, dans son zèle, inspiré
des plus nobles souvenirs classiques, avoir tenu à cœur de dater
de là, en 1773, une grande composition de la mort de Lucrèce, aux
crayons noir et blanc, mais sa plume de jeune homme se joue
plus légère dans les vues qu'il va cueillant, dans les monuments
anciens et nouveaux qui l'émerveillent. Disons de suite que le
vaillant élève qu'il forma à Rouen, et qui l'en a remercié par un
excellent portrait, fut le peintre Court, l'auteur de la Mort de César,
dont les dessins sont, je crois, fort rares, car je n'ai pu rencontrer
et recueillir que l'esquisse aux divers crayons du tableau à lui
commandé, de l'Empereur et l'Impératrice approuvant le pian du musée
Napoléon d'Amiens.
Quand Descamps le fils arriva à Rome, le plus charmant, le
plus fin et le plus délicat des élèves de son père eût pu être pour
lui le guide le mieux renseigné à travers les palais, et les villas; je
veux parler d'Etienne de la Vallée, qui avait accolé à son nom,
comme une légère aigrette, dont sa jeunesse ne sentait pas le
poids, le nom sacré entre tous sur cette terre italienne, de son
auguste compatriote, le Poussin de Normandie. Sa plume à celui-
là est à ses heures, d'une grâce adorable, il comprend du premier
coup, cela va sans dire, Rome à la française, c'est-à-dire d'un œil
léger; mais si le caractère grandiose le dépasse, il est une certaine
beauté de forme et d'élégance qu'il s'approprie, l'empruntant
comme d'instinct à l'ancien cru romain, et qui le rattache plutôt
96 L'ARTISTE
aux Pierino del Vaga, qu'aux molles mignardises de l'école pari-
sienne de son temps. En somme, dans sa petite manière, il sentira
de plus près l'antique que ne s'en approcheront Hubert Robert et
Frago. Je cite au hasard les trois premiers dessins que j'ai de lui
sous mes yeux : Vénus ; elle est portée sur les eaux par un cheval
marin, un dauphin et un monstre à pieds de lion et à tête de
serpent ; l'Amour, à gauche, vole vers sa mère. A la plume, lavé de
bistre. — La fontaine des trois Grâces : elles sont assises et
adossées au milieu d'une large vasque ; l'eau jaillit de leur sein
qu'elles pressent ; elles portent sur la tête une grosse urne d'où
s'élance un jet d'eau. A la plume lavé de bistre. — Mais le plus
joli dessin que je possède d'Etienne de la Vallée-Poussin, digne de
faire pendant à celui qu'avait recueilli Mariette et que vous pouvez
voir au Louvre, représente des Italiennes cà la porte d'un locanda
près de laquelle se dresse une croix ; de l'autre côté de la place
deux chaises de voyage et une maison à portique sous lequel se
reposent des gens du peuple. A la plume lavé de bistre. — Du
même temps de jeunesse, terrasses de jardin appuyées contre un
rocher; en bas, figure de paysan sortant d'une grotte. A la plume
lavé de bistre. — Et enfin, correspondant à une autre époque et
non plus la plus adroite de sa vie, quatre projets de médailles avec
attributs républicains, et datés de l'an IV.
Un autre Rouennais, élève de Descamps, do ceux qui, à un cer-
tain moment et pour bien dire à la fois, coururent l'Italie, celui
qui poussa le plus loin, surtout en Sicile et jusqu'à Malte, ses
équipées et ses études, ce fut Houcl dont nous avons des dessins
charmants de toute sorte, avant tout de ses gouaches, ruines de
temples et d'aqueducs antiques de la série de ces Vues de Sicile, qui
lui font au Louvre un si beau dossier de paysagiste, et rappellent
on ne sait pourquoi, les fines touches de notre Daubigny. — Un
tout gai, tout vif et lumineux concert d'aimables compagnons en
plein air, «dessiné par Houel le 21 janvier 1774, en allant à
S'-Maur ». De forme ronde, à la pierre noire, lavé de bistre. — Une
vue à la gouache de la ville de Provins. — Un voyageur couché
causant avec une bergère qui garde ses boeufs, signé : Houel merc.
16 el sam. 26 février i'j']4. A l'encre de Chine et au bistre. —
Chef de bandits faisant distribuer à ses hommes leur part de
butin. Au crayon et à la scpia. — Houel n'oubliait pas cependant
sa province, car, en l'an VIII, il dessinait à Caumont deux vues
UNE COLLECTION DE DESSINS
9?
intérieures de grottes de stalactites, l'une au bistre rehaussé de
blanc sur papier bleu, l'autre au crayon noir, lavé d'encre, rehaussé
de blanc sur papier gris.
De N. Lemirc, qui fit honneur, comme graveur, à l'école de
Descamps, nous avons un très fin portrait d'homme assis à une
table et écrivant; il est signé : N. Lemire delineavit ij^2. A la
mine de plomb. — Et le frontispice au crayon noir d'un atlas
de géographie d'après Gravelot.
Plus tard, après Le Carpentier que nous ne connaissons que
comme écrivain d'art, mais qui était un fort adroit paysagiste des
bords de la Seine, de Jumièges et de Tancarville et d'un « Jardin
à Lyons, la Forest », après M. de Chaumont, peintre de Cauchoises,
le professorat de Rouen échut à ce singulier et très attirant artiste,
le dessinateur et graveur Eust.-Hyac. Langlois, le type des artistes
provinciaux (V. sa fameuse biographie par Ch. Richard), celui qui
a joué un rôle si notable dans le réveil de l'archéologie normande,
élève de David et qui passait pour avoir servi de modèle au Romulus
des Sabines. Je ne décrirai point ses sept dessins, si ce n'est l'une
de mes plus anciennes trouvailles, la jolie miniature aquarellée de
sa chienne couchée dans un paysage : « Circé sur le point de
mettre bas. Hy. Langlois del in augnsto viense, 1797 », ni les sept
de son fils Polycles, ni celui de sa fille Espérance Langlois, non
plus que ceux de tout le groupe un peu désordonné de l'école qui
bruissait autour de lui, ou dans le Rouen de son temps, et dont
la plupart des dessins d'inégale valeur m'étaient venus par l'ami-
tié de mon pauvre Fréd. Legrip, l'un de ses plus dévoués élèves :
Parelle, de Malecy, Parisien ayant travaillé longtemps à Rouen, les
Delamare père et fils, Vasselin, Balan, Berat, les deux Garneray,
Cabasson, Foulongne et Gustave Morin.
Mais, avant l'école quasi professionnelle de Descamps, avait
flori et fructifié une autre école normande, et celle-ci de plus
large envergure et de plus haute ambition. J'entends cette fois par
école l'affinité qui réunit librement un certain nombre de jeunes
compatriotes autour d'un maître et les imprègne de la même sève,
des mêmes goûts, de la même vue de la nature, des mêmes habi-
tudes de pinceau, et, comme on dit aujourd'hui, de la même
esthétique. Je veux parler de la noble tradition d'art qui, de la
famille des Jouvenet, rattachée de loin au Poussin par les vagues
liens de parrainage de P. Le Tellier avec les Restout, se transmet-
1895. — l'artiste. — NOUVELLE PÉRIODE : T. X. 7
98 L'ARTISTE
tait à Jean Restout par l'enseignement de Jean Jouvenet, son
oncle. Or, Jean Restout perpétuait cet enseignement par un certain
nombre d'élèves dont nous connaissons les noms et dont nous
pouvons montrer des études : appelant avant tous naturellement
son fils Jean -Bernard; — puis J.-B. -Henry Deshays auquel, de
même qu'à Lemonnier l'un des premiers en date de l'école de
Descamps, il manque si peu pour prendre rang dans la légion des
plus grands artistes de France ; — puis le chevalier de Channes,
dont nous possédons une académie d'homme, debout et tourné
vers la droite, le bras droit levé et tendu (;\ la pierre noire rehaussé
de blanc sur papier gris, collection Descamps) ; puis le Bayeusain
Rupalley, auteur de notre dessin ;\ la plume lavé de bistre, de
saint Jacques, portant le bourdon et les coquilles de pèlerin et tra-
versant un paysage où se jouent des cerfs et des daims; — puis
le plus connu de tous, C.-N. Cochin, l'inépuisable dessinateur.
D'abord de J.-Bern. Restout : le martyre de saints Processe et
Martinien, d'après le Valentin, tableau qui est aujourd'hui au Vati-
can, dessin exécuté à la pierre noire par Bernard Restout à Rome,
collection de Garnier le peintre, membre de l'Institut. — Une
académie d'homme assis et retenant de ses deux mains, sa jambe
droite repliée. A la sanguine; au bas, à droite, de l'écriture de
Descamps : par M. Restout fils peintre du Roy, de l'Académie de Rouen,
et à gauche, sans doute de l'écriture de Restout : pour M. Descamp
(Vente Descamps). — Autre académie d'homme debout, avec
même inscription. — Mais la maîtresse œuvre qui le représente
chez nous, c'est ie grand dessin, ou plutôt, l'esquisse à la gouache
(le groupe des Sarrasins est au crayon noir) pour le tableau déco-
rant aujourd'hui la chapelle de l'école de Saint-Cyr, et qui fut
commandé, au siècle passé, pour l'École militaire (du Champ-de-
Mars). On y voit le roi saint Louis abordant en Terre-Sainte et
repoussant les Infidèles. Garnier de l'Institut, à qui ce dessin avait
appartenu, avait écrit au verso : « Esquisse d'un des tableaux de
l'École royale militaire par Restout fils ». Le tableau original est
signé et daté sur le bateau d'où s'élance saint Louis : Restout fils,
1774. On sait comment finit assez tristement en ce Jean -Bernard
la dynastie si longtemps honorée des Restout.
De J.-B.-H. Deshays : Repos de la Sainte-Famille ; la Vierge, assise
à terre, tient l'Enfant Jésus qui caresse l'agneau que pousse vers
lui le petit saint Jean, derrière lequel est accroupie sainte Anne,
UNE COLLECTION DE DESSINS
99
près de la Vierge et au second plan, se tient debout saint Joseph
appuyé contre le piédestal d'une colonne. A la pierre noire et au
lavis de bistre ; dessin ovale, l'un des mieux venus que je sache
du maître normand ; coll. Fréd. Villot. — La Vierge, assise sur
un âne et tenant sur ses genoux l'enfant Jésus qu'elle allaite, fran-
chit un pont de bois pendant sa fuite en Egypte ; à gauche se voit
Saint-Joseph qui la suit; au-dessus de lui se balancent les rameaux
d'un palmier. A la plume, lavé de bistre. — Mêlée de cavaliers
vêtus à l'antique ; fragment de composition pour une bataille.
Au pinceau et au bistre, rehaussé de blanc, sur papier gris ; coll.
du chev. Damery. — Ruines antiques dominant une cascade ;
paysage italien. A la pierre noire, rehaussé de blanc sur papier
gris. — N'oublions pas un sujet inconnu : au pied d'une colonne
triomphale, un guerrier debout et semblant succomber à ses
fatigues, est soutenu par une femme drapée et dont la tête est
ceinte de lauriers, qui inscrit ses victoires sur un écusson que
tient par derrière une autre femme drapée ; à droite, enfant et
guerriers tenant des trophées ; à gauche, Neptune tenant son tri-
dent et monté sur son char attelé de ses chevaux marins, semble
menacer et repousser des ennemis. Forte esquisse à l'huile, sur
croquis à la plume. — L'un des dessins de Deshays qui nous
intéressent le plus est une très intelligente reproduction, à la
plume et lavé, de la statue en marbre sculptée par Puget et qui se
voit encore aujourd'hui à Gènes, dans l'église de Sainte-Marie-de-
Carignan. Il est à croire que ce fut à son retour de Rome, où il
était allé comme pensionnaire du Roi, que Deshays, passant par
Gènes vers la fin de lySy, croqua le fidèle souvenir du chef-
d'œuvre de notre plus grand sculpteur. On conçoit d'ailleurs que
cette statue, d'un faire si vivant, si souple et si vigoureux à la fois,
ait arrêté l'élève de Restout, car elle était certainement mieux
d'accord avec son idéal que les merveilles de Raphaël et de Michel-
Ange, dont il avait été si vite lassé. « Deshays, raconte Mariette,
était né à Rouen en décembre 172g, et il était fils d'un peintre
médiocre, qui, après lui avoir mis le crayon à la main, l'envoya à
Paris, et il entra pour lors dans l'école de M. Restout, qu'il quitta
dans la suite pour entrer dans celle de M. Boucher, qui en avait
fait son gendre. Il avait été admis dans l'Académie en 1759 et fait
adjoint à professeur en 1760. Ses dessins et ses esquisses ont été
vendus fort cher à son inventaire. »
loo L'ARTISTE
Je le tiens pour l'un des plus dignes continuateurs, inconscient
peut-être, de la manière des Jouvenet-Restout, cet Emmanuel
Lemoine, auteur du plafond qui le mit en renommée, du théâtre
de Rouen, sa patrie ; voyez de lui deux dessins de grande taille :
« Pirrhus immole Polixène sur le tombeau d'Achille ». A la
pierre noire, rehaussé de blanc sur papier gris, signé : Emmanuel
Lemoim, inv. deV. Rothomag. — Sujet allégorique : ■ au milieu, la
Peinture assise, la palette à la main, près d'un tableau qu'un Génie
enveloppe de guirlandes; près d'elle, Minerve debout montre un
médaillon que porte au-dessus du tableau un grand Génie volant
et soutenu par des nuages ; au premier plan à droite , deux petits
Génies, entourés des attributs des Sciences et des Arts, entral-
lument leurs flambeaux ; à gauche, le Temps et la Vérité debout
renversent les démons de l'Ignorance. A la pierre noire, lavé de
bistre et rehaussé de blanc sur papier gris ; très grand dessin, pro-
venant de la collection du marquis de Cypierre.
Les maîtres au faire précieux n'ont pas manqué à la Normandie,
particulièrement à la Basse-Normandie et nous avons assez de
dessins qui contresignent les noms de l'imitateur raffiné des
Hollandais, Robert Tournières, de J. Charpentier, diminutif de
Chardin, de Robert Lefèvre, du miniaturiste Saint, de Landon ,
de Léonor Mérimée, de Duval Le Camus père ou de Jac.-Edm.-
Leman, ou de graveurs tels que les Perelle de Vernon et J. Pesne,
l'incomparable traducteur du Poussin.
Robert Levrac Tournière, de Caen : — Portrait à mi-corps d'une
jeune femme coiffée d'un large chapeau couronné de fleurs ; le
corps est tourné vers la gauche, et la tête regarde presque de face ;
elle retient de la main droite l'un des pans de son mantelet.
Dessin très fin, à la pierre noire, rehaussé de blanc, sur papier gris.
Vente du baron de Silvestre, i85i. — Étude d'une femme nue;
elle est assise, la main et la jambe gauche avancées vers la gauche,
la main droite sur le genou droit ; une draperie couvre la jambe
droite. A la pierre noire, rehaussé de blanc.
J. Charpentier, de Caen, professeur de l'Académie de Saint-Luc en
1774: — Deux marchandes de légumes entourées de leurs enfants
et d'acheteurs ; une marchande de lait à droite. Au bistre, signé. —
Une boutique de marchande de légumes. Au pinceau, lavé de bistre.
C.-P. Landon, de Nouant, peintre du duc de Berry, conservateur
du musée royal en 1816, et auquel nous devons tant de publi-
UNE COLLECTION DE DESSINS
cations sur les arts. — Paysage à la plume et très terminé, de la
jeunesse de Landon, vers 1781, et qui n'annonce pas encore le
peintre d'histoire, il est dédié à Madame de Loutherbourg, sans
doute la femme du peintre connu. — Etudes à la plume de deux
enfants, l'un pleurant, l'autre agenouillé, pour le tableau du
Pardon qui a été gravé.
Robert Lefévre, de Baveux, le portraitiste du Pape et de l'Em-
pereur : — Une Sainte Famille, à la sépia, avec rehauts de blanc. -^
Un jeune homme et une jeune femme dans un tilbury ; costumes
du commencement du XIX'^ siècle. Sépia retouchée de blanc.
(Album de ^1""= de Mirbel).
Le miniaturiste Saint, de Saint-Lô : — Portrait de M. Germain
d'Hauteroche de Montpellier, 1812. A la mine de plomb. — Por-
trait du roi Charles X. A l'aquarelle.
Léonor Mérimée, de Broglie près Bernay, père du célèbre conteur,
historien chimiste de la peinture à l'huile, secrétaire perpétuel de
l'Académie des Beaux-Arts, et qui a eu l'honneur de laisser sa part
de décoration dans la salle des Antiques au Louvre, dont Prud'hon
a peint le plafond : — Un vieil adorateur de Pan raconte à deux
jeunes amoureux l'histoire de Pan et de Syrinx, qu'il leur montre
sculptée sur un bas-relief au dessus d'une fontaine. A la sépia,
rehaussé de blanc. (Album de M""' de Miribel).
Ronny, de Rouen. — Cour intérieure d'une maison d'Italie ;
une femme se voit près d'une fontaine, Rome, 1820. Enchanteur,
à la sépia. (Coll. d'Henneville)
Ajoutons, pour ne point oublier un nom cher à notre région
du Perche, quatre dessins de jeunes filles, de femme de pêcheur et de
mendiante, par Monanteuil, de Mortagne, élève favori de Girodet,
et qui avait professé longtemps à Alençon, dessins acquis au Mans,
où il était allé mourir. — Et enfin, de deux peintres, l'un à bril-
lante, l'autre à forte palette, qu'a jusqu'en leurs derniers jours,
favorisés à bon droit notre génération, de Ch. Chaplin, des Andelys,
la coquette aquarelle d'une jeune fille debout pleurant l'oiseau
qu'elle a laissé échapper de sa cage, — et de Théodule Ribot, de
Breteuil, l'aquarelle d'un jeune garçon assis et lisant.
(A suivre).
PH. DE CHENNEVIÈRES
CAUSERIE D'ART
A PROPOS DE JULES LEMAITRE
(Suite) i
vni
N critiquant, d'ailleurs, il ache-
vait de devenir critique; en
moralisant, !'« immoraliste »
qu'il avait été par moments <à
la surface disparaissait devant
le moraliste sérieux, presque
sévère, qu'il avait toujours été
au fond et qui prend dans son
oeuvre une place de plus en
plus prépondérante. En vivant,
surtout, il achevait d'appren-
dre la vie. L'horizon de ses sympathies littéraires s'élargissait en
même temps, ce à quoi son métier de critique dramatique l'a
probablement aidé en le mettant face à face avec des chefs-d'œuvre
' V. l'Artiste de juillet dernier.
CAUSERIE DART
io3
que, sans cela, il n'aurait peut-être pas trouvé le temps de relire.
Il n'a jamais cherché de formule, mais il s'est certainement de
mieux en mieux rendu compte qu'en art ou en littérature, comme
partout, on arrive à ces « rapports nécessaires qui dérivent de la
nature des choses », lois seulement plus difficiles à dégager ici
qu'ailleurs et impossibles à réduire en théorèmes de géométrie.
Oui, il y a des lois dans les choses en apparence les plus for-
tuites. Quoi de plus fortuit, par exemple, que d'oublier d'écrire
l'adresse sur une lettre? Pourtant le nombre annuel des lettres
mises au rebut pour cette cause est constant dans chaque pays; et
il varie d'un pays à l'autre. Rien donc de plus légitime que la
recherche quasi-scientifique de certaines règles générales dans les
productions de l'esprit.
N'était-ce pas déjà une recherche dogmatique, cette conférence
faite par Jules Lemaître au Cercle S'-Simon sur Germinal, confé-
rence que, le lendemain, en causant avec le regretté Yung, nous
avions appelée « de la critique à fresque » et oîi l'orateur avait
mis en relief une curieuse ressemblance de procédé entre ce roman
si « moderne » et les plus vieux poèmes épiques ?
Depuis lors, par un inévitable progrès, il a continué à marcher
dans le même sens. Il se sert d'un critérium sous-entendu plutôt
qu'exprimé, car le bonnet de docteur ne fera jamais partie de sa
garde-robe; mais enfin, malgré les apparences contraires, le vou-
lant ou non, il n'a guère conservé de sa manière primitive que la
dose de dilettantisme dont le critique idéal pourrait seul se dis-
penser.
Le critique idéal, — pure conception de l'esprit, — serait un
homme qui, ayant passé sa vie à lire, laisserait comme testament
chez son notaire, avec quelques lignes à l'appui de ses jugements,
la courte liste des ouvrages destinés à survivre pendant quelques
dizaines de siècles. Au bout d'un temps convenable, on finirait
par savoir s'il était, ou non, grand connaisseur. Mais ce serait
peut-être un peu long.
Il est donc e.xcellent que le critique réel, composé d'un alliage
où entre une certaine dose de critique idéal, possède encore d'autres
qualités, appréciables à plus bref délai. De même que l'artiste ou
le poète, ou le romancier, choisit autour de lui les motifs qui le
frappent le plus, et, par un élagage intuitif, par une concentration
énergique, nous rend plus saisissables les éléments de vérité et de
I04 L'ARTISTE
beauté que, sans lui, nous aurions aperçus trop vaguement dans
la nature ; de même, le critique choisit d'instinct, parmi les oeuvres
de la littérature et de l'art, celles qui s'accordent le mieux avec sa
manière propre de sentir, et, quand nous croyions déjà les bien
connaître, nous les révèle pour ainsi dire à nouveau par la mise
en lumière de certains aspects restés inaperçus.
J'ai sous les yeux le moulage du petit bas-relief bien connu de
Clodion, la Toilette de Vénus : éclairé de face, il ne laisse voir que
la grâce un peu mièvre et le délicieux arrangement de ses lignes ;
mais, si on l'éclairé obliquement, ce morceau de plâtre devient une
charmante symphonie de blanc et de noir : les qualités de peintre
clair-obscuriste qui complètent chez Clodion celles du sculpteur
se trouvent par là subitement révélées. C'est le changement de
direction de la lumière qui joue ici le rôle révélateur du critique
d'art.
Tel est aussi le rôle de critique littéraire : préciser et ordonner
nos impressions, souvent troubles et confuses ; nous faire voir ce
qu'il voit et comme il le voit ; nous faire aimer ce qu'il aime et
précisément de la façon dont il l'aime.
Vous connaissez, entr'autres choses, les études de Jules Lemaître
sur Lamartine. Si vous avez aujourd'hui cinquante à soixante ans,
vous étiez jeune précisément à l'heure où les chefs-d'œuvre du
grand poète, déjà oubliés des arbitres de la mode, étaient encore
le breuvage spirituel de beaucoup de jeunes âmes qui aimaient à
se griser d'idéal, au moins à certaines heures. Peut-être, pour
mieux goûter Jocelyn ou les Harmonies, avcz-vous cru obligatoire
de vous installer dans la fourche d'un vieux tronc incliné sur une
eau courante, ou dans le creux d'un rocher d'où l'on ne voyait que
l'horizon bleu par-dessus des cimes d'arbres. Quand Lamartine est
revenu à la mode, vous avez trouvé tout simple ce revirement,
n'ayant jamais renoncé pour votre part aux admirations de la pre-
mière heure. Cependant, à côté des belles études de Brunetière et
non au-dessous, n'avez-vous pas été frappé de voir ce que Jules
Lemaître, en une causerie d'apparence plus négligée, avait encore
trouvé à dire d'imprévu, de tout à fait nouveau, sur un sujet qu'on
pourrait croire épuisé? Mais un grand sujet est-il jamais épuisé?
Personne, en tout cas, avant lui, n'avait si bien montré qu'il y a
dans la poésie de Lamartine un « symbolisme » latent, grâce
auquel les successions d'images et de sentiments du poème éveillent
<
1
CAUSERIE D'ART
io5
dans notre âme une foule d'autres sentiments et d'autres images,
à peu prés comme un son .musical éveille des notes harmoniques.
Cette causerie sur Lamartine est ce qu'on pourrait appeler une
étude de technique transcendante, aussi supérieure à un traité de
prosodie que le calcul différentiel l'est au calcul ordinaire. Elle
avait, d'ailleurs, une portée très grande, car son auteur indiquait
d'un mot, — ce qui était vrai, — que son idée principale s'appli-
quait à toute espèce de poésie digne de ce nom.
On ne fait pas des trouvailles de ce genre avec l'aide du seul
bon sens : il y faut, par-dessus le marché, un grain de la sensibi-
lité très vive qui est propre à l'artiste créateur. Tout grand critique
doit réaliser dans une certaine mesure cette condition. Voilà pour-
quoi il est à peu près impossible qu'un critique n'ait pas ses pré-
férences et ses antipathies. L'œuvre dans laquelle il cherche, sans
les trouver, certaines qualités qu'il aime, pourra rester pour lui
comme non avenue ; de même celle où il rencontre certains défauts
qui le choquent particulièrement. Les plus grands, comme les
autres, sont soumis à la règle commune. Gustave Planche, si bien
armé de principes d'esthétique, écrivait une longue lettre à Victor
Hugo pour lui dire en substance : « Vous n'êtes pas le roi de la
poésie; vous êtes un poète parmi beaucoup d'autres qui vous
valent bien ; votre principal mérite est d'avoir enrichi le vocabu-
laire ». Sainte-Beuve, ce génie si souple, si ouvert, était loin de
comprendre tout ce qu'il y a dans la Comédie humaine et considé-
rait Musset comme un jeune poète très remarquablement doué, un
peu trop glorifié par la jeunesse des Écoles.
Jules Lemaître n'aime pas Bossuet, c'est entendu, on le lui a
même assez reproché ; mais « en bloc », il ne le cède à aucun de
ses grands prédécesseurs ou contemporains ni pour l'équité des
jugements, ni pour la finesse et la nouveauté des aperçus.
IX
Disons un mot du moraliste. A ce point de vue, son histoire
n'est pas moins intéressante. On peut la suivre dans ses ouvrages,
et c'est là uniquement que nous l'avons trouvée. Il a été moraliste
dès le premier jour, en ce sens qu'il s'est toujours occupé de psy-
chologie morale, de problèmes moraux ; mais il a moralisé de
io6 L'ARTISTE
façons diverses. Nous avons vu qu'au commencement sa philoso-
phie ou plutôt l'impression qu'il en avait reçue était pessimiste.
Ses opinions fondamentales n'ont pas changé, mais il ne tarda pas
à s'apercevoir que le pessimisme à la fois hautain et bienveillant,
dont il avait fait sa religion, était un refuge bien étroit, quelque
chose comme la colonne de saint Siméon Stylite. Il comprit que
la vraie vie n'est pas hors de la vie, fût-ce dans les jardins de Pla-
ton ; et il l'avoua, d'abord en s'excusant presque de la liberté grande
auprès de ses coreligionnaires; ensuite, librement, comme une
chose tout à fait naturelle. Après avoir, pendant quelque temps,
considéré tout ce qui est hors de la littérature comme n'existant
pas, il affirma un jour simplement qu'il s'était trompé, que certains
hommes sont supérieurs sans s'occuper de choses « intellectuelles »,
qu'un voj'age à travers l'Afrique centrale, moins que cela, le per-
cement d'un tunnel ou la construction d'un système d'égouts peut
être une grande œuvre. Et son évolution fut terminée le jour où
il eut le courage d'affirmer comme une chose toute simple cette
vérité bien simple, en effet, que les grands saints, les vrais, ceux
qui vivent par le cœur et pour le bien, sont supérieurs aux hommes
de génie. C'est une leçon que toutes les mères enseignent à leurs
enfants dans un langage approprié ; mais, plus tard, le difficile est
de s'apercevoir que cette vérité n'est pas en désaccord, bien au
contraire, avec les notions les plus modernes de la science et de la
philosophie, non plus qu'avec les réalités de la vie. Jules Lemaître
a aimé la vraie vie en la connaissant davantage; il a, comme beau-
coup d'entre nous, laissé pénétrer ou plutôt se réveiller en lui des
sentiments qu'une interprétation arbitraire de la philosophie scien-
tifique moderne avait empêchés de se développer à Taise : sym-
pathie, pitié pour les humbles, les déshérités, même les dévoyés
qui font du mal en croyant bien agir. Il a repris goût au « lait de
la tendresse humaine » dont parle Shakespeare. Tel de ses Contes
dont les scènes se déroulent là-bas, là-bas, dans le pays des contes,
a été écrit pour nous rappeler ce qu'on oublie trop, qu'il n'y a rien
de commun entre l'aumône fastueuse et la charité.
Notez que, si sa première attitude de pessimiste nonchalant et
détaché, avec un fond d'amertume, lui fut sans doute suggérée en
grande partie par le milieu ambiant, son évolution morale ne doit
rien au néo-catholicisme, non plus qu'au tolstoïsme et autres doc-
trines en isine dont nous sommes inondés depuis quelque temps
CAUSERIE D'ART 107
et qui, pour valoir beaucoup mieux que le dissolvant « baudelai-
risme », ont un côté quelque peu artificiel. Chez lui, l'évolution
est plus profonde, plus simplement humaine.
Évolution : ce mot excellent, dans le sens et avec la portée qu'on
lui donne aujourd'hui, est une création d'Auguste Comte, comme
les mots altruisme, sociologie, physio-psychologie, etc., dont on
fait honneur à d'autres. Il convient tout à fait à l'écrivain qui sert
de prétexte (nous n'osons plus dire de sujet) à cette causerie, car
ce serait fort mal comprendre Jules Lemaître, que de placer à un
moment quelconque de sa vie intellectuelle et morale les foudroie-
ments du chemin de Damas. Bien loin d'y trouver de ces violents
à-coups, on pourrait, avec un peu de paradoxe et des citations
bien choisies, s'amuser à prouver qu'il a été toujours, sans arrêt,
dès le début de sa carrière, un adepte de la vie simple ; à moins
qu'on ne préférât montrer par des citations tout aussi probantes,
qu'il est resté jusqu'à présent un modèle de doux pessimisme et
de scepticisme ironique. Mais le fleuve qui coule dans une plaine
a quelquefois l'air de retourner^vers sa source, alors qu'il cherche
sans arrêt sa route vers la mer.
X
Le « poète mort jeune à qui l'homme survit » ne s'est pas
contenté, chez Jules Lemaître, de devenir critique littéraire, chro-
niqueur, critique de théâtre. Sa curiosité intellectuelle toujours en
éveil ou un instinct plus profond que cette curiosité même a fait
de lui un romancier et un auteur dramatique.
C'est peut-être un simple hasard, mais les premières Nouvelles
que nous avons lues de lui nous semblaient être d'une forme
laborieuse et d'une inspiration peu originale. Nous avons pensé,
un instant, un seul instant, qu'il aurait mieux fait de rester dans
le régiment où il avait acquis d'emblée les plus hauts grades...
Manie bien naturelle, faut-il croire, que celle qui pousse les plus
tolérants d'entre nous à enrégimenter les auteurs, à les emprison-
ner dans leur premier succès ! Pourquoi ne pas accorder un crédit
de quelques mois, de quelques années, aux gens qui ont l'ambi-
tion d'agrandir leur domaine ou la simple fantaisie de faire autre
chose ? Pourquoi oublier que toute forme d'art demande un appren-
tissage spécial ? Un peintre de figures, même très habile, qui se
io8 L'ARTISTE
met à faire du paysage, ne réussira pas du premier coup ; mais,
s'il persévère un peu, rien n'empêche qu'il ne devienne un bon pay-
sagiste. Rien non plus n'a empêché Jules Lemaître de devenir un
conteur délicat, puis un très bon romancier.
Son roman les Rois, paru dans le Temps, est sorti tout entier
d'un de ces drames poignants auxquels, sans méchanceté, on
donne le nom cruellement banal de « faits divers ».
Il y a deux manières différentes de transformer un fait divers en
œuvre d'art. Pour plus de clarté, prenons un exemple bien connu.
Les Concourt avaient une servante qui les servait bien ; elle mou-
rut et aussitôt les langues du voisinage se mirent en mouvement.
Les deux frères apprirent que cette femme avait eu une existence
à deux faces, dont la seconde, à eux absolument inconnue, n'était
rien moins qu'édifiante. Ils recherchèrent minutieusement, comme
d'excellents juges d'instruction qu'ils étaient (quand ils prenaient
la peine de regarder), tous les faits qui pourraient les renseigner
sur le caractère véritable de cette pauvre créature; ils ajoutèrent
ensuite à ces renseignements essentiels une foule de traits emprun-
tés directement à d'autres personnages ou puisés au riche trésor
d'observations inconscientes, qui constitue la connaissance de la
vie. Le caractère de leur héroïne prit ainsi plus de relief, devint
plus vivant, plus humain, s'élargit jusqu'au type. De là sortit une
œuvre douloureuse, navrante, pénible même par endroits, mais
enfin un chef-d'œuvre : Gerininie Lacerteux.
La manière opposée nous semble avoir été celle de Jules Lemaî-
tre. Elle consiste à rechercher, par une intuition en grande partie
consciente, non pas quelles étaient les causes réelles du fait raconté
dans les journaux, mais quelle combinaison de caractères et de
situations anormales aurait pu amener un fait semblable ou même
seulement analogue.
Si le drame a eu lieu dans une famille royale, si l'auteur aime
à philosopher et à moraliser, si les problèmes sociaux l'intéres-
sent, l'inquiètent même sérieusement, vous devinez dans quel sens
va s'orienter son imagination : nous verrons dans son œuvre
l'antagonisme entre les traditions autoritaires des monarques de
droit divin et les aspirations non moins autoritaires des monarques
d'en bas, qui, heureusement, ne sont pas les maîtres et qui, encore
plus heureusement, ne représentent qu'une faible minorité du
suffrage universel, — celui-ci étant modéré par nature, centre
CAUSERIE D'ART
109
gauche, disait Thiers avec raison. — Comme les princes sont des
hommes, il trouvera dans son imagination même, résultat d'une
foule d'observations antérieures prises dans la vie de tous les
jours et aussi, peut-être, dans son propre moi, les types divers qui
ont dû, qui ont pu, au moins, évoluer dans ce milieu. S'il a ren-
contré dans le monde, ou dans ses lectures, des princes authenti-
ques, pas n'est besoin de dire qu'il en aura noté dans sa mémoire
les traits les plus intéressants. Ainsi se formeront peu à peu, dans
la chambre noire de son cerveau, des silhouettes de plus en plus
distinctes : le sceptique égoïste qui fait la fête, qui use malhon-
nêtement de son crédit de prince pour avoir de l'argent, qui dit
tout haut : « Après moi le déluge ! » et qui finit par contribuer
à l'écroulement d'un empire pour satisfaire ses petites rancunes;
le découragé scrupuleux qui renonce à la fois à ses devoirs et à
ses droits héréditaires ; l'honnête et libéral héritier qui, ayant
accepté le fardeau du pouvoir (expression vieillie, mais nullement
usée, au contraire !), périt faute d'avoir les qualités spéciales et
peut-être les défauts réclamés par sa situation. Pour les types
révolutionnaires, il a sans doute connu peu ou prou la nihiliste
sincère qui ne voit que le côté idéal de certaines théories absurdes;
ou encore, toujours sans sortir de Paris, une vierge, née pour être
sœur grise, chez qui des notions de philosophie sociale mal digé-
rées ont transformé en une dangereuse folie l'amour éperdu qu'elle
éprouvait pour ses humbles frères.
Telle parait avoir été (c'est une simple hypothèse de notre
part, résultat de la lecture du livre) la façon dont Jules Lemaître
a conçu son roman.
Ces deux procédés de composition sont, en apparence, tout à
fait opposés, l'un prenant la réalité dans tous ses détails comme
point de départ et l'imagination comme corollaire; l'autre com-
mençant par l'imagination et même par la philosophie, usant
ensuite de l'observation pour donner un corps à son rêve. Mais,
comme toujours, dans la pratique, les choses se passent beaucoup
moins simplement. Les éléments premiers d'une œuvre littéraire
forment, dans le cerveau de l'écrivain, des combinaisons extraor-
dinairement complexes et confuses. Il y a beaucoup de rêve, beau-
coup de fantaisie pure, à l'origine de l'œuvre la plus résolument
réaliste ; de même qu'il y a beaucoup de réalité dans le point de
départ de l'œuvre, — de talent ou de génie, — la plus idéaliste.
iio L'ARTISTE
Quelqu'un disait un jour, dans un milieu littéraire :
— Il paraît qu'Alexandre Dumas commence toujours ses pièces
par le quatrième acte, qui en est le ventre.
Un dramaturge, non des moindres, qui se trouvait là, répliqua
en souriant :
— Eh ! il fait comme les autres... Il fait comme il peut !
C'est pourtant vrai : le plus grand génie du monde peut avoir,
en théorie, un procédé créateur dont il cherche à s'éloigner le moins
possible ; mais, dans la pratique, c'est souvent son œuvre qui le
conduit.
En somme le résultat est tout ; le procédé, rien. Si l'auteur des
Rois n'a pas mis dans son roman l'intensité de vie qu'on trouve
dans Germinie Lacerteiix, ce n'est pas parce qu'il a employé tel
procédé de préférence à tel autre, c'est qu'il n'avait pas le don du
romancier au même degré que les Concourt. A peine arrivé à
l'âge où d'autres ont commencé leur carrière d'écrivains, il n'a sans
doute pas dit son dernier mot. Il a le temps d'acquérir beaucoup.
En attendant, sans s'être mis de plain-pied avec les plus grands
romanciers de notre temps, il a déjà écrit un roman très remar-
quable, où de hauts problèmes sont posés, où s'agitent, d'une
façon poignante, des passions très humaines, inextricablement
mêlées aux préoccupations plus exceptionnelles de gens qui ont
entre leurs mains les destinées d'un empire. C'est déjà fort joli.
Il y a là quelque chose de plus que de très belles promesses, et
tel romancier « arrivé », avec une pile respectable de volumes
derrière lui, n'a jamais fait mieux, ni peut-être si bien.
XI
Le voilà maintenant devenu, à très peu d'années d'intervalle,
critique dramatique, auteur de comédies et de drames. Quelles
sont ses idées sur le théâtre? On les trouve exprimées, sous une
forme qui doit être définitive tant elle paraît d'accord avec le fond
même de sa nature, dans une étude déjà ancienne sur Francisque
Sarcey, que nous avons retrouvée avec des points d'interrogation
en marge ; ce qui signifie que nous avions rêvé de concilier, un
jour que nous aurions le temps, les opinions presque contradic-
toires de deux hommes diversement supérieurs.
Nous faisions sans doute reposer notre espoir sur cet aphorisme
CAUSERIE D'ART ni
quelque peu évident que, la plupart du temps, quand on ne s'en-
tend pas, c'est à cause d'un malentendu.
Jules Lemaître avait eu le courage, bien récompensé, de lire à
la queue-leu-leu dix-huit années de chroniques théâtrales du maître,
et, « devant ce labeur énorme, si vaillant, si consciencieux », il
avait été saisi « d'une sorte de respect » ; non pas, bien entendu,
pour le nombre des lignes, mais pour l'esprit de méthode qui
avait présidé sans défaillance à cette enquête scientifique, plus
rigoureuse, en un certain sens, que celles d'Aristote et de Lessing
sur le même sujet.
Il était sorti de là émerveillé, mais non tout à fait conquis.
Sans doute, il avait aperçu, il a même résumé très exactement,
dans son étude sur Francisque Sarcey, tout ce qu'une pareille
enquête avait fait surgir d'observations justes, de lois même, dans
ce domaine particulier. Mais, malgré tout, il se trouvait, — révé-
rence parler, — dans 1' « état d'âme » du guillotiné par persuasion,
qui n'y met pas de mauvaise volonté, mais qui ne parvient pas à
avoir tout-à-fait confiance.
Il avait bien vu, après Sarcey, comment l'œuvre théâtrale,
resserrée dans d'étroites limites de temps, privée d'une bonne
partie des moyens dont le roman dispose pour exprimer la vie,
mais obligée d'avoir l'air de reproduire la vie plus exactement, est
soumise par son essence même à d'inévitables conventions. Beau-
coup plus encore que le roman, elle doit élaguer les détails ; sym-
boliser, par exemple, dans la minute de la déclaration, les semaines
et les mois de menues démarches d'un amoureux ; remplacer tout
le développement d'un long siège par les instants qui préparent
l'assaut ; exprimer le caractère de chaque personnage par des traits
résumés, essentiels. Cela, c'est le grossissement dramatique. Puis,
comme l'auteur n'a que le dialogue pour renseigner le spectateur
soit sur les événements, soit sur les sentiments intimes des
personnages, soit même sur l'idée morale qui doit ressortir de
l'ensemble, l'œuvre de théâtre admet la convention des a parte
et des monologues, comme celle des confidents et des raison-
neurs.
De plus, comme le temps manque pour expliquer les choses par
le- menu, il faut que les spectateurs admettent comme tout simples
les événements les plus invraisemblables, antérieurs au premier
acte ou à n'importe quelle situation de la pièce ; le métier de l'au-
112 L'ARTISTE
teur consiste à détourner habilement de ces invraisemblances
l'attention du spectateur.
Ce n'est pas tout : une pièce est faite pour être représentée
devant un grand nombre de spectateurs, et Francisque Sarcey a
montré qu'un public n'est pas du tout la somme des spectateurs
renfermés dans une salle. Un public est un être collectif, capable
de certains sentiments, incapable de certains autres. Le public du
théâtre veut une actioti qui l'intéresse; il attend la rencontre des
personnages qui s'aiment ou se haïssent : en d'autres termes, il
exige les « scènes à Hiire » ; il prend parti pour certains person-
nages contre certains autres; pris en masse, il a des besoins de
moralité que l'on doit contenter à tout prix, et aussi de nombreux
préjugés qu'on ne peut heurter de front sans risque de chute pour
la pièce. Tels sont les articles principaux du Code du théâtre.
« En résumé, — c'est Jules Lemaître qui parle, — une pièce de
théâtre ne peut donner l'illusion de la réalité que par un système
de conventions dont les unes lui sont imposées par sa forme et
les autres par le public.
a Tout cela, dira-t-on, fait quelque chose d'assez grossier. De
toutes les représentations de la vie, celle-là est assurément la moins
propre à satisfaire les délicats. Une peinture nécessairement grossie
et incomplète ; des invraisemblances inévitables ; un style qui
n'admet point certaines finesses ni certains ornements ; une
morale convenue; des personnages en grande partie artificiels;
des concessions perpétuelles à la vulgarité d'esprit de la foule, à
ses préjugés, à sa sensiblerie... est-ce encore -de l'art seulement?
est-ce de la littérature?.... Les dramaturges sont des espèces d'ou-
vriers à part, dont la besogne n'a presque plus rien de littéraire.
Plusieurs, même parmi ceux qui réussissent, sont des esprits
médiocres, sans culture, sans finesse, sans philosophie, des
manœuvres habiles dans un métier très spécial, aussi spécial que
celui d'horloger ou d'ajusteur. »
Voilà ce qui s'appelle débonder son cœur ! Ne prenez pourtant
pas la tirade au pied de la lettre. C'est, vous le savez, un procédé
familier de Jules Lemaître que d'éclairer ainsi violemment une des
faces de la question. Par éclectisme ou par esprit de tolérance, il
va éclairer aussi l'autre face ; moins vivement peut-être, mais avec
le désir évident d'être équitable.
Il reconnaîtra tout de suite, par exemple, que ces habiletés scé-
CAUSERIE D'ART
ii3
niques « dont on peut trouver que, toiilcs seules, elles sont un
pauvre régal », ne doivent pas être tant méprisées, « car elles sont
nécessaires, et, en outre, ne les a pas qui veut ». Il fera encore un
aveu bien plus significatif, c'est qu'après tout, la question de l'in-
fériorité ou de la supériorité du théâtre comparé au roman « n'est
pas si simple, ni si facile à trancher, et qu'on ne la pose guère
quand on écoute une tragédie de Racine, une comédie de Molière,
une pièce de Dumas fils ».
Et il conclura : « C'est évidemment Sarcey qui a raison, sauf le
cas où il abonde un peu trop dans son sens ».
XII
Oui, voilà le nœud du litige. Francisque Sarcey a prouvé, plus
clairement qu'on ne l'avait fait avant lui, que la littérature théâ-
trale est soumise à des conditions, à des lois nécessaires. Il a dé-
ployé, pour faire cette constation, un remarquable esprit de suite,
un grand sens de la méthode scientifique, une masse énorme de
talent, peut-être un peu de génie. Mais, quoiqu'il sache aussi bien
que personne qu'une pièce de théâtre, pour devenir un chef-d'œuvre
immortel, doit être une œuvre très littéraire et profondément hu-
maine, il s'est laissé entraîner souvent par la préoccupation e.Kclu-
sive du « théâtre », des qualités « scéniques ». Là où Jules Le-
maître dira : « Une pièce de théâtre doit, avant, tout, être littéraire
et humaine », Francisque Sarcey répondra : « Une pièce du théâtre
doit, avant tout, être du théâtre ».
Vers i835, supposez qu'un directeur eût eu l'idée de monter
LorenTjxccio. Il est probable que ce chef-d'œuvre littéraire, nulle-
ment conçu pour la scène, coupaillé en un nombre infini de
tableaux, serait tombé à plat.
Le lundi suivant. Francisque Sarcey, analysant la pièce au point
de vue scénique, aurait dit : « Ça n'est pas du théâtre ». De la valeur
littéraire de l'œuvre, il n'aurait soufflé mot. Et si on lui avait fait
observer qu'Alfred de Musset n'était pas absolument le premier
venu, il aurait tranquillement répliqué : « La Confession d'un enfant
du siècle est d'une lecture très attachante : que Musset nous fasse
des romans, nous les lirons. Mais, pour Dieu, qu'il renonce au
théâtre ! »
Jules Lemaîtrê, en revanche, moins féru de théâtre, surmontant
1895. — l'artiste. — NOUVELLE PÉRIODE : T. X. 8
114 L'ARTISTE
la lassitude qu'impose par moments une œuvre médiocrement
adaptée aux exigences de la scène, aurait dit dans son feuilleton :
« La pièce est tombée ; mais Lorenzaccio est un des caractères les
plus humains qu'on puisse imaginer. Maintenant, est-ce du théâtre
ou non ? Voilà qui m'est égal ! En tout cas, si ce n'est pas du
théâtre, je donne mon absolution à l'auteur à cause des qualités
littéraires et humaines de son œuvre, qui est un chef-d'œuvre ».
Au point de vue purement scénique, c'est Francisque Sarcey qui
aurait eu raison. Mais on eût été en droit de dire : Siiiiidiiiiii jus,
siiiniiia iujiiria.
On aurait eu d'autant plus ce droit que, même après sa magni-
fique et laborieuse enquête, les lois du théâtre sont loin d'être
énoncées en formules absolues et définitives. Si elles étaient fixées
une fois pour toutes, la simple lecture du manuscrit d'une pièce
permettrait de dire à coup sûr que la pièce tombera ou qu'elle
obtiendra un succès honorable, ou qu'elle ira jusqu'à la cinq cen-
tième représentation. Nous n'en sommes pas là. En réalité, comme
les directeurs de théâtre le savent trop bien et comme Sarcey lui-
même l'a dit souvent, « une pièce ne peut être jugée qu'aux chan-
delles ». Jugée au point de vue scénique, bien entendu ; car on
peut en apprécier, à la simple lecture, les qualités purement litté-
raires et la vérité humaine.
Ce qui rend le problème compliqué, c'est que les diverses
lois du théâtre n'ont pas toutes la même importance. Il y en a
sans doute d'éternelles, il y en a qui varient d'un pays ou d'une
génération à l'autre. Des circonstances tout à fait secondaires
peuvent même influer grandement sur le sort d'une pièce : une
mauvaise distribution, une mise en scène mal conçue, un acteur
qui entre quelques secondes trop tôt et qui déroute par là le public,
il n'en faut pas davantage pour faire d'un succès éclatant un succès
d'estime ; et si la pièce ne devait être jouée qu'une fois, vous voyez
quelle influence un accroc dans l'exécution peut avoir sur la car-
rière dramatique d'un jeune écrivain.
Mais, direz-vous, le public n'est pas si sot ! Il est parfaitement
capable, surtout aux premières représentations, de doser les res-
ponsabilités !
Eh bien, non : le public le plus rafiiné en sera souvent incapable,
et cela pour une raison assez curieuse.
Francisque Sarcey avait remarqué depuis longtemps, — et ce
CAUSERIE DART
I 13
n'est pas là une de ses moindres découvertes, — que quinze cents
spectateurs, enfermés dans une salle de théâtre, diffèrent beaucoup
de ce qu'ils sont chacun pris à part. Depuis lors, la question a été
élargie, puis regardée d'encore plus près. M. Gustave Le Bon, dans
un livre très remarquable ', dont nous n'avons pas à discuter ici
les conclusions beaucoup trop pessimistes au point de vue de notre
avenir social, a montré que toute foule, toute réunion même de
quelques individus, devient, par suggestion réciproque, un être
collectif qui revêt tous les caractères des êtres primitifs : la simpli-
cité extrême des sentiments, — héroïques d'ailleurs ou criminels,
selon le cas, — l'extrême impulsivité, l'imprcssionnabilité, la faci-
lité i se laisser mener. Quoique M. Le Bon ne parle pas du théâtre,
nous avions tout de suite rattaché cette loi inattendue, mais évi-
dente quand on y pense, à certaines observations personnelles. En
lisant, il y a cinq ou six mois, un des chapitres de son livre dans
la Revue scientifique, nous avions écrit la note suivante :
« J'ai remarqué très nettement que les foules, pendant une
représentation théâtrale, sont dans un état presque hypnotique,
qui leur fait exiger dans les faits déroulés sous leurs yeux une
logique spéciale, laquelle peut n'avoir rien de commun avec la vraie
logique. Tout ce qui les fait sortir de cet état particulier, soit par la
faute de l'auteur, soit par celle de la mise en scène ou de l'inter-
prétation, les gêne horriblement. Elles ont, à ce point de vue, une
extrême finesse de perception inconsciente. Mais rien n'est plus
difficile pour elles que de faire le départ entre les défauts de la
pièce et ceux de l'interprétation ».
Nous avions vu de cela un exemple mémorable, en 1888, lorsque
le chef-d'œuvre incontesté du théâtre russe, l'Orage, d'Alexandre
Ostrovsky, représenté dans de mauvaises conditions devant un
public poli, mais dérouté, tomba d'une façon lamentable. Lamen-
table pour nous, Parisiens, car les deux ou trois Russes qui assis-
taient à cette représentation, — y compris la propre fille de
l'auteur, — trouvaient ce malentendu extrêmement comique...
Toute la presse était là. L'impression des critiques fut unanime,
comme l'avait été celle des spectateurs. Mais, dans leurs chroniques
des jours suivants, les critiques, cherchant après coup, les raisons
de leur impression, trouvèrent tous des raisons diiïérentes. Un
' Psychologie des foules, par G. Le Bon (Alcan, 1S95).
ii6 L'ARTISTE'
seul, qui connaissait la pièce pour l'avoir lue plusieurs fois en
manuscrit, persista envers et contre tous dans son admiration ;
seulement, hypnotisé d'une autre manière, emporté par le pathé-
tique de la situation dans la merveilleuse scène des adieux de
Catherine et de Boris, il ne s'était pas aperçu que Boris avait
intercalé entre deux de ses propres répliques Jix lignes du rôle de
Catherine ! Et cela confirme d'ailleurs pleinement une des lois les
plus importantes parmi celles que Sarcey a formulées, à savoir que
dans une scène bien faite, le mouvement est presque tout : le
mouvement, qui emporte les spectateurs comme un torrent et
qui les empêche souvent d'examiner les détails du dialogue.
XIII
Une autre expérience bien curieuse (en définitive, ce sont des
expériences scientifiques) a pu être faite à propos d'un ouvrage de
rare valeur : VArlcsiciinc d'Alphonse Daudet. La pièce, en 187^, eut
trois représentations, minimum exigible; elle a été reprise, quinze
ans plus tard, avec un succès qui n'avait rien d'artificiel. Ayant
assisté à la première, nous pouvons affirmer qu'il n'y eut pas la
moindre cabale. Le public de 1873 était calme et de bonne
humeur ; les décors, d'une poésie exquise , la musique de Bizet,
merveilleuse ; l'interprétation, telle que l'auteur l'avait désirée...
Pendant la sortie, les spectateurs gardaient un silence morne ; ils
avaient l'air de gens écrasés de fatigue... J'éprouvai comme tout le
monde cette fatigue invincible, d'autant plus inexplicable que
j'avais une grande sympathie pour l'auteur, que le sujet m'intéres-
sait beaucoup, que le dialogue me paraissait plein de charme poé-
tique, que les décors évoquaient dans ma mémoire les paysages de
Provence vus, admirés, savourés pendant des heures de liberté et
de jeunesse ; que la musique, enfin, tantôt brillante et fraîche, *
tantôt délicieusement intime, grandiose par moments, m'avait paru
admirable. Tout ce que je pouvais reprochera la pièce, c'était une
ou deux scènes, d'une émotion un peu trop angoissante. Mais
l'impression d'une vague lassitude dominait à tel point, qu'elle
rendait vaine toute tentative d'examen réfléchi. Il faut croire que
les deux publics suivants éprouvèrent quelque chose de pareil,
puisque les représentations furent brusquement interrompues.
Pourtant le même drame, repris à l'Odéon, a fait grand plaisir :
CAUSERIE D'ART
"7
il avait une haute valeur, malgré quelques défauts au point de
vue du métier. Combien d'autres pièces, qui avaient eu vers la
même époque un succès de première et un succès de centième,
ont piteusement déçu l'attente de la critique et du public quand
on les a reprises quinze ans plus tard ! La stupéfaction a été grande :
les mêmes spectateurs, les mêmes, qu'elles avaient mis en joie,
les ont trouvées non plus jeunes, fraîches et pimpantes, mais
démodées, veillies, fitnées ! C'est qu'il y manquait une petite
chose qui ne s'évapore pas, qui ne s'évente pas : la vérité humaine.
Cette petite chose se trouvait dans le drame d'Alphonse Daudet.
Mais pourquoi ne l'avions-nous pas aperçue tout de suite ? Est-ce,
peut-être (comme certains critiques le lui reprochèrent, le lundi
suivant) parce que le personnage principal, celui qui donnait son
nom à la pièce, restait à la cantonade? Mais il y est aussi resté à la
reprise ! La pièce renfermait-elle certaines audaces qui avaient cho-
qué les spectateurs, comme cela est arrivé pour VAiiii des femmes
qui paraît si acceptable, aujourd'hui, après les brutalités du Théâtre-
Libre ? Non, elle ne renfermait rien de pareil.
Mais alors?
A force de ruminer le problème, nous croyons en avoir trouvé
la solution : V Arlésienne est tombée à cause de la délicieuse musique
de Bizet.
C'est pour le coiîp qu'on va nous reprocher de voguer en plein
paradoxe ! Cette musique faire tomber la pièce ? M^is si elle avait
nui dans la salle du Vaudeville, pourquoi n'aurait-cUe pas nui
dans la salle de l'Odéon ? Ne sait-on pas, au contraire, que la
musique a été pour sa part dans le succès de la reprise de V Arlé-
sienne ?
Il est parfaitement vrai qu'elle n'a pas nui à la reprise, cette
admirable musique de Bizet, qui, enveloppant de son charme les
scènes douloureuses, accentuant la délicieuse fraîcheur des scènes
attendrissantes, semblait vraiment ne faire qu'un avec le drame
pour lequel Bizet l'avait expressément écrite. Mais cela n'empêche
pas qu'elle ait fait tomber V Arlésienne en 1873, qu'elle l'ait entraî-
née dans sa chute.
Et la raison de ces deux résultats opposés est bien simple, c'est
que y Arlésienne de Bizet n'est plus du tout aujourd'hui ce qu'elle
était alors. Aujourd'hui, elle est merveilleusement mélodique ; en
1873, elle ne l'était pas du tout.
ii8 L'ARTISTH
On l'a donc changée?
Non, c'est nous qui avons changé.
Bizet, senibhible en cela à tous les hommes de génie, parlait sa
propre langue, c'est-à-dire que, dans sa mélodie, les notes de la
gamme affectaient un ordre de succession particulier, différent de
celui auquel nous avaient habitués les mélodies de Mozart, de
Beethoven, de Chopin.
A chaque instant, donc, l'auditeur de 187?, entendant les pre-
mières notes d'un passage quelconque, croyait deviner la note
qui lui semblait devoir logiquement suivre ; il attendait cette note
là, son oreille l'exigeait... et c'était toujours une note diiTérente de
celle-là qui arrivait, rompant pour lui le fil de la mélodie. Dérouté,
il essayait de suivre un autre fil, qui se rompait de même. Une loi
générale dont les preuves surabondent, mais que nous ne pouvons
indiquer ici qu'en passant, veut que toute musique nouvelle, ori-
ginale, fût-elle ruisselante de mélodies comme une éponge imbibée
d'eau que l'on presse entre ses doigts, donne à presque tous ceux
qui l'entendent pour la première fois l'impression d'une absence
complète de mélodie. Ou bien, ce qui est pire, elle a l'air d'être com-
posée de petits bouts de mélodie de trois ou quatre notes qui
n'ont pas de continuation et qui se succèdent indéfiniment sans
qu'il y ait de raison pour que le morceau s'arrête à un moment
plutôt qu'à un autre.
Écouter une. pièce nouvelle, suivre une action, épouser les sen-
timents des personnages que l'on entend parler et que l'on voit
agir derrière la rampe, c'est un effort bien léger, pour peu que la
pièce soit agréable. Mais Sisyphe, pendant qu'il roule son rocher,
aurait bien du mal à fixer son attention sur les péripéties d'un
drame. Eh bien, les spectateurs de iSyS avaient, en guise de rocher
de Sisyphe, la lourde tâche, inconsciente chez la plupart d'entre
eux, de renouer dans cette musique trop nouvelle une «idée»
toujours inachevée, un fil mélodique toujours rompu. Ouelques-
uns, il est vrai, et nous étions de ceux-là, aimaient assez la forme
d'art dans laquelle l'harmonie joue un rôle important, pour trouver
du plaisir à entendre la musique de YArJcsienue : mais c'était à con-
dition de faire un effort qui troublait la partie de leur attention
consacrée au drame. Seuls dans une salle vide, ils se seraient peut-
être tirés d'affaire : mais ici intervient l'action des autres specta-
teurs. Un public subjugué par le drame, alors même qu'il n'applau-
CAUSERIE D'ART
119
dit pas, réagit par des murmures étouffes, moins que cela, par des
arrêts ou des reprises de respiration qui passeraient inaperçus chez
une seule personne, mais qui, multipliés par le nombre des spec-
tateurs, traduisent clairement et puissamment les émotions de cet
être collectif qui s'appelle un public de théâtre. Quand le public
ne réagit pas de la sorte, chacun s'en aperçoit vaguement et la
contagion de cette froideur ou de cette fatigue s'étend jusqu'aux
spectateurs les mieux disposés. Voilà, croyons-nous, quand le
rideau tomba sur le dernier acte de VArUsienne, comment il se fait
que les spectateurs de VArJésicnne se soient trouvés sous le coup
d'une fatigue écrasante. Les critiques, suggestionnés comme
tout le monde, cherchèrent la cause de leur impression dans les
défauts intrinsèques du drame, défauts secondaires qu'il fallait
bien prendre pour des vices rédhibitoires ! Sans cela, comment
expliquer une chute aussi parfaite en son genre?
Là-dessus, quinze ans se passent; tout le monde a appris la
la langue de Bizet, qui paraît maintenant claire, rythmée, chan-
tante, bref, admirablement mélodique. Loin de fatiguer les spec-
tateurs de VArlésiemie, à l'Odéon, elle les berce doucement. Grâce
à la musique de Bizet, ce drame profond et douloureux, parsemé
de scènes délicieusement attendrissantes, se déroule dans un milieu
de rêve, sans cesser d'être humain ; et les spectateurs de l'Arlésienuc,
dont une bonne partie avaient roulé le rocher de iSyS, emportent
l'impression d'une bonne soirée, reposante et réconfortante.
due conclure de ces considérations ? Qu'il n'y ait pas de lois
du théâtre, que tout y soit fantaisie, caprise, hasard pur comme
au jeu de dés? Non, mais que ces lois sont terriblement compli-
quées; que les plus sûres et les plus générales d'entre elles sont
soumises à d'importantes perturbations, comme les mouvements
des astres eux-mêmes ; qu'il y a encore beaucoup à faire pour
éclaircir ces lois, les débrouiller et les classer.
{A suivre.)
E. DURAND-GREVILLE.
YVETTE GUILBERT
'Artiste, ambitieux de ne rester
étranger à aucune manifestation
d'art d'un intérêt flagrant, con-
sacre aujourd'hui quelques pages
à Yvette Guilbert. C'est une figure
artistique assez curieuse et assez
suggestivecertaincment pour avoir
droit à une place dans cette revue.
Est-ce un signe des temps nou-
veaux? Est-ce un trait caractéris-
tique de l'esprit libre et remuant, qui tend à mêler toutes les
classes dans notre république unitaire? Est-ce tout bonnement le
piquant hasard d'une réputation excentrique, où entrent, à doses
diverses, de singulières aptitudes d'artiste, une réclame habile, et
un brin de scandale inoftensif? Voici le fait : depuis que le Théâtre
d'Application, cette citadelle avancée de l'art classique et de la cul-
ture officielle, a été envahi par la libre Muse du Café-Concert, qui
y a obtenu un éclatant triomphe, Yvette Guilbert n'a plus connu
d'obstacles ; et, chaque jour maintenant, l'élite la dispute à la
foule. A la ville et au théâtre, c'est, pour cette étoile hasardeuse
du firmament parisien, une suite ininterrompue d'engagements
invraisemblables et de « créations » ultra-abracadabrantes , de
« créations » à faire rougir les singes.
L'ARTISTE
YVETTE CUII.BERT
par A Sinet
1
YVETTE GUILBERT
121
Les précieuses des salons à la mode, les belles personnes et les
personnes respectables qui forment la crème ou le gratin du
monde le plus académique ou le plus élégant, ont daigné, sous
l'éventail, parmi des sourires discrets et de fugitives rougeurs,
accorder leur consécration protectrice à la chanteuse née d'hier sur
le pavé de la rue. Ces très nobles ou très riches marraines, oubliant
le coquet Chérubin qui leur modu la naguère l'air de « Malbroug »,
ont adopté cette plébéienne, malgré ses allures d'enfant terrible,
ou peut-être à cause de cela, et elles en ont fait leur enfant gâtée.
C'est, on s'en souvient, notre excellent confrère Hugues Le
Roux, à l'esprit si fin, si souple, si passionnément parisien, qui,
le premier, leur a présenté la piquante sauvagesse. Il s'est acquitté
alors de ses délicates fonctions de père noble avec tout le tact et
toute la correction désirables. Il a comparé la débutante tour à
tour à une faunesse, à une jeune reine qui, par la barrière, opère
son entrée dans sa bonne capitale, puis à une étoile et à la lune
elle-même, à Phœbé, sœur d'Apollo. Sous le patronage de cet
aimable et spirituel chevalier de la Légion d'honneur, M"'' Yvette
Guilbert a fait merveille. Et les aristocratiques faubourgs ont alors
fraternisé sans fausse honte, par leurs applaudissements gantés,
avec les faubourgs ouvriers qu'elle représentait devant eux.
Et pourtant, est-ce bien l'élément populaire, la franche inspira-
tion de la multitude, l'âme et la voix de la foule profonde, qu'il
faut reconnaître en elle? Pas absolument, croyons-nous.
Elle vient des cafés-concerts, il est vrai ; et c'est là qu'a grandi
sa renommée. Mais il y a, sinon deux genres spéciaux et bien
tranchés, du moins deux publics particuliers et nettement distincts,
dans les cafés chantants. On y trouve, d'un côté, la masse épaisse,
un peu lourde, un peu lente, mais simple, forte, sympathique et
généreuse, que compose un public de loyaux et sérieux travail-
leurs, venus là pour se reposer du labeur quotidien et pour s'amu-
ser à bon marché, sans gêne, mais en toute honnêteté. Ces braves
citoyens ont un idéal simple comme eux-mêmes. Ils ont quelques
idées générales, vigoureusement plantées dans leur cerveau ; et,
pourvu que, selon le goût du jour, mais sans complications vaines,
on satisfasse et caresse un peu ces idées sommaires, ils n'en
demandent pas plus long. Ils sont fidèles au vieux jeu, à la chan-
son traditionnelle, jetée dans l'ancien moule, avec ses quatre cou-
122 L'ARTISTE
plets fatidiques : un pour le vin et la table, un pour les dames et
l'amour, un pour fronder les puissances, un pour glorifier la
patrie héroïque et le Dieu des bonnes gens.
D'autre part, dans ces salles plus ou moins pittoresques, où l'on
peut si commodément fumer, causer et boire en musique, se
groupent des consommateurs d'une culture ei certains égards
supérieure. Ce sont les raffinés, les excentriques, les déclassés de
la littérature et de l'industrie ; c'est la petite ou la grande bohème
de la bourgeoisie aisée, des professions libres ou libérales, des
métiers et des arts. Public blasé, subtil, blagueur, capable d'élans
imprévus et de plaisanteries féroces, qui a fait le tour de toutes
les inventions du coeur et de l'esprit, et qui veut à toute force du
nouveau, encore du nouveau, n'en fût-il plus au monde.
Ces deux publics juxtaposés forment un ensemble bizarre, hété-
rogène, où les classes diverses se rapprochent sans se confondre.
Dans tel quartier, c'est l'élément peuple qui l'emporte, avec ses
besoins d'héroïsme facile et de sentimentalité banale. En d'autres
milieux, domine l'élément littéraire et bourgeois, avec ses exigences
de vérité réaliste et d'ironie à outrance. Et, du reste, sitôt qu'un
succès se déclare, sitôt qu'une renommée inédite est proclamée par
la presse et illustrée par l'affiche murale, toutes les curiosités de
tous les mondes parisiens accourent pêle-mêle au bon endroit et
au bon moment.
Du plus haut au plus bas échelon, notre démocratie inquiète,
et sans longue expérience, en est encore à chercher dans l'art et
dans la poésie la formule propre de cette fin de siècle, si tour-
mentée, si confuse, si abondante en nobles efforts et en charlata-
nismes insensés. Antiques ou récentes, toutes les couches sociales
aspirent à un nouveau printemps de l'idéal. Romantiques et natu-
ralistes, parnassiens et décadents, semblent déjà appartenir à une
époque abolie. Malgré les quelques cierges allumés par les enfants
de chœur, il règne une telle obscurité dans la petite chapelle des
symbolistes, que l'on n'ose s'y hasarder. Et chacun va où le bruit
le mène, c'est-à-dire au café chantant, chercher l'aliment esthétique
qui lui manque.
Au Concert-Parisien du fimbourg Saint-Denis, où s'est affirmé
son succès, Yvette Guilbert était sur la frontière du Paris qui
travaille et du Paris qui s'amuse. Elle a dû répondre tout ensemble
YVETTE GUILBERT
12?
aux postulations artistiques de l'un et de l'autre. De là, les
contrastes où se plaît son talent et l'apparente complexité de sa
nature.
Elle sait mêler à souhait ce qu'il faut d'effronterie à ce qu'il faut
d'ingénuité, et le sentiment voulu à l'indispensable fumisterie. Elle
a conquis les âmes grossières par la grossièreté des morceaux
qu'elle débite; elle a charmé les délicats par la délicatesse de son
débit. Les naïfs et les blasés ont pris plaisir, en même temps, à
lui entendre dire virginalement des couplets cyniques.
Sa robe de bal, savamment décolletée, délecte les petites gens
qui ne quittent guère leurs vêtements de travail ; et ses rimes,
effroyablement épicécs, réveillent le goût des viveurs lassés par les
fadeurs éternelles. A chacun, elle révèle ou semble révéler un coin
de l'inconnu, un aspect neuf du grand mystère de la vie. Elle offre
un égal attrait aux abonnés de la Revue des Deux-Mondes, aux
habitués du Théâtre-Libre et aux lecteurs assidus des feuilletons
du Petit Journal. Elle justifie les scies d'atelier, les calembourgs
bêtes, le brutalisme artificiel et sinistre de son répertoire actuel,
par une diction naturelle et juste. Si elle a réussi, chaque fois
davantage, au Théâtre d'Application, c'est précisément parce qu'elle
a un talent classique, et parce que, avec son sens exquis du
rythme et de la mesure, elle transfigure et ensoleille les plus
lugubres fantaisies du monde.
Quelques réserves que l'on doive garder, on reste épris de cet
art innocemment pervers, qui semble enfantin et sénile, byzantin
et barbare, qui ne fait pas rire, qui ne fait pas pleurer non plus,
mais qui s'impose sans effort ni prétention, de par le charme per-
sonnel et la science originale de celle qu'on a si bien appelée « la
bonne diseuse ».
La voyez-vous s'avancer sur l'estrade, en la grâce piquante de
son corps souple et jeune? Robe noire ouverte très bas en pointe,
gants noirs jusqu'au dessus du coude, elle émerge de ce vêtement
sombre et ajusté, la gorge très blanche, la tête blonde et rose
légèrement, les épaules tombantes, les seins écartés comme la
Léda de Léonard de Vinci, la taille svelte, les traits délicats, le
masque harmonieux et expressif.
Elle commence le premier couplet, et d'abord elle a l'air d'une
pensionnaire à une distribution de prix. Mais vienne un refrain
124 i: ARTISTE
tant soit peu canaille, et elle l'accompagnera avec crânerie par un
balancement caractéristique du buste et des épaules. Elle fait la
petite bouche pour lancer les gros mots qui s'échappent de ses
lèvres fines, pareils aux souris rouges et aux serpents tachetés que
Henri Heine voyait frétiller parmi les baisers de sa bien-aimée, si
inconsciemment perverse. Elle a des regards en coulisse pour atté-
nuer les énormités périlleuses. Et comme elle arrondit son mignon
visage, comme elle nous foit les yeux doux, quand il s'agit de nous
administrer les pilules les plus dures !
Regardez : elle a l'air étonnée elle-même des choses affligeantes
et répugnantes qu'on lui a mises dans la tête et qui s'envolent de
sa cervelle, presque à son insu, devant nous. Elle nous détaille
cela, ainsi qu'une petite demoiselle marchande nous vendrait des
monstres japonais ou des horreurs chinoises. On croirait voir l'Eve
artificielle rêvée par Hoffmann et Villicrs de l'Islc-Adam. Adorable
poupée, non plus de Nuremberg, mais de Paris ; poupée perfec-
tionnée et pervertie, qui a tôté de l'absinthe en guise de lait et qui,
au lieu de dire : Papa! Maman! dit... ce que vous avez entendu!
Le gibier qu'elle nous sert -est presque toujours faisandé, et
presque toujours le poisson sent ; mais la sauce est si délicieuse,
le ragoût si gentiment paré et servi si bellement, qu'on en est ravi
et qu'on en redemande deux ou trois fois.
Le premier jour, elle m'avait semblé macabre, avec sa blancheur
de fard sur son costume noir. Sa coiffure haute lui allongeait la
figure, lui donnait un caractère factice et fantastique. C'était, plutôt
que la Phœbé de Hugues Le Roux, la Pierrette de Willette, épouse
d'un Pierrot croque-mort. Je l'ai revue coiffée plus rondement, plus
simplement ; je l'ai trouvée beaucoup plus elle-même, et j'ai
admiré en elle une vraie Parisienne, sans pose, admirablement
douée, bonne personne, très subtile, très avisée. Elle obtient des
effets étonnants, avec son genre sobre, ses gestes rares et sa façon
de rythmer une complainte au lieu de chanter un couplet.
On lui a conseillé de courir la province, pour apprendre à jouer la
comédie et pour s'habituer aux planches. J'estime qu'elle peut, sans
grand risque ni travail excessif, devenir ici une bonne comédienne,
et que, Paris conquis, elle a tout intérêt à ne point lâcher sa con-
quête. Mais pourquoi ne pas changer, ou du moins pourquoi ne
pas varier ce répertoire navrant ? Quel dommage qu'on ne lui
YVETTE GUILBERT
125
indique pas les sources pures de ht bonne et belle chanson popu-
laire ! Il y a des chefs-d'œuvre bien peu connus dans le trésor de
nos traditions, et aussi dans les pages de quelques poètes mo-
dernes, de Pierre Dupont, par exemple.
duand donc, mademoiselle Yvette, chanterez-vous ces adorables
strophes des Fraises ?
Rouge au dehors, blanche au dedans,
Comme les lèvres sur les dents,
La fraise épand sa douce haleine
Qui tient de l'ambre et du rosier ;
Quand elle monte du fraisier,
On sent que la fraise est prochaine...
La Fontaine des Innocents
Voit, la nuit, parmi les passants.
Dormir plus d'une paysanne
A qui son bras sert d'oreiller ;
La lune garde son panier,
La lune blonde et diaphane.
Et puisque cette citation nous ramène encore à la déesse Phœbé,
recommandons à Yvette Guilbert la fameuse ballade à la lune de
Musset :
Lune, quel esprit sombre
Promène au bout d'un fil.
Dans l'ombre.
Ta face et ton profil ?
Rends-nous la chasseresse
Blanche, au sein virginal,
Qui presse
Quelque cerf matinal !
Oh ! sous le vert platane.
Sous les frais coudriers,
Diane
Et ses grands lévriers !
Si ces Strophes ne lui semblaient pas suffisamment simples, si
elle ne se croyait pas suffisamment mythologique pour les répéter,
la « bonne diseuse » pourrait choisir entre tant de belles rondes
populaires :
L'oiselet sur la branche,
Qui boit, qui rit, qui chante,
Lon, Ion, la, landerira.
N'a pas tant de bonheur
Que j'ai d'amour au cœur...
126 L'ARTISTE
Ou bien :
Sur le bord de la fontaine.
Levez votre cotillon !
Il est si long, long, long.
Votre cotillon, qu'il traîne...
Ou encore :
A quoi la beauté sert-elle ?
Sautez I
Sautez sous la feuille nouvelle !
Sautez, demoiselles!...
Et « les Sabots dondaine ! » Et « la Bergère aux champs ! » Et
« la Claire Fontaine !» Et « la Prison de Nantes ! » Et toutes les
merveilles qu'elle ferait admirablement valoir ! Elle y viendra
peut-être. Plus ou moins tard, avant d'aborder la comédie de
théâtre, elle y viendra certainement,
Jusqu'à présent, il est vrai, ses excursions sur le domaine de la
poésie pure et de la musique sérieuse ne lui ont pas absolument
réussi. A qui la faute ? A tout le monde un peu, j'imagine. A la
a divette » peut-être, d'une part, car elle ne varie pas suffisam-
ment son procédé, en variant son répertoire. Mais surtout au
public, trop habitué par elle, et par d'autres, à une nourriture
extraordinairement faisandée, qu'entrelardent de bizarres « chair-
cuiteries », ou que relèvent toutes sortes de petites horreurs d'une
provocante banalité et d'une crudité cruelle. Récemment, Murger
ayant eu au jardin du Luxembourg la gentille apothéose qui l'a
remis pour une quinzaine à la mode, elle a profité de l'occasion
pour dire des vers de Murger. Elle a chanté la Chanson de Muselle.
Mais elle a une personnalité si fortement accentuée et si ferme-
ment établie, une originalité si exclusive et si absorbante, qu'au
lieu de se transformer en la Musette du poète, elle a transformé
tout simplement cette gracieuse fleur de la Bohême spirituelle et
sentimentale en elle-même, Yvette Guilbert. A ces rimes d'une
légèreté si souriante et si émue, elle a donné la psalmodie à la fois
rauque et monotone qui lui est habituelle ; elle y a mis les into-
nations traînantes, la froide et gouailleuse crânerie qui lui valent
tant de succès dans les choses qu'on fabrique tout exprès à son
usage. L'effet a été déconcertant. L'ancien charme avait disparu, et
la rosserie nouvelle détonnait péniblement dans cette idylle d'une
verve si naïve et si généreuse. Accent, geste, costume, tout contri-
YVHTTF, GUILBERT 127
buait à rendre cette dissonnance plus sensible. Sous cette tignasse
d'un roux ardent dressée sur le front en flamme de punch, sous
cette robe vert-d'eau presque sans corsage et froncée en blouse
avec ceinture et épaulettes blanches, sous ces longs gants noirs
chaussant les deux bras jusqu'au dessus du coude, ce n'était plus
Musette, c'était une créature hybride, artificielle, macabrement
invraisemblable; c'était toute la férocité courante de notre fin de
siècle déguisée en bergère de l'ancien Quartier Latin.
Cela se passait au Concert des Ambassadeurs ; le public hétéro-
gène de cette scène élyséenne resta remarquablement froid, encore
que la température fût tout à fait estivale. Il se réchauffii un peu,
quand Yvette, rentrant sur son domaine falot, lui débita l'ironie
transcendentale de ses Ingémics. On se mit à rire en écoul&nl Partie
carrée, une insanité parfaitement idiote qui mêle sans pitié M. et
M'"'^ Bouton, je crois, à M. «t M™<^ Boudin. Le thermomètre monta
vite avec les Jeunes mariés, d'une roideur si dénuée de ménage-
ments ; enfin ce fut une frénésie, quand la longue et souple créa-
ture en robe vert d'eau à épaulettes blanches presque sans corsage
se mit, avec ses longs bras télégraphiques chaussés de hauts gants
noirs, à mimer les macabres exclamations de sa Pocharde.
Qjuelque temps auparavant, nous avions eu une impression
analogue en l'écoutant à la Comédie-Française, où elle avait bien
voulu prendre part à la représentation d'adieu de l'excellent socié-
taire Frédéric Febvre. Sur ces planches classiques et solennelles,
l'incident fut aussi éclatant que significatif. Son entrée fit sensa-
tion. Un frisson, un murmure, une rumeur d'étonnement et de
curiosité courut devant elle parmi ce public ruisselant de diamants.
Un public à cinquante ou cent francs la place ! Un public de vrais
« Ambassadeurs », cette fois ! Toutes les lorgnettes étaient bra-
quées sur cette apparition fantastique. Elle s'avança à grands pas,
par saccades, avec je ne sais quelle insolence timide et quel em-
barras violent, presque jusqu'à la rampe, au milieu de la vaste
scène déserte, que peuplaient seulement un piano et un pianiste.
Coquelin Cadet , après l'avoir amenée et présentée d'un air
bonhomme, se retira jovialement en se frottant les mains, et la
laissa seule en face de cette salle hautaine et nerveuse, au ^rand
silence attentif et recueilli. Elle voulait paraître à l'aise, mais on
devinait sa gêne, son appréhension. Elle rassembla sa volonté, et
posément, vaillamment, chanta.... un grand air de Massenet. Au
128 L'ARTISTE
bout de quelques minutes, tout le monde était ahuri. Ce grand
air, avec le rythme et les modulations inimaginables, inouïes, que
lui communiquait gravement ce bizarre et inquiétant fantôme de
femme très décolletée, prenait des allures telles que l'on se deman-
dait si c'était une gageure, une mystification, ou une cocasserie
froide, une tranche de burlesque à la glace. Et l'énigme, la cruelle
énigme se poursuivait, de plus en plus incompréhensible, de plus
en plus affolante. On n'osait pas apprécier, prendre parti. On
attendait anxieusement un indice révélateur. On attendit jusqu'à
la dernière note. Le grand air finit comme il avait commencé.
Le fantôme se tut. Le public resta béant. Il attendait toujours.
Personne ne bougea, personne n'applaudit. On se regardait. On
ne comprenait pas. Le vaste silence d'auparavant se refit sur la
salle et sur la scène, plus lourd, plus gelé, plus gênant encore.
Ça devenait tragique. Alors, désespérément, mais sans perdre
contenance, avec une sorte de rage contenue, pleine de dépit
et de défi, Yvette entonna une drôlerie de son répertoire, assez
amusante, pas trop inconvenante. On prêta l'oreille, on com-
prit, on fut intéressé, point choqué. La glace était rompue, le con-
tact s'opérait. Et, à chaque mot, à chaque vers, notre chanteuse se
retrouvait, se raffermissait de mieux en mieux. Son assurance cou-
tumière lui revint, elle était comme chez elle maintenant, elle avait
tous ses moyens, elle sortait toute sa valeur. Chaque trait allait au
but, portait il fond. De couplet en couplet, le succès devint plus
franc, plus vif. Et il y eut à la fin bon nombre d'applaudissements,
avec sourires approbateurs.
C'était le moment psychologique, Yvette se sentit en train. Elle
se lança. Elle aborda une de ses chansons les plus osées, avec un
tel diable au corps, avec une gesticulation si vive et si prenante,
avec de si imprévues et de si expressives grimaces, avec une ou-
trance si intrépide, avec l'allure si naturellement sournoise et nar-
quoise de quelque grande soeur pervertie du pâle voyou parisien,
que ce fut bientôt une joie, un enthousiasme, un délire, dans cette
salle de gens très distingués. Elle leur avait servi un plat de sa
façon, un plat nouveau pour eux ; et ces blasés se pâmaient, ayant
tout d'un coup senti la saveur originale de ce singulier tempéra-
ment populaire.
Notre héroïne devrait bien nous raconter les impressions diverses
qu'elle eut durant cette soirée mémorable. Ce serait un morceau
*A- c-^/1
daéeJ
Ui>etie L/iulâi
erL-,
^aUuiU peint par QJo^€ph C/ tante-
fQjaUuv Ja /S^â^ (^lanip-Ja-^/Cattt^^J
YVETTE GUILBERT
120
de haut goût, car elle sait à merveille exprimer ce qu'elle sent et
pense, comme le prouve la lettre qu'elle écrivait, le mois dernier,
à notre confrère du Gil Blas, G.-L. Maurevert, sur l'Emotion au
ibédtrc. Voici cette lettre, qui mérite d'être citée intégralement :
« Monsieur,
« Je suis absolument certaine qu'il n'existe pas un artiste, — je ne dis pas un acteur, — •
qui puisse donner à ses auditeurs des sensations diverses s'il ne les éprouve pas lui-même.
« Mais, — il y a un « mais », — je ne crois pas « qu'il soit possible d'articuler un son »
si une émotion trop forte vous oppresse; l'artiste ne sera possible qu'après avoir longtemps
lutté contre l'émotion qui l'étrangle, et, avant d'arriver à maîtriser ses propres sensations,
il étudiera cent fais sou effet, jusqu'à ce que, débarrasse de son émoi, il en soit devenu maître.
« Alors, une fois libre, il est devant le public très à point pour lui faire partager ces
sensations qu'il ressent encore d'une façon très nette, mais sans en être paralysé.
« Moi-même, dans mon tout petit art, j'y passe comme les autres... Quand j'ai appris
la Pierreuse, au moment où le gigolo va à la guillotine, je me sentais si mal à l'aise que je
ne pouvais plus finir mon couplet... Je voyais l'aube jaune, la Roquette pleine de gens, les
gigolettes montées sur des échelles et attendant le condamné... Je le voyais arriver, brun,
— pourquoi ? je ne le sais pas... mais il était brun et d'un teint livide.
« Je voyais absolument tout cela et j'en étais malade... J'ai encore, quand je chante
cette Pierreuse, la vision très nette de tout cela ; mais l'émotion est bien moindre, —
autrement, je ne pourrais pas articuler un son.
« Nous sommes des pantins multiples, graves ou gais, et je crois que la souplesse que
l'on exige de nous, la diversité de sensations qu'il nous faut donner aux autres après les
avoir eues nous-mêmes, — toute cette gymnastique cérébrale fait de nous des êtres plus
ou moins détraques... un peu fous, au fond...
« La folie, chez les artistes, s'appelle souvent du génie.
« Tant pis pour les raisonnables !
« Voilà, monsieur, l'avis demandé à une artiste de café-concert, qui, hélas ! ne sera
jamais folle ! . . . »
Vous voyez que les « bas bleus », si elle daignait les essayer,
ne lui iraient pas plus mal que les gants noirs.
Yvette Guilbcrt doit passer prochainement une saison en Amé-
rique. Elle y obtiendra, j'en suis sûr, un succès monstre. On lui
fera des ovations. Ne ressemble-t-elle pas à un conte d'Edgard Poë
interprété par Baudelaire ? N'a-t-elle pas l'œil étonnamment amé-
ricain, avec la flamme parisienne en plus?
Elle reviendra triomphante, n'en doutons point, et pourra nous
imposer alors tout ce qu'elle voudra. Puisse-t-elle en profiter pour
nous dire enfin des choses dignes d'être entendues, et de temps
en temps, si ça ne lui est pas trop désagréable, un chef-d'œuvre
ancien ou moderne !
EMILE BLÉMONT.
189.S.
L ARTISTE.
\OUVELLE PERIODE : T. X.
EDOUARD THIERRY
ET LA COMÉDIE-FRANÇAISE
(Fin) '
'année 1869 'ippartint plus à
Octave Feuillet qu'à Emile Au-
gier. Octave Feuillet avait obte-
nu, avec Julie, un succès incon-
testé (4 mai). Ce petit drame
d'adultère, d'allure rapide et con-
cise, dans le genre du Supplice
(l'une femme, parut brutal ; on
vivait alors dans une atmos-
phère d'élégance qui atténuait les
choses, délicatesse plus éloignée
de la vérité que de l'art.
Emile Augier, au contraire, avait donné, au commencement de
l'année, le Post-Scriplum, qui avait réussi grâce à la perfection de
son interprétation par Dressant et M"' Plessy ; mais la grande pièce
de l'hiver. Lions et Renards, échoua devant le public. Cette comé-
die, lue et répétée sous le nom de Mademoiselle de Birague, avait
d'abord eu, comme sujet, l'aventure de Champlion, l'explorateur du
centre de l'Afrique. A cette époque, les explorations africaines
appartenaient aux romans de Jules Verne ; on en souriait. Aussi
Emile Augier avait-il modFfié sa donnée primitive pour introduire
' V. \' Artiste de mars, mai et juillet derniers.
EDOUARD THIERRY
i.M
dans sa pièce un élément de politique religieuse, qui en dénatura
le sujet et détermina la chute de la pièce. Et puis, son état de santé
ne lui avait pas permis de longs remaniements. Le premier acte
seul fut refait et l'on peut le considérer comme un petit chef-
d'œuvre d'esprit et de style. La pièce s'annonçait par son préam-
bule, aussi brillante que ses aînées ; elle continua en trébuchant et
ne se releva point.
Plus heureux que son oncle, Paul Dérouléde avait réussi avec
Juan Strenner, œuvre de début, qui promettait un poète drama-
tique. Henri Rivière entra également à la Comédie-Française, mais
avec moins de bonheur : La Parvenue ne gagna pas le cœur du
public.
Pendant l'été, deux engagements importants avaient été signés :
ceux de ^1"*= Agar et de M"^ Croizette. M"'= Agar fît sa rentrée dans
Cinna, le 6 juin, et y remporta un succès qui l'établit définitive-
ment au Théâtre-Français. x\l"'= Croizette, élève de Bressant, sortait "
du Conservatoire. Montigny voulait l'engager pour lui faire créer
au mois d'octobre un grand rôle dans la nouvelle pièce que pré-
parait le Gymnase, Frou-Frou. Éd. Thierry ne voulut pas céder à
un autre théâtre une artiste d'une physionomie et d'un tempéra-
ment si particuliers. Il fit valoir son droit de préemption et
la garda. M"<= Croizette fit ses débuts le 7 janvier suivant (1870)
dans le Verre d'eau; elle les continua dans le Misanthrope, Dalila,
les Femmes Savantes, etc. Mais c'est après la guerre seulement,
qu'elle révéla, dans le répertoire moderne, ses rares qualités
d'expression passionnée : elle fut une des plus remarquables
artistes de la direction Perrin.
Nous voici à l'année 1 870. Elle ne compte que six mois d'admi-
nistration réelle. Ces six mois furent occupés par les premières
représentations des Ouvriers d'Eug. Manuel, des Deux Douleurs de
Fr. Coppée, et de Maurice de Saxe, drame en cinq actes et en vers,
de Jules Amigues et Marcellin Desboutin. Le 23 juin, le Comité
de lecture se réunit pour entendre le Comte Amaury, de M. Henri
de Bornier, qui eut, quelques années plus tard, un si grand et si
légitime succès sous le nom de la Fille de Roland. Trois semaines
après, la guerre fatale était déclarée et l'administration d'Éd.
Thierry était, en réalité, achevée.
Ce que fut le Théâtre-Français pendant la guerre et la Commune,
il l'a raconté lui-même, avec la précision d'un témoin qui a enre-
L ARTISTE
gistré les événements et écouté les hommes avec une fidélité
inflexible : il n'y a plus à y revenir.
« •
Éd. Thierry quitta le Théâtre-Français le i5 juillet 1871. Avant
d'accepter définitivement sa démission, le ministre lui demanda
quel homme il croyait le plus capable de le remplacer. Il est bien
rare qu'on soit assez dévoué à la fonction qu'on laisse, pour dési-
gner celui qui pourait vous y faire oublier; on veut bien d'un
successeur et non d'un continuateur. Mais Éd. Thierry aimait trop
la Comédie-Française pour céder à de pareilles tentations : il désigna
donc celui qu'il considérait comme le plus habile et le plus heu-
reux des administrateurs, Emile Perrin. Ils se connaissaient, d'ail-
leurs, de longue date. Ém. Perrin avait débuté dans les Beaux-
Arts par la peinture; il avait fréquenté l'atelier de Gros, où il
avait rencontré Joseph Thierry, le peintre décorateur, frère du
directeur du Théâtre-Français. Une estime confiante unissait ces
deux hommes. Éd. Thierry l'affirma en demandant la nomination
d'Ém. Perrin, et celui-ci la prouva à son tour en venant, plus
d'une fois, demander à son prédécesseur un conseil toujours
écouté.
Après être sorti du Théâtre-Français, Éd. Thierry reprit sa
fonction de critique au point où il l'avait laissée : il continua la
série de ses feuilletons, mais en les consacrant presque exclusive-
ment à la glorification de Molière. A ce moment, une Revue se
fondait à Paris, le MoUériste, vouée uniquement à l'examen des
chefs-d'œuvre du grand poète et à la recherche de tous les rensei-
gnements capables de dissiper le mystère qui entoure encore ses
œuvres et sa personne. M. Georges Monval, créateur du MoUériste,
ne se doutait pas que son appel aux amis de Molière serait si bien
entendu et qu'il recevrait d'eux, pendant dix ans, la dîme de leurs
travaux les plus patients. Éd. Thierry fut, naturellement, un des
premiers collaborateurs de cette Revue, où il publia sur le Maître,
une suite d'études profondes. Et ce n'est pas leur moindre intérêt
que d'avoir été écrites par un homme qui avait fait répéter si assi-
dûment tout le répertoire des classiques.
Pendant son administration, Éd. Thierry, tout entier à ses
devoirs professionnels, n'avait point ûnt œuvre de journaliste ni de
EDOUARD THIERRY
i33
critique. Il avait seulement rédigé, par ordre du gouvernement, la
partie relative au théâtre dans le Rapport sur l'état des Lettres en
France, en 1867, et publié au Moniteur deux conférences des plus
curieuses sur VInfliieuce du théâtre sur la classe ouvrière.
*
* *
Nous avons achevé le résumé très rapide des principaux inci-
dents de l'administration d'Éd. Thierry ; nous en avons montré les
succès éclatants et soutenus. Il nous reste à donner la raison de ce
succès. Nous la trouverons dans les principes de conduite d'Éd.
Thierry, qui ne furent, en somme, que l'accomplissement loyal
de ses fonctions ; elle ressortira également de la comparaison sta-
tistique de l'activité littéraire du Théâtre-Français d'alors avec le
Théâtre -Français d'aujourd'hui. Nous ne prétendons pas nous
donner, par là, le facile plaisir de démontrer la supériorité de la
Direction Thierry sur la Direction actuelle : la question est,
depuis longtemps, définitivement tranchée. Nous voulons seule-
ment, par le tableau de sa situation présente, montrer ce qu'a été
la Comédie-Française et ce qu'elle pourra redevenir. Assurément,
Éd. Thierry eut la bonne fortune de rencontrer de grands auteurs
dramatiques et de grands comédiens; mais il eut le talent d'attirer
et d'aider les uns, de former et de retenir les autres. Ces rencontres
heureuses, d'ailleurs, n'arrivent qu'aux hommes qui savent ; l'occa-
sion visite aussi les autres, mais ils la laissent passer parce qu'ils
ne la reconnaissent pas. Aussi laissons-nous de côté, dans cette
comparaison, les noms d'Augier, de Dumas, Ponsard, Concourt,
Banville, etc. Il ne serait pas juste de demander compte à un
Administrateur des auteurs ou des artistes qui l'ont précédé ou
qu'il n'a pas connus : on ne peut le mettre en cause que pour ceux
qu'il a rencontres et qu'il a écartés; il n'est justiciable que des par-
ties de son administration qu'il a conduites dans le sens qui lui
a convenu, des traditions qu'il a suivies ou méconnues, des
règlements qu'il a respectés ou mis à néant.
Éd. Thierry possédait d'abord une qualité fondamentale pour
un directeur de théâtre : il avait l'autorité qui vient de la compé-
tence technique. Il était l'homme de théâtre qui reconnaît la pièce
dans le manuscrit confus, qui devine le comédien dans l'élève
embarrassé. Il fut, pour les auteurs, le collaborateur au jugement
i?4 V ARTISTE
sûr, qui sait, à la fois, donner le conseil et prêter s;i main à l'exé-
cution. Des dédicaces, des préfaces, des lettres, des notes semées
partout, sont là pour attester l'aide discrète et dévouée qu'on
trouvait toujours en lui. C'était en outre un incomparable pro-
fesseur de déclamation. Sociétaires et pensionnaires venaient lui
demander des leçons, des répétitions ; tous s'accordaient pour
accepter un enseignement fondé sur la connaissance la plus appro-
fondie du répertoire. De là. une autorité singulière, qui lui rendait
plus facile sa tâche d'administrateur. La confiance que tout le
théâtre avait en son jugement dramatique rendait possible cette
discipline indispensable à toute entreprise théâtrale ; ses avis
étaient accueillis sans peine, comme venant d'un homme
qui connaissait toutes les difficultés du métier, et considérait
ses artistes comme les collaborateurs amicaux d'une même
œuvre.
Cependant, cette compétence ne lui semblait pas encore la plus
haute qualité qui convint à un Administrateur du Théâtre-Français.
Non pas qu'il en fit bon marché, mais il avait coutume de dire
que la Comédie-Française était le théâtre qui pouvait le mieux
s'en passer. N'était-il pas le plus facile de tous à gouverner ? La
subvention le débarrasse du souci de la vie quotidienne à gagner.
Ses archives forment un inépuisable répertoire de chefs-d'œuvre,
où il peut prendre à pleines mains, en attendant les auteurs nou-
veaux. N'a-t-il pas aussi le droit de préemption sur les élèves que
préparent le Conservatoire et l'Odéon ? Ne possède-t-il pas enfin
cette force immense d'une renommée séculaire, qui l'enveloppe
comme d'une auréole et consacre l'écrivain et l'artiste qui en
approchent? Et si son Administrateur n'est pas un homme du
métier, ne peut-il pas, au moins, s'entourer de conseillers qui lui
apprennent ce qu'est une pièce de théâtre? Fd. Thierry estimait
donc que la Comédie -Française était de conduite relativement
aisée, mais qu'il y fallait une qualité qui primait toutes les autres
et sans laquelle un homme n'était pas digne de diriger une
pareille scène. A ses yeux, il fallait, d'abord et avant tout, aimer
le Théâtre-Français.
Aimer le Théâtre Français, cela voulait dire, rompre avec toute
attache de camaraderie pour ne pas compromettre l'indépendance
et la dignité du fonctionnaire, renoncer à tout autre travail litté-
raire, si élevé qu'il fût, se dépouiller de toute autre ambition, pour
EDOUARD THIERRY
i35
ne pas s'entendre accuser par sa conscience et par la voix publique,
de faire servir une institution nationale à des intérêts privés. Aimer
le Théâtre-Français, cela voulait dire lui consacrer toutes les
minutes de son temps, ne vivre que dans l'unique préoccupation
de sa prospérité morale, en un mot dans l'idée fixe de maintenir
au même niveau, sinon de gloire, du moins de suprématie litté-
raire, un théâtre qui est devenu le dépositaire d'une de nos
gloires nationales. Ce dévouement de tous les instants, cette abné-
gation de tous les petits intérêts personnels, était, pour lui, si
indispensable à l'administration de la Comédie-Française, qu'en
se retirant il désigna Emile Perrin pour lui succéder parce qu'il
avait reconnu en lui cette vertu primordiale. En cela, il avait vu
juste. Em. Perrin n'avait gouverné que des théâtres de musique;
rien dans sa direction de l'Opéra-Comique et de l'Opéra ne sem-
blait l'avoir préparé au gouvernement d'une scène exclusivement
littéraire. Mais il aimait le théâtre avant tout, avec un complet
abandon de soi ; il lui consacrait toutes ses heures, jusqu'à ses
insomnies. Ed. Thierry le savait et cela avait suffi pour demander
qu'on lui confiât les destinées de la Comédie-Française, épuisée,
elle aussi, par les désastres de la guerre.
Éd. Thierry aima toute sa vie le Théâtre-Français : ce fut là,
disait-il, le secret de ses succès. Il avait raison. La Comédie-Fran-
çaise, pour se relever de sa décadence, n'a besoin que du dévoue-
ment d'un Administrateur.
Nous parlons de décadence et cependant le chiffre des recettes
se maintient toujours aux chiffres les plus élevés. Il n'y a là
aucune contradiction. Les arguments de chiffres ne sont pas les
seuls qui vaillent quand on parle de la Comédie-Française. Le taux
de sa prospérité ne s'évalue pas seulement aux sommes que la
foule verse à ses guichets.
D'ailleurs, l'argument est sans portée ; s'en servir, c'est imiter
ceux qui mesurent la valeur d'une œuvre d'art au poids de l'argent
qui l'a payée. Le Théâtre-Français, comme l'ont répété à satiété les
rapports, arrêtés et décrets qui ont présidé à son organisation,
n'est pas une entreprise commerciale, mais, avant tout, un théâtre
de littérature et d'art. C'est à ce titre seul que l'État lui accorde
i36 L'ARTISTE
une subvention considérable; aussi, l'argent qu'il gagne n'est-il
pas le critérium de sa prospérité réelle. Il est plus près de sa raison
d'être en jouant un chef-d'œuvre avec une petite recette, qu'une
œuvre médiocre où la foule accourt. Assurément, il est tenu de
faire honneur à ses engagements ; les artistes qui contribuent à sa
grandeur doivent jouir d'un revenu en rapport avec leurs services;
il doit monter somptueusement les œuvres qu'il croit être les
meilleures ; il doit s'entourer lui-même, de tout ce que la
richesse apporte d'éclat à ce qu'elle touche ; mais ce luxe matériel
ne saurait être le but de ses efforts, non plus que la mesure de son
succès. Cet argument est pourtant le seul qui reste à l'administra-
tion actuelle de la Comédie-Française, et il ne la justifie pas. En
effet, la moyenne des recettes a suivi, depuis cinquante ans, une
progression constante. Cette progression s'explique depuis quel-
ques années, par l'augmentation du nombre des places, la majo-
ration de leurs prix, et surtout par les représentations supplémen-
taires du jeudi et du dimanche, dont le nombre s'élève parfois à
soixante par an, apportant un bénéfice de plusieurs centaines
de mille francs. Cette marche ascendante est parallèle à celle
de tous les autres théâtres. C'est l'accroissement de toutes les
recettes fondées sur la contribution du public, aussi bien que
de toutes les industries et de tous les impôts. Toutes les entre-
prises durables comme tous les budgets s'enflent d'année en
année; il n'y a là qu'un fait économique, sans portée pour démontrer
la valeur morale d'une institution. Il serait aussi injuste de faire
servir cet argument à prouver la supériorité de la direction actuelle
sur la direction Perrin, que de l'employer à prouver la supériorité
de la direction d'Éd. Thierry sur celle de ses prédécesseurs. Maté-
riellement et moralement, l'argument est sans force. La question
unique au Théâtre-Français est celle du répertoire.
L'ancien répertoire, sous l'Administration d'Éd. Thierry, comme
sous les. directions précédentes, ne cessa jamais d'être en honneur.
Nos grands classiques ne quittèrent jamais l'affiche. Même au
moment des grands succès des Effrontés et du FUs du Gihoyer,
l'ancien répertoire n'est jamais, non seulement abandonné, mais
négligé. L'Administrateur aurait cru trahir la mission qui lui avait
été confiée en même temps que les intérêts généraux de l'art dra-
matique, en ne donnant pas aux Maîtres la place qui leur était due.
Éd. Thierry essaya même, et c'est une des parties originales de sa
EDOUARD THIERRY
i3:
direction, de reprendre d'anciennes pièces tombées en désuétude.
C'est ainsi qu'on revit à la scène des œuvres qui avaient eu jadis
leur éclat, mais un éclat éphémère. La Comédie-Française remit
ainsi à la scène : la Mort de Pompée, Nicomède, Vlllusion comique,
l'Esprit de contradiction. Psyché, Attendez-moi sons l'orme, Eugénie,
la Mère confidente, Héraclius, la Comtesse d'Escar baguas, Mélicerte, la
Métromanie, Atrée et Thyeste, les Fâcheux, le Préjugé vaincu, Médée,
les Frères ennemis, Mérope, le Sicilien.
Un tableau comparatif des pièces de l'ancien répertoire jouées
pendant la direction d'Éd. Thierry et pendant la direction actuelle
donnera une idée e.x.acte de l'activité de celle-ci.
1860 — 37 ouvrages anciens.
1861
1862
i863
1864
i865
1866
1867
1868
i86q
1870
43
43
52
44
39
49
38
35
37
34
En moyenne 41.
i885 — 27 ouvrages anciens.
1886 — 27 —
1887 — 25 —
1888 — 3o —
1889 — 3i —
1890 — 35 —
1891 — 36 —
1892 — 41 —
1893 — 3i —
1894 — 28 —
En moyenne 3 i.
C'est une différence de 10 pièces classiques que la Comédie-
Française actuelle laisse chaque année dans l'oubli. S'agit-il là
d'œuvres qui, pour être signées de noms illustres, ne s'imposent
pas à l'admiration universelle? Au contraire. Les tableaux récem-
ment publiés par M. Soubies nous renseignent malheureusement
trop bien sur ce sujet. Cinna n'a pas été joué depuis trois ans,
non plus que Phèdre; ce chef-d'œuvre est, par bonheur, triompha-
lement interprété à la Renaissance. Polyeucte n'a pas été joué
depuis deux ans. Les amis de Molière n'ont pu voir le Misanthrope
que deux fois en ces trois dernières années; le Bourgeois gentil-
homme n'a pas paru depuis quatre ans ; le Mariage de Figaro reste
oublié depuis deux ans ; le Don Juan de Molière, dont la reprise
sous la direction Thierry a laissé un souvenir ineffaçable. Don
i38
L'ARTISTE
Juan n'a pas été joué une seule fois depuis dix ans. Il faut s'arrê-
ter, il y aurait trop à citer.
Rien ne manque pourtant de ce qui assurerait une interpréta-
tion digne de nos chefs-d'œuvre. Éd. Thierry n'a pas eu à sa
disposition un tragédien de la valeur de Mounet-Sully et il eût
vraisemblablement retenu Febvre et Coquelin aîné, comme il avait
retenu Régnier ; il eût ramené Sarah Bernhardt comme il ramena
Geffroy. Et, si quelque artiste lui eût manqué, il l'aurait certai-
nement enlevé à telle autre de nos scènes parisiennes, en vertu de
ce principe qui fut le principe de son administration artistique :
« Tout ce qui est bon appartient de droit au Théâtre-Français ».
La Comédie-Française retrouvera aisément la perfection de son
exécution lorsqu'elle rentrera dans sa tradition de travail et de
conscience. Les artistes sont prêts : il ne leur manque qu'un chef.
L'attention d'Éd. Thierry ne s'était pas uniquement portée sur
l'ancien répertoire : le théâtre moderne occupa également une
place plus grande qu'aujourd'hui. En voici le tableau qui ne com-
prend, de part et d'autre, ni les à-propos, ni les pièces de vers de
circonstance :
1860
1861
1862
i863
1864
i865
1866
1867
1868
1860
5 ouvrages nouveaux. 1886 — 4 ouvrages nouveaux.
4
4
5
4
5
4
4
7
7
1887 — 4
1888 — 3
1889 — 3
1890 — 4
189 1 — 7
1892 — 2
1893 — 3
1894 — 6
En moyenne 5.
En moyenne 4.
D'où venaient ces ouvrages ? Ni Augier, ni Dumas, ni Ponsard
n'étaient là pour fournir les cinq pièces que l'on jouait par
an. Il y avait des auteurs nouveaux parce que les auteurs nou-
veaux savaient que leurs pièces seraient lues devant le Comité,
c'est-à-dire jugées.
La lecture devant le Comité est la fonction littéraire la plus
importante que puisse remplir la Comédie-Française puisqu'aucune
EDOUARD THIERRY
i3o
pièce ne peut-être jouée sans avoir été lue et reçue par un vote
écrit. La Commission de 1869 n'avait pas eu d'autre préoccupa-
tion que d'assurer aux manuscrits, non dans le présent qui n'était
pas en jeu, mais dans l'avenir, un verdict équitable. Le Théâtre-
Français devait être, dans son esprit, le théâtre où un inconnu,
sans autre recommandation que la valeur de son œuvre, peut être
lu avec attention, jugé avec impartialité et, s'il le méritait, joué
à côté des maîtres de la scène.
Trois examinateurs furent donc nommés, formant un jury préa-
lable. L'auteur qui n'acceptait pas les conclusions du premier pou-
vait en appeler au second, puis au troisième. Et s'il ne se rendait
devant aucun de ces trois avis, Éd. Thierry relisait le manus-
crit et infirmait ou confirmait la décision des trois lecteurs. Mais
les règlements ne valent que par l'esprit dans lequel on les ap-
plique. L'appréciation d'un manuscrit est chose périlleuse; l'his-
toire du théâtre est pleine d'erreurs et de bévues. A quelle aune
mesurer la valeur d'une pièce digne d'être lue au Théâtre-Français?
Faudra-t-il qu'un auteur apporte le Ciil , Andromaqne ou le Misan-
thrope? En ce cas, ce serait fermer le théâtre. D'un autre côté,
comment convoquer le comité pour entendre les vaudevilles que
les collégiens ou les tragédies que des fonctionnaires retraités
viennent déposer régulièrement chez le concierge? Il y a là un
équilibre à garder. Éd. Thierry croyait de son devoir non seule-
ment d'administrer le présent, mais de préparer l'avenir. Le Théâtre-
Français devait, pensait-il, se préparer des auteurs. Aussi, les ins-
tructions données à ses lecteurs étaient de signaler toute pièce où
se rencontraient soit une idée originale, soit des scènes heureuse-
ment traitées, en un mot, une valeur qui méritât un encourage-
ment. Ne serait-ce point inique d'écarter purement et simplement,
sans autre explication, des pièces auxquelles il ne manquait plus
qu'une mise au point pour mériter d'être jouées? Sa loyauté litté-
raire lui défendait d'exiger d'un débutant une pièce complète, prête
à être répétée, alors qu'une expérience quotidienne lui prouvait
quels remaniements profonds les plus habiles dans leur art fai-
saient subir à leurs œuvres. Tout auteur dont la pièce apportait
soit une idée neuve, soit une exécution littéraire, avait donc droit
à être lu devant le Comité, c'est-à-dire jugé définitivement. Lec-
ture ne signifie pas réception, le Comité restant toujours maître
de son impression et de son vole. Ce système, tout de justice
140 I.'ARTISTH
et de probité littéraire, avait été appliqué par Éd. Thierry dés son
entrée en fonctions; l'arrêté de 1869 ne donna pas plus de lectures
que les années précédentes.
En voici d'ailleurs le relevé :
1860 — 25 lectures.
1861 — 33 —
1862 — 34 —
i863 — 38 —
1864 — 37 —
i865 — 29 —
,866 — 18 —
1867 — i3 —
1868 — 29 —
1869 — 23 —
1S70 — 27 —
En moyenne 28.
Il y eut donc, sous la direction Thierry une moyenne de 28
lectures par an, un peu plus d'une lecture tous les quinze jours.
La moyenne, sous la Direction actuelle, est seulement de i5.
Depuis dix ans, on lit donc moitié moins de pièces au Théâtre-
Français. Et, pourtant, la lettre de tous les règlements est restée
en vigueur. Est-ce à dire que la production littéraire soit moins
intense ? Au contraire. Jamais on n'a plus écrit d'œuvres drama-
tiques. Pourquoi en lit-on moins devant le Comité? C'est que l'es-
prit qui animait la direction Thierry n'existe plus maintenant;
parce qu'il s'agit moins aujourd'hui de faire connaître au Comité
des auteurs nouveaux que de les écarter. La lecture n'est plus un
droit que l'auteur conquiert par son talent, c'est une faveur que
l'Administrateur accorde ou refuse au gré de son bon plaisir, et,
ici, la question rentre dans un ordre d'idées où nous nous refusons
d'entrer.
L'état actuel de la Comédie-Française montre quels sont les
résultats de ce système ; l'expérience de ces dix années est suffi-
sante pour en établir les résultats. L'administration actuelle aura
eu ce privilège, peut-être sans précédent dans l'histoire du
Théâtre-Français, de voir les auteurs réclamer d'elle l'applica-
EDOUARD THIERRY
141
tion des règlements. Jusqu'à ce jour on avait vu des écrivains
sollicitant la direction de faire fléchir ces mômes règlements en
leur faveur. Aujourd'hui ils demandent que les garanties que leur
assurent les décrets leur soient rendues, que leurs pièces ne
soient pas soustraites à l'examen du Comité dont ils acceptent le
jugement, et qu'un Administrateur, se substituant au Comité, ne
décide plus, a priori, que tel ou tel d'entre eux a droit ou n'a pas
droit à lire son œuvre.
La Comédie-Française est une institution nationale dont la
place est capitale dans la gloire littéraire de la France, aussi
n'est-il personne de ceux qui aiment le théâtre qui ne s'attriste de
sa situation actuelle. Cependant, il n'y a pas lieu d'en désespérer.
Le Théâtre-Français a traversé des épreuves plus dramatiques,
mais non plus graves; il en est toujours sorti à son honneur
parce qu'il a toujours trouvé, comme à point nommé, des Admi-
nistrateurs pour le secourir et le relever. Il s'en trouvera encore
qui le restaureront, car dix ans ne suffisent pas pour causer un
irrémédiable dommage à une institution séculaire. Un Edouard
Thierry ou un Emile Perrin auraient vite fait de lui rendre sa
splendeur littéraire ou artistique.
GASTON SCHÉFER.
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RESSOUVENIRS D'EXIL'
Som l'invocation d'André CUnier.
(1886-1894).
UNE LETTRE DU MARDI 20 AVRIL l88()
A l'auteur de la Philosophie tle l'art en Grèce.
^SuR mon bureau chargé de rêves et de vers,
\^ Avec Chénier, Manon, Virgile, Aristophane,
Un petit livre est là, séparé du profane,
Passion d'un penseur ondoyant et divers.
Parfois, ô vision ! quand mes beaux arbres verts
Ombragent un feuillet dont la blancheur se fone,
La Grèce en son péplos traînant et diaphane
Ressuscite, et l'œil voit revivre un univers !
Diamant qui réfracte et l'effet et la cause,
Fixant, lorsqu'un passé divin s'y décompose,
Dans ses contours précis un magique décor ;
Gemme où brille irisé comme un reflet d'Athène,
Joyau resplendissant d'une couronne d'or,
— Ce noble ouvrage est l'un des vôtres, monsieur Taine.
Extrait des Sonnets de Viviane (en préparation).
RESSOUVENIRS DEXIL
II
14?
AUJOURD HUI
D'après un vers de Byron.
•frf^EMPÈ, glauque vallon que dore le soleil,
^g Tes ormes assombris aux flancs des roches claires,
De loin, ont la rondeur de masses tumulaires
Où les Olympiens dormiraient leur sommeil !
Sur le fleuve sacré, sur l'horizon vermeil
Des troncs noirs détachant leurs galbes séculaires,
Pilastres toujours droits d'antiques sanctuaires,
N'abritent plus le pâtre à Cynthios pareil.
Retombant en fraîcheurs verdâtres d'une yeuse.
L'ombre ne descend plus, mouvante, harmonieuse,
Sur l'autel primitif d'une divinité ;
Les chœurs ont oublié leur plastique allégresse.
Et seule a survécu l'immortelle Clarté
Qui s'avive aux contours de ton cadavre... ô Grèce !
III
AUTREFOIS
Pour J.-J. Heuuer.
Ë
. u-DELA des temps, calme et plus vague qu'un rêve.
è^^ A l'aube, en la clairière où vibrent les azurs,
La neigeuse Oréade aux beaux seins, deux fruits mûrs.
Erre, et son grand regard mystérieux s'élève :
Après avoir sondé les abîmes obscurs
Qu'emplit le vaste érable exalté par la sève,
Superbe, dédaignant le faune et l'heure brève.
Il suit les vols légers qui font les hymnes purs.
Mais toujours ces yeux clairs, envahis d'ombre noire.
Préfèrent s'abaisser vers la source, où l'ivoire
D'un fin corps ondoyant reçoit leur chaste aveu.
De son frqnt un flot roux tombe vers l'eau d'opale :
Immortellement jeune, elle aime l'étang bleu
Et rit, en admirant sa chair de vierge pâle...
144 L'ARTISTE
IV
PANTHÉISME
D'après Corel.
oî^TOME reflétant l'or triomphal du soir,
^^ O Nature, à genoux je t'invoque, Immortelle !
A ton souffle mon âme exulte fière, et telle
Que le sang de la grappe élancé du pressoir.
Mystérieux Orphée attendri par l'espoir,
Dont l'obscure blancheur en les prés d'aspiiodèle
Jette le pâle éclair d'un frémissement d'aile.
L'humble moi se sent vivre, univers et miroir.
Seul, je redis un hymne, ô Pan, sincère artiste,
Dont ta flûte invisible émeut l'air d'améthyste,
tcho toujours accru qui berce la douleur :
Et sans lyre, enivré de l'arôme des palmes.
Je vante au lac muet qui m'écoute, à la fleur,
L'essor des frondaisons roulant sous les cieux calmes.
PAYSAGE HISTORiaUE
A la mémoire d'Alfred de Cur:^on.
LEIN du mépris viril des nocturnes flambeaux.
Dès la roseur de l'aube à la colline empreinte
Viens, pâtre, escaladons le rocheux labyrinthe
Des sentiers du Parnasse aux spectacles si beaux !
L'air sonore est vêtu de radieux lambeaux :
Regarde au loin, dompté par la pieuse crainte.
Du front des cimes d'or les flots bleus de Corinthe,
Divin joueur de flûte au revers des tombeaux !
Du gouff"re oriental, antre obscur du Lapithe,
L'implacable splendeur déjà monte et crépite.
Lyre immense où frémit l'archet du dieu vermeil.
Kastalis en chantant verse l'ombre et l'extase :
Nous y redescendrons, oublieux de sommeil,
Dans le soir clair, le col ombragé du pétase...
RESSOUVENIRS D'EXIL
.45
VI
ITALIA
En souvenir du poème // Pianto et des Élégies romaines.
~ŒTHE et Rome, ô Barbier! Rome et Gœthe ! — Sommeille,
Lointain frissonnement des bois noirs où les cors
Pensifs à la nuit morne adressent leurs accords :
La neige a disparu sous la splendeur vermeille.
Parmi les marbres saints et les nobles décors,
Le dieu du Nord vient rendre un culte à la merveille.
Sous l'antique lueur de la lampe qui veille.
Adorant le contour lumineux d'un beau corps.
Donnant au songeur Faust Helena, lys auguste,
L'Esprit vole au linceul la Beauté jamais fruste ;
Et la ruine immortelle exalte Homunculus. .
Et sur les monts pétris du vieux ciment de Rome
Où les chanteurs du soir font pleurer l' Angélus,
Verdit le laurier grec souriant au grand homme 1
VII
HELLAS
A /il Muse invisible.
§Su fond des brouillards bleus de l'existence, ô Grèce !
g Fleur divine où naquit un parfum immortel,
O vers toi, suppliant, toi, mon unique autel.
Je tends mes faibles bras levés pour l'allégresse.
Tu verses un vin pur qui ranime, ô maîtresse !
Et mes yeux ivres font un rêve solennel
Où s'unit vaguement, sans un penser charnel.
Au feu vivant des soirs l'or ailé d'une tresse.
Je te vois ! Tout enfant, je te vis en des vers,
Lacs-miroirs effleurés par le cygne Virgile,
Qui gardent la blancheur de la nymphe fragile...
Et mon vieux livre où voltigeaient des frissons verts,
Tel un front virginal qui renaît dans l'argile.
Riait de ton beau rire incompris des pervers.
1895. — l'artiste. — NOUVELLE PÉRIODE : T. X.
140
V ARTISTE
VIII
VISION ANTIQUE
D'après Chimie Lorrain ; iSSj.
t A-BAS, sur le penchant des monts silencieux,
^3,jj^ Où le soleil enfui darde ses flèches roses.
Les jeunes peupliers, les vieux massifs moroses
Confondent leurs rameaux virils ou gracieux.
Des bouquets verdoyants s'étagent sous les cieux :
Univers idéal, ignorant des névroses
Qui souillent l'horizon vulgaire de nos proses...
Du char de Cynthia paraît l'un des essieux.
Au fond du val désert l'ombre s'allonge immense :
Et du faîte arrondi d'un orme noir s'élance
Un cirrus plus lacté qu'un rire virginal ;
Et, profils incertains, deux vaches toutes blanches
S'enfoncent dans les bois nimbés d'or automnal
Où l'art vivant bleuit le beau rhythme des branches.
IX
l'exil
Pour Jean Lahor,
^N matin, dans l'ardeur du Midi docte et pur.
Le réveil ébloui t'adorait, blanc symbole,
Athéna dominant la rocheuse Acropole,
Chaste ivoire aux plis d'or qui riais au futur.
La lumière au fronton creusait un angle obscur :
Et la forme des Dieux, parmi l'encens qui vole,
Empourprait des splendeurs de l'Aîther bénévole
Le temple harmonieux aux triglyphes d'azur !
Aujourd'hui, naufragés recueillis sous la brise,
Les marbres glorieux, la métope et la frise,
S'éteignent dans l'air pâle où gémit le steamer ;
Et douleur en exil que la nuit déshonore.
Ton ombre, ô Phidias! m'apparaît dans l'hiver.
Silencieuse, auprès de l'océan sonore...
RESSOUVENIRS D'EXIL
'47
X
L ENVOI DE VIVIANE
Pour nue épave de Tanagra,
,(Se sais une heure blême et triste, où les naïades
^) Élevant leurs bras frais vers les cieux purs d'Hcllas,
Te raviraient au fond des eaux, frère d'Hylas,
Parmi les reflets d'or des célestes pléiades.
Je sais une heure mauve et rose, où les dryades
Charmant les bois déserts d'un immortel hélas!
Salueraient Adonis ou le bel lolas
En toi, doux revenant des blondes myriades.
Et leur illusion serait la vérité :
Dans ta grâce amicale, enfant ressuscité,
Comme au profil de l'onde aux voix impénétrables,
Dans tes cheveux bouclés qui tremblent quand tu ris
Je sens, comme au frisson vespéral des érables.
Frémir la volupté mystique de Cypris.
RAYMOND BOUYER.
UN LIVRE SUR L'ART BYZANTIN
Histoire et mcnmmmts des Èmhiix hsaiitiiis, par N. Kondakow, professeur à l'Université de
Saint-Pétersbourg et conservateur au Musée de ri:rmitage Impérial (Francfort-sur-
le-Mein).
ANS vouloir foire injure au savant
auteur de cet ouvrage, il faut con-
venir qu'il est impossible de parler
d'une pareille publication sans té-
moigner d'abord toute son admi-
ration pour le luxe exceptionnel
avec lequel elle est établie. C'est
avec une magnificence sans égale
que M. le Conseiller A. de Zwéni-
gorodskoï, qui en a fait les frais,
— et, certes, ils ont été considérables, — a tenu à présenter cette
histoire des émaux byzantins, pour laquelle il a pris pour base les
richesses de sa propre collection. L'ouvrage a été publié en trois
langues : en russe, en allemand et en français ; ce dernier texte
ayant été traduit par la plume élégante et érudite de M. Trawinski,
secrétaire des Musées Nationaux. Il n'a été tiré qu'à un très petit
nombre d'exemplaires destinés aux grandes bibliothèques de l'Eu-
rope et à quelques savants ou lettrés. C'est un type qui doit
demeurer dans l'histoire de l'art du livre contemporain par les
soins de la typographie, de la chromolithographie, de la reliure et
de la décoration toute entière. C'est à des artistes russes que M. de
Zwénigorodskoï a confié l'exécution de ce merveilleux volume, et
c'est M. J.-P. Ropet, architecte, qui a dirigé, entre autres, toute
cette riche ornementation empruntée aux thèmes les plus célèbres
des émaux byzantins.
UN LIVRE SUR L'ART BYZANTIN 149
Bien qu'il ait étudié lui-même avec le plus grand soin l'histoire
des émaux cloisonnés, devant les vestiges les plus célèbres de cet
art, M. de Zwénigorodskoï a laissé modestement la tâche de la
présenter à un savant dont la compétence lui parut incontestée.
Il chargea d'abord un prêtre d'Aix-la-Chapelle, J. Schultz, connu
pour ses études spéciales, de diverses missions et d'une sorte
d'étude préléminaire ; puis il s'adressa à M. le professeur Konda-
kow que nous connaissons depuis longtemps chez nous par ses
deux volumes sur VHistoire de l'art hy:{antin considéré dans les
winiat lires.
Après avoir établi la technique des émaux cloisonnés, depuis
l'antiquité et à travers l'Egypte, l'Assyrie et la Phénicie, plus tard
dans les émaux gaulois, rhénans et anglo-saxons, les antiquités
hongroises, etc., M. Kondakow s'attache aux monuments les
plus célèbres de l'émaillerie byzantine, conservés dans les établis-
sements publics, musées, églises, etc., et les principales collections
privées; il étudie en particulier la riche et incomparable collection
réunie par les soins patients et l'érudition sagace de M. de Zwéni-
gorodskoï.
Cette merveille de l'industrie du livre peut donc être considé-
rée en même temps, par son texte et par ses nombreuses et
admirables reproductions, comme un des ouvrages les plus pré-
cieux pour la science.
LÉONCE BENEDITE.
CHRONIQUE
'importants travaux d'édilitc, entre-
pris à Montpellier en ces dernières
années, ont amené la transformation
de la place de la Comédie, située
dans l'un des quartiers les plus fré-
quentés de la ville, et nécessité, sur
l'un des côtés de la place, la recons-
truction des maisons en bordure. Sur
la façade de l'un de ces immeubles
somptueusement réédifiés, s'ouvre un
passage couvert, auquel donne accès
une porte monumentale. Pour orner
cette porte, le propriétaire a commandé au statuaire Injalbert une déco-
ration sculpturale en haut-relief, de vastes proportions, dont l'exécution
vient d'être terminée.
A peine débarassées des échafaudages qui les dissimulaient à la vue des
passants, les sculptures de M. Injalbert ont provoqué, de la part d'un
journal local, les plus vives attaques : non que le mérite artistique de
l'œuvre ait été mis en cause, mais sous le prétexte que les groupes de
figures dont elle se compose présentent un caractère d'immoralité tel
qu'on ne saurait tolérer qu'ils restent plus longtemps placés devant les
yeux du public. Et, afin de seconder l'effet de leurs protestations sur
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N.5^
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1
CHRONIQUE
i5i
l'opinion, les adversaires du sculpteur, qui, s'ils ne sont pas nombreux,
sont du moins singulièrement remuants et bruyants, se livrent à une
propagande effrénée, font placarder des affiches, signer des pétitions, ne
réclamant rien moins que l'enlèvement des ces sculptures.
Une autre partie de la presse locale et régionale s'élève énergiquement
contre une pareille prétention. Elle se refuse à rien trouver d'immoral
dans les nus, quelque osés qu'ils puissent être> composant la belle et
magistrale décoration due au ciseau de M. Injalbert. Elle se réclame, avant
tout, du souverain caractère d'art que présente ce haut-relief et qui ne
saurait laisser de place à une ridicule pudibonderie. Enfin, elle déclare,
non sans raison, que nul certainement d'entre les passants n'aurait songé
à voir dans les figures incriminées une intention immorale, si de
trop zélés polémistes ne s'étaient ingéniés à fausser la pensée de l'artiste
par de perfides interprétations.
Mieux que toute description, la reproduction, qui se voit ci-contre, de
l'œuvre vigoureuse et puissante de M. Injalbert, permettra d'apprécier le
parti pris d'exagération chez quelques-uns, qui l'a accueillie.
Rien ne saurait, d'ailleurs, montrer de façon plus flagrante l'évidence de
ce parti pris, que le précédent que nous allons rappeler.
C'était au temps où M. Injalbert venait d'exécuter, pour la ville de
Montpellier, les deux groupes représentant des Lions domptés par des
Amours, qui complètent de la manière la plus heureuse l'ornementation
de cette magnifique promenade du Peyrou, qui date du XVIP siècle. Dès
que les deux groupes furent découverts, ce fut, de la part de ce même
journal, un déchaînement d'attaques indignées. Cette fois encore, on
criait déjà au scandale ; on protestait, au nom de la morale outragée,
contre l'indécence de ces figures. Et pourtant, jamais nu ne fut, certes,
plus anodin. Il n'en fallut pas moins, durant quelque temps, placer un
gardien pour veiller sur les sculptures et les protéger contre quelque acte
de vandalisme que ces excitations auraient bien pu provoquer. Bientôt
ceux-là mêmes qui avaient suscité cette agitation finirent par en sentir le
ridicule, et nul, depuis lors, n'a plus songé à trouver indécents les
Amours de M. Injalbert.
Il en sera de même, certainement et avant peu, pour les sculptures de la
place de la Comédie. En dépit des violentes attaques dont elles sont l'objet,
les habitants de Montpellier ne songeront pas plus à y rien voir d'immoral
que ne le firent le public et la critique parisiens lorsqu'en 1894 M. Injal-
bert exposa au Salon du Champ-de-Mars les modèles de ses groupes.
L'Académie des Beaux-Arts a rendu son jugement dans le concours
d'architecture pour le prix de Rome ; elle a rendu les décisions suivantes :
Premier grand prix : M. Auguste-René-Gaston-Antoine Patouillard, né
le i3 novembre 1867, à Toulouse, élève de M. Ginain et premier second
grand prix en 1 894.
i52 V ARTISTE
Premier second grand prix : M. Eiigène-Joseph-Armand Duquesne, né
le I 3 juin 1 864, à Paris, élève de M. Pascal.
Deuxième second grand prix : M. Tony Garnier, né le i3 août 1869,
à Lyon, élève de M. Blondel.
Le sujet du concours était un Palais pour les expositions et les fêtes.
Spécialement destiné à recevoir, successivement ou simultanément,
suivant leur importance, les expositions et les concours des divers genres
qu'il est entré maintenant dans nos usages d'organiser périodiquement à
des intervalles plus ou moins éloignés, cet édifice devait aussi être conçu
de façon telle qu'il pût servir aux grandes fêtes et aux cérémonies
publiques, exigeant un espace considérable, attirant un nombreux public.
Le programme exigeait que le palais comprît une vaste salle, d'environ
5o mètres sur i5o, entourée de portiques ou de galeries, et pouvant être
transformée en un jardin employé à des expositions de sculpture aussi
bien que d'horticulture, ou en manège servant à des concours liippiques.
En communication facile avec cette grande salle, les concurrents devaient
ménager de nombreuses salles sur galeries, de dimensions appropriées
pour expositions de tableaux et de dessins, de meubles et de tapisseries ;
puis une salle pour les distributions de prix, les congrès, les auditions
musicales. L'ensemble de ces constructions auxquelles le programme
demandait qu'on donnât un « caractère riche et agréable », devait occu-
per une superficie de 70.000 mètres carrés.
Les dix élèves admis en loge pour prendre part au concours étaient :
MM. Mondenstoc, élève de MM. Guadet et Paulin ; Garnier, élève de
M. Blondel ; Pille, élève de M. Pascal ; Patouillard, élève de M. Ginain ;
Mûrier, élève de MM. André et Laloux ; Auburtin, élève de M. Pascal ;
Lemareiquier, élève de MM. Marbeau et Laloux ; Dusart, élève de
M. André ; Duquesne, élève de M. Pascal ; Bigot, élève de MM. André
et Laloux.
L'Académie a été informée de la mort de l'éminent architecte améri-
cain, M. Richard Morris-Hunt, associé étranger de la Compagnie depuis
1893, décédé à New-York le 3i juillet dernier. Le président a rappelé,
à cette occasion, que M. Hunt avait fait ses études en France, qu'il avait
été l'élève de Lefuel, et qu'il était titulaire de la médaille d'or décernée
par la reine Victoria aux artistes étrangers.
C'est au samedi 19 octobre qu'est fixée la séance publique annuelle de
l'Académie.
Un concours a eu lieu pour la construction d'une mairie à Asnières.
Le jury composé de MM. Vaudremer, Guadet, Rollin, architectes, élus
par les concurrents, et de MM. Louvard, Daumet, Lequeux, architectes,
désignés par le préfet de la Seine, a rendu le jugement suivant :
CHRONIQ.UE
i53
r^ prime : M. Garnicr, inspecteur aux travaux de la compagnie Paris-
Lyon-Méditerranée. — 2"^ prime : MM. Bréasson, Désert et Bentz, archi-
tectes à Paris. — 3? prime : MM. Tronchct et Rey, architectes. En outre
des mentions avec médaille ont été décernées à quatre autres, et des
mentions simples à trois autres des concurrents.
M. Paulin Tasset, graveur en médailles, vient d'être nommé chevalier
de la Légion d'honneur.
On sait déjà que la construction des nouveaux palais définitifs des
Champs-Elysées, élevés à l'occasion de l'Exposition de 1900, sur l'empla-
cement du palais de l'Lidustrie, sera mise au concours. Ce concours,
dont la durée sera vraisemblablement de trois mois, ne pourra guère
s'ouvrir avant le mois de novembre. Il faut, en effet, que le Parlement
ait statué sur le projet de loi concernant l'Exposition et que le Conseil
municipal ait donné son avis sur le programme du concours.
Ce programme est actuellement à l'étude. Mais on en peut prévoir
déjà les bases principales : d'une part, les nouveaux palais doivent se
prêter à toutes les affectations actuellement données au palais de l'Indus-
trie ; d'autre part, sur les Champs-Elysées on a limité rigoureusement les
emprises des nouvelles constructions. Les concurrents devront donc se
renfermer dans les limites extrêmes de ces emprises. Mais, dans l'intérieur
du périmètre indiqué, les contours, les formes et les dimensions des
constructions seront laissés à leur entière initiative.
Le modèle du monument qui va être élevé à Emile Augier sur la place
de rOdcon, vient d'être terminé et envoyé à la fonte. C'est, on le sait,
le sculpteur Barrias que le comité a chargé d'exécuter ce monument. Il se
compose du buste d'Augier, supporté par une stèle haute de 5 mètres, et
de trois fiigures : la Comédie, debout, qui, sur le devant de la stèle,
inscrit de la main droite le nom d'Emile Augier, et pose la main gauche
sur l'épaule d'une autre femme assise, représentant l'Aventurière ; derrière
la stèle, un Génie tenant un masque comique.
Le jury chargé de juger les projets du concours ouvert par la ville de
Limoges pour élever un monument au regretté président Carnot, a dési-
gné celui de MM. Clausade, statuaire, et Jules Godefroy, architecte. La
maquette, de forme quadrangulaire, montre Carnot debout, appuyé
sur la Constitution ; au-dessous, la France, revêtue d'un armure et tenant
un drapeau.
i54 L'ARTISTE
M. Clausade, élève de Falguière, est l'auteur du monument de Beau-
marchais, élevé ;\ Paris, conformément à une décision du Conseil muni-
cipal, et qui sera prochainement inauguré.
La ville d'Avallon (Yonne) vient d'élever une statue à l'historien
Vaulabelle, exécutée par le sculpteur Cadoux.
A Schwérin, on a récemment inauguré un buste d'Henri Schlienian,
le célèbre explorateur des ruines de Troie.
Sur le rapport de M. Lamouroux, le Conseil municipal de Paris a
décidé l'achèvement de la restauration de l'église Saint-Eustachc, différé
depuis si longtemps. Un crédit de 600.000 francs a été alloué pour l'exé-
cution de ces travaux.
L'urgence en était démontrée dès l'époque, déjà lointaine, où furent
installés les échafaudages et les palissades qui subsistent encore autour de
l'édifice. Jusqu'à présent, on s'était borné à des réparations partielles,
mais très insuffisantes; le délabrement des façades était tel, en effet, que
la désagrégation des pierres devenait un véritable danger pour les pas-
sants. Aussi le Conseil municipal a-t-il été bien avisé en faisant procéder
à une restauration complète et définitive, au lieu d'émietter successive-
ment les crédits, ainsi que cela s'était fait jusqu'aujourd'hui, à des répa-
rations partielles, sans cesse renouvelées et d'une efficacité purement
provisoire.
Le rapport de M. Lamouroux a signalé l'intérêt d'art qui s'impose pour
éviter que l'église se dégrade davantage. « Au point de vue artistique,
déclare-t-il avec raison, Saint-Eustache se recommande par un style gran-
diose, alliance du style gothique et du style Renaissance le plus pur,
combinaison aux effets les plus inattendus, dont elle reste le dernier spé-
cimen depuis la destruction de l'ancien Hôtcl-de-Ville, qui datait de la
même époque. Sa belle ordonnance et le fini de son ornementation en
font un véritable musée ».
Les souvenirs qui s'y rattachent en font également un monument
historique qui n'est pas moins digne d'intérêt : c'est là que, sous la Révo-
lution, fut célébré le culte de la déesse Raison. On y voit les tombeaux
de Colbert, de Chevert, de La Feuillade, de Benserade, de Vaugelas, etc.
On prévoit que la durée totale des travaux sera d'environ six ans.
Un buste de la tragédienne Duchesnois a été élevé à Saint-Saulve, son
pays natal, voisin de Valenciennes. Ce monument est l'œuvre du sculp-
CHRONIQUE
i55
teur Fagel. Outre le buste de M""- Duchesnois, il comprend aussi une
figure de jeune fille* en robe de style empire, qui tend un bouquet de
fleurs à la tragédienne.
M. Jules Claretie, administrateur de la Comédie-Française, représentant
le ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, présidait la céré-
monie d'inauguration. Des discours ont été prononcés par M. Paul
Foucart, président du comité qui a pris l'initiative du monument, par
M. Julien Place, maire de Saint-Saulve, et par M. Claretie lui-même.
Voici les intéressants renseignements que ce dernier a rapportés sur
les débuts de l'illustre tragédienne : « L'autre jour, mon vénéré et
éloquent confrère, M. Ernest Legouvé, me contait un souvenir qu'il
tient de son père, dont la mémoire ne saurait être oubliée le jour où
l'on glorifie Duchesnois. Legouvé, le père, l'auteur du Mérite des femmes,
était, un soir d'hiver, assis au coin du feu, dans cette chère maison de
la rue Saint-Marc, où devaient naître son fils et ses petits-fils, lorsqu'on
lui annonça une jeune fille qui se présentait avec une lettre de Chaptal.
L'auteur dramatique fit entrer la solliciteuse : une pauvre enfant à l'air
minable, vêtue, par un temps de neige, d'une robe étriquée, très légère,
une enfant d'une vingtaine d'années, d'aspect lamentable, fort maigre,
fort laide et qui tendait humblement cette lettre de recommandation du
comte Chaptal. — « Vous voulez entrer au théâtre ? » demanda Legouvé.
La jeune fille répondit oui. — « Vous avez étudié déjà ? »
« Elle avait étudié, en effet, toute seule, depuis que, toute petite, la
maîtresse d'école de Saint-Saulve lui avait appris à lire, et surtout depuis
qu'à huit ans elle avait entendu M"'-' Raucourt jouant Médée.
« Et quel rôle tragique savez-vous ? demanda Legouvé. — Je sais
« Phèdre. — Récitez-moi Phèdre, le passage du rôle que vous voudrez. »
Et la jeune fille récita une tirade de ce terrible et attirant rôle de
Phèdre. Legouvé regardait, écoutait. Dans ce maigre visage, les yeux
s'allumaient d'une ardente flamme intérieure, et de cet être douloureux
et d'aspect misérable, une voix admirable sortait, comme une musique
de l'âme, qui transfigurait la laideur, poétisait cette jeune femme, en
faisant tout à coup une prêtresse de l'idéal.
« Legouvé avait pris des leçons de M"^' Sainval ; il gardait encore le
souvenir de la Clairon, qui est aussi de vos compatriotes. Il était, comme
l'est son fils, un lecteur, un diseur incomparable. Il fit sa protégée artis-
tique de la protégée de Chaptal, et lorsque Catherine Rafin, devenue
Joséphine Duchesnois, d'un nom de guerre qui est devenu un nom de
gloire, débuta dans Phèdre à la Comédie-Française, l'affiche, me disait hier
Legouvé, chose inattendue et inscription unique, portait cette mention :
Début de la citoyenne Duchesnois, élève du citoyen Legouvé. »
Quelques amusantes anecdotes racontées par M. Claretie montrent
l'ignorance ingénue de la tragédienne et qui formait avec ses merveilleux
dons naturels un singulier contraste. « Duchesnois, ignorante, faisant
revivre des êtres historiques dont elle ne connaissait pas l'histoire, avait,
i56 L'ARTISTE
comme Rachel, des naïvetés qui déroutaient : « Qu'est-ce que c'est donc
« que ces muets dont je parle toujours dans Baja:^cl ?*» demandait-elle.
« Quel malheur qu'on l'ait tué ! » disait-elle, en s'attendrissant, à l'au-
teur de la Mort d'Henri IV. « Il serait encore un si bon roi ! » Mais cet
instinct, encore une fois, était une âme. »
Quant à la fin de la Duchesnois, elle fut attristée par l'indiftérence du
public, ce même public qu'elle avait tant de fois charmé, passionné, sub-
jugué par ses accents tragiques : « Il y a un peu plus de soixante ans que,
par un triste jour de janvier, sous la pluie, dans la boue, le cortège funé-
raire de celle qui avait été Phèdre, Marie Stuart, Sémiramis, quittait la
maison mortuaire de la rue de La Rochefoucauld, pour se rendre à la
petite église provisoire de Notre-Dame-de-Lorette. Cette femme avait pas-
sionné les foules, attiré le public ; elle avait foit plus, elle avait feit
mieux : elle avait été généreuse et brave, elle avait donné, sans compter
les cris de son cœur, les sanglots, les fièvres de son génie ; elle aurait dû
avoir derrière son cercueil une multitude : vingt personnes peut-être,
parmi lesquelles quelques camarades de la Comédie-Française, suivirent le
cortège sous la pluie glacée et lui donnèrent le dernier adieu.
« Mais, grâce à vous, l'heure de la réparation a sonné, éclatante,
joyeuse comme une fête. L'image de la tragédienne retrouve aujourd'hui
les acclamations qui saluèrent, il y a un siècle, Phèdre débutante, et
les applaudissements et les couronnes qui accompagnèrent Duchesnois
vivante. »
M. Georges Baillet, sociétaire de la Comédie-Française, a dit, en l'hon-
neur de la Duchesnois, des strophes dont l'auteur est M. Ernest Laut :
Salut, ô Duchesnois, salut ! Il va venir
Le jour où doit grandir encore ta renommée.
Après un siècle on a gardé ton souvenir,
Et l'admiration pour toi s'est ranimée.
C'est que tu fus l'honneur et l'orgueil de ton art,
C'est qu'en toi se montra le plus puissant génie,
Quand tu fus tour à tour Mérope, Iphigénie,
Hermione ou Didon, Phèdre ou Mary Stuart.
Autour du monument qui consacre ta gloire.
Aujourd'hui, comme au jour où tes brillants succès
Amenaient tout Paris au Théâtre-Français,
Vois, la foule se presse honorant ta mémoire.
Et l'air va retentir des applaudissements
Comme jadis, au temps des lointaines conquêtes,
Alors qu'avec Talma tu brillais dans les fêtes
Que l'Empereur donnait aux princes allemands. . .
La gloire a reverdi tes lauriers d'autrefois ;
Ton nom, comme un chant pur, est sur toutes les lèvres ;
Un peuple entier t'acclame en de sublimes fièvres :
C'est l'immortalité qui s'ouvre, ô Duchesnois !
I
CHRONIQUE i57
Et M. Bailler, en terminant, a déposé au pied du monument une gerbe
de fleurs au nom de la Comédie-Française.
La chronique a fourni, en ces derniers temps, à notre nomenclature
nécrologique les noms suivants parmi le monde des arts :
M"*" Berthe Morisot, qui avait épousé le frère d'Edouard Manet, fut
l'élève de ce dernier. Dans l'école impressionniste, elle s'était fait une
place à part qu'elle devait à l'extrême délicatesse comme à l'originalité et
à la sincérité de son procédé. Ses paysages, ses portraits, ses tableaux
d'intérieurs montrent une justesse et une finesse de tons de la plus
exquise séduction. Nul, parmi les élèves et les continuateurs de Manet, n'a
noté les effets de la lumière avec une entente plus subtile des nuances ni
avec une égale distinction dans la facture. Sa Jeune femme en loilelle de bal,
dont l'État fit l'acquisition, l'an dernier, en vente publique, ne tardera
pas, espérons-le, à figurer dans les galeries du musée de Luxembourg, et
à montrer le rang que son auteur mérite d'occuper parmi les maîtres de
la nouvelle école.
M"" Berthe Morissot était âgée de cinquante-cinq ans.
Le statuaire Jules RouUeau, l'auteur de cette colossale statue équestre
de Jeanne d'Arc érigée à Chinon, en ces dernières années, est mort à
peine âgé de quarante ans. C'était un sculpteur de valeur et que la
statuaire monumentale semblait avoir attiré plus particulièrement. Il a
succombé au moment où il terminait le modèle d'un monument élevé par
la ville de Nolay en l'honneur du président Carnot.
Roulleau était né à Libourne (Gironde).
Un peintre de genre, dont les productions paraissent avoir eu un très
vif succès si l'on en juge par la vogue dont elles jouissaient aux vitrines
des marchands d'estampes, Charles Delort, est mort à l'âge de cinquante
quatre ans. Les sujets habituels de ses tableaux étaient invariablement de
petites scènes du dix-huitième siècle, qui ne présentaient d'intérêt que par
le côté anccdotique et un arrangement ingénieux et aimable, qui leur
assuraient un succès de reproduction. Delort était l'un des exposants les
plus en vogue de la Société des aquarellistes français.
Le peintre O'Connel, qui est mort à Paris, s'était fait apprécier comme
portraitiste. Il fit en Russie des séjours fréquents et prolongés, et y exécuta
de remarquables portraits de la fomille impériale. Malgré son nom irlan-
dais, O'Connel était d'une famille française ; il était né à Paris en 1827.
Eugène Bellangé, — le fils de l'un des plus célèbres peintres militaires
de ce siècle, Hippolyte Bellangé, l'émule d'Horace Vernet, -^ qui s'était
i58 L'ARTISTE
lui-même adonné au genre de peinture qui avait fait la réputation de son
père, est mort ;\ Paris. Il était né en i835.
Il fut loin de traiter la peinture militaire avec la maîtrise et l'ampleur
auxquelles son père dut, en son temps, sa brillante notoriété. Du reste, il
avait restreint son genre aux scènes épisodiques de la caserne, du camp ou
même du champ de bataille, qu'il traitait avec une réelle habileté et une
parfliite connaissance des types de troupiers du second empire.
Depuis nombre d'années, Eugène Bellangé avait renoncé à peu près
complètement à la peinture militaire, dérouté qu'il devait être par la
transformation totale de l'armée française, types, uniformes et mœurs,
depuis nos désastres. Il tenta du paysage, mais sans grand succès. Au
dernier Salon du Champ-de-Mars, il avait eu la bizarre fantaisie d'exposer
toute une série macabre d'études de têtes de mort.
Le peintre animalier Albert Brendel vient de mourir à Wcimar. Il était
né à Berlin en 1827, et avait été l'élève de Couture et de Palizzi. Il
laisse des œuvres fort estimées, dont plusieurs ont figuré aux Salons pari-
siens.
John Evan Hodgson, membre de la Royal Academy, est mort à Londres
dans sa soixante-cinquième année. Comme peintre de genre et d'iiistoire,
il s'était fait une certaine notoriété, lorsque, après avoir fait un voyage en
Afrique, il se consacra à l'interprétation de scènes du Maroc, de l'Algérie
et de la Tunisie, qui furent très remarquées aux expositions de la Royal
Academy.
Un autre peintre anglais, membre de la Royal Academy, Henry Moore,
paysagiste et portraitiste fort estimé, a succombé, le même jour et au
même âge que Hodgson. A l'Exposition universelle de 1889, à Paris, il
exposa un paysage, Clarté après la pluie, qui obtint un succès considérable
et très mérité.
Henri Picou s'était attardé aux mièvreries et aux fadeurs allégoriques
de cette peinture dite néo-grecque, qui, sous le second empire, eut son
heure de vogue exagérée. Et le dernier Salon des Champs-Elysées nous
montrait encore de lui deux toiles, le Guêpier et la Tentation, dont le pro-
cédé vieillot, la grâce mignarde et apprêtée détonnaient étrangement et
faisaient sourire.
Picou, né à Nantes en 1 824, avait été l'élève de Paul Dclaroche, puis de
Gleyre. L'influence de ce dernier dut déterminer son goût pour ce genre
de peinture maniérée, qu'il pratiqua durant près d'un demi-siècle. Un
moment, le succès en fut extrême auprès du grand public, qui se pâmait
au sentimentalisme vulgaire de sujets tels que V Amour qui vient et V Amour
qui s'en va, sans s'apercevoir de la pauvreté de l'exécution ; tandis que
l'admiration des raffinés allait plus volontiers aux œuvres d'Hamon, qui.
CHRONl
iSq
dans un genre analogue, mais avec une tout autre distinction de facture,
une observation moins superficielle, un sens plus vrai de l'archaïsme et de
la grâce antique, partagea avec lui la faveur de l'époque.
C'est à Nantes, sa ville natale, qu'est mort Picou, dans un hospice où,
depuis longtemps, il vivait philosophiquement retiré en qualité de pension-
naire, étranger vraisemblement à toute nouvelle tendance d'art, berçant
obstinément sa vieillesse des mêmes rêves que jadis, et demeuré, dans
leur expression, fidèle aux formules apprises en ses années de jeunesse.
Avec Alfred de Curzon disparaît l'un des derniers et des plus intéres-
sants adeptes d'un genre que les artistes nouveaux venus se sont peut-
être un peu trop hâtés de proclamer suranné, le paysage historique. Nul
ne songerait, d'ailleurs, à nier le beau caractère et le style des paysages
d'Alfred de Curzon, tels que : Dante et Virgile sur le rivage du purga-
toire, la Naissance d'Homère, la Devineresse, les Vendanges à Procida, le
Rêve à Pompéi, les Ruines de Poestum ; ou encore la Vue d'Ostie, les Bords
du Céphise, V Acropole, VErechteion, etc. Dans toutes ces œuvres, il s'est
montré un artiste épris de l'antiquité grecque et non moins habile inter-
prête de ses merveilleux monuments que des sites qui les encadrent.
Après avoir étudié à l'atelier de Drolling, Alfred de Curzon avait fait
un séjour à Rome, puis parcouru la Grèce avec la ferveur d'un artiste
à qui le sens de l'art grec s'était souverainement révélé et avait laissé
une impression décisive. Il était né en 1820, à Moulinet, en Poitou.
Le peintre Thomas Hovenden, membre de l'Académie des Beaux-Arts
des États-Unis, qui avait fréquemment exposé aux Salons parisiens, est
mort, victime de son dévouement, en voulant sauver un enfmt tombé
sur la voie du chemin de fer de Transylvanie, à l'approche d'un train.
Hovenden, qui était d'origine irlandaise, avait été élève de Cabanel.
L'architecte Ancelet, qui avait, entre autres œuvres remarquables,
construit la galerie Vaucanson au Conservatoire des Arts-et-Métiers,
restauré le château de Pau, édifié la salle de spectacle du château de
Compiègne, etc., vient de mourir à Paris. Ancelet était membre de
l'Académie des Beaux-Arts pour la section d'architecture, depuis 1892,
où il avait succédé à Bailly.
Un sculpteur qui, depuis ses débuts, se consacra presque exclusivement
à la statuaire religieuse, btienne Montagny, est mort à Paris dans sa
soixante-dix-neuvième année. Il fut l'élève de Rude et de David d'Angers.
On trouve ses œuvres dans la plupart des églises de Paris et dans nombre
d'églises de la province. Pour la décoration du Panthéon, il a naguère
exécuté une statue en marbre, représentant le Bienheureux de La Salle, sa
dernière œuvre, et qui sera prochainement mise en place.
Alexandre Thiollet, paysagiste apprécié pour la réelle habileté de son
100
L'ARTISTE
faire et la préoccupation, assez rare chez les peintres de sa génération,
d'étudier les effets lumineux dans le paysage, est mort à Paris, ;\ l'âge de
soixante-onze ans. A ses débuts, il avait fréquenté les ateliers de DroUing
et de Robert Fleury.
Nous ne saurions clore cette liste nécrologique déjà longue, sans accor-
der un respectueux souvenir à l'émincnt polygraphe, à l'écrivain érudit,
Anatole de Montaiglon, qui vient de mourir à Blois, dans sa soixante-
onzième année. La nomenclature de ses travaux emplirait, à elle seule,
plusieurs pages de cette revue ; il n'est guère de question, en effet, à
laquelle il n'ait touché avec une compétence et un sens critique fort
remarquables. Dans le domaine des Beaux-Arts, il fliut accorder une men-
tion toute particulière aux Archives de l'art français qu'il fonda et dirigea
de concert avec notre éminent collaborateur le marquis de Chennevicres,
à sa collaboration au Dictionnaire des architectes, à la publication des
Procès-Verhaux de l'Académie de peinture et de sculpture, à son Histoire de Tari
français pendant la Réivlution, à ses études sur Michel-Ange, ;\ la magnifique
édition des œuvres de Molière, publiée par la librairie Testard, et pour
laquelle le savant écrivain n'a pas eu le temps de terminer ses notices, etc.
IS Artiste s'honore d'avoir eu autrefois Anatole de Montaiglon pour col-
laborateur.
Le Directeur-Gérant : Jean Alboize.
CHATEAUDUN. — IMPRIMERIE DE LA SOCIÉTÉ TYPOGRAPHIQUE.
LE SALON DE GAND
ARCE qu'on a réservé, cette année,
au Salon de Gand, une place à
MM. Claude Monet, Camille Pis-
sarro, Alfred Sisley, et qu'on y a
installé un salonnct d'art appliqué,
certains critiques se sont imaginé
que l'institution du Salon, si aveulie
en Belgique, — et ailleurs, — allait
être sauvée. Erreur ! Quiconque a
le moindre goût de l'art sort du
Salon de Gand dégoûté et navré.
Ce n'est pas impunément qu'on passe en revue tant de mauvais
peintres, patronnés par une commission directrice, composée de
gens importants, qui ont l'air de porter leur « mécénat » comme
des reliques. Et ce n'est pas quelques toiles d'art neuf, quelques
affiches d'un affriolant modernisme, quelques poteries curieuses,
— déjà vues ailleurs, du reste, et bien connues, — qui font
oublier l'horreur de ces tableaux amoncelés. Mon Dieu ! quelle
besogne inutile ! Si tous ces brosseurs qui font de la peinture
allaient soigner les animaux qu'ils peignent ou contribuer à la cul-
ture des navets dont ils bourrent leurs natures mortes, ils pour-
raient peut-être, avec un peu d'application, rendre quelques ser-
vices à leur patrie. Mais, hélas! au lieu de s'adonner à ces mo-
destes occupations, les voilà, le couteau à palette et le pinceau à
L ARTISTE. — NOUVELLE PERIODE : T. X
i62 L'ARTISTE
la main, a aux prises avec la nature ». Ils l'inondent d'huile et de
bitume. Ils en chassent la légèreté et la poésie. Ils l'assaisonnent
aux sauces les plus insipides. Pauvre nature ! Et ce qu'on a envie
de la venger ! D'autant plus qu'avant de pénétrer en ce Salon de
Gand, on traverse les belles plaines de Flandre. Les toits rouges,
où s'abattent les pigeons, les vergers verts, , — que les pommes
mûres ont transformés en sortes d'édens, — chantent encore dans
votre rétine les belles gammes de la couleur. Le ciel humide de
Flandre, avec ses azurs profonds et ses caresses voluptueuses de
soie, vous laisse sous son charme, parmi les vieilles tours com-
munales de Gand, les halles et les beffrois, jusqu'au moment où
l'on entre dans le dédale où sévit la peinture et où l'on découvre
mille outrages au beau pays que l'on vient de traverser. Je vou-
drais bien qu'un des membres de la « Société Royale pour l'encou-
ragement des Beaux-Arts » m'explique à quoi sert cette exhibition.
On l'a dit mille fois : à ravaler la peinture, à la rendre médiocre,
plate et vulgaire. Les Van Dyck peignaient pour des oratoires et des
cathédrales, Rubens peignait pour des palais et des couvents, Velas-
quez peignait pour des rois, Watteau pour des boudoirs princiers,
Rembrandt peignait pour le seul bonheur de son âme. Je cite des
noms glorieux. Mais tous les anciens peintres avaient, en dehors
de leur vocation et de leur ferveur d'art, un but plus noble et plus
discret que celui qui pousse les artistes d'aujourd'hui à faire oeuvre
pour le Salon aux fins d'attirer la foule et de voir leurs noms
acclamés, au prix d'intrigues, par les reporters d'art des journaux
quotidiens. Tous ces Salons sentent le cabotinage et la bourse de
commerce. Et s'ils n'ont jamais fourvoyé un artiste de tempérament
fort, — un Puvis de Chavannes, un Constantin Meunier, un Rodin,
un Rops, un Millet ou un Degas, ceux qui planent au-dessus du
siècle, — combien n'ont -ils pas sali d'âmes moins trempées et
abîmé de tempéraments de moins de génie! Combien de jeunes
artistes, qui eussent pu devenir de bons peintres, pratiquant bien
leur métier et leur art, ont été se brûler les ailes aux feux de
fausse gloire et à l'éclat tapageur et malsain des Salons !
Certes, on rencontre toujours quelques belles oeuvres dans tous
ces grands Salons. Mais remarquez-le bien : elles ne s'y trouvent
pas dans leur atmosphère. Elles apparaissent comme des étrangères.
Elles n'ont pas été créées pour la banale caresse de cette lumière
de salle de vente, au milieu de ce bric-à-brac de cadres. Ainsi, à
LE SALON DE G AND
i63
Gand, au centre des bitumes qui les environnent, n'est-ce pas que
le spirituel Barrage de Snresnes de M. Sisley, ou VArgenteuil aux
bruns et rouges si élégamment enlevés sur fond de neige, ou le
Vétheuil à la fraîcheur d'herbe écrasée de M. Claude Monet, pren-
nent des airs frileux et paraissent désirer s'envoler dans leur
aérienne parure ? Un autre paysagiste, un Belge, M. Emile Claus,
dans une note plus lourde, donne aussi des sensations de lumière;
elles n'ont pas l'exquisité subtile de celles de M. Monet, mais elles
charment par une robustesse claire et une santé vibrante. Le Givre
est une bonne toile, et le soleil d'hiver, qui rosit et dore les
arbres, est plein d'une poésie juvénile. M. Isidore Verheyden, dans
son Moulin en Flandre et sa Chapelle en Campine, est aussi hanté par
des recherches de lumière, mais sa palette est encore imprégnée
d'un noir triste et ses pâtes manquent d'un peu de légèreté. Parmi
les tableaux belges, d'autres paysages signés Rodolphe Wytsman,
Juliette Wytsman, Alexandre Marcette, Albert Baertsoen, Orner
Coppens, attirent par des qualités de couleur fine ou des effets
délicats de lumière ; mais, cependant, cette année, pas un de ces
artistes ne nous donne une œuvre suffisamment marquante ni
ne nous découvre une face nouvelle de son talent. C'est décou-
rageant pour les critiques, cette façon dont les peintres se répè-
tent! Les uns s'escriment toute leur vie sur une nature morte,
d'autres sur un plant de fleurs ; d'autres se contentent de peindre
leur atelier. Je connais ici un peintre qui nous sert tous les ans,
au Salon, un plat d'huitres de Zélande avec une bouteille de vin de
Champagne ; il y ajoute parfois quelques crevettes, sans doute
quand la pêche en a été bonne. Un autre, plus loin, se reconnaît
à la manière dont il présente un gigot ou un morceau de bœuf,
accompagné d'un bol empli de cornichons. Ah ! certes, les rouges
du gigot sont vraiment saignants et les cornichons arborent, dans
leur vinaigre^ un vert acide et croquant. Mais enfin ces peintres
sont des mitrons dont l'imagination se borne à un seul plat et
cela ne suffit plus à exciter notre appétit. Puis, il y a encore les
peintres de fleurs, les peintres d'animaux, les portraitistes, les
peintres de bibelots. Je dis : les peintres ! Il se rencontre, dans
toute cette séquelle de manieurs de pinceaux, quelquefois un
peintre, et bien rarement un artiste.
M. Victor Gilsoul est un peintre. Sa pâte est grasse, volup-
tueuse, sonore. Dans ses paysages, il se joue des verts et des rouges
i64 L'ARTISTE
en maître coloriste, avec une fougue qu'assagit sa nature braban-
çonne. Malgré la placidité qui est au fond de son art, c'est pour-
tant un inquiet. Il a planté son chevalet devant des soirs seigneu-
riaux aux portes des châteaux, devant des rivières éclaboussées de
soleil, devant des banlieues poignantes. Il a peint, avec une émo-
tion tragique, des trains s'engouffrant dans des tunnels, à la ves-
prée, et parfois quelque coin de ville morte a tenté son pinceau.
Aujourd'hui, dans son Halage an soir loinbant, il aborde la figure,
une douloureuse figure de batelière traînant un bateau le long
d'un canal solitaire, dans l'âpre mélancolie de son labeur.
Un autre jeune artiste brabançon qu'il me plait beaucoup de
signaler ici, c'est M. Eugène Laernians. Si M. Gilsoul s'apparente
à la race récente des peintres flamands Boulanger, Dubois et
Artan, qui furent un peu ses maîtres, M. Laermans a des origines
plus lointaines. Il faut remonter à Breughel pour trouver art pareil
au sien. Vous connaissez tous le bon mendiant, le bon rustre de
Breughel. Il est malheureux, ce pauvre mendiant, avec ses loques
rapiécées, avec sa béquille qui lui donne des airs de sauterelle
grotesque, avec son ventre maigre, où ne descendent, hélas ! que
rarement la « bruiiibier » à la mousse savoureuse et la « ryspnp »
de son pays, gâteau merveilleux qu'on dirait doré par les anges.
Et le rustre ? Le voyez-vous, mal planté sur ses jambes, dans sa
beauté grotesque et luronne? Il boit, ronfle, vomit et cueille vail-
lamment, comme c'est devoir en son pays, les tétons des serveuses
de bière. Mais le fermier qui possède le porc gras, destiné à la
première ripaille de Noël, et le mendiant qui n'a môme pas une
couenne de lard dans sa poche d'ailleurs trouée, jouissent tous
deux d'une trogne joyeuse de vivre. L'œil d'un cul-de-jatte, qui se
traîne au coin d'une estampe de Breughel, a l'air de se moquer de
l'infirmité de celui dont il dessert la vue. Les mendiants deman-
dent l'aumône avec l'air de se préoccuper très peu, au fond, du
vide de leur escarcelle. S'ils tirent le diable par la queue , ils
s'amusent fort des grimaces du diable. Eh ! bien, M. Laermans a
une manière pareille de peindre les gens de ce même pays bra-
bançon où Breughel élabora ses chefs-d'œuvre. Même réalisme
naïf et grotesque. Même outrance du détail trivial dans l'accoutre-
ment ou le geste des personnages. Les âmes s'apparentent à
travers les siècles. Mais une chose distingue M. Laermans , la tris-
tesse de son œuvre. S'il accentue, à la façon de Breughel, le gro-
LE SALON DE GAND i65
tesque caricatural de ses paysanneries, si son réalisme est sans
vergogne et ne cherche nullement à embellir les difformités des
rustauds, la philosophique santé du vieux maître et sa calme puis-
sance lui manquent. La névrose actuelle le pousse à une âpre
mélancolie. Les DeuiUants et la Prière du soir, au Salon de Gand,
sont de nouveaux témoignages de cet art étrange, fait de rusti-
cité, de grotesque et de navrance. Mais, je le répète, M. Laermans
est bien un petit-fils de Breughel, — un petit-fils maladif, nerveux
et voyant tragiquement les bons ciels de son grand-père. L'art de
M. Laermans est très discuté. Sa sauvagerie, son épanouissement
absolument primesautier , son allure violente et parfois incorrecte
effarouchent tous ceux qui besognent d'après les formules qu'en-
seignent les maîtres. Mais, quelque critique que l'on fasse de ses
réalités parfois grossières et de sa brutalité, il n'est personne qui
lui conteste un sentiment curieux de l'âme du peuple brabançon,
une couleur personnelle et une âme vibrante. Cela suffit pour faire
un artiste.
Un artiste, aussi, M. Léon Frédéric. On se rappelle de lui les
Marchands de craie et surtout les Ages du paysan, qui furent
exposés à Paris. M. Frédéric appartenait à l'école de Bastien-
Lepage, et il avait comme celui-ci, dans son réalisme, cette pointe
de mysticité et de rêverie sentimentale qui a créé la figure extati-
que de la Jeanne d'Arc de Bastien. Mais, depuis quelques années,
M. Frédéric vogue vers le symbolisme. Il a fait dans cette voie un
petit chef-d'œuvre, le Voile de sainte Féronique. C'était une œuvre
de haute poésie, qui venait du cœur. Depuis lors, M. Frédéric s'est
essayé à des peintures à tendances philosophiques. L'an dernier
notamment, son tryptique : Tout est mort, faisait regretter le peintre
cordial qu'il était. C'est de la philosophie de menuisier, cela !
Cette année la Nature, exposée à Gand, malgré des qualités de
fraîcheur et d'ingénuité, n'atténue guère le regret exprimé à propos
de l'œuvre de Fan passé.
M. Léon Frédéric avait un terrain suffisant à exploiter, pour ne
pas aller glaner sur des terres qui lui seront toujours absolument
étrangères. Il faut savoir se transformer, mais tout en conservant
sa nature et en tirant profit des dons qu'on a reçus. Ainsi M. Franz
Courtens, lui, ne se transformait guère. Depuis que sa Pluie d'or
lui avait valu une médaille de même métal à Paris, il renouvelait
sans cesse, en ses toiles, ce genre de pluie. L'Echo, que voici au
i66 L'ARTISTE
Salon de Gand, en paraît encore un nouveau tirage. M. Courtens
s'était fait une spécialité de peindre des allées d'arbres bronzées
et dorées par l'automne. Cependant, cette fois, il expose les Loups
de mer, un tableau représentant des pêcheurs hollandais jouant
aux cartes. Mais la pluie d'or n'a pas cessé, dirait-on. Les chairs
des pêcheurs ont l'air d'être faites avec des feuilles mortes, et cette
scène, qui eût appelé l'observation et la vie, semble un paysage
également mort.
Ah ! peindre la vie ! M. Alfred Stevens, par exemple, est un très
beau peintre. Mais a-t-il atteint à l'dme, a-t-il créé de la vie? Voici
un de ses tableaux, déjà ancien : Ophclie. Certes, on y rencontre
de très grandes qualités de peintre. La couleur a des exquisités, et
les étoffes sont bellement traitées par un vrai maître de la palette.
Mais l'œuvre n'a rien de shakespearien. Il n'y a rien, en cette
toile, de l'effroi tragique qui souffle dans le drame du grand Will.
On devine le « modèle », et la folie de la douce héroïne est de
pure convention. Je préfère, de M. Stevens, cet autre tableau :
l'Atelier du chevalier Alfred de Knyff. C'est de la très belle peinture,
tout simplement. Il y a là une pendule traitée d'une magistrale
façon. Parcourez les musées de Hollande et cherchez dans l'œuvre
de tous les petits maîtres un objet peint d'une pâte aussi fine,
aussi magique, aussi solide en même temps ! Le tableau ne repré-
sente rien, ne signifie rien. Mais il vaut par la splendeur même de
la peinture. Non pas que tout y soit parfait, mais certains acces-
soires brillent d'un éclat d'art réel. Celui qui a peint ainsi est
certes un très beau peintre et il a tort de s'égarer, comme dans son
Ophélie, dans des régions où, seul, un Eugène Delacroix eût pu
faire surgir, dans leur surhumaine tragédie, les héros shakespea-
riens.
Voici différents tableaux de M. Alfred Verwée, qui vient de
mourir. M. Verwée restera un des bons animaliers flamands. S'il
n'a pas la conscience profonde et la grandeur d'un Paul Potter, il
possède en revanche un coloris franc et une énergie de brosse,
qui sonnent haut dans ses cadres. Son pays préféré était, au nord
de Bruges, le coin des Flandres qui étend ses vergers et ses prés
comme de belles nappes vertes étalées sous le ciel pour les pyra-
mides des fruits de l'automne et la joie rustique des fleurs d'été.
Là bondissent en pleine liberté les chevaux d'un noir d'ébène
dételés de la charrue, et se cabrent, sous les arbres, les fiers
LE SALON DE GAND
167
étalons. Derrière les haies de sureau sourient les fenêtres des fer-
mes, leurs volets ouverts au beau jour de Flandre. Puis vient, aux
approches de la mer, la région des dunes et les pâturages des
« prés salés ». D'immenses troupeaux de vaches, dans la blondeur
d'une lumière humide, sous un ciel où les nuages argentins glis-
sent comme les chars mystérieux des fées de l'Océan, paissent à
l'infini, éparpillant leurs taches blanches, noires et brunes devant
les dunes pâles. Les mouettes volent et planent au-dessus du pays.
Entre deux dunes, on aperçoit la mer du Nord, et un gros bateau
de pêche de Blankenberghe lutte, au large, contre l'écume des flots.
Voilà le pays qu'a peint Alfred Verwée. Les vaches, les taureaux,
les étalons passent en son œuvre à travers ce beau décor. C'était
un artiste robuste ; la Belgique vient de perdre un de ses peintres
les plus estimés.
Mais tout ceci n'est pas un compte-rendu du Salon de Gand.
C'est une causerie à bâtons et quelquefois à peintres rompus. J'ai
voulu surtout parler des Belges. Je ne puis que vous signaler qu'il
y a ici un merveilleux Fantin-Latour : la Lecture, qu'il y a des
Krôyer (études), des Roll, une intéressante collection de Lher-
mitte, de très colorés Thaulow, ce beau peintre de la neige et des
rivières au dégel ; — puis, parmi les Hollandais, des Jakob Smits,
d'une facture chaude et rembranesque. Mais je ne veux insister sur
ces œuvres connues à Paris.
EUGÈNE DEMOLDER.
UNE COLLECTION DE DESSINS
D'ARTISTES FRANÇAIS
X
OUEN est si proche de Pa-
ris, que vous n'empêche-
rez jamais l'école nor-
mande de se fondre, sans
y songer, en ses person-
nalités supérieures, avec
'école parisienne. N'était
e tempérament provin-
:ial qu'il faut bien observer
;t qui tient une certaine
qualité grasse et
puissanteduter-
roir, donnant
aux épaules et aux esprits des Poussin, des Jouvenet, des Géri-
cault, des J.-Fr. Millet un peu plus d'ampleur et de santé,
de virilité sanguine, vous ne distingueriez pas la raison qui assure
à ces maîtres une place à part entre ceux de leur temps mêlés à
la légion de Paris. Aussi était-il juste de les grouper à part, comme
nous avons fait pour les Lorrains, les Provençaux et les Langue-
dociens. Mais nous avons réservé pour l'apologie et le dénombre-
* V. l'Artiste d'août, septembre et octobre 1894, janvier, mars, avril juin, juillet et
août 1895.
UNE COLLECTION DE DESSINS 169
ment final les œuvres des trois ou quatre peintres que je viens de
dire et qui portent jusqu'au fond de leurs moelles le signe de
noble et tranquille fierté, de sève expansive et nourrissante, qui
caractérisent le génie de leur province.
De J. Jouvenet, élève de son père Laurent Jouvenet, dix-huit
dessins. Entre tous ceux-là le capital et l'un des plus intéressants
à coup sûr de ma collection est le Portrait de Louis Bourdaloue,
jésuite, tiré sur h visage du mort.
Modèle de la chaire, il fut tout à la fois
Le roi des orateurs et l'orateur des rois.
La tête du prédicateur a été évidemment dessinée par Jouvenet
immédiatement après sa mort. Tous les signes du trépas sont là,
dans les yeux, dans le nez, dans la bouche; puis il a imaginé de
mettre en mouvement ce cadavre et de faire survivre la prière à la
mort. Je ne pense pas qu'il y ait de Jouvenet un dessin plus poussé
et plus étudié que celui-là, et qui soit, à cause du sujet même,
d'un plus grand caractère. Le portrait peint, exécuté d'après cette
belle étude, faisait partie de la collection de M. de Genoude et fut
vendu à sa mort, sous l'attribution de Ph. de Champaigne et sous
cette désignation : « Portrait d'un prêtre aveugle, tenant de la
main droite un crucifix et l'autre main appuyée sur sa poitrine. »
Comme on n'avait apparemment que ce portrait d'après nature du
saint homme, il est le seul qui ait été pris pour type et répété par
la gravure. La plus ancienne et la meilleure estampe qui en ait
été gravée, le fut, en supprimant le crucifix et beaucoup d'acces-
soires, par C. Simonneau. Dargenville raconte que «le portrait du
P. Bourdaloue, peint après sa mort par Jouvenet, se trouvait de
son temps dans la maison professe des Jésuites, et qu'il y en avait
un pareil au collège des Jésuites, mais qu'on le disait une copie ».
Inutile de faire observer qu'au chevet d'un mort un artiste ne
peint point un portrait, mais qu'il crayonne un dessin.
— Un religieux endormi dans un fauteuil ; il est tourné vers la
droite; la tête repose sur la main gauche; les jambes sont croisées.
Belle étude à la pierre noire, rehaussée de blanc, sur papier gris.
Au verso de la môme feuille, se trouve esquissée à grands traits
la première pensée du Jésus-Christ élevé eu croix, qu'a gravé Des-
places.
I70 L'ARTISTE
Le vigoureux génie de Jouvenet s'est surtout fait connaître par
l'ampleur facile de ces grandes machines que lui inspirait l'Évan-
gile et qu'il exécutait d'un si mâle pinceau; nous possédons là en
ce genre une de ses plus magistrales inventions : Jésus-Christ gué-
rissant des malades au bord du lac de Génézareth. Le Christ, des-
cendu de la barque qui se voit à gauche et entouré de ses disci-
ples, est abordé par des malades qui se précipitent vers lui et
s'agenouillent. Au premier plan à gauche, trois hommes apportent
un paralytique sur une civière; à droite, autre paralytique, posé à
terre sur une autre civière; un troisième, près de 1;\, est descendu
de cheval par un de ses parents; au fond à droite, des monuments
d'une ville. Dessin du plus beau faire du peintre, à la plume, lavé
d'encre de Chine, rehaussé de blanc, sur papier gris. Vente Durand-
Dubois, 5 juillet 1872. — Étude pour l'une des figures de disci-
ples qui se trouvent dans le tableau de/.-C. et le Centenier au musée
de Tours. — Martyre de saint Pierre. Composition qui a beaucoup
de rapports avec celle du beau dessin du Louvre : des bourreaux
clouent le saint à la croix; l'un est monté à une échelle et va
frapper sur les clous des pieds; un autre, agenouillé à gauche, lui
cloue la main; un troisième, à droite, lui tient le poignet droit;
un quatrième, un peu détourné vers la droite et les bras levés,
semble tirer une corde. A la pierre noire, rehaussé de blanc sur
papier gris. Vente Pelletier. — Un vieillard étendu sur son lit de
mort et entouré de sa famille et de ses serviteurs; à gauche, sa
vieille femme assise et pleurant; à droite, au pied du lit, sa fîlle
agenouillée et tenant un enfant. Le moribond est assisté par un
saint personnage dont la tête se détache sur une auréole. On pour-
rait croire que ce personnage est le Christ, à voir le nombre de
disciples qui sont groupés autour de lui au fond à droite; mais le
même Christ, nu et porté par trois anges, apparaît au vieillard
dans une gloire céleste. A la plume, lavé d'encre et rehaussé de
blanc, sur papier gris. — Le Sacrifice de l'Agneau. — Des études
de têtes d'apôtres, mainte et mainte académie à la pierre noire
pour ses nobles compositions du Repas chez^ Simon, car ces labo-
rieux, Restout, comme Jouvenet, comme jadis Vouet et son école,
ont durant deux siècles, jusqu'à Prud'hon, gardé l'habitude de
dessiner l'académie, assis pêle-mêle sur les mêmes bancs que leurs
élèves. — Jouvenet est-il l'auteur d'un dessin de thèse aux trois
crayons sur papier gris : Apollon sur le Parnasse et entouré des
UNE COLLECTION DE DESSINS
lyt
Muses, soutient le portrait d'un jeune Prince qui semble être le
duc de Bourgogne; une Muse fait le geste de protéger le Prince
contre les menaces de Mars, assis en bas au pied d'un palmier.
Cette composition a été gravée avec cette inscription : Jonvenet in.
— Steph. Gantrel sculp. C. P. R. N'était l'affirmation, même encore
pour moi douteuse, du graveur contemporain, ce m'aurait paru un
dessin de Ch. de La Fosse.
De Jean Restout, dont les bons ouvrages se confondent avec
ceux de son oncle et de qui le grand pastelliste duentin de La
Tour, si fin théoricien de son art, disait que « M. Restout avait la
clef de la peinture », parce que nul en son temps ne posséda
mieux le secret de l'harmonie et de la dégradation aérienne, de
Jean Restout, vingt-quatre dessins ; citons seulement : la Vierge
présente FEnfant-Jésus au Grand-Prêtre ; composition en largeur,
au crayon noir rehaussé de blanc, sur papier bleu. Un autre
croquis pour la même composition faisait partie de la collection
Kaïeman. Le tableau dont ce dessin est la première pensée se voit
à Paris, dans l'église Saint-Roch ; il avait été peint pour la chapelle
du séminaire de Saint-Sulpice. — Autre composition mise au
carreau sur le même sujet. — La Transfiguration. (Vente
Andréossy, avril 1884.) Tous ces dessins de Restout sont à la
pierre noire, rehaussée de blanc, sur papier gris. — Le Baptême
du Christ. — Saint Augustin en prières. — Cinq têtes d'hommes
et de femmes. — Trois projets mythologiques de trumeaux
divers. — Six études pour les compositions, connues par la
gravure, des Miracles du diacre Paris : le Tombeau du B. Fran-
çois de Paris, etc., Pierre Gantier de Pe^enas, etc. — Copie du
portrait de la Brinvilliers, « dessinée par M. Restout sur le trait
qu'en fit M. Lebrun lorsqu'on la menoit au supplice ». Collection
Ch. Giraud. — Une académie, provenant de la vente de J.-B.
Descamps, lequel a écrit lui-même : M. Restout le père, peintre du
Roy. — Scène antique : la foudre tombe sur les degrés d'un
ancien temple; au premier plan, multitude de femmes, d'hommes
et de guerriers, épouvantés par le prodige et qui s'enfuient ou se
prosternent. A la pierre noire, rehaussé de blanc, sur papier gris.
Collection La Fontinelle. — Le Christ au jardin des Oliviers : un
ange descend vers lui; sur le premier plan, les disciples endormis.
A la pierre noire, rehaussé de blanc, etc., dessin mis au carreau.
De Théodore Géricault, cinquante-deux dessins. Le premier que
17» L'ARTISTE
j'aie possédé de Géricault, je l'avais acheté à la vente Achille
Boucher : sujet inconnu, tiré sans doute de la Divine Comédie.
Songez à ce que cette Divine Comédie pouvait inspirer à la fois à
Géricault et à Delacroix, qui la lisaient, pour bien dire, dans le
même exemplaire. Nul tableau n'est sorti plus directement de
l'atelier de Géricault que la célèbre Barque du Dante et de Virgile.
Un homme qu'enlace et dévore un serpent à deux têtes, est entraîné
vers la droite par des démons et des damnés. Il tourne la tête
vers UH homme que l'on peut supposer être le Dante et qui se
cache le visage de sa main gauche. A la plume. — Puis, le Christ
adoré par les anges, croquis à la plume dans le goût du Parmesan.
Collection de Diaz le fils. — Un officier, un sapeur et deux
soldats entourant un petit monument sur lequel sont inscrits les
mots : Aux braves du 4^^ de ligne. Au crayon noir, lavé de bistre,
sur papier gris. Vente Durand, coll. Gasc. — Femme mourante
vers laquelle se précipite un homme appuyé sur un jeune garçon.
Au crayon noir. Portefeuille Horsin Déon. — Six croquis réunis
sur une feuille : dans quatre d'entre eux une mère avec son
enfant; dans les deux autres, femme nue puisant de l'eau d une
fontaine. Même portefeuille Horsin Déon.
Un jour, passant par la rue Bonaparte, je fis trouvaille, chez
Dauvin, d'un lot bien précieux de dessins de Géricault. Ils prove-
naient d'un portefeuille ayant fait partie de la vente de Catty, le
marchand de curiosités, dont la femme les tenait par héritage de
son père, Pierre Legrand, marchand de tableaux, rue de Grammont,
lequel les avait achetés à la vente même de Géricault. Ce sont,
comme on va le voir, sauf quelques croquis de verso, presque
tous des études de chevaux, de ces études qu'il poursuivit passio-
nément jusqu'à la mort et que nous recherchons comme la plus
naturelle expansion de son génie, et celles-ci presque toutes de la
plus forte qualité du maître : — Étude de deux chevaux vus
de profil et tournés vers la gauche ; en haut, à gauche, étude très
fine d'une bouche de cheval ; l'un des deux chevaux est retouché
très vigoureusement de quelques accents d'encre de Chine. Au
verso, croquis au crayon et h la grosse plume, d'une composition
d'Haydée secourant Don Juan. — Étude de cheval percheron
marchant vers la droite et sur lequel est monté un enfant ; à la
mine de plomb. Un artiste assis sur une chaise et dessinant ; il
est tourné de profil vers la gauche ; à la plume. Au verso, deux
-^
'1 ^/=%
'i^^;^^^^-..^.
II
UNE COLLECTION DE DESSINS
.73
femmes costumées et debout, se regardant avec mépris ; à la mine
de plomb. — Croquis divers : un tigre dévorant un homme ; une
tête de tigre ; un cheval vu par la croupe ; à la mine de plomb. —
Études sur la même feuille de six chevaux tournés vers la gauche;
celui du premier plan à gauche a l'un des pieds soutenus pour
être ferré ; à la mine de plomb et à la plume. — duatre autres
études de chevaux également tournés vers la gauche ; à la mine de
plomb et à la plume. — Trois études de chevaux tournés vers la
droite; à la mine de plomb. — Études de deux chevaux également
tournés vers la droite ; mine de plomb. — Études de deux chevaux
tournés vers la gauche ; mine de plomb. — Tête et jambe de
cheval ; à la plume. — Huit études diverses de chevaux, croupes
de chevaux et membres de chevaux ; à la mine de plomb. — Plus,
un album contenant vingt-trois études, trois au crayon noir, une
à la mine de plomb, et toutes les autres à la plume et rehaussées
de blanc sur papier végétal, d'après les sculptures, bas-reliefs et
vases antiques, représentant des sujets hippiques, et que Géricault
avait pu voir à Londres. — Ces sujets hippiques, on les retrouve
partout, jusqu'au verso d'une composition de huit figures sur
l'assassinat de Fualdès, croquis à la mine de plomb, et où l'on
rencontre un croquis d'attelage à l'antique. (Vente Palla.) — Deux
chevaux de course, lancés à tout galop sans cavaliers; à la mine de
plomb et à la plume. (Vente Durand; coll. Diaz le fils.) — Croquis
divers sur la même page et à la plume : lutteurs, chevaux ;
à gauche, un hussard dont le cheval se cabre ; au verso, des
jambes de cheval. Acquis d'Alph. Wyatt-Thibaudeau, qui le tenait
de M. de La Salle. — Femme assise sur un rocher à l'ombre d'un
arbre ; au verso, tête de jeune homme d'après l'école d'Athènes ;
à la plume, lavé de bistre ; provenant de la vente de F. Dubois,
auquel Géricault l'avait donné. — Même provenance : aspirant de
marine, vu de dos et à mi-corps ; au verso, étude de paysage, au
pinceau et en bistre. — L'Invalide ouvrant sa redingote pour
montrer sa croix; croquis à la mine de plomb pour la lithographie
qu'a exécutée- Géricault.
Des souvenirs que Géricault avait rapportés de Rome, et pro-
venant de la vente de son ami A. Colin, une page de croquis sur
laquelle se trouvent essayées différentes compositions pour le
même sujet, d'une femme aidant un blessé à monter dans une
charrette. Le haut de la page est rempli de profils de toitures ou
174 V ARTISTE
fabriques romaines. En bas, la première pensée d'une figure de
soldat boiteux, qu'il a utilisée dans la lithographie à'Une char-
rette de blessés; à la grosse plume. — Deux dessins sur la même
monture : i° Deux maisons romaines réunies par une passerelle;
2° Un homme nu, assis et tourné vers la droite dans l'attitude de
la mélancolie; à gauche, prés de lui, son bâton et son manteau;
à la grosse plume. — Costumes d'hommes et de femmes du
peuple, de pèlerin et de moine, à Rome; à la plume sur papier
calque. — Faut-il compter les croquis divers recueillis par la piété
respectueuse de ses contemporains : sur une même feuille d'album,
deux croquis d'homme renversé et se soulevant sur son bras droit ;
deux autres croquis de Turcs et de nègres vêtus i\ la turque, l'un
colorié d'aquarelle?
L'amour du cheval, la passion effrénée de la forme du cheval,
cette passion de la noble bête dont lui-même, par une chute
déplorable, mourut victime, dans la plus féconde force de l'âge,
combien cela fait de Géricault, pour nous Normands et Perche-
rons, le peintre national par excellence ! Un autre pauvre jeune
peintre, mort trop tôt, ne nous touche-t-il pas, lui aussi, par cet
endroit? Le brave Achille Giroux, de Mortagne, descendant de
Géricault par Alfred de Dreux, et dont nous avons l'aquarelle
d'un cheval percheron attaché au pilier d'un hangar et s'étirant la
jambe droite de derrière.
Notre chère Normandie, quels sont les dons de Dieu qui en
ont fait la première des provinces de France, en la gratifiant des
ressources éternelles de toute richesse et de toute planturance ?
La mer, les chevaux, les prairies et les moissons que le rude
laboureur tire de sa glèbe. Or, qui le premier, si ce n'est Jouvenet,
s'en alla étudier, un bel hiver, à Dieppe, les franches allures, les
libres manœuvres de ces pêcheurs, des beaux gars aux formes
élancées de la côte normande, alors qu'il recueillait les éléments
de sa Pêche miraculeuse et préparait, la première en date, la marine
initiale des peintres d'histoire avant le souverain et terrible chef-
d'œuvre du Naufrage de la Méduse? — Qui a répandu dans le
monde de plus élégantes images de notre plus pure race chevaline,
honneur de notre province et de la France jusque par-delà les
mers, et le plus robuste instrument de notre force militaire et de
notre agriculture, si ce n'est Théodore Géricault? — Qui enfin,
après Nie. Poussin, ancêtre vénéré du paysage français, qui donc
^ ^j/y/M/^
'iiiVf- '
,Mtr^
UNE COLLECTION DE DESSINS
.75
a imprégné de la plus profonde poésie tantôt la sombre verdure
d'un massif d'arbres en un coin d'herbage, tantôt le guéret
retourné par la charrue ou la herse et où s'abattent sur les mottes
les tristes corbeaux, tantôt les moutons pressés autour de la
bergère, et les heures bénites des crépuscules, et, sous l'âtre de la
chaumière, le rêve fatigué de l'homme des champs, qui, si ce
n'est notre glorieux dernier venu, Jean-François Millet?
Aussi, pour finir notre chapitre des princes de l'école normande,
avons-nous de ce J.-Fr. Millet : Mercure volant les vaches d'Argus
endormi; au crayon noir, sur papier gris. — Des baigneuses
sortant de la rivière ; au fond, des bœufs dans leurs pâturages.
Croquis à la plume. — Et enfin la Tondeuse de moutons, répétition
à la pierre noire exécutée pour moi par Millet, grâce à l'entremise
de son plus intime ami et biographe, Alfr. Sensier, d'après le
premier tableau du même sujet qui parut au Salon de i853.
{A suivre.)
PH. DE CHENNEVIÈRES.
ÉTUDES ITALIENNES
LES JEUNES HOMMES DE LUINI
'enseignement d'Italie !... Il est un
sens où chacun sans difficulté l'en-
tend. Ajouterons-nous qu'il y a de
fortes chances pour que ce ne soit
point le nôtre ? Sans doute, car si
jamais il fut vrai de dire qu'un même
mot peut revêtir les acceptions les
plus contraires, c'est bien de celui-là
qu'il le faut affirmer. Que cette terre
de beauté, foulée, Dieu sait combien ! par les piétinements de
tant d'indignes admirateurs, àoixc être encore matière à découvertes,
on l'imagine moins aisément. Cependant , rien qui soit plus
exact. Ne vîmes-nous pas récemment cette chose stupéfiante : une
des plus belles œuvres de la peinture florentine ', qui depuis des
années gisait sans honneur aux combles des musées, exhumée
par un amateur et mise A son vrai rang pour la plus grande
confusion de ceux qui, les premiers, auraient dû s'en aviser ?
Est-ce pas là découvrir au sens précis du mot? Encore n'y insis-
terons-nous pas, car c'est besogne de spécialiste.
Pour nous qu'intéressent médiocrement les minuties des érudits
et les gloses des commentateurs, nos préoccupations sont autres
et s'adressent ailleurs. Aussi bien nous paraît-il illimité le champ
' La Pallas de Botticelli.
LES JEUNES HOMMES DE LUINI 177
des découvertes où notre sensibilité s'exerce, illimité comme la
puissance du Rêve qui n'en est qu'une des formes, la plus subtile
sans doute, comme la faculté d'émotion qui l'accompagne et la
parfitit.
Le voilà bien le mot qu'il fallait prononcer. Émotion ! magi-
cienne toute puissante, puisque, toi manquant, il n'est artiste pour
créer d'œuvre, non plus que curieux pour en jouir. Maîtresse sou-
veraine de nos impulsions et dispensatrice de nos plaisirs, c'est à
toi qu'il faut tout rapporter, et de grand cœur nous proclamons
ton pouvoir. Comme un parfum subtil et fort sature, de ses capi-
teuses effluves, la chambre close où il fut répandu, ainsi va-t-il de
ton action sur l'âme, que ta puissance contagieuse emplit mainte-
nant tout entière, l'ayant une seule fois touchée , car c'est le
propre des extrêmes voluptés qu'elles ne supportent pas de rivales
auprès d'elles.
Pareillement, celui qui sentit son être s'exalter une fois dans la
communion des choses d'art, ne goûte plus aucun mode différent
de les approcher et d'en jouir. Tous autres, mis en regard de celui
qu'il éprouva, lui semblent fades et décolorés. Il lui paraît bien
que l'ultime raison d'exister pour sa machine nerveuse est de
vibrer au contact de ces émotionnantes réalités, et pour peu que
sa curiosité égale son enthousiasme, il n'aura de cesse que les
plus hautes d'entre elles se soient trouvées rapprochés de ce ther-
momètre infiniment sensible que lui devient son âme même!...
Voilà-t-il pas de quoi justifier des prétentions un peu grosses et
des mots un peu lourds !
Il nous fut rarement donné de sentir ainsi comme en cette ville
de Milan, qui serait, avouons-le, de médiocre intérêt et de fatigant
séjour, si chaque démarche n'y évoquait la grande ombre de
Léonard, et celle, non moins séduisante mais plus voilée, de son
élève Luini. Du premier l'attirance n'offre peut-être pas d'analogue
connue dans l'histoire du Beau, et ses réactions intellectuelles
s'exercèrent avec une efficacité sans précédent sur les tempéraments
les plus divers. Parmi ceux dont le rôle et l'efficace vertu con-
sistent à transcrire littérairement leur rêve des chefs-d'œuvre, pas
un qui , s'étant arrêté pour interroger cette figure, n'ait été dès
l'abord fasciné par ce fixe regard, irritante énigme répondant à cet
autre mystère : l'âme que jalousement il dissimule. Et les diffi-
cultés exaspérant l'effort donnèrent naissance à ces interprétations
1895. — l'artiste. — NOUVELLE PÉRIODE : T. X 12
178 L'ARTISTE
que vous savez, dont il paraît bien que deux ou trois ont approché
le vrai. Ainsi s'explique en tous cas, sans se justifier complète-
ment peut-être, l'exceptionnel renom dont cette mémoire béné-
ficie, pour le plus grand dommage de ceux qui non moins noble-
ment travaillèrent à la gloire de la patrie. Il a tout pris, tout tiré à
lui, et de même qu'en un groupe de constellations rayonnant vers
nos yeux, presque toujours il en est une sur qui se concentrent
les regards, celui-là dans le ciel de l'Art a fait le vide autour de
lui.
Ne craignons pas de le dire : une part notable de cette faveur
trop exclusivement réservée au Vinci , il convient , par esprit
d'équité, de la reporter sur cet autre maître exquis, non moins
attirant pour qui sait traduire l'âme d'un contour, sur son émule
qui fut aussi son élève, Bernardino Luini. Il eut comme lui le
sens délicat d'un ordre de beauté très spéciale et très personnelle,
où s'incarna son rêve de vie. Beauté qu'il faut bien avouer par-
faite, puisque, pour employer la technique du spécialiste, elle est à
la fois ait forme et d'expression. Entendez par là qu'il sut en même
temps satisfaire les exigences de notre œil par l'harmonieuse ré-
ponse des lignes, — souveraine expression de cet instinct décoratif
que l'Italie formula mieux qu'aucun autre pays du monde, — et
qu'aussi bien il réalisa sa conception de l'âme humaine en quelques
types synthétiques, gravés ineffaçablement dans l'esprit qu'ils
impressionnèrent une fois.
Opposons maître à maître et chef-d'œuvre à chef-d'œuvre. Il
n'est artiste qui, visitant les musées de Lombardie, n'ait passé de
longues heures en face de la célèbre Cène de Sainte-Marie-des-
Grâces. Plaignons ceux qui, faute de l'avoir visitée dans ce cou-
vent fameux, imaginent s'en pouvoir faire quelque idée d'après la
copie de notre Louvre. Traversant Milan, leur premier soin ne fut-
il pas d'aller rendre un pieux hommage au complexe génie de
Léonard, et d'évoquer son âme ardente, ensevelie désormais sous
les repeints innombrables qui ne parviennent pas à l'anéantir?
Authentique chef-d'œuvre pour lequel nul plus que nous n'a de
vénération. Mais combien parmi eux prirent soin de s'arrêter en
cette petite église de Lugano qui renferme une composition sem-
blable du doux Luini ? Pourtant il me paraît qu'on en pourrait
tirer tout un enseignement. Sans parler du mouvement des
apôtres, et de l'expressive beauté de certaines physionomies déno-
LES JEUNES HOMMES DE LUINI
179
tant un sens de la vie intérieure qui ne le cède en rien à celui-là
même qu'immortalisa Léonard, la figure doucement pensive du
Sauveur et le charmant visage de l'apôtre endormi sur l'épaule du
Christ comptent parmi les inventions les plus suaves, les plus
réellement impressionnantes qu'ait produites la peinture. Moins
hautement intellectuel que Léonard, Luini nous apparaît d'une
sensibilité plus tendre, et c'est par d'autres voies que son gracieux
génie sut prendre possession de notre âme.
Dans les chapelles voisines, en cette même petite église de
Lugano, aux voussures des plafonds, interrogez ces têtes d'anges,
dont certaines sont à ce point altérées par le temps qu'il n'en subsiste
plus qu'un vague contour. Plusieurs ont eu cette rare fortune de
demeurer intactes. Q.uestionnez-les ces visages où nous lisons une
ardeur excessive, une intensité de vie spirituelle à laquelle nous ne
fumes point accoutumés. Ils ne manqueront pas de vous faire, sur
l'état d'âme de qui les conçut, quelques-unes de ces confidences
qui l'emportent en valeur sur tous les éclaircissements des bio-
graphes. Charmants visages qui n'avez d'enfantin que la trompeuse
apparence de l'âge, vous allez nous devenir un témoignage à ren-
contre duquel rien ne saurait prévaloir.
Ici nous touchons à son invention propre, à la note personnelle,
inoubliable, qu'il fit entendre en ce concert d'artistes, et qui déli-
cieusement en nos âmes soulève des douceurs inattendues. Vir-
tuose magique comme ses émules de la Renaissance, il sut donner
un son capable d'éveiller en nous, à tant d'années de distance, la
délicate fantaisie du rêve... Et n'est-il pas là tout entier le secret
de durer dans la mémoire des hommes, si facilement ingrats pour
ceux qui se dépensèrent à leurs plaisirs ?
A la faveur d'un don divin et grâce à l'efficace vertu de son génie,
— faut-il dire conscient ou naïf? — le maître de Luino créa
certain ordre d'exquise beauté par où se trouvent impressionnés nos
modernes besoins, et qui réside toute en une troublante équi-
voque. Beauté non point aiguë à la manière de celle qu'imagina
son maître, mais aiiibigiic plutôt, et qui va profond dans notre sen-
sibilité. Il sut reprendre, pour le façonner à la mesure de son
rêve, ce type attirant de VAinlrogyne, dont mainte œuvre de l'anti-
quité nous avait laissé l'image et qui, traversant les temps troublés
du Moyen-Age, y rencontra de si poétiques incarnations.
Déjà ses Anges, avec leurs ravissantes petites têtes, leurs visages
i8o V ARTISTE
mi-enfantins, mi-éveillés, nous laissaient soupçonner son secret.
Il y a, dans leur sourire, je ne sais quelle étrangeté qui nous
poursuit et par certains côtés nous préoccupe. Ce ne sont pas
simples bambins joufflus, à la façon de ceux qu'en leurs tableaux
Raphaël et Corrège à profusion répandirent : — largesse facile et
pour tout dire un peu lassante, puisqu'elle n'emprunte rien à la
vie spirituelle. Ainsi n'en va-t-il pas avec Luini , qui par nos
besoins d'âme nous attire et nous retient. Combien plus sûre-
ment encore ils ont prise sur nos sens, ces charmants jeunes
hommes aux contours si doux, au sexe si indécis ! celui qui lève
les yeux au ciel dans la grande fresque du Brera, tel autre repré-
senté dans la Cèue, tels autres encore en ces musées et ces églises
lombardes que décora son gracieux et souple génie !
Je le sais bien qu'à Léonard aussi, avant qu'on ne s'enquît du
doux Luini, fut attribuée la résurrection de l'Androgyne. M. Taine
ne s'est-il pas appliqué à nous convaincre ? Ht, s'il était encore
parmi nous, au saint Jean de la Cène de Lugano il ne manquerait
pas d'opposer le même apôtre dans celle de Sainte-Marie-des-
Grâces, cette merveille si odieusement caricaturée dans la copie du
Louvre. Notre intention n'est pas de commenter à nouveau cette
oeuvre sur laquelle on n'a déjà que trop écrit. Pourtant sur ce
point nous irons plus loin que lui et n'hésiterons pas à dire : —
Androgj'ne, cet apôtre Jean assis à la droite du Sauveur ! Dites
plutôt une femme, une vierge s'il vous convient. Peut-il subsister
un doute sur le sexe de cet être charmant ? Regardez plutôt l'ovale
de ce visage, les molles inflexions de ce cou, et dites si vérita-
blement l'hésitation est permise. Ce sont là traits féminins, et le
type idéal qui occupait la pensée du peintre aux heures où il
conçut cette oeuvre, avait, n'en doutez point, la grâce troublante
de sa Monna Lisa ou de quelque autre de ses femmes. L'Androgyne
veut plus d'indécision : voilà pourquoi certains jeunes hommes de
Luini nous en semblent des exemplaires inégalables.
Ce qu'il aima, nous le percevons aujourd'hui, ce qu'il exprima
aussi, — comme on peut rendre cela seul à quoi l'on attache un
prix in6ni, — il nous paraît bien que ce furent, le charme indécis
et la beauté fuyante de cet âge où le jeune homme, à peine encore
sorti de l'adolescence, entend les premiers appels de sa timide
virilité. Il y a, dans ces fresques, tels visages aux contours suaves,
telles lignes pliantes du corps, qui ne laissent aucun doute sur la
LES JEUNES HOMMES DE LUINI i8i
vraie complaisance de l'artiste. De cette heure fugitive, douce au
souvenir de toutes les âmes délicates, ce n'était point assez qu'il
goûtât rémotionnante valeur de poésie, comme nous tous, insuf-
fisants dilettantes du sentiment, qui n'avons pas en nous le
pouvoir de fixer nos rêves. Encore fallait-il qu'il en composât un
type idéal à l'image de ces rêves, et qu'à l'aide de ses traits essentiels
il parvînt à nous en traduire le charme !
Comment s'émurent ces mains gracieuses, de quelle douceur
ardente et contenue elles esquissèrent le geste d'amour par où
nous imaginons qu'elles furent infiniment sensibles à qui les sut
élire !... voilà ce que nous enseigne une longue station méditative
doublée d'un colloque intime avec ces charmantes créatures. A
dire vrai, est-il une autre méthode rationnelle de goûter les
œuvres d'art ? Rationnelle, et, ne craignons pas d'ajouter, profi-
table à notre culture. Car de toute autre façon de faire nous ne
saurions nous accommoder, non plus qu'y plier nos exigences.
Voyons donc ce qu'ils vont nous dire, ces jeunes hommes issus du
cerveau du peintre, et parmi lesquels il se complut.
En présence de tels êtres, si délicats et si sensibles, tout
soupçon de violence ou de froissement brutal se trouve écarté de
la notion d'amour, par où si souvent dans les habituelles ren-
contres il nous paraît avili, et, pour tout dire, empreint d'une
grossièreté tant soit peu répulsive. Ici la part d'instinct sera
réduite au minimum possible. Transposé dans le domaine exclusif
du sentiment, il aura tôt fait d'y perdre cette brusque violence,
cette impériosité, ce despotisme, qui d'ordinaire régissent les
impulsions passionnelles. Tels, en effet, vous vous manifestez le
plus souvent, brefs sursauts de l'instinct, et le plus souvent aussi
vous n'allez pas plus avant ! Bon pour ces organismes rudimen-
taires dans le cerveau de qui la naissance de l'image se traduit
soudain par l'acte correspondant... Mais nous, qu'une nature plus
complexe dota d'autres besoins, c'est autre chose aussi que nous
demandons à l'amour, et spontanément notre gratitude exalte
ceux qui, l'ayant paré d'un rêve conforme au nôtre, nous en trans-
mirent l'attirante image.
Parce que ces charmants jeunes hommes répondent à l'idéal de
tendresse ardente et douce que nous aimons, — autant qu'une
création d'art peut rivaliser avec un rêve dont l'essence est d'être
imprécis et flottant, — nous vouons un culte enthousiaste au maître
l83
L'ARTISTE
exquis dont ils firent la complaisance. Quelle femme aux sens
délicats mais ardents néanmoins pourrait demeurer insensible à la
grâce de ces figures? Encore ne serait-il pas inutile, pour qu'elles
eussent une prise décisive sur son âme, qu'elle eût connu dans sa
première jeunesse quelque épreuve douloureuse, un de ces froisse-
ments qui laissent leur ineffiiçable empreinte sur toute une exis-
tence, par où sa délicatesse ou sa pudeur aurait été contristée.
Car alors, mais alors seulement, elle présenterait toutes conditions
requises pour goûter cette volupté, et l'imprévu de ses émotions
viendrait ajouter une étrange et fiévreuse impatience aux mou-
vements de son cœur. Instruite par de telles expériences, elle
saurait attacher leur véritable prix à la tendresse voilée de ces
yeux, à la fraîcheur de ces lèvres, à la caresse hésitante de ces
mains frêles et aux doux enlacements de ces bras jamais exigeants,
mais au contraire toujours soumis !
PAUL FLAT.
,MyM::'^
MAITRES D'AUTREFOIS
LESUEUR
PRÈS avoir consacré quelques pages
à la mémoire du grand maître
Cherubirii', il m'est particulière-
ment agréable d'évoquer les sou-
venirs de jeunesse qui rattachent
mon existence aux dernières an-
nées d'enseignement de mon
vénérable professeur Lesueur,
dont j'ai été l'élève de i835 à
1837. Parler de l'auteur de tant
d'oeuvres religieuses et dramatiques d'un accent personnel et d'une
rare élévation de sentiment, c'est aussi, croyons-nous, ajouter un
chapitre intéressant à l'histoire de la musique. Les grands ancêtres
et les initiateurs de la composition musicale française sont, après
Lulli et Rameau, Gluck, Piccini, Lesueur, Cherubini, Sacchini,
Grétry, Méhul, Spontini, Boïeldieu, Hérold, Halévy, Auber : tous
avec des qualités distinctes et en usant de procédés différents,
variant suivant leur tempérament, ils ont créé des œuvres typiques
s'identifiant spécialement avec le génie caractéristique de notre
langue, qui exige, pour les compositions dramatiques, l'union par-
faite de l'élément musical avec le sentiment expressif de la parole,
et une justesse de diction répondant exactement à une bonne
' V. V Artiste de décembre 1894 (nouvelle période, t. VIII, p. 406).
i84 L'ARTISTE
prosodie, en un mot, la déclamation poétique renforcée par l'accent
mélodique.
Jean-François Lesueur naquit à Drucat-Plessiel, village près
d'Abbeville, le i5 janvier 1763, d'une ancienne famille du Pon-
thieu. Admis dés l'âge de sept ans à l'école de la maîtrise d'Abbe-
ville, il entra peu de mois après, comme enfant de chœur, à la
cathédrale d'Amiens. C'est à cette maîtrise que, de sept à quatorze
ans, il acquit les connaissances pratiques de l'art musical, et en
même temps, suivant les programmes d'études adoptés en ces
écoles, les éléments de latin et de grec, premières bases des huma-
nités qu'il devait terminer au collège d'Amiens. Mais la place de
maître de musique à la cathédrale de Séez, qui lui fut offerte en
1779 (il avait alors 16 ans) interrompit le cours de ces études
spéciales.
Appelé à Paris pour Hiire exécuter plusieurs morceaux de sa
composition aux concerts spirituels en 1784, ses oeuvres fixèrent
l'attention des artistes, et, sur la recommandation de Gossec et
de Grétr)% il obtint la direction de la maîtrise des Innocents. Vers
cette même époque, le célèbre maître Sacchini lui donna quelques
conseils et l'encouragea à écrire pour le théâtre. La place de maître
de musique étant devenue vacante à la cathédrale de Paris en
1786, Lesueur prit part au concours et triompha de ses rivaux.
En prenant cette direction, Lesueur obtint l'adjonction d'un
orchestre et de tous les éléments nécessaires pour la bonne exécu-
tion d'œuvres musicales importantes; mais ces concessions, con-
senties à regret par le chapitre, soulevèrent contre le nouveau
chef de maîtrise les jalousies et la médisance. Ces solennités musi-
cales religieuses, où se portait la foule, furent désignées comme le
« théâtre des gueux ». Le chapitre profita d'une absence de Lesueur
pour rétablir l'ancien usage des messes chantées avec accompagne-
ment de violoncelles et contrebasses. Blessé dans sa dignité d'ar-
tiste, Lesueur se décida à résigner ses fonctions. Il portait alors le
petit collet et les insignes d'abbé sans l'être, et c'était pour les
chanoines et pour l'évéché un vrai chagrin que le refus de Lesueur
dentrcr dans les ordres.
Disons, pour n'y plus revenir, que la réforme tirée par Lesueur.
de son propre cerveau (il avait eu pour seul conseiller et modèle
l'abbé Rose, compositeur estimable) consistait à introduire dans la
musique sacrée l'élément expressif, pittoresque, imitatif, coloré.
MAITRES D'AUTREFOIS
i85
Mais il était en avance de cent ans sur les classiques de lepoque,
qui n'avaient pressenti ni Mozart, ni Beethoven, ni Cherubini, ni
Rossini, ni Verdi.
Lesueur, encouragé par quelques maîtres de haute valeur, mais
blâmé par les routiniers et les rétrogrades, eut encore à se défendre
contre les basses calomnies des envieux, des jaloux, qui l'accu-
sèrent dans des pamphlets anonymes infâmes, d'actes d'improbité
dans ses comptes avec le chapitre de la cathédrale. Il fut honnête-
ment et publiquement justifié; mais la calomnie avait fait son
oeuvre perfide, en outrageant dans son honneur l'artiste laborieux,
honnête, courageux, que le seul amour du progrés avait incité à
chercher des voies nouvelles pour rénover l'art musical religieux.
Dans cette période douloureuse de sa vie, Lesueur trouva encore
un généreux appui, un ami dévoué, en M. Bochard de Champagny,
qui lui offrit une aff"ectueuse hospitalité à sa maison de campagne.
Pendant quatre ans, de 1788 à 1792, le cher artiste put oublier
dans cette retraite charmante, où tout son temps était consacré au
travail, les tristes épreuves de la maîtrise de Notre-Dame.
La mort de son bienfaiteur ramena Lesueur à Paris. Cette fois,
suivant les conseils et les encouragements donnés par Sacchini,
Lesueur songea sérieusement à aborder le théâtre, et il fit recevoir
la Caverne, drame lyrique en trois actes, paroles de Dercy. Cet
ouvrage fut représenté à Feydeau, le i5 janvier 1793, en pleine
Terreur, au milieu des tristes et cruelles agitations qui signalèrent
si douloureusement ces jours néfastes de notre histoire. Le drame
lyrique de Lesueur obtint un éclatant succès musical, malgré
l'absurdité d'un poème sans intérêt, la pauvreté et la platitude des
paroles. Cette partition est l'œuvre d'un grand musicien, qui s'aban-
donne librement aux élans de son inspiration. Lesueur a provoqué
l'émotion en écrivant des scènes fortes et pathétiques, des mélo-
dies expressives et bien_ déclamées, des chœurs d'une grande
énergie, un très beau quatuor.
La Caverne, un des meilleurs ouvrages de Lesueur, et certaine-
ment un des plus populaires, fut suivie par Paul et Virginie, trois
actes, paroles de Dubrcuil (Feydeau, 12 janvier 1794). L'ouvrage,
bien interprêté, fut favorablement accueilli du public, qui applau-
dit chaleureusement plusieurs morceaux d'une incontestable origi-
nalité et d'un brillant coloris. Les comptes-rendus de l'époque
citent l'hymne des Indiens au soleil, page splendidc, le duo déli-
i86 L'ARTISTE
cieux de Paul et Virginie : « Quel ciel pur, quel beau jour! », un
grand duo au deuxième acte, enfin un très beau quatuor au troi-
sième acte : « O rage, ô douleur infinie ! ». Cette partition, que
j'ai jouée au piano sous les yeux de l'auteur, est une œuvre
inspirée, où les idées originales abondent, où le sentiment
scénique et dramatique s'accusait avec une grande franchise.
Télémaqne (ou le Triomphe de la Sagesse, sous-titre à la mode du
temps) fut représente à Feydeau le u mai 1796 et avait été
primitivement accepté à l'Opéra, alors que Lesueur dirigeait la
maîtrise de la cathédrale de Paris ; fatigué d'attendre le bon plaisir
de la direction, P. Dercy, l'auteur des paroles, transforma les récits
en dialogues, fit quelques retouches à son livret, et le théâtre de
Feydeau eut la primeur de cette nouvelle oeuvre, qui renferme de
très belles pages ; plusieurs chœurs d'un rythme puissant et d'une
accentuation énergique sont à signaler; le duo d'amour entre
Eucharis et Télémaque, un très joli chœur de nymphes, un très
beau récit de Mentor, un grand divertissement de faunes, sylvains,
satyres, drjMdes et bacchantes donnent un ensemble musical où
Lesueur s'est complu à écrire des pages très réussies de musique
pittoresque et descriptive, en ajoutant, suivant sa méthode et sa
passion pour l'antique, des mélopées grecques, ou tout au moins
qu'il affirmait telles.
II
En 1795, lors de la création du Conservatoire de musique,
Lesueur fut nommé membre du Comité d'enseignement et figura
parmi les inspecteurs chargés de codifier, avec la collaboration de
Catel, Méhul, Lassalle et Gossec, les principes élémentaires de mu-
sique et d'écrire des solfèges pour les classes de chant. Cette situa-
tion officielle, modestement rémunérée, était pourtant agréable à
Lesueur, qui se trouvait ainsi coopérer utilement aux progrès de
l'art musical. Mais de regrettables discussions d'influences, attri-
buées aux préférences de Sarrette pour Catel, ne tardèrent pas à
compromettre la situation de l'éminent artiste. Lesueur eut occa-
sion de critiquer l'enseignement du Conservatoire, et ses critiques,
au lieu d'être confidentielles, furent publiées et blessèrent plusieurs
professeurs. Le directeur, pris à partie, obligea Lesueur à démis-
sionner. En 1796, l'auteur de la Caverne, de Télémaque, de Paul et
MAITRES D'AUTREFOIS
.87
Virginie et d'importantes œuvres religieuses se trouvait dans une
position très précaire, car le professorat n'était pour lui que d'un
très minime rapport, et Lesueur avait déjà charge d'âmes. Mais un
événement heureux vint du jour au lendemain foire succéder le
bien-être à la détresse qui assombrissait la vie de la fomille.
Bonaparte, premier consul, avait nommé son compositeur fovori,
Paisiello, maître de sa chapelle, avec des appointements très élevés;
mais, malgré l'honneur et le profit de cette situation enviée, Pai-
siello prit le parti de retourner à Naples où il espérait rétablir la
santé très altérée de sa femme. Il songea à faire bénéficier Lesueur
de sa succession musicale. Le premier consul, qui tenait Méhul en
grande estime, l'avait déjà pressenti à ce sujet, mais le grand artiste
ne voulait accepter qu'avec la collaboration de Cherubini, et Bona-
parte avait pour cet illustre maître une antipathie irréductible. Le
premier consul accepta donc en toute confiance le candidat pré-
senté par Paisiello. C'était, pour Lesueur, le salut et la fortune. Il
y trouvait en même temps l'autorité nécessaire pour faire repré-
senter ses ouvrages à l'Opéra. Les Bardes et la Morl d'Adam sor-
tirent de ses cartons. Quant au.x. compositions religieuses, écrites
par Lesueur pendant cette période, elles sont empreintes d'un senti-
ment noble, élevé, mais portent toutes le cachet très caractéris-
tique du style expressif et dramatique, donné par le musicien au
texte sacré mis en musique. Il me revient en mémoire une obser-
vation très juste de Lesueur, touchant les compositions religieuses
exécutées dans des églises plus ou moins vastes : l'illustre maître
posait en principe que les harmonies de ces compositions chorales
et orchestrales devaient procéder suivant certaines lois d'acoustique,
de résonnance, et se succéder assez lentement pour donner aux
ondes sonores le temps normal voulu pour parcourir l'édifice dans
son entier, sans se heurter à de nouveaux accords.
Les Bardes, opéra en trois actes, paroles de Dercy et Deschamps,
furent donnés à l'Opéra, le 10 juillet 1804. Cet ouvrage, d'un style
simple mais d'une grande originalité, affirme Ta puissante indivi-
dualité de Lesueur. Napoléon, généralement peu enthousiaste de
la musique française, s'était passionné pour l'œuvre de son maître
de chapelle et lui fit don comme souvenir d'une magnifique taba-
tière en or, avec cette inscription : A l'auteur des Bardes, — Napo-
léon, empereur des Français.
Le ly mars 1809, la Mort d'Adam, o^éra biblique en trois actes.
i88 L'ARTISTE
paroles de Guillard, fut enfin représentée après de longues négo-
ciations, car l'administration hésitait à monter un ouvrage dont le
succès lui semblait très problématique, et pourtant, malgré la sé-
vérité du style et le parti pris d'archaïsme dans lequel le compo-
siteur s'était volontairement enfermé, le public fit bon accueil à
cette musique puissante. Ajoutons que la mise en scène était
splendide, et l'apothéose d'un effet merveilleux, ce qui permit à la
critique plaisante d'écrire (\uAdam réussit grâce au ciel peint par
Dagotty. Un détracteur plus malicieux rima les vers suivants :
Dans cette Mort d'Adam si quelqu'un m'intéresse,
Hélas ! Messieurs, ce n'est pas lui.
Adam meurt, j'en conviens, mais il meurt de vieillesse :
Plaignons plutôt les gens qu'il fait mourir d'ennui.
Le catalogue des œuvres de Lesueur, donné par Fétis, men-
tionne encore deux grands ouvrages reçus à l'Opéra, mais non
représentés: Tyriéc cri ijg^, et Jrlaxenrs en 1809. Mentionnons
encore un acte en collaboration avec Persuis, aussi à l'Académie
impériale de musique, le Triomphe de Trajan.
En 181 3, Lesueur remplaça Grétry à l'Institut, section musicale.
Les désastres de i8i4etde i8i5 trouvèrent Lesueur affligé, comme
bon Français, de nos revers, de nos désastres; puis, enfin, Lesueur,
qui avait la mémoire du cœur, regrettait le glorieux souverain
qu'il avait servi et qui l'avait protégé. Le gouvernement de la Res-
tauration le nomma, sous Louis XVIII, surintendant et composi-
teur de la chapelle du Roi, en collaboration avec Martini d'abord,
puis avec Cherubini. Enfin, en 1817, lors de la réorganisation du
Conservatoire en école royale de chant et de déclamation, Lesueur
fut nommé professeur de haute composition. Il n'eut plus alors à
soutenir les assauts des envieux et des jaloux, car toutes les aca-
démies de France et de l'étranger tinrent à honneur d'avoir Lesueur
comme membre associé ou correspondant. Décoré de la Légion
d'honneur en 1804, il reçut le grand cordon de Saint-Michel en
1821. Enfin, comblé d'honneurs et de témoignages de distinction
pendant la seconde moitié de sa laborieuse existence, l'illustre
maître put se réjouir d'avoir marché si ferme dans le sentier de
l'honneur et du devoir sans jamais avoir renié sa foi artistique.
Lesueur devait enseigner pendant vingt ans aux jeunes artistes
qui réclamaient ses conseils, l'esthétique d'un art qu'il avait toute
MAITRES D'AUTREFOIS
189
sa vie cultivé avec passion. Par l'expérience acquise, fruit d'un
travail incessant, par des productions nombreuses d'une grande
variété de style, par son esprit d'investigation et d'analyse, enfin
par ses méditations et par son instruction littéraire, Lesueur pos-
sédait pour ce haut enseignement des docurncnts précieux qui le
rendaient instructif et attrayant. Je me souviens avec émotion des
causeries affectueuses qui précédaient la leçon orale ou écrite, où
le maître, fort de son érudition, nous initiait à son savoir avec le
charme particulier à la vieillesse lorsqu'elle est bienveillante. Ber-
lioz, dans ses Mémoires si humoristiques, rend hommage à la bonté
affectueuse du vieux maître qui partageait plusieurs des admira-
tions de son romantique disciple, lorsqu'il évoquait les grandes
figures de Virgile, Homère, Gluck.
Au nombre des camarades de cette époque, je dois mentionner
Ambroise Thomas, Gounod, Besozzi, Ernest Boulanger, tous futurs
prix de Rome ; je restai modestement rivé à mon enseignement de
professeur de piano, mais le cher maître me tenait en grande affec-
tion, il affirmait à mon ami de Beauchêne qu'il n'avait plus rien à
m'enseigner. C'était, hélas ! une illusion.
Mon ami regretté, Octave Fouque, compositeur et musicologue
distingué, a publié, il y a une trentaine d'années, une très intéres-
sante étude analytique sur la filiation artistique de Berlioz et de
Lesueur dont il avait reçu les conseils en 1829 et i83o, date de
son prix de Rome avec la cantate de Sardanapalc.
Ainsi qu'il l'a constaté, le patriarchal Lesueur, l'auteur acclamé
de Téléiiiaque, la Mort d'Adam, Pau] et Virginie, la Caverne, et de
grand nombre de messes, oratorios, etc., était, malgré son éduca-
tion dans les maîtrises, un révolutionnaire dans la conception de
ses œuvres religieuses, compositions de haut style, mais visant,
contrairement aux rigides doctrines des puristes, la musique pitto-
resque traduisant l'expression de la pensée.
Berlioz fut heureux de trouver chez Lesueur une philosophie de
l'art conforme à ses audaces romantiques, encourageant ses pre-
miers essais de symphonies à programme, musique descriptive et
imitative, sorte de préface musicale à son grand opéra des Troyens.
Constatons encore que les sympathies du maître et du disciple
convergeaient avec une égale ferveur vers les poèmes bibliques,
dont le charme naïf et la couleur orientale répondaient si bien aux
qualités spéciales de Lesueur, chercheur infatigable de la musique
ipo L'ARTISTE
primitive de nos grands ancêtres. Ses oratorios de Koéiiii, Rachel,
Kulh et BoOy, Débora, ouvraient à son imagination musicale de
larges horizons poétiques « qu'il savait revêtir d'un coloris antique
parfois si vrai qu'on oubliait, en les écoutant, la pauvreté de la
trame musicale et la faiblesse enfantine de l'instrumentation ».
Je reproduis sous toutes réserves ce jugement sévère d'un dis-
ciple qui devait rompre plus tard avec les bons conseils et les sages
doctrines d'un maître qu'il aimait pourtant à sa façon. Où les sou-
venirs de Berlioz publiés dans ses Mémoires concordent avec les
miens, c'est lorsqu'il évoque l'exposé des théories de Lcsueur tou-
chant l'harmonie, la basse fondamentale, l'art modulatoire. Je
m'étonne seulement qu'il ait passé sous silence l'emploi de l'accord
de septième du second degré, qu'il désignait comme à double aspect,
et pouvant moduler par surprise du majeur au mineur ; cette dé-
monstration était une des thèses favorites du maître lorsqu'il quit-
tait les sommets de l'art pour les exemples terre à terre de la science
harmonique.
Il convient de ne pas oublier, parmi les disciples de Lesueur, Bois-
selot qui devint son gendre et obtint le prix de Rome sous sa
direction, après avoir reçu les doctes leçons de Fétis pour le contre-
point et la fugue. Il me souvient, à cette époque (je parle de i835),
d'avoir été édifié par la vue attachante de la vie familiale de Lesueur,
qui, vénéré de tous, était l'âme de ce foyer où le calme et les soins
prévenants, empressés, dont il était entouré par sa femme et ses
enfants, lui faisaient une existence douce et recueillie, mais un
peu monotone dans sa régularité chronométrique. M""^ Lesueur
était une femme très distinguée, sympathique et charmante par
sa grâce naturelle, exempte de prétentions. Elle accueillait les élèves
de son mari avec une bonne grâce qui donnait confiance, tout en
commandant le respect. Mais cette vie heureuse et calme touchait
â sa fin. Le 6 octobre iSSy, Lesueur s'éteignait, entouré de tous les
siens. Une foule considérable se pressait à ses obsèques ; j'y assis-
tais, ayant à mes côtés Bazin et Boulanger. Hélas ! Berlioz, Bazin,
Gounod, Besozzi ont eux aussi été entraînés dans cette course à
l'abîme où tout s'engloutit, excepté le souvenir pour ceux qui
restent. Je suis persuadé que notre illustre directeur A. Thomas
garde lui aussi un souvenir reconnaissant à ce professeur de com-
position. Les conseils de Lesueur se gravaient d'autant mieux dans
l'esprit qu'il les donnait imagés. Il nous recommandait de lire
MAITRES D'AUTREFOIS
191
beaucoup d'œuvres musicales et littéraires, choisies parmi celles
des maîtres. Il devait alors se produire dans notre cerveau et à
notre insu, un travail de fusion créant pour l'imagination des
réserves utiles.
La physionomie de Lesueur reflétait la bonté de son cœur, et
la franchise de son regard, allant droit à l'interlocuteur, confir-
mait la sincérité de sa parole. Les traits du visage étaient réguliers,
harmonieux, mais un peu forts; ils laissaient deviner une volonté
énergique, s'alliant à une grande douceur. Nature calme, réfléchie,
doué d'un caractère ferme et d'un esprit méthodique, l'âme de
Lesueur s'ouvrait naturellement aux sentiments les plus élevés.
Fidèlement attaché à ses convictions artistiques, à sa foi, à ses
croyances, il resta inébranlable jusqu'à la dernière heure au culte
du beau et du vrai.
III
Il est toute une partie de l'énorme production de Lesueur qu'il
convient de sacrifier résolument aux sévérités de la critique.
Lesueur s'est toute sa vie occupé de l'histoire de la musique depuis
l'antiquité la plus reculée, remontant aux sources primitives de
l'Inde ou de l'Arabie ; mais, au lieu de consulter les rares docu-
ments authentiques recueillis par les sociétés d'archéologues, il
s'était fait une science à son usage personnel. Mélopées à. l'antique,
chants de patriarches, mélodies où les nuances traditionnelles et
la manière d'interpréter étaient minutieusement indiqués par
Lesueur, ne relevaient que de l'imagination et de la manière de
comprendre l'art antique du compositeur philosophe. Lesueur refai-
sait les chants religieux de nos grands ancêtres de l'antiquité,
d'après son sentiment personnel, tels qu'il les comprenait, d'une
grande simplicité d'intonation, de rythme. Malheureusement, l'his-
toire, appuyée sur ces documents, établit que les chants orientaux
et hébraïques sont d'intonations très variées, très modulées, peu
vocales pour nos oreilles habituées aux sons régulièrement coor-
donnés de la gamme. Aussi Fétis, Clément, Gevaërt et autres
musicologues d'une science contrôlée, traitent-ils de roman les
théories de Lesueur, basant une histoire de la musique, sur des
hypothèses fantaisistes et des déductions erronées.
Abordons maintenant les véritables titres de Lesueur à l'admi-
102 i: ARTISTE
ration de la postérité et d'abord son œuvre de musique religieuse.
Celle-ci comprend un grand nombre de pièces pour le service de
la chapelle de l'Empereur, et aussi pour les grandes solennités, des
Te Dt'iiiii, la Messe du Saere, la Marebe du Coiironiieiiieiit. Pour
apprécier et juger avec sincérité ces belles pages où l'inspiration
musicale a tant d'intensité, il ne faut pas oublier que le maître
continuait, avec une conviction inébranlable, la mission qu'il
s'était imposée d'humaniser la musique religieuse, de la rénover
en la rendant expressive, imitative et dramatique.
Fétis mentionne, dans le catalogue des œuvres religieuses de
Lesueur, trente-trois messes, dont deux messes solennelles, à
quatre voix et orchestre, une messe exécutée avec intermèdes et
motets portant le titre d'oratorios de Noël, oratorios pour le
carême, trois Te Deiiiu, Marche pour le Couronneiueut, Déhora, ora-
torio, « et nombre d'autres épisodes de l'Ancien Testament, écrit
Berlioz dans ses Mémoires (page 24), tels que Koéini, Rachel, Ruth,
qu'il avait revêtus d'un coloris antique, parfois si vrai, qu'on
oubliait en les écoutant la pauvreté de la trame musicale, et la
fiiiblesse de l'instrumentation ». Ici encore, Fétis s'est efforcé de
ruiner théoriquement le système préconisé par Lesueur. Pour lui,
les œuvres musicales, écrites dans la pensée d'élever notre âme à
Dieu par la prière et le recueillement, ne doivent en rien participer
à nos humaines passions. Pour faire justice de ce parti pris, il
suffit d'observer qu'en appliquant les principes de Fétis, on banni-
rait de l'église nos chefs-d'œuvre de musique religieuse. Les admi-
rables messes de Mozart, Beethoven, Rossini , Verdi, seraient
mises à Viudex et l'on devrait, pour être conséquent, s'en tenir
exclusivement au plain-chant, harmonisé suivant les lois sévères
du contrepoint, en évitant rigoureusement les modulations et les
altérations amollissantes.
L'œuvre dramatique de Lesueur n'a pas échappé plus que ces
compositions religieuses aux injustices de la critique. On a reproché
au musicien de manquer de charme expressif dans ses mélodies.
La phrase, a-t-on dit, est molle, languissante, dénuée de chaleur et
d'enthousiasme. C'est là, affirmons-le très haut, une grande erreur ;
tout au contraire, les pensées musicales de Lesueur ont un grand
élan, elles sont colorées, d'un beau sentiment, d'un gracieux con-
tour. Si Lesueur a sacrifié à la couleur locale, à la vérité scénique,
à la musique descriptive, il a su donner à ses idées un tour ori-
MAITRES I^AUTREFOIS
10-^
ginal et personnel, que peu de compositeurs ont possédé au même
titre. Ses inspirations mélodiques ont une grâce expansive très
réelle, ses morceaux d'ensemble et ses chœurs ont de l'énergie, une
grande vigueur d'accent et des rythmes très variés. Enfin son
style, très personnel, s'impose par l'intéressant contraste de la sim-
plicité des moyens employés et de la grandeur des résultats
obtenus. Compositeur dramatique, lyrique ou religieux, Lesueur a
sa place marquée à côté de Méhul, entre Cherubini et Spontini,
place enviable et qui le laisse au premier rang parmi les précur-
seurs de l'évolution contemporaine.
MARMONTEL.
iSg.'i. — l'artiste. — nouvelle période : t. X
CAUSERIE D'ART
A PROPOS DE JULES LEMAITRE
(fm ')
XIV
1 les lois du théâtre sont compliquées, si
elles sont sujettes, comme d'autres lois
naturelles, à des perturbations, elles n'en
existent pas moins. Y a-t-il une opposi-
tion réelle entre ces lois du théâtre et
celles des autres formes littéraires ? Ou
plutôt, l'opposition absolue n'existant cer-
tainement pas, puisque des chefs-d'œuvre
immortels ont revêtu la forme théâtrale, demandons-nous : peut-
on savoir dans quelle relation exacte se trouvent d'une part le
théâtre et de l'autre la littérature plus particulièrement livresque ?
Nous avons vu déjà, au cours de cette causerie, comment une
incursion dans les choses d'art a permis d'éclaircir un petit pro-
blème d'esthétique littéraire. Voici qu'une occasion se présente
d'employer le même procédé et de trouver dans l'art un terme de
comparaison, en tout cas bien suggestif, sinon tout à fait dé-
monstratif.
Il y a deux formes d'art qui semblent presque devoir être anta-
gonistes, l'art extensif et l'art intensif; en termes moins agrono-
' V. l'Artiste de juillet et août derniers.
CAUSERIE D'ART
>95
iniques : l'art concentre, intime, représenté parla peinture de. che-
valet ou la sculpture à sujet simple, et l'art étendu à de grandes
surfaces et, proprement, décoratif.
L'art décoratif, par le seul fait que les œuvres qui le représentent
doivent être vues et admirées de loin, exige presque absolument
des figures de grande dimension. Pour lui, dans la plupart des cas,
la grandeur naturelle est un minimum à peine acceptable. La gran-
deur colossale est exigible aussitôt que les distances sont un peu
grandes. Imaginez-vous Michel-Ange mettant là-haut, là-haut, sur
les voûtes de la Chapelle Sixtine, des personnages à peine plus
grands que ceux de Meissonier ? La grandeur écrasante de ses
Prophètes, de ses SybiUes se retrouverait-elle, — de loin, — avec des
ligures de proportion moindre ? De loin, disons-nous, car, dans les
dimensions réduites d'une photographie placée devant nos yeux à
la distance de la vision distincte, leur caractère de farouche gran-
deur n'est absolument pas diminué, ayant pour cause leur attitude,
traductrice de sentiments nobles et puissants, la proportion des
diverses parties de leur corps, qui est celle de géants surhumains,
et la simplification de la forme, qui semble agrandir la proportion
des figures, de même que l'absence d'arbres et de maisons semble
reculer encore les limites d'une vaste plaine.
Ce n'est pas tout. Une composition, picturale ou sculpturale,
destinée à être vue de loin ne pourrait sans inconvénient être sur-
chargée de détails d'aucune sorte, non plus que de figures. Ce qui
est vrai pour chaque personnage en particulier l'est encore davan-
tage, si c'est possible, pour l'ensemble d'une oeuvre décorative. Il
faut que le regard s'y promène sans fatigue ; qu'il trouve sur sa
route de grands espaces vides où l'attention se repose ; qu'il em-
brasse d'un seul coup les grandes lignes de cette symphonie de
formes, qu'il en suive l'enchaînement, qu'il en aperçoive d'emblée
les rapports, les ressemblances harmoniques, les contrastes, tou-
jours sauvés par des analogies lointaines mais facilement saisis-
sables. Plus il y aura d'élégance ou de noblesse dans les types, de
clarté dans la distribution des masses, d'harmonie dans les lignes,
les valeurs et les tons, plus l'œuvre sera parfaite au point de vue
décoratif.
Nous allions oublier de dire qu'elle doit être claire, non pas
seulement pour l'esprit, mais aussi pour les yeux, par la raison
bien simple qu'à distance, une composition sombre serait invisible.
196 L'ARTISTE
Sauf de rares exceptions, toutes les fresques sont d'une tonalité
claire et blonde. Il existe quelque part, à Paris, un grand tableau
de Courbet qui a été certainement conçu avec une intention déco-
rative : c'est une scène d'incendie nocturne. A trente pas, cette
composition fait l'effet d'une immense boîte à cirage sans couvercle,
où un rayon de lumière, pénétrant obliquement, mettrait des pail-
lettes sur quelques aspérités. A vingt pas, on commence à distin-
guer des torches fumeuses, des casques sur lesquels leur lueur se
reflète. A dix pas, on devine déjà des pompiers, des chevaux, tous
les accessoires d'un incendie. Quant à l'incendie lui-môme, qui
aurait pu éclairer la composition, il est presque entièrement vir-
tuel ; on n'en voit que la fumée. Courbet vous dira sans doute,
qu'en général cela se passe ainsi à Paris et que, grâce à l'intel-
ligence et à l'activité de nos excellents pompiers, le feu est presque
toujours éteint avant que les flammes aient pu se manifester dans
la rue. Au point de vue de la statistique, il a raison ; mais au point
de vue décoratif, il s'est absolument trompé, puisque son oeuvre
n'est visible que de près.
Courbet a peint d'admirables tableaux : les Casseurs de pierres,
d'une si belle tenue générale; YEiiterreiiietit à Onians, où le groupe
des femmes en noir, qui cachent leurs visages dans des mouchoirs
blancs, montre ce qu'un coloriste de haute volée peut tirer du
sujet le plus simple ; \ Atelier, d'une si riche harmonie sombre,
où une femme nue posant pour le peintre au milieu de tant de
gens qui remplissent le grand hall, ferait une étrange figure si l'on
pensait à autre chose qu'à l'unité du ton de sa chair et à l'am-
pleur de son modelé. Mais dans tout cela, vous chercheriez vaine-
ment la plus légère trace du sentiment décoratif : le pauvre can-
tonnier est d'un anguleux à faire frémir; dans les deux autres
chefs-d'oeuvre, les personnages sont groupés à la bonne franquette,
avec une singulière ignorance des lois de l'eurythmie linéaire.
Montons encore plus haut dans la hiérarchie : la Bethsabée de
Rembrandt, au musée du Louvre, un des plus admirables chefs-
d'œuvre du grand Hollandais, fait oublier, quand on la regarde,
les centaines de toiles de la galerie La Caze, — sauf deux ou trois
merveilleux portraits de Vélasquez ; — mais, après avoir large-
ment admiré dans cette œuvre l'étonnante richesse de la couleur,
si sobre en même temps, et le prodigieux modelé de la figure de
la baigneuse, on sera bien obligé de convenir, — ce qui d'ailleurs
CAUSERIE D'ART
197
n ote rien à sa valeur en tant que chef-d'œuvre, — que cette
figure, assez gauche d'attitude et presque disgracieuse, laisse tout
à désirer au point de vue de l'allure décorative. Elle est l'honneur
d'un grand musée, mais il ne faudrait pas songer à l'employer
comme décoration murale.
XV
Si l'on veut retrouver l'âge d'or de l'art décoratif, c'est encore à
la belle époque grecque qu'il faut remonter, à Phidias d'abord (lui
partout, lui toujours!) car, à moins d'un miracle de génie qui ne
se renouvellera sans doute pas avant de longs siècles, qui, en tout
cas, ne s'est pas renouvelé depuis vingt-trois siècles et demi, le
Parthénon, le temple d'Athéna Parthénos restera le prototype de
la beauté décorative, prototype que tous les décorateurs de l'avenir
devront étudier avec recueillement, non pour l'imiter, certes, mais
pour surprendre le secret des lois mystérieuses, — encore incom-
plètement formulées malgré les efforts des esthéticiens passés et
présents, — dont il est la suprême réalisation plastique.
Dans la décoration de ce temple unique au monde, tout est
prévu, les règles traditionnelles, encore jeunes, prêtant leur aide à
la profonde intuition du génie du maître. Les deux frontons,
destinés à être aperçus de très loin par la foule, représentent, avec
des figures de dimension colossale, dans des attitudes nobles et
calmes, les scènes les plus propres à frapper l'imagination du
peuple aimé de Minerve. Les métopes de la frise extérieure, partie
du décor subordonnée à celui des frontons, étaient faites pour être
vues de plus près : elles renferment, chacune en un groupe de
deux figures de grandeur beaucoup moindre, des scènes de combat
déjà plus mouvementées. A l'intérieur de la colonnade, tout autour
de la muraille extérieure du temple, se déroule la merveilleuse
procession des Panathénées ; protégée par un plafond qui arrêtait
la vive lumière du ciel de l'Attique, placée d'ailleurs plus près de
l'œil, cette admirable frise n'exigeait pas la franchise de masses, les
forts contrastes de lumière et d'ombre des sculptures extérieures ;
elle pouvait sans inconvénient être en relief plat, ce qui permet-
tait une bien plus grande richesse de composition; en même
temps, les figures pouvaient être d'une proportion plus petite.
Mais dans cette richesse, la clarté demeurait toujours, et, là
même où les figures de cavaliers chevauchaient, c'est le cas de le
iqS L'ARTISTE
dire, les unes sur les autres, Va superposition de ces jeunes corps
d"éphèbes à demi nus et de leurs manteaux flottant au vent, l'en-
chevêtrement des jambes des chevaux qui galopaient sur place,
parfois presque cabrés, — avec quelle grâce légère! — donnait aux
yeux, par un prodige d'art, l'impression non pas d'un tumulte
confus, mais d'une noble, d'une divine harmonie de formes et de
lignes.
Cette loi d'eurythmie existait de même, cela va sans dire, dans
les groupes des métopes et des frontons; et toute la décoration
sculpturale tenait sa place dans le monument sans le surcharger,
sans être écrasée par lui. On eût dit que ce merveilleux ensemble,
conçu par une intelligence supra-humaine, avait jailli un beau jour
du sol de l'Acropole sous le choc de la lance d'Athéna, comme
l'olivier de l'antique légende.
Ce goût de l'harmonieuse clarté se retrouvait sans aucun doute
dans la peinture hellénique, à peu prés exclusivement décorative.
Nous en avons la preuve évidente dans tous les vases grecs de la
belle époque; et, si aucun des chefs-d'œuvre des grands peintres
grecs ne s'est conservé jusqu'à nous, au moins connaît-on les
décorations murales des anciennes villes d'Italie. Quoique datant
d'une époque de décadence relative, quelques-unes de celles-ci, —
entr'autrcs les célèbres Nùces ahlohrandines, — sont encore des
chefs-d'œuvre au point de vue qui nous occupe. La composition
y est toujours très simple, comme en un bas-relief : par la
variété de leurs attitudes, par la grâce des plis de leurs costumes,
par la présence de quelques objets accessoires qui les relient dis-
crètement là où l'on aurait pu craindre un trou dans la composi-
tion, les personnages, tantôt espacés, tantôt en petits groupes,
forment toujours une délicieuse arabesque vivante. L'arabesque,
si l'on prend le mot dans son sens le plus large, est l'essence même
de l'art décoratif.
Cette économie de forces pour une résultante exquise est vrai-
ment propre à la Grèce. On a dit avec rai.son que les Grecs l'ont
empruntée d'instinct à la nature qui les environnait. Hn eflfet, la
Grèce est un pays sec; non qu'il y tombe beaucoup moins d'eau
qu'ailleurs, mais il n'y pleut que pendant une faible partie de
l'année, et encore sous la forme de grandes averses encadrées de
périodes de sécheresse. C'est dire que la végétation, dans ce beau
pays, ne peut pas être luxuriante comme dans les contrées situées
CAUSERIE D'ART
'99
plus au Nord, sur le passage des bourrasques océaniennes. De là
vient que les pentes des montagnes, insuffisamment protégées par
des herbes trop grêles, se dénudent constamment sous l'action des
vents et des pluies. D'autre part, même dans les vallées plus
humides, les arbres ont pour vertu obligatoire la sobriété; leurs
troncs sont maigres et nettement dessinés, comme les corps des
jeunes éphébes durcis par les exercices de la palestre; leurs bran-
ches, à peine garnies de feuilles rares et fines, font dans l'azur un
treillis à moitié dévoré par l'éclatante lumière d'un ciel presque
toujours sans nuages.
Donc, des arbres grêles, mais chacun avec sa physionomie par-
ticulière, dessinés comme à l'eau-forte par le plus grand des dessi-
nateurs, la Nature, dispersés en bouquets peu serrés sur un terrain
peu couvert d'humus, dont tous les renflements laissent voir une
forte et élégante ossature de rochers qui se détache sur le ciel :
voilà, d'après les récits de tous les voyageurs, la physionomie de
la Grèce, sinon dans les vallées plus grasses des pays montagneux,
au moins dans toutes les régions voisines des côtes et particuliè-
rement en Attique.
Nous en parlons par ouï-dire, n'étant encore jamais allé en
Grèce, et pourtant nous avons vu, de nos yeux vu ce ciel, ces
montagnes aiguës, cette végétation maigre, ces arbres fins et fiers,
au feuillage presque évanescent, évanoui, — car rien ne ressemble
plus aux bords de la mer Egée que ceux de la Méditerranée; rien
n'est plus près de la Grèce que certains paysages de la Provence
ou du Languedoc, au bord de la mer.
L'art grec est donc vraiment sorti de la nature hellénique.
Ailleurs, plus au Nord, grâce à l'humidité de l'atmosphère, la végé-
tation est abondante jusqu'à l'exubérance, les arbres se couvrent
d'immenses dômes d'un feuillage épais et foncé; leurs troncs, gor-
gés de sève, montent à des hauteurs bien plus grandes; ils sont,
gros à proportion, mais gros comme ces gens gras, dont le corps
n'a plus de forme et que Phidias, à coup sûr, n'aurait pas acceptés
pour modèles.
Corot non plus, cet Athénien, n'aurait pas voulu mettre sur ses
toiles ces arbres gigantesques. Nous avons à l'appui de notre dire
la déposition d'un homme bien digne de foi, — d'un garde-cham-
pêtre assermenté, — qui nous a été transmise par un grand peintre.
Voici comment. Cela se passait peu de temps après la mort de
200 L'ARTISTE
Corot. Un groupe de peintres, membres du Jur^' et de l'Institut,
ayant déjeûné à Ville-d'Avray chez Gustave Guillaumet, — mort
depuis en pleine ascension de talent, hélas! — allèrent voir l'étang
que Corot a immortalisé. Le plus jeune de la bande, sans doute,
plus près des souvenirs d'enfance, se mit à faire des ricochets sur
l'eau avec des pierres plates. Un autre, le plus vieux, je crois, était
en train de l'imiter, et le Jur\' était en train de juger les coups,
quand une voix, derrière eux, s'écria :
— Messieurs, ce que vous faites là est défendu !
Ils se retournèrent, surpris; mais le plus surpris fut le garde-
champêtre, quand il s'aperçut qu'il avait affaire à tout un groupe
de gens décorés, quelques-uns officiers de la Légion d'honneur.
— Bah ! dit en souriant l'un des délinquants, nous n'aurons
pas fait monter le niveau de l'étang : les pierres étaient si plates!
Le garde rit, désarmé. Il était d'ailleurs bonhomme et respec-
tueux des supériorités sociales. La conversation s'engagea, on lui
fit compliment de « son » bois. Au bout de quelques phrases,
comprenant qu'il avait affaire à des peintres, il leur parla en
artiste, en homme qui avait vécu presque familièrement avec
Corot.
— Tenez, dit-il, si vous voulez venir avec moi, je vous mon-
trerai le plus bel arbre de la forêt.
On accepta. C'était un chêne, superbe, en effet, immense, au
tronc gros comme un pilier d'église, aux branches grosses comme
des arbres. On se récria d'admiration.
— Eh bien, messieurs, conclut-il, monsieur Corot connaissait
très bien cet arbre-là, il le regardait quelquefois... Mais il n'a jamais
osé s'y frotter!
Eh non ! sans doute, Corot n'aurait pas osé s'y frotter ! Ces
géants du monde végétal sont bons à regarder; il a pu s'asseoir
à leur pied, rêver ou dormir à leur ombre, mais les mettre sur
une toile, jamais. Ils auraient caché un trop grand espace de ses
ciels, d'un bleu si gris, d'un gris si bleu, qui fait penser au pur
éther; ils y auraient fitit une tache trop lourde avec leur épais
feuillage « où les petits oiseaux du bon Dieu ne peuvent pas
voler ». Ce qu'il aimait de toute son âme, et en cela il était bien
Grec, c'étaient les saules légers qui laissent évaporer dans le ciel,
comme une fumée, leur pâleur argentine; c'étaient les bouleaux
aux troncs blancs et frêles, dont la grâce puérile s'harmonisait si
CAUSERIE D'ART 201
bien avec celle de ses nymphes à peine adolescentes; ou bien
encore les feuillages des trembles, sensitifs comme des chevreuils,
où la moindre vibration de l'air éveille un furtif frissonnement de
vie et de lumière. Il était poète avant tout; mais, dans les arts du
dessin, la poésie ne peut guère s'exprimer que par des formes et
des valeurs colorées, dont les combinaisons appartiennent en
propre à l'art décoratif.
XVI
Il y a là-dedans bien des choses inexprimables : les artistes se
comprennent entr'eux à demi-mot, ce qui est bien plus raison-
nable, quand ils parlent des œuvres d'art, et l'on conçoit leur
mépris secret, parfois même hautement avoué, pour les fous qui
s'efforcent de traduire en mots imprimés des impressions si étran-
gères à la littérature. Casas de Espana! nous dit clairement leur
sourire. Le critique d'art, l'esthéticien, parlant de peinture ou de
sculpture, n'est pourtant pas absolument inutile. On peut dire
qu'il ressemble à ce voyageur qui, revenu d'une contrée étrangère
et très lointaine, écrit ses notes de voyage, rappelant leurs vieilles
impressions à ceux qui connaissaient déjà ce pays, donnant aux
autres une idée de ce qu'ils ignorent et leur suggérant l'idée d'y
aller voir. Mais les lecteurs de l'Artiste sont tous des explorateurs
du pays de l'art ; avec eux aussi on peut s'entendre à demi-mot.
Quelques-uns savaient déjà aussi bien que nous, sinon mieux, ce
qu'il y a d'inexprimé dans la définition que nous avons essayé de
donner de l'art décoratif.
Nous avons dit, et il faut le répéter encore, que cette forme
d'art n'est pas en opposition avec l'étude serrée, intime, profonde,
de la nature. Les plus grands décorateurs, Phidias, Raphaël, Ingres,
— Corot lui-même, de taille moindre, mais de même race, — sont,
au contraire, les plus grands observateurs de la vérité vraie. Aucun
paysagiste, aucun, n'a dessiné mieux que Corot, ni même aussi
bien. Aucun peintre de la figure humaine, — sauf Léonard de
Vinci, qui est un dieu, et qui d'ailleurs fut grand décorateur quand
il le voulut, dans la Cène, — n'a dépassé en profondeur d'obser-
vation les grands artistes que nous venons de citer. Courbet, le
grand-prêtre du réalisme, est presque un « chiqueur » à côté d'eux,
et ses plus beaux morceaux seraient bien peu de chose à côté
202 L'ARTISTE
de ce qu'on a appelé, nul ne sait pourquoi, Yllyssiis de Phidias.
Kt pourtant, il n'y pas à dire, Courbet est un vrai grand peintre,
dont les œuvres méritent largement la place qu'elles ont conquise
dans les musées.
Ainsi, nulle opposition entre l'art décoratif et la peinture inten-
sive, qui peuvent fort bien vivre ensemble.
Seulement, il ne faut pas en conclure que ces deux formes d'art,
si on les sépare, soient d'égale importance.
Descendons, en effet, les degrés de l'art décoratif. Voici Tinto-
ret, un géant qui brossait des toiles de trente pieds comme les
gens ordinaires brossent une petite esquisse. Connaissant la nature
par coeur, il a mis encore beaucoup de sentiment de nature dans
ses vastes toiles ; un peu davantage dans ses portraits. Il reste
donc très haut.
Tout près de lui, voici Carpaccio, un peu sec pour un Vénitien,
et, à cause de cela, moins goûté du grand public; mais très estimé
des artistes et des amateurs compétents, parce que ses personnages
sont encore prés de la nature.
Paul Véronèse, quel merveilleux charmeur ! Ses Noces de Cana
et un autre tableau qui lui fait face, au Salon Carré, en disent
assez long pour qu'on n'ait pas besoin de faire son éloge. Et
pourtant qui oserait le mettre au niveau des plus grands, deTitien
lui-même, qui n'est pas sur les plus hautes cîmes? C'est qu'il a
un peu moins aimé la nature : ses portraits sont légèrement infé-
rieurs à ceux du Titien, comme ceux-ci le sont un peu à ceux du
Tintoret, beaucoup à ceux de Raphaël. La même infériorité rela-
tive se remarque dans chacune des figures, prises à part, de .ses
grandes compositions. C'est pourquoi Titien, qui n'a jamais fait de
décorations aussi vastes, qui n'a peut-être pas autant que lui le
sens décoratif, dépasse Paul Véronèse de toute la tête.
Et Tiepolo! Si on ne le compare à personne, quel plaisir de
voir ses décorations si spirituelles, si pittoresques, vrais bouquets
de couleur! mais, si les peintures murales du Tintoret étaient de
prodigieuses esquises très poussées, celles de Tiepolo ne sont plus
que de délicieuses pochades. Tiepolo a-t-il fait des portraits? Si
oui, ils ne doivent soutenir la comparaison ni avec les superbes
doges du Tintoret, ni même avec les élégantes et encore très fortes
effigies de seigneurs de Paul Véronèse. En tout cas, chacun de ses
personnages, regardé pour lui-même, est une simple pochade.
CAUSERIE D'ART
203
Voilà pourquoi nul ne songe à faire de ce peintre charmant l'égal
des grands décorateurs vénitiens.
Et ainsi de suite en descendant l'échelle.
Il résulte très clairement de ces comparaisons une remarque
curieuse : c'est que, pour juger à coup sûr du mérite relatif dos
différents décorateurs, on n'aurait pas besoin de comparer leurs
compositions, mais quelques personnages isolés, découpés dans
ces grandes peintures (découpés en imagination, bien entendu,
sans quoi le procédé deviendrait facilement onéreux et rarement
applicable). Et la valeur de chacun d'eux dépendrait de la quantité
de nature qu'ils renferment.
Tout le monde sera-t-il de notre avis ? Ne va-t-on pas trouver
notre procédé un peu bien étroit, exclusif même et pédant?
Fort bien, si le procédé nous appartenait en propre. Mais veuillez
remarquer que nous ne l'avons pas inventé, que c'est celui de tout
le monde, qu'il a été appliqué, — peut-être moins consciemment,
— par la postérité elle-même, c'est-à-dire par les petits groupes
successifs de juges compétents qui se sont transmis, de génération
en génération, leur jugement éclairé. Sans aucun doute, il y a des
modes passagères. Montesquieu écrivant la phrase suivante: « Un
bâtiment d'ordre gothique est une espèce d'énigme pour l'œil qui
le voit : l'âme est embarrassée comme quand on lui présente un
poème obscur », ne faisait que traduire naïvement l'opinion de la
grande majorité des gens de son temps. Mais il y avait probable-
ment, au XYIIP siècle, quelques personnes qui n'écrivaient pas,
qui ne faisaient pas autorité et qui pourtant comprenaient la gran-
deur, la sublimité des monuments improprement appelés gothiques.
Et n'y en eût-il pas eu un seul, cela prouverait simplement que
les générations, comme les individus, sont capables d'erreurs acci-
dentelles, momentanées, résultats de partis pris involontaires. La
tradition du goût finit toujours par se renouer, et certainement la
postérité d'aujourd'hui est plus impartiale dans ses admirations
pour les œuvres d'art de toutes les écoles, que la postérité des
siècles précédents. Ce n'est point au hasard que les classements,
les tassements, si vous voulez, se sont faits dans la suite des
siècles.
Vrai ou faux, en tout cas, le classement que nous avons repro-
duit tout à l'heure à propos des grands décorateurs est universel-
lement admis; et le classement, dam; le niciiic ordre. Aq la valeur
204 L'ARTISTE
artistique de leurs portraits ou des figures isolées de leurs grandes
compositions, n'est pas moins universellement admis. Notre seul
mérite en cette affaire (encore reviendrait-il de droit à nos maîtres
en esthétique) est d'avoir remarqué cette curieuse coïncidence et
de déclarer hautement que ce n'est pas une simple coïncidence,
mais l'expression d'une loi.
Mais alors, objecterez-vous, il faut compter pour tout, tout,
tout, la forme «intensive» de l'art, et pour rien, rien, rien, sa
forme extensive ?
Nous avions prév-u cette objection, puisque nous }' avons
répondu dans un précédent chapitre, en disant qu'ajouter les qua-
lités décoratives aux qualités primordiales de l'art, c'est faire
quelque chose de très beau, de très méritoire, de très noble, de
très agréable aux amoureux du Beau; mais que ces qualités doivent
s'ajouter à d'autres plus profondes, plus essentielles, sous peine de
perdre énormément de leur valeur.
Pour s'en rendre compte, il suffit de continuer la marche des-
cendante, dans laquelle nous nous étions arrêtés à un degré
encore fort élevé. Arrivons au décorateur simplement de talent en
tant qu'artiste, mais extrêmement bien doué comme décorateur.
Les oeuvres des artistes de cet ordre courent les rues et les monu-
ments, dans notre beau Paris. Quoi de plus noblement décoratif,
par exemple, que les fontaines de la place de la Concorde? Comme
proportion entre leur masse générale et celle de la place qui les
renferme, entre les diamètres de leurs deux bassins superposés,
entre la dimension du monument, celle des figures et la longueur
des jets qu'elles lancent, on ne saurait désirer mieux. Quand leurs
eaux sont lâchées, quel que soit l'état du ciel, couvert ou enso-
leillé, quelle que soit l'heure ou la saison, c'est un véritable
enchantement pour les yeux. Mais approchez davantage et regardez
les figures de bronze : elles sont loin d'être mal agencées; leur
silhouette aux lignes variées et serpentines est fort agréable à
voir; mais... il y a un mais! Prises à part, au point de vue de
l'art sérieux, elles sont très convenables, sans plus...
C'est pourquoi bien des gens, la plupart des gens, dont je suis,
ignorent le nom de leur auteur, tandis que tout le monde con-
naîtra celui de la fontaine de Carpeaux, peut-être moins bien
agencée au point de vue décoratif, mais dont chaque figure est
une œuvre d'art dans toute la foice du terme.
CAUSERIE D'ART
205
Faisons un tour dans les églises : c'est là que nous trouverons,
avec un certain nombre de chefs-d'œuvre, une foule de peintures
admirablement composées suivant les lois de l'art décoratif le
plus sévère; mais au point de vue de l'art pur et simple, que
d'œuvres passables, sans compter les médiocres et les pires!
Cependant il faut constater, et c'est bien quelque chose, qu'elles
sont à leur place. Personne n'en voudrait dans un musée; mais,
là où elles sont, elles ne choquent vraiment pas. Leur tenue géné-
rale, leur tonalité claire, leur composition assez simple, l'agence-
ment et l'ajustement des figures, tout cela fait très bien sur la
muraille comme une tapisserie quelconque dont tout le mérite
serait d'occuper l'œil sans forcer l'attention.
Descendons plus bas, jusqu'aux décorations des plafonds d'ap-
partements bourgeois, jusqu'aux figures allégoriques des arcs-de-
triomphe en toile peinte que l'on élève aux jours de fête ; plus bas
encore, jusqu'aux grandes toiles « décoratives » qui couvrent les
devantures des baraques de foire. Comme le nombre des gens
capables d'imaginer une composition à peu prés satisfaisante est
très considérable, tandis qu'il n'existe, à chaque génération, que
quelques artistes capables de copier largement et fidèlement la
nature, de « faire le morceau », comme on dit dans l'argot si
expressif des peintres, il ne faudra pas nous étonner que les régies,
au moins les plus élémentaires, de l'art décoratif soient observées
jusque sur la place publique. Les personnages seront d'un dessin
bizarre, avec des corps en baudruche; leurs jambes pourront avoir
l'air de boudins mal ficelés ; leurs nez se trouveront fortement
écartés du milieu du visage ; mais tout cela sera d'un ton clair,
qui attire l'œil, d'une tournure à la fois terriblement ronflante et
suffisamment décorative. Les artistes même passeront sans trop
sourciller devant certains arcs-de-triomphe ; le spectateur moyen
ne trouvera pas cela trop désagréable, et la foule s'extasiera.
due conclure de tout ceci ? due les qualités décoratives ne se
conçoivent guère comme existant par elles-mêmes ; qu'il leur faut
un substratum, lequel est l'Art sans épithète. Elles sont comme
un chiffre qui, placé à la droite d'un autre, en décuple la valeur.
Elles peuvent s'appliquer à toutes sortes d'ouvrages, depuis les
plus méprisables jusqu'aux plus parfaits. Mais, par une coïncidence
bonne à noter et qui est peut-être encore une loi, il se trouve que
la valeur intrinsèque des qualités décoratives augmente à mesure
2o6 L'ARTISTE
que leur substratum est un art plus humain, plus noble et plus
profond. L'opposition apparente qu'on aurait pu imaginer entre
les deux formes, extensive et intensive, de l'art se résout au con-
traire en une parfaite harmonie.
A quel point de vue faut-il donc se placer pour juger une pein-
ture décorative ?
Au point de vue de l'art pur? Cela supprimerait la décoration
de nos édifices, car les artistes qui ont toutes les qualités néces-
saires pour faire une charmante décoration ne sont pas tous, il
s'en faut, des dessinateurs de génie, et nos rares grands peintres
n'ont pas tous les qualités spéciales de goût, d'érudition, d'imagi-
nation, qu'exige ce genre d'ouvrages.
Vaut-il mieux se placer au point de vue de l'art décoratif pur,
sans s'occuper de la valeur intrinsèque de l'œuvre d'art? Il semble,
A première vue, que ce serait assez raisonnable. Puisque nos édi-
fices ont besoin d'être décorés, puisqu'il est convenu que la pierre
ou le crépi des murailles est un pauvre amusement pour les yeux,
demandons que les choses qu'on mettra sur ces murailles soient
de l'art décoratif, en vertu de ce principe qu'une décoration doit
être, avant tout, décorative.
Eh quoi ? le principe n'est-il pas évident ? Ne serait-ce pas le
comble de l'absurdité que de mettre à vingt, trente, quarante pieds
de l'œil, Ylnccmiic de Courbet ou la Vierge aux rochers de Léonard,
qui ne feraient plus qu'une tache noire ?
Et alors, poussant le principe à l'extrême, et c'est là le danger,
on arriverait facilement à dire que, plus une œuvre est décorative,
plus elle convient pour une décoration, abstraction faite de la
question d'art pur.
Vous voyez où cela conduit et quelle conversation s'engagerait
entre les partisans des deux points de vue opposés. Rencontrant
la Bethsahée de Rembrandt dans l'angle de la voussure d'un plafond
de l'Hôtel-de-Ville, l'un dirait :
— Ça n'estpasde la décoration ! Otez-moi de làcette chose ignoble.
— Laissez-la là, dirait l'autre, c'est un admirable chef-d'œuvre !
—r- QjLi'en savez-vous ? D'abord, on ne le voit pas.
— C'est vrai ; mais avec une bonne lorgnette....
— Une bonne lorgnette ? Pourquoi pas une longue vue ? Vous
voulez rire ! Une décoration est faite pour être aperçue de tout le
monde, sans télescope.
CAUSERIE D'ART
207
— Mais puisque c'est un chef-d'œuvre ! Accordez-moi cela, au
moins ! Tenez, voici ma lorgnette.
— Voyons. (Après avoir regardé.) Eh bien, j'en suis pour ce
que j'ai dit, ce n'est pas de la décoration.
— Mais le dessin... le modelé... la couleur...
— Je vois une femme fort disgracieuse, — ce qui n'est pas
décoratif, — assise de guingois dans le coin d'un tableau sombre.
Si encore on l'avait mise à peu près au milieu...
— Pardon, il y a une autre figure : la vieille femme qui lui
essuie les pieds. Cela rétablit l'équilibre.
— Ah ! oui, je l'aperçois vaguement ; elle est tout encapuchon-
née ; elle tourne le dos à la lumière ; son visage est dans l'ombre.
Concevez-vous une décoration où les figures soient dans l'ombre ?
Avant tout, il faut les voir ; avant tout, entendez-vous ?
— Enfin, comme peinture, avouez que c"cst un chef-d'œuvre.
— Ça n'est pas de la décoration.
— Mais, comme peinture...
— Ça n'est pas de la décoration, vous dis-je. Otez-moi ça !
— Moi, )edemandequ'onrylaisse,parceque c'estun chef-d'œuvre.
— Et moi, je demande qu'on l'ôte, parce que ce n'est pas de la
décoration. Celui qui a fait cela n'est pas un décorateur. Je ne sors
pas de là.
Ils ont tous les deux raison et tous les dcu.x tort.
L'un a raison de dire que Rembrandt, dans la Bcthsahée, n'est
pas un décorateur ; mais, où il se met clairement dans son tort,
c'est quand il oublie de dire très haut, avec enthousiasme, que
Rembrandt est un des plus grands artistes qui aient jamais existé.
L'autre, qui est dans le vrai quand il admire passionnément cet
ouvrage, fallût-il le regarder avec une lorgnette, se met dans son
tort quand il refuse de reconnaître qu'au point de vue décoratif le
chef-d'œuvre est défectueux.
Un arbitre impartial dirait tout simplement qu'une décoration
murale n'est pas belle proportionnellement à ses qualités décora-
tives, mais qu'on a le droit d'exiger d'elle un minimum convenable
de ces qualités ; après quoi ce sera la valeur purement artistique
de l'œuvre qui prendra le pas. Et môme, si l'œuvre n'était pas du
tout décorative, il aurait soin de dire que, manquée à ce point de
vue, elle n'en est pas moins une œuvre immortelle, digne d'un
grand musée.
ao8 V ARTISTE
XVII
Eh bien, est-ce encore une coïncidence, un simple hasard, ou
n'est-ce pas plutôt un nouveau résultat de l'unité de l'organisation
humaine? Le parallélisme nous paraît complet, — au moins dans
les grandes lignes, car il ne faut jamais pousser une assimila-
tion jusqu'à l'extrême, — entre la relation qui unit la littéra-
ture livresque au théâtre, et celle qui unit l'art pur à l'art déco-
ratif.
Le théâtre n'existe pas en soi, il est une forme spéciale de la
littérature. S'il n'a pas pour substratum la connaissance de la
nature humaine, rendue visible par des personnages bien réelle-
ment vivants et humains, c'est une simple amusette, fort agréable
sans doute, très reposante pour des gens qui ont bûché toute la
journée ; mais une amusette, â peine supérieure aux tours de
passe-passe de Robert Houdin. Une œuvre « parfaite au point de
vue scénique » pourra avoir cinq cents représentations d'affilée ;
tandis qu'une comédie d'Emile Augier, moins « parfaite » à ce
point de vue, n'en aura que soixante, comme cela est réellement
arrivé pour Madame CaverkI. Seulement, le mélodrame où Margot
a pleuré disparaîtra bientôt de l'affiche, tandis que, dans cent ans
ou davantage. Madame Cavcrlet reparaîtra sur la scène ; et, dans
l'intervalle, tout le monde aura lu ce chef-d'œuvre. Tout le monde,
dans le milieu dont l'opinion importe.
Les qualités scéniques sont donc m'cessaires dans une certaine
mesure, comme Jules Lemaître lui-même l'a reconnu dans sa dis-
cussion de l'œuvre critique de Francisque Sarcey. Mais il ne faut
pas les mettre au premier plan et mesurer la valeur absolue, défi-
nitive, d'une œuvre de théâtre à sa perfection scénique. Il y a
même un genre de perfection superficielle, qui (à condition d'avoir
le don, bien entendu) est plus facile à atteindre quand on l'applique
à des fantoches que quand on foit de la psychologie. La vraie
perfection, elle-même, dépend souvent de circonstances locales, —
dans le temps ou dans l'espace ; — le théâtre ancien ou étranger,
si fidèle que soit la traduction, nous laisse presque toujours froids
et ne réussit guère que grâce à une adaptation. Encore y faut-il
presque toujours l'attraction d'un acteur aimé du public. Les chefs-
d'œuvre étrangers, modernes ou anciens, y compris un bon nombre
d'autres, nés pourtant dans notre pays, sont appréciés surtout à la
CAUSERIE D'ART
209
lecture, bien que leurs mérites scéniques ne puissent être consta-
tés « qu'aux chandelles ».
Faisons donc une grande place, même du fond d'un fauteuil
d'orchestre, aux qualités littéraires des pièces que nous voyons
représenter. Encourageons plutôt les vrais écrivains qui veulent
tenter les chances d'une forme nouvelle pour eux. Ne disons pas :
« George Sand manque du sens dramatique ; je la renvoie à ses
livres ». Si George Sand n'avait pas le don du théâtre au même
degré que Dennery, il n'en est pas moins vrai que des oeuvres
maladroites comme ClamJie et le Pressoir seront certainement lues
et peut-être mises à la scène, alors que les chefs-d'œuvre de Den-
nery seront relégués au rang des vieilles lunes, et qu'on se deman-
dera en les lisant, si on les lit, dans quel état d'esprit nous pou-
vions être quand nous pleurions (car nous avons tous pleuré) en
écoutant les Deux Orphelines.
Certes, rien n'est plus beau que la perfection théâtrale unie à la
perfection littéraire. L'homme de génie qui a su condenser en
deux mille cinq cents vers, — la longueur d'une simple nouvelle,
— plus d'émotions profondes et de belles catastrophes qu'on n'en
trouve dans dix volumes de roman, a sans aucun doute accompli
un rare prodige et mis au jour un rare chef-d'œuvre, s'il est vrai,
comme on l'a dit, qu'une œuvre doive être admirée en raison de
la quantité d'émotions qu'elle éveille en nous en un temps donné ;
et ce résultat, pour être obtenu, exige évidemment une merveil-
leuse puissance de combinaison et de concentration, qualité pre-
mière de l'homme de théâtre. Mais il y a des degrés en tout, et
c'est quelque chose que d'avoir voulu construire avec des maté-
riaux vraiment littéraires, c'est-cà-dirc vraiment humains, cette
« œuvre du démon » qui s'appelle drame ou comédie, et d'avoir
réussi dans une certaine mesure.
Une partie de la critique, avec des formules très enveloppées, a
été sévère pour les tentatives théâtrales de Jules Lemaître. Qu'on
lui ait montré les défauts de ses pièces, rien de mieux : c'était
plus qu'un droit, c'était un devoir. Ayant horreur des recettes
banales qui ne manquent guère leur effet sur les spectateurs de la
troi.s-centiéme représentation, — recettes que, d'ailleurs, il n'aurait
probablement pas su employer, — il a eu des ambitions conformes
à son tempérament raffiné, subtil, un peu compliqué. On lui a fait
comprendre, avec raison, qu'il choisissait à plaisir des sujets peu
1895
L ARTISTE,
NOUVELLE PERIODE : T. X
•4
210 L'ARTISTE
commodes, des sujets, dirait un peintre, où des reflets nombreux
et intenses luttent avec la lumière principale et nuisent quelque-
fois à l'impression d'ensemble. Mais pourquoi lui faire un procès
de tendance ? Pourquoi lui affirmer qu'il ne réussira jamais, qu'il
n'est pas « fait pour le théâtre » ? Qu'en sait-on ? Du reste, il a
réussi plus d'une fois, très honorablement même. Dans ses œuvres
les plus discutées, il y a des actes entiers qui sont d'un véritable
écrivain, d'un moraliste et d'un homme de théâtre, témoin le second
acte du Député Leveait. Entre le subtil, qui est dans sa nature, et
le banal, qui lui fait horreur, il a quelquefois rencontré les senti-
ments simples, dont le stock inépuisable a déjà fourni matière à
tant de chefs-d'œuvre depuis deux mille cinq cents ans. Révoltée
n'a rien de révolutionnaire, mais la sincérité n'en est point banale,
et tout le monde a aimé cette comédie, où l'esprit est du meilleur
aloi avec un heureux mélange de scènes sentimentales. Son drame
Les Rois, qui aurait certainement réussi même sans l'appoint du
génie de Sarah Bernhardt, renferme une des scènes les plus sobre-
ment traitées et les plus émouvantes du théâtre contemporain,
celle où un roi libéral et humain est amené, pendant une insur-
rection, à dire au chef de la force publique : « Faites votre devoir... »
Jules Lemaître a donc derrière lui une belle série d'œuvres dra-
matiques, dont aucune n'est médiocre, dont plusieurs sont
remarquables à plus d'un titre, et, devant lui, vingt-cinq belles
années de travail. Aussi n'est-ce pas sans regret que nous avons lu
ce préambule à sa franche et belle étude sur Louis Veuillat :
« J'ai dessein de reprendre et de poursuivre, dans cette Revue
qui m'a toujours été si hospitalière et si indulgente, cette série
des Contemporains, interrompue pendant cinq ou six ans par des
besognes à la fois plus ambitieuses et, an fond, plus frivoles. Car
c'est sans doute encore la forme de la critique qui, à propos des
personnes originales de notre temps ou des autres siècles, permet
le mieux d'exprimer ce qu'on croit avoir, touchant les objets les
plus intéressants et même les plus grands, d'idées générales et de
sentiments significatifs ».
Jules Lemaître sent bien qu'il est plus chez lui dans le domaine
de la critique que partout ailleurs. Il doit penser nécessairement
que ce domaine est le plus beau. Mais nous voulons croire qu'il
ne renoncera pas, pour cela, à des « besognes plus frivoles » et
que sa résolution actuelle aura le sort des serments de joueur.
CAUSERIE D'ART
2It
XVIII
Comme dramaturge, romancier ou critique, il n'a certainement
pas dit son dernier mot; mais nous ne voyons pas ce qu'il pour-
rait modifier ou perfectionner dans son style. Là, il est lui même,
selon la formule de Buflfon. L'ordre et la succession qu'il met dans
ses idées lui appartiennent en propre.
Il a commencé, — comme tout le monde, — par écrire comme
tout le monde. Ses premiers débuts sont oubliés à présent; on
s'imagine volontiers que son talent est né tout d'un coup. Ils n'ont
pas été très longs, quoiqu'il les ait peut-être trouvé tels ; mais,
enfin, ils ont existé. Ce n'est pas qu'à cette époque la connaissance
intime des choses littéraires lui manquât, ni la finesse de percep-
tion, ni la correction du style, mais il était encore gêné par la
crainte de ne pas bien dire. C'est ainsi qu'on rencontre à chaque
pas, dans les salons, des jeunes gens corrects, irréprochables, à
qui il manque seulement un je ne sais quoi. La plupart restent
toute leur vie enfermés dans leur chrysalide d'hommes bien élevés.
Les mieux doués seuls acquièrent cette liberté d'allures, — d'ail-
leurs resserrée dans d'étroites limites, — qui fait le véritable
homme du monde. Jules Lemaître était de cette élite. Son premier
directeur, Eugène Yung, qui avait deviné ses succès futurs, l'encou-
ragea à lâcher la bride à son talent. De tels encouragements
ressemblent un peu aux conseils de cet autre qui disait à un aspi-
rant auteur dramatique dont il venait de lire la première pièce :
« Semez-moi cela de traits d'esprit, et tout ira bien ». Ilfautavoir
en soi de quoi les suivre. Jules Lemaître, un peu poussé, acquit
pour ainsi dire en un tour de main, mettons en deux ou trois, si
vous voulez, l'aisance et le charme.
Il est tellement lui-même en écrivant, qu'on ne peut guère le
méconnaître. C'a été longtemps un grand amusement pour un
de mes amis et moi, de reconnaître, parmi les articles des Débats
signés S, ceux qui venaient de lui. Malgré les imitations incons-
cientes de ses collaborateurs, car son style a fiiit école, heureuse-
ment on ne pouvait guère s'y tromper. Pour les « Billets du
matin », du Temps, nous avons hésité vingt-quatre heures ; au
second billet, l'un de nous prononça son nom ; au troisième il
n'y avait plus de doute possible. Bientôt après, du reste, ce fut le
secret de Polichinelle.
212 L'ARTISTE
Comme ouvrier, il est impeccable. Sa qualité maîtresse est la
clarté. Ce qu'il conçoit bien, il l'énonce clairement; mais il fait
encore mieux : il conserve cette qualité, même en traitant les pro-
blèmes à propos desquels ses opinions sont le moins fixées; dans
ces cas-là il exprime tout avec clarté, tout, même ses hésitations.
Tout ce qu'il a publié a l'air d'avoir été écrit au courant de la
plume, et, en même temps, c'est d'une perfection impeccable
(dans le genre qu'il a choisi, bien entendu, ou que sa nature lui
a imposé, car il ne pourrait pas songer à écrire, par exemple,
certaines pages de Loti). Chez lui, aucune défitillance, les nuances
les plus délicates de la pensée, et vous savez s'il s'en prive, sont
toujours exprimées de la façon qui semble la seule possible.
Il est tellement sûr de lui et de sa forme que les sujets les
plus... roides ne l'effraient pas. De loin en loin, de très loin en
très loin, il glisse, au cours de ses feuilletons, un passage qui
serait peut-être plus à sa place dans une conversation intime entre
philosophes de la vie, ou même dans un livre scientifique...
Conservera-t-il dans son volume sur Lamartine une certaine digres-
sion, qui empêcherait un grand nombre de jeunes lecteurs et sur-
tout de lectrices, de mettre dans leur bibliothèque choisie cette
admirable étude? Hâtons-nous d'ajouter qu'en tout cas, chez lui,
la forme est d'autant plus habile et discrète que le sujet est plus
difficile à traiter. Ce sont de vrais tours de force qu'il accomplit
sans doute ingénument, car rien n'est plus loin de sa pensée que
de choisir de propos délibéré des sujets émoustillants. Il croit que
tous ses lecteurs sont à son niveau, voilà tout.
Une élégance continue, une perfection qui ne laisserait pas le
temps de souffler un peu serait bien vite fatigante ; il faut savoir
descendre par moments aux tournures reposantes du langage
parlé, et c'est le passage facile d'un ton à l'autre qui constitue
l'aisance, la souplesse du style. Mais une des caractéristiques du
talent de Jules Lemaître, c'est un mélange singulier de sans-gêne
apparent et de tenue serrée ; parmi les formules familières qu'il
emploie, jamais, au grand jamais, il n'en laisse échapper de
banales; et, en même temps, il ne craint pas d'introduire dans ses
phrases les plus littéraires telle formule, qui est de l'argot pur, de
l'argot d'en haut, bien entendu. — « Tenez-moi ! » s'écriera-t-il entre
parenthèses, en énonçant telle opinion qui lui paraît être le
comble de l'absurde.
CAUSERIE D'ART
2l3
C'est sans doute ce style si imprévu dans sa correction, qui a
fait entrer Jules Lemaître à l'Académie française, plus encore que
les qualités de critique ou de dramaturge. Tel académicien qui
avait peu le temps de lire n'a eu qu'à parcourir une seule page
d'un seul de ses volumes pour savoir à quoi s'en tenir. C'est bien
commode, avouons-le, alors que d'autres écrivains ont besoin
d'être jugés sur des ensembles. On m'assure qu'il faut aussi des
sollicitations d'amis, des visites; cela n'est pas impossible, même
en si noble lieu ; mais, si Jules Lemaître a eu la précaution d'en-
voyer trente-neuf pages à ses trente-neuf juges, cela expliquerait
pourquoi, venant frapper à cette auguste porte, il l'a trouvée
grande ouverte.
E. DURAND-GRÉVILLE.
LES MAITRES DE LA LITHOGRAPHIE»
J.-B. ISABEY
(i-i„)
'i:sT surtout par ses portraits que
J.-B. Isabey s'était acquis une
réputation européenne. Le nom-
bre de ceux qu'il a peints en
miniature ou dessinés, est incal-
culable. Il n'en a guère laissé
qu'une vingtaine en lithogra-
phie : mais tous, ou peu s'en
faut, sont intéressants, et quel-
ques-uns sont de premier ordre.
D'ailleurs, sans que la question
de date y soit pour rien, ils pré-
sentent les diversités de facture les plus accentuées : les uns sont
traités largement, à coups de crayons rapides, presque sommaires;
les autres semblent travaillés à la loupe, avec un instrument plus
fin qu'une aiguille. Il y en a même où Isabey n'a fait que termi-
ner l'ouvrage d'un autre, comme le portrait du Prince Eugène, ou
bien reproduire une peinture qui n'était pas de lui, comme les
portraits d'Antoine Dubois et de la Duchesse de Diiio d'après
Gérard, comme celui du Général ifJIbignac d'après Jacques. Néan-
moins, jusque dans ces reproductions, il a mis son extrême habi-
' V. l'Artiste d'août dernier.
/^^./..
/p
.ï'.
LES MAITRES DE LA LITHOGRAPHIE
2l5
leté personnelle. Sans la lettre qui est au bas, on ne se douterait
de rien, tant ils ont l'aisance et le naturel. Celui à' Antoine Dubois
est excellent, bien qu'il soit de 1818. Il exprime aussi bien que
possible la physionomie en éveil du célèbre physiologiste. Celui
de la Duchesse de Dino est d'un très bel effet.
J'arrive aux portraits entièrement originaux. Celui d'Etigètie Isahey,
daté de 1821, est un de ceux dont je parlais, enlevés en quelques
traits, presque rudes. Évidemment nombre de détails ne sont pas
étudiés, mais placés là pour remplir. Eugène Isabey avait alors
dix-huit ans. Ses cheveux abondants, trop régulièrement disposés
dans leur désordre, mettent un peu de froid dans l'aspect d'en-
semble. Le modelé des chairs est esquivé, le travail du crayon
sans variété. Cependant, une fois qu'on a pris son parti de passer
sur ces imperfections, qui ne sont que des inachèvements, on est
bien dédommagé par l'intime sincérité du reste. La bouche, les
yeux sont parlants; l'expression, à la fois sérieuse et jeune, est
très agréable. On comprend l'orgueil paternel traçant au bas la
légende : a. Mon fils, mon élève et mon ami ».
Le portrait de Parny, plus serré, est sans date ; cependant,
Parny étant mort en 18 14, Isabey ne l'a certainement pas litho-
graphie d'après nature; mais il avait connu son modèle, et très
probablement il l'avait dessiné de son vivant. Il l'a pris ici absolu-
ment de profil comme en camée, et, d'un crayon aigu, terrible-
ment vrai, il a tracé sans appuyer sa silhouette fine. L'œuvre
semble effleurée, et l'on ne saurait guère la souhaiter plus pro-
fonde. Les lèvres sont minces, pressées l'une contre l'autre; le
front, le nez, le menton, comme taillés dans l'albâtre, l'œil seul
un peu voilé, quoique prêt à s'aviver, l'expression souverainement
distinguée, mais sèche : des traits d'homme de salon et d'acadé-
micien.
Le portrait de M. de Monlessuy eût gagné à n'être pas aussi minu-
tieusement terminé. M. de Montessuy était un des assidus des
réunions d'Isabey. Il fréquentait aussi le salon de M"^ Mars, et
l'amusant récit d'un bal où, costumé en pompier, il joua chez elle
le rôle du « Dieu Mars », nous a été conservé par M. Henry
Jouin'. Son aimable figure un peu poupine est animée par deux
yeux d'une intelligente douceur.
' Les Maîtres contemporains, p. 147.
2i6 L'ARTISTE
J'aime beaucoup le portrait de Thomas, peintre de paysage, autre
ami de la maison. Les épreuves qu'on trouve ordinairement sont
trop montées, mais dans celles où la pierre était plus fraîche,
sa grosse bonne figure est vraiment charmante. On la devine sur-
tout d'une ressemblance extrême.
J'éprouve quelque embarras à parler du portrait de Mathieu de
Montmorency. C'est évidemment un ouvrage de circonstance, très
soigné, très poussé, tout à fait estimable. Isabcy a mis au bas une
dédicace au Roi. Il a dû faire de son mieux, ce qui ne veut pas
dire qu'il n'ait jamais mieux fait. Un cadre ornementé avec ins-
criptions, banderoUes, devises et scènes de la vie du personnage,
est figuré tout à l'entour. Il ne contribue pas à embellir une image
qu'on souhaiterait moins officielle.
Isabey n'a, selon moi, rien fait de plus beau que le portrait de
M. Villeau. Qui était M. Villeau, et quelle place était la sienne
parmi les si nombreuses relations du peintre? Ce qui est certain,
c'est que sa physionomie respirait l'intelligence, et qu'Isabey l'a
traité en ami. Nulle part le crayon du maître ne s'est en même
temps montré plus ferme et plus moelleux, plus sincère et plus
savant : modelée en toutes ses parties au moyen d'imperceptibles
nuances, la figure sort du fond toute vivante; le regard vous fixe
doucement et vous accueille; les accessoires, tout en se tenant à
leur place, sont des merveilles d'exécution : regardez la cravate de
mousseline et son nœud, le gilet. Je ne sais si l'on a jamais été
aussi loin, même en peinture, dans le rendu de la blancheur du
linge. En lithographie, personne au moins, pas même Gigoux, n'a
obtenu quelque chose de plus achevé.
Aucun des portraits de femme ne me paraît atteindre à l'entière
perfection du portrait de M. Villeau. Cependant les femmes, plus
encore que les hommes, se disputaient l'avantage de poser devant
Isabey. L'art délicat qu'il mettait à faire valoir la beauté passait
pour unique. Il ne corrigeait pas la nature : il eût regardé cela
comme indigne de lui et de ses modèles; mais il savait la voir
sous son jour le plus aimable. Il tirait parti de tout, même des
modes de son temps, si souvent raides et prétentieuses. Ses voiles
de gaze, ses blanches mousselines sonfencore célèbres. Les toques
à plumes elles-mêmes, triomphe du goût troubadour, prennent,
arrangées par lui, une grâce naturelle.
Le portrait de Sophie Gail est fort intéressant. Son « ami » ne
LES MAITRES DH I.A LITHOGRAPHIE
l'a point flattée. Il a rendu dans toute leur réalité ses gros traits,
son nez trop fort, ses lèvres charnues et colorées. 11 n'a rien dissi-
mulé non plus de sa mise un peu trop tapageuse ; corsage en
écharpe, turban, grosses roses avec leurs feuilles dans le haut de
la coiffure. La figure est pourtant intelligente, ouverte et nulle-
ment déplaisante; à une telle personne on comprend qu'il ait fallu
plus d'air que n"en comporte l'intérieur d'un helléniste, mais on
n'est pas surpris qu'une fois rendue à son élément, elle ait pu
grouper autour d'elle les plus illustres sympathies. Isabey n'a eu
garde de traiter son dessin en miniature. Il y a été, avec son
crayon, aussi bravement que Sophie Gail devait elle-même y aller
de sa personne, quand on lui demandait, dans le salon de la rue
des Trois-Frères, rempli de monde, quelque grand air de la Séré-
nade ou des Deux Jaloux. Il nous a laissé une esquisse pleine de
largeur et de verve.
Le portrait de M"^ Lever d (ou de M'"<^ Horace Vernet?) n'est
aussi qu'une esquisse; le nez, la bouche, les yeux s'enlèvent en
ombre énergique et veloutée sur un visage tout blanc, et la partie
droite du dessin est indiquée juste assez pour qu'il n'y ait pas de
vide de ce côté. Malgré cela, à cause de cela peut-être, un effet
d'une vivacité singulière est obtenu. Il semble qu'on s'éloigne de
la miniature française pour se rapprocher de la lumineuse école
anglaise. Isabey avait passé le détroit, contraint et forcé, en 1814.
Pourquoi lui aussi n'aurait-il pas rapporté quelque chose de son
voyage?
Les portraits suivants rappellent mieux les dessins ordinaire-
ment très finis ou les miniatures d'Isabey. Une jolie tête, faisant
partie des Dmrs essais de 181 8, représenterait, s'il faut s'en fier
aux ressemblances, M'"^ Horace l^ernel. M"" de Pavant, qui com-
plète la même suite, porte très en arrière une petite toque ronde
avec une grande plume d'autruche dont les frisures blanches,
posant à même sur ses cheveux noirs, font avec eux un vif con-
traste. Sa figure est régulière et fraîche, encadrée à ravir par les
plis du voile et par les bouillons de la haute collerette; son regard,
un peu flottant, est prêt à sourire. C'est, entre tous, le joli por-
trait d'une jolie femme. Je le préfère à celui de M"" Harmitt, où
le fondu du crayon n'a pas la même légèreté.
La Comtesse d'Osinond était la fille de M. des Tillières, directeur
des jeux. Elle avait apporté au comte d'Osmond, qu'elle épousa
2i8 L'ARTISTE
par amour, une dot princière. Les envieux disaient qu'elle n'était
point jolie. Ils avaient même imaginé pour elle un étrange sur-
nom : on l'appelait « la tête de mort », à cause de la maigreur
anguleuse de son visage; mais tout le monde s'accordait à lui
reconnaître des yeux admirables. Isabey l'a représentée presque de
face, en toilette de ville : un coquet chapeau, fait de plumes, de
mousseline et de gaze, la coiffe avec une élégance qui rappelle les
modes des Valois; le voile obligé voltige et cache à demi sa joue;
une grosse ruche de mousseline bouillonnée entoure sa gorge et
se prolonge sur le devant du corsage; ses grands yeux noirs sont
fixés dans le vague et du plus doux éclat. Au bas, avec le blason,
la devise : Nil ohstat.
M"' Ledieu se présente le buste de face, le visage presque de
profil. Elle est coiffée de voiles uniquement, et l'étoffe aérienne
enveloppe de blancheur flottante ses traits précis et distingués.
L'expression est douce, mais assurée, la bouche fine, le regard très
beau. ■
Le portrait de 5. A. R. Madame la Daiiphiiic (1824) est évidem-
ment le plus soigné de tous, le plus achevé, le plus important. Il
est excellent aussi, quoique un peu lourd de ton dans les épreuves
qu'on rencontre ordinairement; mais on doit pouvoir en trouver
de plus fraîches, où ce défaut se trouve beaucoup atténué. La
duchesse d'Angoulême ne passait point pour jolie. Pourtant elle
avait « une noblesse de traits, un éclat de carnation et de cheve-
lure, qui rappelait, disait-on, l'éblouissante beauté de sa mère ;
mais, peu à peu, en prenant de l'âge (elle avait alors quarante-cinq
ans), ce qu'elle tenait de son père s'était accentué : la taille
épaisse, le nez busqué, la voix rauque, la parole brève, l'abord mal-
gracieux ». Je renvoie le lecteur aux Souvenirs de Daniel Stern,
d'où ces lignes sont extraites. Aucun commentaire ne convient
mieux à la lithographie d'Isabey et ne la complète plus utilement.
Cet œuvre de J.-B. Isabey, si intéressant à tant de titres, si per-
sonnel et si aimable toujours, si réellement supérieur en certaines
de ses parties, pourquoi, même à l'origine, a-t-il passé presque
inaperçu? A cela on peut assigner plusieurs causes. La principale,
selon moi, c'est qu'il fut l'expression d'un art alors sur le point de
disparaître. Si nous considérons quels furent ceux qui, dès le
début, s'emparèrent de la lithographie pour s'en faire un instru-
ment de propagande et de popularité, nous apercevons qu'il n'y a
I
LES MAITRES DE LA LITHOGRAPHIE 219
presque rien de commun entre eux et Isabey. Ils sont jeunes, et
il est d'âge déjà mûr; ils forment phalange, et il est seul; ils inau-
gurent une pratique de dessin nouvelle, et il s'attache à la perfec-
tion des moyens anciens; ils ne rêvent que combats, et lui, comblé
d'honneurs, ne cherche plus qu'à se distraire, au milieu d'un
cercle de relations riches, distinguées et raffinées comme lui. Voici
comment M. Edmond Taigny' nous dépeint sa vie, en ces années
1816 et 1817, les meilleures peut-être de sa carrière si longue et
toujours heureuse : « Son petit hôtel de la rue des Trois-Frères
devint le rendez-vous des hommes les plus marquants et des
femmes réputées par leur esprit. On y jouait la comédie comme
autrefois; Ciceri son gendre, Thomas, Vernet, Gérard formaient
autour de lui une société pleine de gaîté et d'entrain. M""^ Gail,
grande musicienne, était l'âme de ces concerts qui attiraient une
foule nombreuse, où les plus grands noms se trouvaient mêlés à
toutes les célébrités des arts. Nourrit chantait l'air de la Création,
Martin, Elleviou, le duo de Maison àvendre; Méhul, Lesueur, Ché-
rubini, Boïeldieu y faisaient entendre quelques motifs tirés de
Stratotiice ou de la Dame blanche y>.
Isabey, malgré la valeur et le nombre des lithographies qu'il a
laissées, est un lithographe amateur. S'il dessine sur la pierre,
c'est par curiosité, parce que c'est nouveau, parce qu'il s'en amuse.
La nature même des sujets traités en est la preuve : essais de pro-
cédés, portraits de personnes amies, caricatures telles qu'on en
faisait chez lui en causant, album de voyage rappelant de beaux
lieux et d'agréables instants. Les quelques épreuves qu'on tire sont
pour la plupart données, et si l'on en met en vente, c'est chez
Giroux, le marchand à la mode, ou chez l'auteur lui-même"^
Peu à peu, cependant, cette société trop fine subit le sort de
tout ce qui vit moralement et matériellement sur l'acquit du
passé. La révolution romantique monte à l'assaut de l'art, et la
révolution politique abat le trône. La mort aussi fait des vides.
Cette élite qui, vers 1820, formait un petit monde supérieur et
charmant, sachant goûter si bien la douceur de vivre, on la cher-
V---B. Isabey, sa vie et ses œuvres, page 43. Cette notice, faite avec autant de goût que
de soin, sur les papiers de famille et les notes laissées par Isabey lui-même, est la source
de presque tous les renseignements qui nous restent sur l'homme et sur l'artiste.
'■'Une curieuse lettre, adressée à Gihaut en i83i) et prêtée par M™i= Charavay à l'ZT.v/iP.si-
tion du centenaire de la lithographie, montre comment Isabey s'entendait à dire le prix d'une
estampe rare.
220
L'ARTISTE
cherait en vain dix ans après : il n'y a plus que des gens à l'écart,
presque des étrangers, au milieu d'une génération nouvelle. On
les oublie, et l'on oublie avec eux ce qui avait été fait pour eux.
Nous, que les luttes passionnées du temps n'étourdissent plus,
et que toutes les nuances de l'esprit intéressent, nous n'en trou-
vons que plus d'attrait à ranimer leur souvenir. Nous revoyons
leurs physionomies souriantes, grâce aux portraits; nous les sui-
vons dans leurs plaisirs et dans leurs voyages, nous imaginons
leurs causeries. Tout cela est loin, et pourtant rien n'a trop vieilli,
grâce au talent qui nous charme toujours.
GERMAIN HEDIARD.
CATALOGUE
DE L ŒUVRE LITHOGRAPHIQUE DE J.-B. ISABEY.
Un Catalogm de l'œuvre lithographie de J.-B. Isabey, comprenant soixante-
dix-neuf pièces, a déjà été donné par M. F. de Villars dans la Revue uni-
verselle des Arts, tome XVII (i8fi3), page 73. Je me suis naturellement
servi du travail de mon devancier. J'ai dû même lui emprunter complète-
ment les renseignements qu'on rencontrera ci-après sur plusieurs pièces
que je n'ai pu, malgré mes recherches, parvenir à voir moi-même. Je
me suis aussi aidé du catalogue de la vente Parguez (1861) si soigneu-
sement préparé par Burty. J'ai tenu pour existantes, jusqu'à preuve
contraire, et j'ai signalé comme telles, toutes les lithographies qui s'y
trouvent annoncées. Enfin, je dois plusieurs renseignements précieux,
notamment la connaissance des pièces n"' 78 et 88, à M. le Professeur
D' Adam Politzer, de Vienne (Autriche), qui a bien voulu me les envoyer
en communication pour les décrire. Je tiens à le remercier ici publique-
ment de son obligeant concours.
PIÈCES DE SUJETS DIVERS, EN SUITES ET ISOLÉES.
Caricatures.
Les douze pièces de cette suite sont
entourées d'un trait carré (sur lequel sont
prises les dimensions ci-après données) et
de trois filets à 2, 7 et lO""". Elles sont
numérotées en haut à droite à l'intérieur
du trait carré et portent, en bas à droite
au-dessous du dernier filet : Lilhôg. de C,
Motte. Les n"* i, 2, }, 4, 6, 8, 9, 11 et
12 de la suite sont signés, à droite, des
initiales J. L Les mêmes initiales sont à
gauche dans le n» 5 ; on ne les trouve pas
dans les nos 7 et 10. — Couverture
imprimée portant, au milieu d'un encadre-
LES MAITRES DE LA LITHOGRAPHIE
23 1
ment formé de huit filets : Caricutiires île
J. I. 1818, à Paris, chei l'auteuy, rue des
j frères, w 7, Chaussée d'Antin. Et diei
Alphonse Giroux, nie du Coq 5< Honoré.
(Che:( les principaux marchands). Au-dessous
de l'encadrement, à gauche : Lithographie
de C. Motte. — Cette suite se rencontre
en noir, et en épreuves coloriées à la
main.
1. — Titre en rébus :
K RI 4 Hure (de sanglier) 70 et un
Abbé. La hure est tournée à droite ;
l'abbé est de profil, tourné à gauche.
H. 88 ; L. 104. — Sans encadrement.
— En bas, au milieu, la date : iSiS .
2. — N" I. « Le Salut ».
Un galant, en costume du dernier siè-
cle, salue le plus cérémonieusement du
monde une beauté qui accueille en mi-
naudant ses politesses. Il s'incline si bas
que son chapeau tricorne, qu'il tient à
deux mains, touche à terre. La dame
joue de l'éventail en faisant la révérence.
Les deux personnages sont de profil, le
jeune homme à gauche.
H. 168; L. 188.
5. — N° 2. a L'Achat d'un journal ».
Un bonhomme de l'ancien régime
s'est accroupi à droite, près d'une borne,
pour satisfaire un besoin pressant. Un
garçon en sabots et bonnet de coton
vient de lui vendre un numéro de jour-
nal, fort utile en la circonstance, et
fouille dans sa poche pour lui rendre la
monnaie.
H. 169; L. 187.
4. — N° ^. « Le Lorgnon ».
A droite, un marquis dont la vue pa-
rait moins longue que son nez, s'avance
de profil, pour lorgner de plus près une
énorme beauté fort décolletée. Elle
porte une jupe garnie de roses, et une
sorte de plumet surmonte ses cheveux.
Elle minaude avec son éventail.
H. 169; L. 186.
5. — N° 4. « Le Barbier ».
Un barbier très maigre, le peigne dans
les cheveux, les manches troussées, les
jambes aussi écartées que possible, rase
un gros petit homme assis sur une
chaise, et le tient par le nez. A gauche
sur une chaise, l'habit, la perruque, la
canne de la pratique, et le plat à barbe;
à droite, à terre, un chapeau avec des
instruments dedans.
H. 169; L. 187.
6. — A^o /. « La Promenade ».
Vus de dos tous les deux, un grand
monsieur excessivement maigre et mal
bâti donne le bras û une très grosse
petite dame. Ils sont vêtus avec pré-
tention. La dame, qui est à gauche, re-
trousse très haut une jupe garnie de roses
comme sa vaste capote ; le monsieur
tient son chapeau à la main.
H. 168 ; L. 187.
7. — N" 6. « Le Coup de vent ».
Venant de la droite, il a pris à revers
ses victimes, et emporte le chapeau de
la dame, celui du monsieur, sa perru-
que. Il a retourné le parapluie du mari,
et passé la robe de la dame par-dessus
sa tète. L'un et l'autre luttent héroïque-
ment.
H. 1^8; L. 186.
8. — N° 7. « Séminariste et Vieille Mar-
quise ».
Le séminaristea l'air idiot; vu de profil,
coiffé d'un vaste tricorne, il a sa main
gauche sur son cœur, et de la droite il
relève par derrière son petit manteau.
La marquise, presque de face, en robe
Pompadour garnie de rubans et coif-
fure assortie, pose sa main droite sur le
cou de l'abbé- et lui touche le menton
de la main gauche.
H. 162 ; L. 162.
9. — N° 8. « La Lassitude ».
Une énorme femme et un homme,
tous deux point jeunes, sont assis de
face sur un sofa. La femme est en bon-
net de nuit, très débraillée : un pied sur
un tabouret, elle se renverse en se déti-
rant et baille. L'homme sommeille acca-
blé, la perruque de travers, les mains
pendantes. Au mur du fond sont accro-
chés une cage et un coucou ; sur la table
qui est au-dessous, une chandelle cassée
par le milieu rfume en s'éteignant.
H. 16) ; L. 2H.
10. — N" 9. « La Confidence ».
Un homme jeune, en redingote bou-
tonnée, et chapeau haut de forme, la
canne sous le bras, parie à l'oreille
d'un autre homme costumé à l'ancienne
222
V ARTISTE
mode, habit , culotte et perruque. Ce
dernier l'écoute avec attention, les mains
dans les poches, son tricorne sous son
bras gauche.
H. i6i ; L. i6i.
11. — .V" 10. <i La Partie de Cartes ».
Un gros abbé, vu de dos, joue aux
cartes avec une vieille dame. Deux bou-
gies brûlent sur la table. Une dame plus
jeune regarde la partie, debout et le
coude appuyé sur un écran. Elle a
relevé ses jupes et chauffe ainsi sa per-
sonne au feu de la cheminée qui est à
gauche.
H. 169; L. 188.
12. — N° 1 1 . « Le Bossu en promenade ».
Une très grande femme assez jolie,
mise à la mode de l'Empire, donne le
bras à un petit bossu, coiffé d'un cha-
peau haut de forme. Il tient une badine
sous son bras gauche, et une grosse bre-
loque est suspendue à son gousset par
un ruban.
H. 170; L. 187.
15. — A'o 12. « Le double Clystère ».
Le monsieur en chemise et bonnet de
coton est debout, et appuie d'une mine
piteuse le manche de son instrument
contre le bois de lit. La dame est aussi
en position, à cheval sur le coin d'une
chaise qui supporte l'instrument dont
elle maneuvre le piston. A terre, un pot
et une bouilloire.
H. 164 ; L. 210.
Divers ess.ms LrrHOORAPHiQUEsrfe/.-B.
Isahey, publiés à Paris en iSiS... cahier;
de la lillngraphie de G. Engeliiiaiiit, rue
Louis le Grand, n" 27, au coin du boulevard,
(ci-det'anl rue Cassette, 11° 18). Clie^ l'auteur,
rue des Trois-Fr'eres, n° 7. C/a'^ Alphonse
Giroux, rue du Coq S' Honoré et clie^ les
principaux m^» d'estampes.
Suite de 10 pièces dont 8 sont des
sujets ou des paysages, et 2 seraient,
d'après les indications qui me sont four-
nies, les portraits de femme catalogués
sous les no» 81 et 85. Ce qui peut faire
considérer ces renseignements comme
cenains, bien que le n" 81 porte l'adresse
de Langlumé au lieu de celle d'Engel-
niann, c'est que l'on rencontre presque
toujours ces dix pièces, et elles seules,
marquées du même timbre sec d'Isabey
en forme d'écusson, représentant une
lyre surmontée d'un caducée avec des
rayons et les initiales J. L
14. — « La Neige ».
Le point de vue est pris de l'intérieur
d'un hangar ouvert. Une femme vue de
dos s'apprête à aller dans la rue ; elle a
déjà le pied sur le seuil. Une enseigne
en forme de petit drapeau est fixée ù
l'une des poutres du hangar ; on y dis-
tingue une croix.
H. 114; L. 80. — Sans trait carré;
filet à io"i. — Marge du bas : /. Isabey,
iSiS. Lith. de G. Engelmaiin.
15. — Vallée de Royat.
Paysage boisé ; montagnes au fond.
Au premier plan, un homme tenant sa
petite fille par la main, et marchant sur
une route.
H. 205 ; L. 158. — Trait carré ; filet
à 10"'. — Marge du haut : Auvergne;
marge du bas : /. Isabey, iSiS. Vallée de
Royat prh de Clairtnont. Lith. de G. En-
gehnaiiu.
16. — « La Cathédrale ».
Elle se dresse au milieu, dominant,
du haut des terrasses qui la soutiennent,
un profond ravin sur lequel à droite sont
jetés deux ponts. Escarpement de ter-
rain à gauche au premier plan.
H. 162; L. 116. — Trait carré; filet
A 10"'. — Teinte avec des rehauts ré-
servés. — Marge du bas : /. Isabey, iSiS.
Lith. de G. Engelmann.
17. — Vue du Mont-Blanc, prise du village
de Chamounie.
A droite, un escarpement considérable
derrière lequel se dresse le glacier. Au
premier plan, plusieurs chalets dont un
avec une cheminée qui laisse échapper
de la fumée.
H. 178; L. 153. — Sans trait carré;
filet à 10"'. — Teinte avec des rehauts
réservés. — !"■ état : marge du haut :
Suisse ; marge du bas ; /. Isabey, 1818.
Titre. Lithog. de C. de Last. — 2= état :
Litlxig. de C. de Ldst a été remplacé par :
Lith. de G. Engelmann.
18. — Escalier de l'Hôpital, à Aix en Savoie.
Vaste escalier de pierre montant de
gauche à droite dans une cage carrée. Il
I
LES MAITRES DE I.A LITHOGRAPHIE
23?
est de style gothique, soutenu par des
nervures de voûte reposant au milieu
sur des colonnes. Porte d'entrée à gauche.
H. 203; L. 158. — Trait carré ; filet à
10™. — Teinte avec des rehauts réservés.
— Marge du haut : Savoye ; marge du
bas : ;. hahey, 181S. Titre. Litb. de G.
Engelmaim.
19. — « Carrière, près l'Isle-Adam ».
Vue prise du fond de l'excavation ;
on aperçoit le jour de l'entrée qui est à
demi masquée par des arbres ; eau à
gauche, au premier plan.
H. 108; L. 150. — I" état : sans
trait carré ni filet, sans aucune lettre et
sans teinte. — 2<: état : trait carré, filet
à 10™. Teinte avec des rehauts réservés.
Marge du bas : /. hahey. Lith. de G. En-
gehiiann.
20. — « La Dame voilée et les petits en-
fants ».
Une femme debout, les bras croisés,
la tête entièrement cachée par un voile,
est adossée à une barrière ; un petit en-
fant est à côté d'elle dans la même atti-
tude. A leurs pieds, deux tout petits en-
fants couchés sur la paille. Deux autres
enfants accroupis les regardent. Le plus
proche tient une chandelle dont la lueur
éclaire toute la scène. Au fond, un mur
de chapelle ; à droite, un arbre.
H. 112; L. 84. — Trait carré; filet
à 10™. — Teinte avec des rehauts ré-
servés. — Marge du bas : /. hahey, iSiS.
Lith. de G. Engehnann.
21. — « Le Sermon ».
Intérieur d'église. Au milieu de l'es-
tampe, un gros pilier rond auquel est
suspendue la chaire. Le prédicateur élève
la croix dans sa main droite. Assistance
dans la nef et dans le bas côté, derrière
la chaire, à droite.
H. 10} ; L. 74. — Sans trait carré ;
filet à iq™. — Teinte avec des rehauts
réservés. — Marge du bas : /. hahey,
1818. Lith. de G. Engehnann.
22. — France. Le Val près l'hle-Adam.
Paysage présentant desarbres de toutes
espèces et de toutes formes. Des pierres
au bord d'un chemin.
H. ? L. ? A gauche : 75/5. (Indica-
tions d'après F. de Villars.)
25. — « Vue de Rivière ».
Les deux rives sont ombragées de
grands arbres aux cimes arrondies. Au
fond, dans le milieu, une flèche de clo-
cher et, à droite, un chevet d'église. Au
premier plan, à gauche, une barrière de
bois et une croix. Effet de lumière ma-
tinale.
H. 87 ; L. 116. — Sans trait carré ;
filet à lom. — Marge du bas : ]. Isahey.
Lithog. de C. de Last.
24. — « Le Jardin de la Manufacture de
Sèvres ».
Vue du jardin avec un bassin à gau-
cl*e. Tas de pierre, sur le premier plan,
à droite et dans le fond.
H. 119 ; L. 168. — Marge du bas :
Lith. de G. Engehnann. (Indications
d'après Villars.
25. — Bal déguisé de J. Isahey.
Un Pierrot, donnant le bras à une
dame, a présenté sa lettre d'invitation au
valet de la maison, costumé en mous-
quetaire. Ce dernier, vu de dos, la dé-
chiffre à la lumière d'une bougie qu'il
tient de la main gauche.
H. 84 ; L. 39. — Pièce cintrée par le
haut et entourée d'un trait ; au-dessus,
une tablette de la même largeur. Trait
d'encadrement'autour du tout à 3 milli-
mètres. Teinte uniforme sur la tablette,
et avec des rehauts réservés sur le des-
sin. En haut, dans l'espace entre le cintre
et la tablette : Bal déguisé de ] . Isahey. En
bas, dans l'espace entre le dessin et le
trait d'encadrement : MM. montrej^-moi
vos billets. A droite, au-dessous du même
trait : Lith. de G. Engehnann. Sur l'autre
page du billet, qui était plié en deux,
l'invitation : La famille hahey vous prie
de lui faire le plaisir de venir au hal du
Mardi Gras i8iç. Le déguisement est de
rigueur (le domino excepté). Lith. de G.
Engehnann .
26. — « Vignette pour un album dédié
au duc de Berry par G. Dugazon ».
27. — « Titre d'un album musical ».
Je signale cette pièce et la précédente
d'après le catalogue Parguez où elles
sont mentionnées.
28. — « La Balançoire ».
Deux jeunes femmes se balancent en-
semble, l'une assise, l'autre debout ; deux
hommes, l'un vu de face, l'autre de dos,
224-
I.WRTISTE
impriment le mouvement à la balançoire
au mo\en de deux cordes. La scène se
passe dans une sorte de parc ; arbres à
droite et à gauche.
H. 140; L. 170. — A bords perdus.
— Initiales à gauche : un J, suivi d'un
B et d'un I enlacés. — En bas, à gauche :
/. B. Isahey ; à droite : Lith. de G. Eii-
gelmann. — Pour une romance, musi-
que et paroles d'Amédée de Beauplan.
29. — Arrhve de son Altesse Royale le duc
de Bordeaux à Cliambord.
Au milieu, le petit duc de Bordeaux
est présenté, sur le bras d'une dame
d'honneur, aux hommages d'une troupe
de jeunes filles dont la bannière porte
cette inscription : .Vos ariirs et nos fleurs.
La duchesse de Berrv est encore sur le
marchepied de leur carrosse arrêté sous
une sorte de dais carré élevé en leur
honneur ; nombreux personnages à l'en-
tour ; perspective du château dans le
fond. Au premier plan, installations fo-
raines ; à droite, une gargotte avec l'en-
seigne : Aux hieii-venus ; à gauche, des
musiciens sur une estrade, un mât de
cocagne.
H. 315; L. 448. — Trait carré —
Marge du bas : TirédesaUmmsde S. A. R.
Madame la duchesse de Berrr. J. Isahey in-
vetiit et fecit 1S21. Titre. Dédie à son
Altesse Royale Madame la Duchesse de Berry
par sou très humble et très obéissant servi-
teur J. Isahey. Iiup. de C. Motte, litho. de
S. A. S. Ma' le Duc d'Orléans, rue des
Marais. Fauh. S' Gernuiin. A Paris, chei
l'auteur, rue des Trois-Frères, «" 7. Au
milieu de la marge, double écusson ar-
morié, avec couronnes au-dessus et
branches de lis des deux côtés.
Voyages
Voyage dans le Levant, par M. le
comte de Forbiu. Paris, iSiç.
30. — Porte de Damas à Jérusalem.
La porte est d'architecture gothique.
Trois Turcs à droite, et trois autres Turcs
de l'autre côté, dans des attitudes variées;
à gauche, un palmier.
H. 265 ; L. 210. — Trait carré. —
Marge du liaut. P. 14 ; marge du bas : /.
Isahey. Lith. de G. F.ngehuanu. Titre.
Voyages pittoresques et romantiques
DAKS l'anxienne Franxe, par MM. Ch.
Nodier, J. Taylor, et Alph. de Cailleu.x. —
Xormandie. Paris, Didot. I" vol., 1820,
renfermant les n<» 31a 34; 2« vol., 1825,
renfermant les n»» 35 et 36.
31. — Ruims de l'abbaye de S' IVandrille.
Un moine, tenant à la main un cru-
cifix, prononce un sermon au milieu
des ruines. Ses auditeurs, debout ou
assis, forment cercle autour de lui. A
droite, un groupe de grands peupliers.
H. 520; L. 221. — Pièce cintrée en
hautavecun trait tout autour. — l" état :
sans aucune lettre. — 2™' état : marge
du haut : P. 22 ; marge du bas : /. Isa-
hey. Lith. de G. Engelmann. Titre.
52. — Escalier de la Grande Tour. Chdteau
d'Harcourt.
L'étroit escalier eu limaçon est éclairé
à gauche par une sorte de meurtrière.
Un seigneur aide une dame à descendre.
Tous deux sont richement vêtus de cos-
tumes Louis XIV. Il tient à la main sa
canne et son chapeau. — Le château
d'Harcourt est à Lillcbonne.
H. 257 ; L. 147. — Trait carré. —
i'^' état : sans aucune lettre. — 2""^ état :
marge du haut : P. p ; marge du bas:
J. Isahey, 1S22. Lith. de G. Engchuauu .
33. — Intérieur de l'Eglise de Gravillc.
A travers l'arcade ogivale servant
d'entrée à la Chapelle de S'« Honorine,
on distingue, l'une au-dessus de l'autre,
deux statues encastrées dans le mur du
fond, et â droite une fenêtre coupée
dans sa hauteur par la perspective. Un
ouvrier est assis de profil au pied du
pilier droit de l'arcade, il a son chapeau
sur la tète, sa pioche et sa pelle à côté de
lui.
H. 268 ; L. 167. — Pièce en ogive
par le haut, sans trait autour. — Teinte
avec des rehauts réservés. — 1" état :
marge du haut : P. 52 ; marge du bas :
/. Isahey 1821, lith. de G. Engclmanu,
sans le titre. — 2™= état : avec le titre.
34. — Fragments de Sculpture et d'Archi-
tecture (cul-de-lampe^.
LES MAITRES DE LA LITHOGRAPHIE
22$
Une statue romane appuyée contre
des chapiteaux renversés. A gauche ,
appuyée aux mêmes chapiteaux, une
grande pierre couverte de rehefs repré-
sentant une bataille de chevaliers ; une
autre pierre debout avec une tête barbue;
un chapiteau sur le devant.
H. 105 ; L. 165. — A bords perdus.
— Marge du bas : /. Isabey, 1S21. Litb.
de G. Jb'»^e/ma;;;i (et ordinairement le n"
26 imprimé typographiquement). Ce cul-
de-Iampe orne la page loi du tome I" ;
le chapitre qu'il termine est celui du
Havre-Graville.
35. — Caveau de l'Eglise Notre-Dame,
renfermant les débris des tombeaux des
Comtes d'Eu.
Le caveau, vu de son entrée, est
éclairé, par le fond, d'une vive lumière,
qui tombe sur un amas de débris. Au pre-
mier plan un artiste, coifié d'une cas-
quette, dessine, assis sur une pierre ;
une statue de chevalier, à gauche, est
dressée contre le mur.
H. 195 ; L. 253. — Trait carré. —
i" état : sans aucune lettre. — 2'"' état :
Marge du haut : P. <jo ; marge du bas :
J.' Isabey, 1S22. Litb. de G. Eugelmann.
Titre.
36. — Chambre de Henri IV, au château de
Mesnières.
En face au fond, dans l'alcôve, un
grand lit de milieu à colonnes devant
lequel sont rangés un petit escalier mo-
bile pour y monter et une chaise. A
droite, près de la fenêtre ornée de grands
rideaux, Gabriellc est assise dans un
fauteuil. Elle tient une lettre à la main,
et tourne la tête, comme surprise au
milieu de sa lecture.
H. 165 ; L. 196. — Trait carré ;
double filet. — Marge du haut ; P. 182;
marge du bas: /. Isabey, 182}. Lith.
de G. Engelmann. Titre. — A la table
du volume, cette pièce porte le titre sui-
vant : Gabrielle teuant une lettre de
Henri IV, dans la chambre que ce roi a
habitée au château de Mesnières. Elle porte
le no 252, qui est le véritable.
VoY.\GE EN Italie, par J. Isabey, en 1822.
Les 50 pièces composant cet album
sont numérotées en haut, en chiffres
arabes imprimés après coup. Elles sont
toutes entourées d'un trait d'encadre-
ment ; entre ce trait et le n" d'ordre,
dans la marge du haut, on lit le nom du
lieu. Dans celle du bas, elles portent,
au-dessous du trait la date (qu'on trou-
vera ci-après reproduite pour chacune),
et ]. Isabey, puis au-dessous le titre, et
encore au-dessous : Imprimé par F. Vil-
lain, ou seulement : Imprimé par Vil-
lain , à l'exception toutefois des n<» 9,
II, 16, 17 et 18, qui portent : Imprimé
par C. Constans, ou seulement : Imprimé
par Constans.
37. — I. Rome. Bénitier de la Basilique de
S' Pierre.
Devant le bénitier, soutenu par deux
anges de marbre blanc, une contadine
est agenouillée, tenant devant elle son
enfant debout. Son mari est debout près
d'elle, appuyé sur un long bâton, le cha-
peau à la main.
H. 147 ; L. no. —Avril 1823.
38. — 2. Rome. Arcade du Cotisée, i^'^ étage.
A droite au premier plan, vus de dos,
Isabey et sa compagne, se donnant le
bras, prêts à entrer sous l'arcade à tra-
vers laquelle vient la lumière.
H. 194 ; L. 149. — Avril 1822.
39. — }. Florence. Colosse V Apennin à Pra-
tolino.
La statue est vue de trois quarts à
gauche. Sur son pied gauche sont assis
un monsieur et une dame. Trois autres
personnes, debout, la regardent. Arbres
derrière ; au premier plan, l'eau du
bassin.
H. 165 ; L. 122. — Juin 1S22.
40. — 4. Naples. Cratère du Vésuve, après
l'éruption de 1822.
Une fumée abondante s'échappe du
cratère. Sur le bord, plusieurs groupes de
personnages; 3. droite, trois touristes et
leurs deux guides vident la traditionnelle
bouteille de Lacryma Christi.
H. 209; L. 159. —Mai 1822.
41. — /. Naples. Tombeau de Virgile.
Le tombeau en ruines occupe le milieu
de la composition sur une hauteur; il
est recouvert de plantes. La compagne
d'Isabey s'est assise à l'entrée. Debout
devant elle, son livre à la main, il lui
déclame les vers du poète.
H. 194 ; L. 150. — Mai 1822.
42. — 6. Pise. La tour penchée.
1895.
NOUVELLE PERIODE : T. X
l5
226
V ARTISTE
A gauche, l'abside du Dôme, la Tour
à droite, nombreux personnages sur la
place.
H. I9Î ; L. 151. —Juin 1S22.
4}. — 7. Lac de. Corne. Le Pont de Nesso.
Au fond, le pont d'une seule arche sur
l'eau étroite et tranquille à l'endroit où
elle va rejoindre le lac. A droite, à la tête
du pont, une fabrique à côté de laquelle
tombe une chute d'eau. Une barque
vide auprès. Autre barque à gauche,
dans laquelle trois hommes sont à table.
H. 192 ; L. 149. — Pièce cintrée en
haut. — Juin 1S23.
44. — 8. Terni. Cascade de la Marmara.
A droite au premier plan, les deux
voyageurs, abrités sous une ombrelle,
s'avancent sur la berge ; à leur gauche le
guide, comme eux vu de dos, et tenant
un grand bâton.
H. 195 ; L. 153. — Pièce cintrée en
haut. — Mai 1S23.
45. — 5). Florence. Cour des Prisons.
La vue est prise de l'entrée, face au
grand escalier. A droite, un prisonnier
assis sur un banc, deux hommes debout,
et deux carabiniers paraissant monter la
garde ; à gauche, une femme et une pe-
tite fille, qui sont venues chercher de
l'eau à la fontaine.
H. 213 ; L. 171. —Juin 1S22.
46. — 10. Lac Majeur. Saint Charles Bor-
romi.
La colossale statue est vue de trois
quarts par derrière, le visage tourné vers
la droite. Trois groupes de promeneurs
et de touristes, dont deux composés de
trois personnages, et un de deux person-
nages seulement.
H. 189 ; L. 145. —Juillet 1822.
47. — //. Venise. Intérieur de 5' Marc.
A droite un confessionnal ; à gauche
une femme prosternée sur le banc qui
entoure le pilier. Au milieu, un prêtre
allant dire la messe, accompagné de ses
deux servants.
H. 196; L. iji. -Juin 1S22.
48. — 12. Pestum. Galerie latérale d'un
temple Je Pestum.
A gauche la rangée des puissantes
colonnes doriques du temple de Nep-
tune. Au pied, sur un des blocs du sou-
bassement, un homme en chapeau haut
de forme, assis, tenant un papier. Au
fond à droite, un monsieur et une dame
debout, un homme assis.
H. 215 ; L. 155. — Mai 1S22.
49. — ij . Rome. Vomitoir du Colisée.
Par un escalier situé à droite, Isabey
et sa compagne vêtue de blanc, descen-
dent sous la voûte sombre de l'endroit.
H. 120; L. 143. —Avril 1822.
50. — 14. Ferrare. La prison du Tasse.
On voit au fond une ouverture fermée
par une grosse grille croisée, et une
porte aux ferrures énormes. A gauche,
debout, vu de dos, Isabey dessinant. Sa
canne, son chapeau et un foulard blanc
sont posés à terre devant lui.
H. 113; L. i^i. — Juin 1S22.
51. — //. Terracine. Route de Rome à Naples.
La mer à droite, avec d'énormes blocs
de rochers près du bord. A droite, contre
le parapet, trois hommes debout cau-
sant, en costume local.
H. 144 ; L. 187. — Avril 1822.
52. — 16. Tivoli. Grotte de Neptune.
La cascade tombe au fond, vivement
éclairée. A droite, Isabey assis sur la
pente d'un éboulis, sa canne à côté de
lui.
H. 122 ; L. 163. — Avril 1822.
53. — 77. Saler ne. Le Port de Saler ne.
La côte est à droite, avec une longue
jetée qui s'avance dans la mer. Au pren>ier
plan, deux grandes barques échouées.
Personnages sur la route qui longe la
mer, et sur la grève ; au second plan,
deux pelotons de soldats faisant l'exer-
cice.
H. 123 ; L. 165. — Mai 1822.
54. — 18. Naples. Salle basse du Palais de
la Reine Jeanne.
Intérieur voûté. A droite, Isabey assis
sur des marches. A côté de lui, un carton
à dessins.
H. 127 ; L. 153. — Mai 1S22.
55. — 19. Rome. Le Campo Vaccino pris du
haut du Colisée.
A droite, la compagne d'Isabey vue de
dos, est assise sur une pierre, et dessine.
Isabey debout près d'elle, un livre aux
mains, semble lui expliquer quelque
chose ; derrière lui, appuyés au monu-
ment, sa canne et son carton à dessins.
H. 147 ; L. 191. — Avril 1822.
LES MAITRES DE I.A LITHOGRAPHIE
2i:
56. — 20. Tivoli. Un Iiilàicur du Palais
de Mécène.
Série d'arcades à droite, par où pénè-
tre le jour. L'eau se précipite venant du
fond et de la gauche et forme cascade
au premier plan. A droite, Isabey, un
genou à terre, dessinant .
H. 146; L. 192. — Avril 1S22.
57. — 21. Rome. Fontaine du Jardin Bor-
ghhe.
Fontaine à trois vasques centrales su-
perposées et jets d'eau. Arbres derrière,
dont à gauche deux grands pins, à côté
l'un de l'autre. A droite au premier plan
deux ecclésiastiques en tricorne suivis d'un
laquais qui porte un parapluie sous son
bras.
H. 145 ; L. 205. — Mai 1S22.
58. — 22. Napks. Le Capo di Monti.
Au loin vue de Naples, avec la mer et
l'île de Capri àl'horizon. Au premierplan
sur le chemin, deux femmes portant
chacune un fardeau sur la tète et un
homme conduisant un àne.
H. 193 ; L. 249. — Mai 1822.
39. — 2}. Florence. Le Pont Alla Carrago.
Vue prise du quai, le pont à droite ;
nombreux personnages ; à gauche au
premier plan, se dirigeant vers le pont,
un homme tirant une voiture à bras que
deux autres hommes poussent par der-
rière.
H. 160; L. 234. — Juin 1S22.
60. — 24. Xapks. Vue du Château de l'Œuf.
La mer est à gauche. A droite l'extré-
mité du Pizzofalcone.
H. 179 ; L. 251. — Mai 1S22.
61 . — 2J. Naples. Château de la Reine
Jeanne.
La ruine se dresse à gauche ; au loin
le Vésuve qui fume. Au premier plan,
sur l'extrémité du relief de terrain qui
domine la mer, un homme debout et
un autre assis.
H. 195 ; L. 253. — Mai 1822.
62. — 26. Rome. Le temple d'Eiculape à la
Villa Borghèse.
Le temple, de forme carrée, avec un
fronton triangulaire soutenu par quatre
colonnes, est à l'arrière-plan. Au pre-
mier plan, sur le chemin qui borde une
pelouse séparée du temple par une pièce
d'eau, Isabey son carton sous le bras, et
son parapluie à la inain ; deux autres
promeneurs sous un parasol.
H. 137; L. 191. — Avril 1822.
63. — 27. Naples. Vue prise du Chdtean-
Neuf.
La vue est prise du terre-plein d'une
des fortifications qui bordent la côte ; à
gauche, l'escarpement du Posilipe, ;ï
droite la mer, avec au fond Naples et le
Vésuve.
H. 147 ; L. 194. — Mai 1S22.
64. — 28. Lac Majeur. Route du Simplon.
Au premier plan la route, ombragée
à gauche de grands arbres. Un homme,
assis sur une borne , cause avec une
femme en costume du pays. Sur le lac,
à droite, une barque avec sa couverture
de toile, et sa voile déployée ; plusieurs
autres barques sont amarrées à la rive.
H. 150; L. 233. — Juillet 1822.
65. — 29. Cadenahia. Vue prise du jardin
de la Villa Sonimariva.
Isabev montre à sa compagne le lac
de Cômc qui s'étend à gauche; un ser-
viteur se tient à distance derrière eux,
portant un carton sous le bras, et tenant
un parasol fermé. Très gros arbre à
droite. Deux arbres au milieu.
H. 138; L. 191. — Juin 1822.
66. — }0. Parme. Reste d'un grand théâtre
bdti sur les dessins de Vignole.
La scène à gauche, les gradins à
droite, porte d'entrée dans l'entre-deux,
surmontée d'une statue équestre. Per-
sonnages sur la scène, sur les gradins,
et dans les divers endroits de la salle.
H. 190; L. 236. — Mars 1822.
67. Vue Générale de la Rade de Toulon.
La mer est à gauche, Toulon à droite.
Le terrain de collines qui forme tout le
premier plan porte à gauche une tour
ruinée et un poteau à signaux, au mi-
lieu un fort rond, d'où Eug. Isabey a
pris son croquis, à gauche une tour dé-
mantelée. La flotte à l'ancre dans la
rade. Horizon de collines.
H. 270; L. 2"! 750. — Pièce impri-
mée en six feuilles réunies. — Trait
carré. — Marge du haut : indications
topographiques et autres, donnant les
noms des lieux, des navires etc. ; marges
du bas : Vue Générale de la Rade de Tou-
lon et de la Jlotte française pour l'expédition
22â
L'ARTISTE
^Afrique, dessinU d'apris nature par Eu-
gène habey, litliographiée par son pire ,
18 }0. Les vaisseaux par A. 5' Aulaire.
68. Arnu'e française en Afrique. Situation
^ du camp du 16 au iS juin i8}0 à Torre-
Chica.
Le point de vue est pris du côté Est de
la presqu'île de Sidi-Ferruch, la mer à
droite. Le terrain qui occupe tout le pre-
mier plan, porte à gaucbe sur une pe-
tite élévation une sorte de tour carrée
où flotte le drapeau du quartier-général.
Au pied de cette hauteur, près de la
mer, le camp avec ses tentes ; troupes,
ballots, fortifications passagères. Dans la
rade, la flotte française ; i l'horizon,
l'Atlas.
H. 270; L. 2™ 400. — Pièce impri-
mée en 5 feuilles réunies. — Trait carré.
— Marge du haut : indications topogra-
phiques et autres ; marge du bas : Armée
Française en Afrique. Situation du camp
du 16 au 18 juin iSjo, à Torre-Chica.
Dessinée d'après nature par Eugène Isabey,
litlx)grapliiée par son père, iSjO. Les vais-
seaux par Saint- Aulaire. Et au-dessous :
Publie par H. fatiniu, n° 20, rue du
Croissant, à Paris.
PORTRAITS
69. —A. Dubois (d'après Gérard).
En buste, presque de profil, tourné
vers la droite. Crâne chauve, cheveux
bouclés, cravate blanche.
A. 125 ; L. 105. — A bords perdus. —
i" état : sans aucune lettre. — 2« état :
en bas en gauche : Peint par F. Gérard.
Lilliogr. par f. Isabey. Paris, 1S18 ; au
milieu : A. Dubois et un caducée ; à
gauche : lith. de G. Engelmann.
70. — Eugène Isabey.
Il est de trois quarts tourné à droite.
Cheveux assez longs ramenés sur les
tempes et sur le front à la mode du
temps ; mousuche naissante, cravate
noire, gilet blanc.
H. 115; L. 85. — A bords perdus. —
Signé et daté en bas à gauche. /. habey,
1821. — l" état : celui décrit; — 2« état :
la signature et la date effacées ; marges
du bas : Eugène Isabey, won fis, mon
élève, et mon ami : f. Isabey, 182 i ; Lith.
de G. Engelmann.
71. — « M. Villeau ».
Il est vu de face. -Cheveux bouclés
devenant rares sur le front, favoris com-
mençant à blanchir. Cravate blanche,
gilet blanc dont un bouton est visible.
H. 150; L. 120. — Trait carré. —
Signé et daté à gauche : /. Isabey, 182)
72. — « M. de Montessuy ».
Il est presque de face, un peu tourné
vers la gauche. Cheveux ramenés sur
les tempes et sur le front, cravate blanche,
gilet blanc, chemise à jabot.
H . 98 ; L. 90. — A bords perdus. —
Signé à gauche : /. Isabey; daté à droite :
1823.
75. — Le Général d'Albignac (d'après Jac-
ques).
Il est vu de face, légèrement tourné
vers la gauche, en uniforme, avec au
cou le collier de la Légion d'honneur,
et une croix sur la poitrine. Cravate noire,
col blanc.
H. 159; L. 115. — Trait carré. —
Marge du bas : facques pinxit, 182} ;
f. Isabey, del. Le G»' d'Albignac. Lith. de
Villain.
74. — « Mathieu de Montmorency » .
Il est vu de face, en haute cravate
blanche, trois rosettes et décorations à
la boutonnière. Au dessous la scène de
sa mort. Il s'évanouit à l'église saint
Thomas d'Aquin, au moment d'aller
adorer la croix, et deux dames le sou-
tiennent. Le tout est figuré dans un
cadre historié avec des M aux quatre
coins. En haut les armes des Montmo-
rency et la devise : Dieu aide le premier
baron chrétien. AIl.VANilS. En bas: Mort
à trois Ixures le vendredi saint 1826.
Qualis vita, talis mors.
H. 340; L. 240. — I" état. Marge
du haut : Au profit des pauvres. Marge du
bas : Imp. litho de Bove, dirigée par Noël
aîné et camp. Dédié au Roi par son très
humble, très soumis et très fidel sujet,
f. habey. Cliex_ l'auteur, rue des Trois
Frères, n° 7. Noël et O', rue de Vaugirard,
n° }4, et les principaux marchands. Déposé.
LES MAITRES DE LA LITHOGRAPHIE
229
— 2« état : avec fidèle au lieu de fidel,
la faute ayant été corrigée.
75. — Èvariste Parny.
Il est de profil, tourné à droite ; che-
veux abondants et bouclés tombant sur
le front, cravate blanche.
H. 140 ; L. 122. — A bords perdus.
— Signé en bas à droite : /. Isabey. —
Marge du bas : Èvariste Parny. Lithogr.
de C. de Last.
76. — F. Thomas.
Il est vu presque de face, un peu tourné
à droite. Cheveux longs et bouclés,
ramenés sur les tempes et sur le front,
favoris, cravate blanche, gilet noir.
H. 105 ; L. 92. — A bords perdus.
— En bas à gauche : Lith. de G. Eiigel-
mann. Marge du bas : F. Thomas, par
son amij. Isabey.
77. — Le prince Eugène.
Il est vu de face, le visage un peu
détourné vers la droite, cheveux clair-
semés, ramenés sur le front et les tem-
pes, favoris et moustaches. Il est en uni-
forme avec épaulettes et décorations,
cravate noire, gilet blanc.
H. 103 ; L. 119. — A bords perdus.
— En bas à gauche : Peint à Vienne en
1814, par J. Isabey ; à droite: Lithogra-
phie par S. J. Le Gros, terminé par Isabey.
Marge du bas : Le prince Eugène. Imp.
Lithog. de C. Motte.
78. — « M. Fould, banquier ». (?)
Il est vu presque de face, le corps
légèrement tourné vers la gauche, cra-
vate noire.
H. 150; L. 115. — Trait carré. —
Marge du bas : /. Isabey.
79. — Les ministres plénipotentiaires du
Congrès de Vienne.
Poncif pour la gravure de Godefroy
faite en 1819, d'après le dessin d'Isabey
représentant ; Une conférence du Congrès
de Vienne. Le nom des personnages est
au-dessus de chacune des têtes : au dessous
est le nom de la nation qu'ils représentent.
Ces personnages sont, en commençant
par la gauche : M. le duc de Wellington
(Angleterre), M. le comte de Lobo (Por-
tugal), M. de Saldana (Portugal), M. le
comte de Lowenhielm (Suède), M. le
comte .Mexis de Noailles (France), M. le
prince de Metternich (Autriche), M. le
comte de la Tour Dupin (France), M. le
comte de Nesselrode (Russie), M. le
comtedePalmella (Portugal), M. lecomte
deCastlereagh (Angleterre), M. le duc de
Dalberg (France), M . le prince de Wes-
scnberg (Autriche), M. le prince de
Rasoumofsky (Russie), M. le général lord
Stewart (Angleterre), M. le chevalier
Gomez Labrador (Espagne), M. le comte
de Clancarthy (Angleterre), M. Wacken,
M. le chevalier Gentz, M. le baron
de Humboldt (Prusse), M. le général
comte Cathcart (Angleterre). Au-dessous
du comte de Lobo: M. le prince de Har-
dinberg (Prusse). Au-dessous du cheva-
valier Gentz : M. le prince de Talleyrand
(France). Au-dessous du comte Cathcart :
M. le comte de Slackelberg (Russie).
H. 125 ; L. 649. — Signature en bas
à gauche : /. Isabey. Titre au milieu.
En bas à droite : Imprimerie litimgrapln-
que de G. Engelmann, rue Louis-h-Grand ,
H" 2J.
80. — « Tête de femme levant les yeux ».
Je mentionne cette pièce d'après le
catalogue Targuez où elle est qualifiée
à'essai lithog rapliique.
81. _ « Madame Horace Vernet ». (?)
Elle est vue aux trois quarts, tournée
vers la droite, légèrement penchée en
avant. Sa robe, décolletée en carré, est
ornée d'une garniture de dentelle fes-
tonnée. Ses cheveux en frisure sont
coiffés très en arrière d'une toque ronde
avec une grande plume blanche posée
en travers sur les cheveux ; voile blanc
pendant à droite.
H. 1 30; L. 80. — A bords perdus. —
Teinte sans rehauts réservés. — Marge
du bas. J. Isabey, 18 iS. Imp. lithog. de
Langlumé .
82. — Sophie Gail.
Elle a le corps tourné à gauche, la
tête, au contraire, regardant vers la
droite ; elle est coiffée d'un turban sur-
monté de trois roses avec leur feuillage,
formant bouquet. Quelques mèches de
cheveux s'en échappent. Haute collerette
tuyautée A trois rangs.
Dimensions du dessin qui est à bords
perdus : H. 172 ; L. 140. — Traces d'un
trait carré ayant 189 de hauteur sur 155
2?0
L'ARTISTE
de largeur. — Signature et date en bas,
à droite. Sophie Gail, par son ami J. Isa-
hey, iSiç. — ler état : sans rien de plus
dans le bas. — 21"= état : marge du bas :
« Et la main qui tirait de la lyre des sons si
harmonieux s'est glacée ! El la voix qui
modulait des accents si mélodieux s'est
éteinte. » (^Extrait de la Notice nécrologique
sur madame Gail par J. V. Arnault.) Lith.
de G. Engelmaun.
83. — S. A. R. Mni« /(/ Dauphine.
Elle est vue de trois quarts, tournée
vers la gauche. Elle porte une coiffure
de plumes blanches et de pierreries mon-
tées. A son oreille est suspendue une
croix en rapport, composée de quatre
pierres. Cheveux bouclés. Écharpe de
gaze enveloppant le cou et la poitrine et
laissant seulement le bras visible.
H. 240; L. 180. — A bords perdus. —
Signature et date en bas, à droite : /.
Isahey, 1824. — En bas, à gauche : Lith.
de Villain. — i^r état : sans rien de plus
dans la marge du bas. — 2"«= état :
marge du bas : 5. A. R. madame la Dau.
phiue. On souscrit dx^ M" les éditeurs,
rue Cassette, mo 16. Lith. de Villain.
84. — « Mademoiselle Harmitt ».
Elle a le corps tourné vers la gauche,
le visage de face. Elle porte pour coiffure
un voile de gaze bouffante retenu sur le
front par une ferronnière. Elle est décol-
letée, et ce voile tourne autour de son
cou avant de retomber sur son sein.
Robe de gaze à larges raies.
H. 135; L. 95. — Ovale sans trait
autour. — Signature et date : /. Isabey,
182 s.
85., — « Mademoiselle de Pavant ». (?)
Elle est vue presque de face, regardant
à droite. La plume dont sa petite toque
est ornée retombe à droite, en avant,
jusque sur son front. Du même côté,
sur son épaule gauche, un ample voile
descend et passe en avant sur son sein.
Elle porte une sorte de mantelet orné
d'une garniture à dents, et une collerette
tuyautée à plusieurs rangs. Un médaillon
suspendu à une double chaîne se voit à
sa ceinture.
H. 124 ; L. 109. — A bords perdus.
— Teinte sans rehauts réservés. — Marge
du bas : /. Isabey. Lilh. de G. Engehnaim.
86. — « Mademoiselle Ledieu ». (?)
Elle est à peu près de profil, tournée
vers la droite. Son voile, posé presque
à plat sur ses cheveux frisés, se relève
tout de suite vers la gauche, pour lui
retomber en écharpe sur le sein, et couvrir
encore son épaule gauche après avoir
fait le tour de sa taille. Grande colle-
rette de mousseline à dents.
H. 120 ; L. 105. — A bords perdus. —
I" état : Initiales /. /. à gauche, de la
main de l'artiste. En bas, à droite : Li-
tl)og. de C. Motte. — 2' état : /. /. enlevé
et remplacé par la lettre : /. Isabey. —
— Épreuves avec teinte uniforme ; di-
mensions de la teinte: H. 150; L. 120.
87. — « La Comtesse d'Osmont ».
Buste entouré de nuages dans le bas.
Elle est presque de face, coiffée d'un
chapeau de feutre clair, orné d'une
plume en dessus, et d'étoffes adroitement
chiffonnées. Voile qui part du front,
s'écarte à gauche à hauteur des yeux,
revient cacher à demi le menton, et
retombe ensuite derrière l'épaule. Double
chaîne au cou et médaillon avec une
croix dessus attaché à la ceinture. En
bas, les armoiries de la famille d'Os-
mont, surmontées d'un hibou ; au-des-
sous une banderolle avec la devise Nihil
obstat. A droite et à gauche de l'écusson,
les lettres D. O.
H. 175; L. 105. — A bords perdus.
— Signature et date en bas, h droite :
J. Isabey, 1S21. — Marge du bas : Lith.
de G. Engelmaun.
88. — « Mademoiselle Leverd » (?)
Elle est vue de trois quarts, tournée
à droite, coiffée d'une petite capote or-
née de grandes plumes de nuances plus
claire. Ses cheveux bouclés s'en échap-
pent sur son front et le couvrent presque
entièrement. Une gaze attachée derrière
le chapeau revient sur le sein, en tour-
nant autour du cou. Collerette de mous-
seline tuyautée.
II. 136; L. 100. — A bords perdus.
— En bas, sur la droite, les initiales J. L
89. — « La Duchesse de Dino ».
Elle est décolletée en pointe, une
écharpe ouschall jeté sur l'épaule gauche.
Une broche retient son vêtement sur
l'épaule droite. Elle regarde à gauche.
LES MAITRES DE LA LITHOGRAPHIE
23l
Ses cheveux noirs, aux abondantes fri-
sures, sont coiffés d'un turban.
H. 223; L. 178. — Trait carré. —
Marge du bas : Gérard pin x'-. Isabey dch.
90. — Adrieniie Lecoivvrcur .
Elle est vue de face, la tête légèrement
inclinée vers la gauche, les cheveux bou-
clés et poudrés, les yeux levés vers le
ciel douloureusement. Elle a pour seule
coiffure un voile de crêpe noir qui re-
descend des deux côtéssur le sein. Boucles
d'oreilles de perles, en forme de gouttes.
H. 143 ; L. 114. Ovale entouré d'un
trait. — Marge du bas : Adrienne Lecou-
vreur, rôle de Cornélie, d'après Charles
Coypel.J. hahey, 1S2}. Lith. de Demanne.
PIECES ATTRIBUEES
9t. — « L'Accompagnement ».
Au milieu, vu de dos, un homme assis
sur une chaise, joue du piano. A droite,
une femme, vue de profil, tète nue,
tenant de la main gauche le dossier de
la chaise, qui est à lyre. Sur le piano, à
gauche, une lampe allumée avec son
abat-jour.
H. 79; L. 85. — Bords rectifiés. —
Aucune lettre. — Teinte avec des rehauts
réservées.
92. — « Portrait d'homme inconnu ».
Tête de jeune homme vu presque de
face, légèrement tourné à gauche. Che-
veux abondants et bouclés, favoris, cra-
vate blanche faisant deux fois le tour du
cou, et attachée par un petit nœud
droit, dont les bouts ne sont pas appa-
rents. En bas une inscription en deux
lignes d'une belle écriture anglaise, mais
si légèrement tracée qu'elle est illisible.
H. 89; L. 71. — A bords perdus,
sans aucune lettre.
G. H.
L'HISTOIRE DE LA RENAISSANCE
EN ITALIE
-^ (tfiTsf/OA N écrivant son Histoire de la Renais-
^^^%^7M ^^"^^ ^" Halie^ , M. Eugène Mùntz a
écrit le livre d'histoire artistique le
plus complet qui ait paru en France
sur ce grand sujet. Nous n'avons pas
à insister sur l'abondance énorme
de renseignements qu'il a condensés
dans ces trois volumes compacts, ni
sur la science que manifeste un
pareil ouvrage. M. E. Mùntz connaît
l'Italie mieux qu'homme du monde, non pas seulement pour l'avoir
parcourue et étudiée, mais pour l'avoir aimée, et l'on ne connaît
que ce que l'on aime. Les érudits seuls ont qualité pour constater
l'érudition : nous ne nous sentons pas autorisé pour entreprendre
cette critique. Mais nous pouvons signaler la partie de philosophie
historique qui ajoute une valeur particulière à l'œuvre de M. Mûntz
et se distingue des résumés analogues, réduits ordinairement à
une suite de biographies de peintres, de sculpteurs et d'architectes.
La Renaissance n'est pas un accident heureux dans l'histoire de
l'Italie. Elle a ses racines dans les profondeurs du temps. Cette
explosion d'art, qui semble provoquée par une étincelle divine
tombée au hasard sur un peuple quelconque, est au contraire le
terme nécessaire de longs siècles d'un travail incessant. Il a fallu
' Paris, Hachette et O^, 3 vol. iii-8", illustrés.
L'HISTOIRE DE LA RENAISSANCE EN ITALIE
2?3
l'efFort de plusieurs générations pour arriver à la création d'un
être tel que Léonard de Vinci qui, pourtant, de loin, ne nous
apparaît que comme une fleur merveilleuse, éclose tout d'un coup
dans une lande désolée.
Pour que la Renaissance aboutît à son complet épanouissement,
la rencontre des hommes et des milieux était nécessaire. L'his-
toire montre cent exemples d'esprits magnifiques, de génies gran-
dioses, arrêtés dans leur développement et mourant atrophiés dans
l'atmosphère empoisonnée où le hasard les a fait naître et où les
circonstances les ont maintenus. La conjonction heureuse d'où
sortit la Renaissance se fit en Italie, au XV= siècle.
La vie des artistes de ce temps et la description de leurs œuvres
sont connues ; le milieu où les uns et les autres sont nés l'est moins,
et cette étude est unedes parties neuves du livre de M. Eug. Mùntz.
Les « Mécènes » ont droit, en effet, à une bonne part de la gloire
dont les artistes du XV'' et du XVP siècle ont couronné l'Italie.
Les Médicis, les marquis d'Esté, les princes d'Aragon, lesGonzague
de Mantoue, les Sforza, les papes, depuis Alexandre VI jusqu'cà
Jules II, ont contribué pour une part essentielle au développement
de l'art. On les voit, malgré les préoccupations politiques et, quel-
quefois, malgré le souci pressant de leur sécurité, appeler à eux les
artistes, leur commander des travaux répétés, les encourager par
d'incessantes faveurs et la plus noble familiarité, les guider même
dans leurs hésitations, en un mot, se faire leurs collaborateurs et
leurs amis. Ces princes, aussi passionnés pour l'art et la littérature
que les artistes et les écrivains eux-mêmes, agissaient en cela
comme de simples particuliers, comme des amateurs intelligents.
L'esprit administratif n'existant pas encore dans ces petites princi-
pautés, le souverain n'était qu'un dilettante riche et puissant,
mettant sa satisfaction intime dans l'acquisition ou la réalisation
de quelque bel ouvrage d'art. Rien ne lui coûtait, ni démarches,
ni patience, ni argent, pour édifier un palais magnifique, orné des
plus belles peintures, rempli de meubles rares, enrichi de collections
précieuses. Le résultat de ces initiatives privées a été de faire de
l'Italie de la Renaissance un musée dont les merveilles ne se ren-
contrent pas seulement dans les galeries, mais dans les rues, dans
les églises, sur les places, partout où passe la foule. Le même
résultat a été obtenu en France, jadis, alors que le Roi, agissant
comme un amateur d'art, avait ses architectes, ses peintres et ses
234 L'ARTISTE
sculpteurs, et leur demandait des œuvres conformes à son goût et
au sentiment de sa grandeur personnelle. C'est à ce système que
nous devons tous les chefs-d'œuvre que nous a laissés l'ancienne
France.
Jl y a là une leçon utile au temps présent. Aujourd'hui, l'État
protège encore les Beaux-Arts; mais l'Etat, impersonnel et ano-
nyme, ne cherche pas à faire naître ou à découvrir le talent. Il ne
distribue ses faveurs qu'aux artistes que lui désigne une opinion
publique qui oscille le plus souvent entre l'enthousiasme ou le
dénigrement irraisonnés. Les vrais artistes, ceux dont le dilettante
a accaparé les œuvres, n'arrivent à lui qu'A la fin de leur carrière ou
après leur vie. Il ne protège donc que les médiocres et n'encourage
que les morts. Aussi nos musées sont-ils à peu près vides de nos
gloires françaises. Jamais siècle n'a été plus dénué de Mécènes que
le nôtre, et, en voyant le rôle capital que les princes italiens ont joué
dans le développement de la Renaissance, on ne peut s'empêcher
de faire un triste retour sur la condition actuelle de nos artistes
qui ont trouvé toutes les façons imaginables de s'approcher du
public, mais auxquels le hasard a refusé ce qu'ont rencontré les
maîtres d'autrefois ; dés protecteurs.
L'Italie des Primitifs était une Italie fortement constituée. Le
patriotisme y était étroit et jaloux, les mœurs sévères. On y ren-
contrait des femmes fières et parfois héroïques, des princes vail-
lants et nobles, des artistes désintéressés. Une foi sincère et
profonde rassemblait dans les églises toutes les classes de la société
et se mêlait à toutes les actions de la vie. Comme les anciens
Grecs qui vivaient dans une communion directe avec la divinité
et lui rapportaient toutes leurs pensées, les Italiens du XV= siècle
faisaient intervenir la religion dans tous les événements de leur
existence. Les sujets religieux, qui forment la presque totalité des
rêves qu'ils ont traités, ne furent donc pas à leurs yeux des
thèmes quelconques, ce qu'ils seraient aujourd'hui; ils furent l'ex-
pression même de leurs sentiments intimes, de leurs préoccupa-
tions les plus obstinées.
Mais les formes byzantines de l'art chrétien se seraient conti-
nuées plus longtemps si l'exhumation des chefs-d'œuvre de l'an-
tiquité n'avait été la révélation artistique qu'attendait le peuple
italien et à laquelle il était préparé.
En fouillant son sol, l'Italie n'y retrouva pas seulement les
L'HISTOIRE DE LA RENAISSANCE EN ITALIE
235
marbres merveilleux de l'art grec, elle se retrouva elle-même.
L'antiquité lui apparut comme son idéal de beauté enfin réalisé.
Ce peuple de figures si nouvelles, qui sortait de terre dans tout
l'éclat de sa jeunesse immortelle, lui sembla être cette nation
idéale au milieu de laquelle tous ses artistes rêvaient de vivre. Un
enthousiasme irrésistible souleva toutes les âmes à la vue de ces
débris admirables, et la race florentine, fille de l'Etrurie, descen-
dante authentique des anciens colons d'Ionie, s'élança la première
dans ces contrées inconnues.
L'esprit encyclopédique des Florentins les porta à la fois vers
tous les problèmes des arts ; ils les formulèrent et ils les résolurent.
Ils établirent à la fois la théorie et la pratique, en se fondant non
pas seulement sur les inspirations désordonnées du génie, mais
sur les calculs de la plus haute raison et de la plus invincible
logique. L.-B. Alberti, Brunellesco, Mino de Fiesole, Donatello,
Ghiberti, Luca délia Robbia, Fra Angclico, Fra Filippo Lippi,
pour ne citer que les plus grands, constituèrent l'architecture, la
sculpture et la peinture modernes, et toutes les œuvres qui sui-
virent ne furent que la conséquence de leurs œuvres ou de leur
enseignement. On ne peut les appeler des Primitifs que si on les
considère du XIX-^ siècle, car la tradition de l'art forme une chaîne
ininterrompue depuis les temps antiques. S'ils nous paraissent
avoir créé l'art à nouveau, c'est parce que, leur génie les ayant éle-
vés au-dessus de leurs prédécesseurs, il les ont dominés et les
ont fiùt disparaître dans leur ombre.
Le milieu social où vécurent les Primitifs était déjà très raffiné ;
il gardait cependant quelque chose de l'austérité des mœurs et du
patriotisme des temps passés. Mais la folie sacrée de l'art relégua
au second plan tout ce qui n'était pas l'art lui-même. Les vertus
civiques et familiales, qui pouvaient en arrêter l'expansion, furent
considérées comme une gêne insupportable. Des papes et des
princes , à la fois intelligents et scélérats , démontrèrent que
la méchanceté de l'âme peut s'allier au goût le plus délicat et
que les peintres et les sculpteurs n'avaient rien à perdre à leur
domination. Les Mécènes eux-mêmes , corrompus par la vie
exquise dont les entourait l'artiste de génie qu'ils avaient
attaché à leur personne, corrompirent à leur tour cet artiste.
Celui-ci, auquel les hommes des générations précédentes rappe-
laient quelquefois qu'il était encore un artisan, celui-ci, désormais
236 L'ARTISTE
flatté et adoré comme un être au-dessus de l'humanité, n'eut
en vue que sa propre personne et son propre génie : il devint dieu.
Cet instant de dissolution sociale coïncida avec la maturité des
plus grands artistes des temps modernes : Botticelli, Mantegna,
Bellini, Carpaccio, Bramante, Raphaël et, par-dessus tous, Léonard
de Vinci.
Ceux-là arrivèrent au faîte, à ce point infiniment petit où l'on
ne peut s'arrêter plus longtemps qu'en toute autre partie du
chemin. Ils réalisèrent tout ce que l'esprit moderne peut concevoir
de pureté dans la forme et de profondeur dans l'expression. L'art,
à cette hauteur, devient général, impersonnel. Il n'y a chez ces
artistes rien qui décèle les mœurs particulières de leurs contem-
porains ; on ne rencontre chez eux aucun document sur la vie
au XV<= siècle : ils sont de notre temps parce qu'ils n'ont pas été
du leur.
La décadence suivit aussitôt ce moment unique. Michel-Ange la
conduisit avec génie. Avec Buonarotti, le conventionnel et le fac-
tice entrent dans l'art. La virtuosité prodigieuse, il est vrai, rem-
place peu à peu la recherche de l'expression. Le sentiment chrétien
est remplacé par l'étude de l'anatomie. Michel-Ange fut assurément
de la race des grands Florentins, mais la pensée chez lui n'alla pas
aussi haut que chez Léonard. Il ne comprit jamais la Cène ni la
Joconde ; il avait si peu l'intelligence de cette divine beauté, qu'il
ne prononçait jamais le nom de Léonard sans y ajouter un sar-
casme.
Cependant, il fut, aux yeux de ses contemporains, le plus
grand triomphateur de la Renaissance, car il posséda la quantité
d'emphase nécessaire à tout succès immédiat. Il demeura dans
l'opinion universelle l'architecte de Saint-Pierre , quoique le
plan eût été créé par Bramante et que la coupole, dont la courbe
actuelle ne lui appartient pas, ne fût dans son esprit que le pas-
tiche du Dôme de Florence. Il parut également un sculpteur et un
peintre novateur, quoiqu'il ait utilisé les études de Donatello et
de la plupart des sculpteurs de son temps. Il personnifia l'idée de
grandeur parce qu'il donna à toutes ses œuvres des proportions
matérielles démesurées et qu'il frappa ainsi les esprits par la
majesté brutale de la disproportion.
Ce jugement des contemporains a été, en partie, ratifié par la
postérité. Aucun de ses ouvrages ne donne cependant l'impression
L'HISTOIRE DE I.A RENAISSANCE EN ITALIE
23/
de beauté achevée qui s'exhale des œuvres antiques. On ne
reconnaît pas la nature dans ces géants crispés par un perpé-
tuel effort. L'esprit, en les voyant, ne peut se défendre d'un certain
malaise. M. Eug. Mûntz a écrit sur ce sujet quelques lignes des plus
essentielles : « L'éminent anatomiste, M. Mathias Duval, m'a fait à
ce sujet une déclaration précieuse à recueillir. Si, en tant qu'ana-
tomiste, Michel-Ange est impeccable, il ne l'est pas en tant que
physiologiste ; chez lui, les muscles sont à l'état de tétanos. Dans
la nature, lorsqu'un muscle se gonfle, un autre se détend. Chez
Michel-Ange, ils sont tous également gonflés.
« Ici encore, l'antagonisme entre la manière de procéder du
sculpteur florentin et celle des anciens éclate au grand jour :
ceux-ci prenaient pour modèles des corps vivants, pleins de santé
et de fraîcheur ; Michel-Ange, des cadavres ».
Nous n'en demandons pas davantage. Nous possédons la
secrète raison du trouble de notre admiration. A ces colosses il a
manqué la vie première, et l'artiste n'a pu la leur insuffler. Il a gal-
vanisé ces corps gigantesques, il a tordu leurs membres dans des
poses formidables; n'importe, ce ne sont que des cadavres, et le
moindre des sculpteurs grecs est plus grand que Michel-Ange pour
avoir eu ce que n'a jamais possédé le farouche Italien, le sens de
l'harmonie et de la vie.
Tel est le sens général de cette remarquable Histoire de la Renais-
sance, si pleine de réflexions, de faits historiques et d'observations
artistiques, qu'elle peut être considérée comme le livre de chevet
du critique d'art.
GASTON SCHÉFER.
CHRONIQUE
N sait que le Palais des Papes, à Avignon, dont les murailles
massives dominent la ville et la contrée de leur imposante
siliiouette, fut, — à une époque où les souvenirs historiques
L't l'intérêt archéologique des anciens monuments ne
tenaient guère de place dans les préoccupations adminis-
tratives, — transformé en caserne et qu'il sert encore aujourd'hui à cet
usage. Le maire d'Avignon, M. Pourqucry de Boisserin, député, plus
soucieux qu'on ne l'était jadis des intérêts artistiques, — qui, dans l'espèce,
ne se séparent guère des intérêts matériels, bien entendus, — de la cité, a
proposé au Conseil municipal de poursuivre la désaffectation et la restau-
ration du palais des Papes. A l'unanimité, l'assemblée a approuvé le
projet de M. Pourquery de Boisserin et donné mandat à ce dernier d'en
préparer la réalisation.
Ce projet consiste en la restauration du palais et en la transformation
de l'immense vaisseau, qui fut le siège de la papauté française, en un
musée de la chrétienté. Dès lors, Avignon reconquerra, en quelque façon,
sa suprématie d'autrefois et deviendra certainement un lieu de pèlerinage
où les étrangers afflueront de tous les points de l'univers. On voit
quelle source de richesses sera pour la ville l'exécution de ce projet gran-
diose. La seule charge qui lui incombera sera la construction d'une caserne
pour loger les troupes qui actuellement occupent le palais des Papes.
On ne peut qu'applaudir à une telle pensée et souhaiter que toutes les
bonnes volontés parviennent à s'unir pour la réalisation de cette grande
chose, un musée de la chrétienté.
L'Académie des Beaux-Arts a rendu son jugement dans le concours
pour le prix d'architecture, dit prix Chaudesaigues. Ce prix, on le sait,
CHRONIQUE
2^9
d'une valeur de 2.000 francs, est décerné, après concours, à un jeune
architecte qui doit séjourner en Italie deux années consécutives.
Le sujet à traiter était, cette année. Une cascade alimentée par un chdteau-
d'eau. Douze artistes avaient été admis à prendre part au concours;
c'étaient : MM. Berger, élève de M. Guadet; Bérard, élève de M. Blon-
del; Bourdon, élève de M. Daumet; Cornet, élève de MM. Vaudremer et
Mo3'aux; Duniesnil, élève M. Raulin; Danne, élève de M. Ginain;
Guiard, élève de M. Redon; Hulot, élève de M. Lambert; Lajoie, élève
de M. Redon; Sébille, élève de M. Redon; Monestel, élève de M. Rau-
lin ; Poncelet, élève de M. Moyaux.
Le prix a été attribué à M. Hulot (Louis-Jean), élève de M. Lambert.
Trois mentions honorables ont été, en outre, décernées : la i", à M. Ber-
ger (Joseph-Charles-Marcel), élève de M. Guadet; la 2', à M. Dumesnil
(Georges-Pascal), élève de M. Raulin; la 3% à M. Poncelet (Ernest-Aimé-
André), élève de M. Moyaux.
Un décret autorise l'acceptation des legs suivants fliits par M. Victor-
Charles-Ernest Grouvelle :
Au musée du Louvre : un Christ en ivoire estimé i.ooo francs; une
paire de ciseaux en acier niellé, estimée Soc francs; un tableau de iMéna-
geot, estimé 1.000 francs; une miniature estimée 100 francs.
Au musée de Cluny : une statuette en faïence de Rouen, estimée 200
francs ; une armure allemande de la seconde moitié du seizième siècle,
gravée des travaux d'Hercule, estimée i.ooo francs; une armure sur pieds
du seizième siècle, estimée 3oo francs; une paire de chenets en fer, esti-
mée 3o francs.
Au musée d'artillerie : grand estoc allemand, épée bâtarde à une ou
deux mains à volonté; dague à rondelles du milieu du quinzième siècle;
courroie de ceinture et pendant d'épée avec leurs ferrements; fusil italien
à deux coups superposés dans un même canon.
Il a été fait don au lycée Louis-le-Grand du tableau de Georges Chico-
tot, la Mort de Pierre Corneille, qui figura à l'un des derniers Salons des
Champs-Elysées.
Ce don a été fait en souvenir de M. Merlet, par la famille de ce der-
nier qui est mort en 1892, et fut professeur de rhétorique au lycée
Louis-le-Grand.
Un riche banquier de Toulouse, M. Ozenne, qui, de son vivant, avait
fait à cette ville d'importantes libéralités, lui a légué la plus grande partie
de sa fortune. Dans ce legs se trouve la propriété du magnifique hôtel
d'Assézat, bien connu des curieux et des artistes, et l'un des plus beaux
monuments anciens de Toulouse. Aux termes de son testament.
240 L'ARTISTE
M. Ozenne a disposé que ce magnifique édifice appartiendra à la ville,
« mais à la condition formelle qu'il lui sera donné la disposition suivante,
le tout sous peine de révocation de ce legs relatif audit hôtel. Les
sociétés savantes devront y être parfaitement et gratuitement installées.
Chacune d'elles devra y trouver les locaux nécessaires pour ses réunions
et pour ses archives. L'hôtel sera appelé d'Assezat et de Clémence Isaure.
La préférence dans le choix des locaux sera laissée à l'Académie des Jeux
floraux; après elle viendront l'Académie des sciences, l'Académie de
législation, la Société de géographie, et, s'il se peut, la Société de méde-
cine et d'archéologie. La ville sera expressément tenue de taire à ses frais
tous les travaux, modifications et améliorations nécessaires à cette installa-
tion. La ville devra aussi établir une grande salle où auront lieu les réu-
nions générales et publiques données par ces diverses sociétés ».
Le généreux testateur a légué, en outre, ù l'Académie des Jeux floraux
230.000 francs et sa propriété de Montaudran, « pour continuer la dis-
tribution de ses prix et en créer de nouveaux pour récompenser des actes
de vertu » ; à la municipalité de Toulouse, tout ce qu'elle croira devoir
prendre, parmi les tableaux et les œuvres d'art appartenant au testateur,
pour le musée ou l'école des Beaux-Arts, notamment des œuvres de
Brascassat, de Jean-Paul Laurens, de Ve3Tassat, de Granié, de Villemsens.
On a inauguré à Saint-Aubin-de-Baubigné la belle statue de La Roche-
jaquelein, œuvre de Falguiére, dont le modèle en plâtre dressait sa fière
et aristocratique silhouette vis-à-vis de l'entrée du jardin, au dernier
Salon des Champs-Elysées.
Au congrès littéraire et artistique qui s'est réuni à Dresde récemment,
l'assemblée a adopté une proposition portant que l'aliénation d'une
œuvre d'art ne doit pas impliquer l'aliénation du droit exclusif de repro-
duction, que le droit de propriété de l'artiste subsiste à cet égard, et qu'il
est désirable que cette question soit résolue de la même façon dans tous
les États.
Le Directeur-Gérant, Jean Alboize.
CHATEAUDUN. — IMPRIMERIE DE LA SOCIETE TYPOGRAPHIQUE
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EUGÈNE DELACROIX
D'APRÈS SON JOURNAL
Journal d'Eugène Delacroix (i822-i863), précédé d'une étude sur le maître par M. Paul
Fiat; notes et éclaircissements par MM. Paul Fiat et René Piot ; portraits et fac-similé
(3 volumes. Paris, Librairie Pion, iSoB-iSg?)'.
On ne connaît jamais suffisamment un
maître pour en parler absolument et défi-
nitivement.
E. D.
I
UBTiLE remarque d'un artiste-
penseur, qui semble décourager
d'avance l'éditeur et le critique,
— ainsi que l'avoue M. Paul Fiat
au début d'une synthèse d'intro-
duction , cinquante - cinq pages
fermes et claires qui résument à
grands traits le profil du maître.
Mais, quelles que soient nos la-
cunes nécessaires, plus que jamais
la curiosité s'attache aux moindres
manifestations du génie. Le siècle
de la passion et de l'histoire goûte les œuvres vibrantes et les
détails inédits : à ce double point de vue, Delacroix doit lui
'Comparer et consulter, sur l'œuvre et la personne d'Eugène Delacroi.x, parmi une
immense bibliographie déjà, ses Lettres publiées par Pliilippe Burty (Paris, Quantin, 1 87S);
Eugène Delacroix, sa vie et ses œuvres, ouvrage anonyme de M. Piron (Paris, Claye, i8C5),
très rare, contenant de nombreux fragments littéraires du maître, réimprimés ou inédits ;
1895.
NOUVELLE PERIODE : T. X.
16
24-2
L ARTISTE
plaire. Rien de ce qui touche à la vie quotidienne de l'inspira-
tion ne nous paraît étranger : le lecteur moderne est avide
de documents. Or, le Journal d'un maître, épars, diffus, varié,
modelé peu à peu sur les pensées capitales et les menus aspects
des heures, nous admet dans son intimité : c'est une sorte de fré-
quentation posthume, de cohabitation discrète avec une âme qui
se révèle insensiblement dans la multitude journalière des détails ;
i nous de reconstituer l'ensemble, d'embrasser le caractère, de
ressaisir le moi total, dont le portrait se grave avec délicatesse,
avec force. Le retors et charmant causeur Eugène Delacroix nous
a bien prévenus : point de fol espoir laissé à notre ambitieux
orgueil! le juge et le jugement seront forcément incomplets. Mais
qu'importe? Les génies humains ne sont-ils point, à nos yeux, de
grands aînés, «de douloureux camarades' » comme leurs chefs-
d'œuvre eux-mêmes, des amis illustres dont le commerce est un
bienfait et dans la conversation hautement familière desquels nous
épions silencieusement, avec une respectueuse audace, l'éclair, le
trait de feu qui les dévoile ? Les documents nouveaux sont remplis
de ces lueurs désirées. Et l'universel esprit d'un Delacroix ne pou-
vait être qu'intéressant à découvrir. Voici quarante ans d'une vie
d'artiste : tout un monde.
Nous laisserons bientôt parler Delacroix : les lecteurs de Y Artiste
y trouveront double avantage; et puis, le portrait d'ensemble du
maître est déjà fait, M. Paul Fiat l'a signé, en 1893 : et il semble
que la gageure maligne de son hautain modèle lui ait suggéré la
clair\'oyance de ne rien omettre d'essentiel. Il faut nous résigner
i\ quelques remarques dans les marges. Je ne sais plus qui préten-
dait qu'on devrait refaire le Misanthrope tous les cinquante ans : il
en est un peu des esquisses intellectuelles comme des comédies
morales; avec le temps les documents s'accumulent, les points de
vue se transforment. Mais, aujourd'hui, il s'agit seulement de con-
fronter quelques citations typiques dont le rapprochement permet-
Théophile Silvestre, les Artistes français, études d'après nature, et Catalogue de la Galerie
Bruyas de Montpellier ; Charles Baudelaire, Curiosités esthétiques et VArt romantique; Ernest
Chesncau, Peintres et statuaires romantiques; Philippe "RurXy , Maîtres et petits-maîtres ; Tliéo-
phile Gautier, Histoire du romantisme, etc., etc.; le discours de Paul Mantz et la poésie de
Théodore de Banville, lors de l'inauguration du monument de Dalou au Luxembourg, le
dimanche 5 octobre 1890; le Catalogue de la Vente Haro (galerie Sedelmeyer, 3o mai
1892), à propos du Sardanapale, de 1827, etc.
' Expression de Stéphane Mallarmé sur les œuvres d'art, appliquée aux ouvrages de
Rodin par Gustave Geffroy dans sa notice enthousiaste de 1889.
EUGÈNE DELACROIX
24?
tra de mieux approfondir l'énigme que fut le peintre, le Janus aux
deux profils qui savait merveilleusement unir la politesse de
l'homme du monde à l'impétuosité du créateur.
Delacroix écrivain était connu de longue date : on a dit avec
raison que « l'art d'écrire était né chez lui de la nécessité de se
défendre' ». Préoccupé de l'avenir comme tout grand homme, il
se fit son propre avocat, ne confiant sa cause qu'à lui-même; le
pseudo-sceptique a toujours vécu dans le feu des luttes.
Deux ans après sa mort prématurée, dés i865, le livre anonyme
de son exécuteur testamentaire et légataire universel, M. Piron,
contenait ses œuvres littéraires. Tiré à peu d'exemplaires, le
volume fut, en 1868 seulement, distribué « aux amis d'Eugène
Delacroix » par les enfants de M. Piron, décédé dans l'intervalle ;
il comprenait trois parties : un portrait familier du maître défunt,
une biographie de l'homme parallèle à l'artiste, enfin, les articles
réimprimés, extraits de la Revue de Paris, de la Revue des Deux-
Mondes, du Moniteur, etc., de 182g à 1862 : Des critiques en matière
d'art; Portrait de Pie VII par Sir Thomas Lawrence; Raphaël; Michel-
Ange; Prudhon; Gros; De l'enseignement du dessin; Le Poussin; Ques-
tions sur le Beau; Des variations du Beau; Charlet; plus, une longue
étude sur Puget, où se trouve la remarquable comparaison de la
peinture avec la sculpture à propos du tableau sculpté à' Alexandre
et Diogène'\ Déjà s'y fait jour, sans ambages, la tendance classique
qui a paru si surprenante chez le révolutionnaire de la palette
admirateur de Rubens et de Mozart, et dont la publication plus
récente des Lettres a manifesté la franchise.
Restait les Agendas, ces fameux agendas d'Eugène Delacroix que
connaissaient déjà de réputation ou de vue les rares familiers de l'ate-
lier de la rue Notre-Dame-de-Lorette, puis de la rue Furstenberg :
Baudelaire enthousiaste y faisait allusion dans sa puissante notice
nécrologique adressée au rédacteur en chef de VOpinion nationale;
en ses Documents nouveaux (1864), ajoutés à sa pénétrante esquisse,
Théophile Silvestre juxtaposait des Extraits des agendas d'Eugène
Delacroix et les Souvenirs manuscrits de M. de Planet; peu après, le
Catalogue de la galerie de feu M. Bruyas satisfaisait plus libérale-
ment la curiosité; de même, les notes relevées sur les albums iné-
'M. Piron, :865.
^Haut-relief de Puget, au Louvre.
244 U ARTISTE
dits faisaient suite aux articles réimprimés et les complétaient
savoureusement, dans l'ouvrage posthume de M. Piron: c'est à ces
sources diverses qu'Ernest Chesneau puisait ses citations', quand
il suppliait son confrère Philippe Burty d'achever l'œuvre commen-
cée par la mise au jour de la Correspondance et de diriger une édi-
tion définitive de tous les écrits du peintre. Mais les hommes
passent et leurs projets survivent. Ce n'est qu'en ces derniers temps
que le JournaJ, réunion des albums disséminés, a paru. Encore
doit-on regretter quelques lacunes : des carnets semblent égarés,
surtout pour les périodes de i825, de 1840 et de 1861.
L'inconnu possède un attrait sans égal : une légende s'était for-
mée sur l'histoire des Agendas du maître, et l'on allait partout
répétant les doléances de Théophile Silvestre. A la mort d'Eugène
Delacroix, le critique se trouvant dans la maison mortuaire en
présence de M. A. Piron, lui aurait révélé l'existence des Agendas
et autres manuscrits du peintre, commencés en 1822, continués
depuis au jour le jour avec des interruptions, connus dès i853,
avec l'autorisation et sous les yeux de l'auteur. Aussitôt M. Piron
interpellait Jenny Le Guillou, la gouvernante fidèle, mais un peu
trop exclusive, de l'artiste, et celle-ci, en pleurant, inaugurait la
version courante d'après laquelle les Mémoires auraient été brûlés
devant elle par Delacroix devinant sa fin prochaine... Depuis,
Théophile Silvestre et d'autres familiers apprirent non sans étonne-
ment que ces manuscrits existaient encore, que Jenny les avait
confiés à Constant Dutilleux, le paysagiste douaisien, puis récu-
pérés à sa mort, et qu'enfin les précieuses pièces étaient revenues
entre les mains de deux parents. « Où sont maintenant ces
Mémoires d'Eugène Delacroix et qu'en veut-on faire? » concluait
un peu vivement le critique, due ses mânes se rassurent, puisque
tout est bien qui finit bien et que voici les Agendas ressuscites
tels quels, religieusement, sous le titre de Journal, avec un scru-
pule et une compétence esthétique trop rares chez les éditeurs de
ce genre. Il est maintenant avéré que des copies furent prises du
vivant de Delacroix, qu'à sa mort elles demeurèrent entre les
mains pieuses de son disciple le peintre Pierre Andrieu qui s'oppo-
sait à toute publication. Ses héritiers n'étant pas tenus au même
secret, les carnets furent transmis à l'imprimeur, non sans avoir
été minutieusement coUationnés avec les manuscrits originaux
' Extraits (/"cm/zw et statuaires romanliqius, i88o, page 21 3 et sq.).
EUGÈNE DELACROIX 243
prêtés par le petit-neveu du maître, M. de Verninac, sénateur du
Lot. Le professeur Charcot a prêté le Voyage au Maroc '. Souhaitons
qu'une édition nouvelle s'enrichisse encore, — car le succès épui-
sera promptement la première, — et peut-être quelques améliora-
tions de détail seraient-elles les bienvenues. Les notes savantes,
biographiques ou critiques, des fins de pages, sont un tour de
force d'érudition : quelques additions, corrections ou retouches
seraient loisibles; un livre est comme un monument : jamais
achevé. Au lieu du titre courant, répété en tête de chaque page,
il conviendrait d'inscrire au seuil de chaque recto la date, le mil-
lésime de l'année à laquelle les fragments ci-dessous se rappor-
tent : ce qui éclaircirait la lecture et les recherches; un pareil
ouvrage est bien l'histoire d'une époque, mais il est aussi l'histoire
d'une pensée, et à l'Index alphahétiqne'- des noms e1 des œuvres cites
dans le Journal il ne serait pas déplacé d'adjoindre un Index pour
ainsi dire esthétique qui réunirait au moins les divers titres des
articles projetés par le peintre rédacteur du Dictionnaire des Beaux-
Arts, couleur, ligne, beauté, paysage, architecture, poésie, exécu-
tion, modèle, sujet, sacrifices, talent, nature, inspiration, reflets,
style, écoles, etc., etc., nomenclature sommaire qui renverrait le
lecteur studieux aux différentes phases du Journal où s'élabore
insensiblement la philosophie de l'art du peintre-penseur qui,
malgré son penchant à « systématiser», a d'abord et toujours fou-
gueusement suivi son « instinct ». Ce qui captive avant tout dans
l'homme, c'est l'artiste.
II
« Louroux, mardi ) septembre 1822 : — Je mets à exécution le
projet formé tant de fois d'écrire un journal. Ce que je désire le
plus vivement, c'est de ne pas perdre de vue que je l'écris pour
moi seul. Je serai donc vrai, je l'espère; j'en deviendrai meilleur.
Ce papier me reprochera mes variations. Je le commence dans
d'heureuses dispositions. »
Delacroix, qui débute ainsi, a vingt-quatre ans révolus; il est
l'auteur de Le Dante et Virgile exposé au Salon la même année,
' Si curieusement illustré de vivants croquis.
^Quelques erreurs typographiques, çà et là, des cliiffres sans concordance avec le texte.
Exemples : Berlioi, Maniaisse, etc., etc. — Parmi les oubliés, Seghen, le chef d'orchestre de
ja Société de Sainte-Cécile, correspondant de Berlioz et précurseur de Pasdeloup, vers iS.îo-
246 L'ARTISTE
acheté 1200 francs par l'État. C'est le soir, dans la propriété de
son frère Charles; le clair de lune parle au peintre et à l'amou-
reux, car le jeune homme paraît fort préoccupé de M""-" Lisette.
Et ces préoccupations féminines jouent d'abord un grand rôle
dans la vie, sinon dans la pensée de l'artiste; de là, ces notes vrai-
ment jeunes : « Adeline était charmante; » — ou plus loin :
«Dieu! que de choses en arrière! Et ma petite Emilie'... Elle est
déjà oubliée, je n'en ai pas fait mention; j'y ai trouvé de doux
moments... C'est lundi dernier que j'avais été chez elle : ce jour,
j'avais été voir Régnier, chez qui j'ai revu une esquisse de Cons-
table : admirable chose et incroyable! — J'ai arrêté cette semaine
une composition de Scio et presque celle du Tasse. » L'artiste, tou-
jours l'artiste qui domine l'homme; mais le lecteur évoque avec
un triste sourire ces gracieux fantômes, vivants objets d'art qui
charmèrent les yeux du voyageur fixés sur un but éternel. Et
n'est-ce pas une réminiscence pareille qui lui dicte plus tard ces
pensées délicates : « 12 oclobrc 18^6. — Il faut le complément du
souvenir pour que la jouissance soit parfaite, et malheureusement
on ne peut à la fois jouir et se souvenir de la jouissance. C'est
l'idéal ajouté au réel. La mémoire dégage le moment délicieux ou
fait l'illusion nécessaire. » Le lendemain, « ij octobre. — En pré-
sence de ce bois, le cri d'une grive éveille en moi le souvenir
de moments analogues et dont le souvenir me plaît plus que le
moment présent. »
Sans doute, nulle trace de l'élégie « qui nous inonde là comme
partout »; mais « le réalisme est l'antipode de l'art», et nul ne
devient grand artiste s'il n'est intérieurement poète. En 1822, il
note : « Que de choses à faire! Fais de la gravure, si la peinture
te manque, et de grands tableaux... Que je voudrais être poète! »
Ne retrouve-t-on pas, dans cette intime exhortation, l'accent
dont Marie Bashkirtseff a spontanément marqué son Journal? Les
artistes-nés composent une petite famille d'élite : malgré le temps
et l'espace, ils se ressemblent tous. Les œuvres différent; l'âme est
une. Et le seul fait de vouloir écrire un Journal ne dénonce-t-il
point un penchant psychologique ? Une curieuse enquête serait la
comparaison des âmes successives qui se sont épanchées au jour
le jour dans un labeur de ce genre, depuis Épictéte le stoïcien et
* Émilie'Robert, modèle du peintre.
• EUGÈNE DELACROIX 247
l'empereur Marc-Aurèle consignant ses Pensées pour lui-même,
ii;icAVTn, jusqu'à Stendhal, Concourt, Marie BashkirtsefF, Alfred de
Vigny, Maurice de Guérin, les modernes qui aimaient à s'observer
en tâchant de retenir quelque chose de la fuite enchantée des
jours. Tempérament coloriste et génie philosophe, Delacroix occu-
perait une première place dans la série de ceux qui écrivent par
humeur : « Pourquoi ne pas faire un petit recueil d'idées détachées
qui me viennent de temps en temps toutes moulées et auxquelles
il serait difficile d'en coudre d'autres? » dira-t-il en i85o, à propos
du Mémoire sur la peinture qu'il songe à transformer en Diction-
naire; et l'esprit droit qui aime d'un amour classique la régularité
du plan au point de déclarer que les œuvres d'Hugo ressemblent
« aux brouillons d'un homme de génie », continue ainsi : « Faut-
il absolument faire un livre dans toutes les règles? Montaigne
écrit à bâtons rompus... Ce sont les ouvrages les plus intéres-
sants. » Encore et toujours l'antithèse entre l'instinct et la raison.
Dans notre énumération, nous n'avons cité ni Jean-Jacques, ni
Berlioz, qui écrivent après coup des Confessions ou des Mémoires :
Delacroix a préféré la libre et sincère monotonie du Journal, et,
malgré l'allure un peu compassée de l'homme, c'est là encore un
trait de nature qui peint l'artiste. A- la suite de M. Paul Fiat, les
psychologues ne manqueront pas d'analyser le Journal en lui-
même, de suivre en ce miroir d'abord improvisé, de plus en plus
réfléchi, les reflets, les étapes, les métamorphoses, la vie d'une
pensée toujours incandescente; la forme même de l'ouvrage est
un document : de plus en plus châtiée avec les ans, de plus en
plus ample, elle souligne la préoccupation toujours grandissante
de l'Art chez l'artiste, et, chez l'homme, le souci de la postérité
curieuse qui lui faisait dire devant M""-' Riesener : « Maintenant,
je soigne même ma correspondance. » C'est dans le troisième et
dernier volume, qui vient de paraître, que se révèlent tout ensemble
cette passion d'âme et cette largeur de forme; ce tome tient lieu
presque du Dictionnaire projeté, commencé, inachevé, délaissé; il
est à lui seul une esthétique.
Les fervents du maître y retrouvent le mondain toujours cor-
rect, mais un peu las, qui s'écrie un soir : « Je mourrai de tous
ces dîners! »; ils y approfondissent le dilettante qui savourait la
mélodie de Racine et de Mozart; ils y admirent le créateur qui
sacrifie sa santé à la création.
248 L'ARTISTE
. Delacroix solitaire rêve de gloire. Jamais plus délié causeur n'a
chanté des hymnes plus superbement sincères à la solitude. Et ce
n'est pas la glace de l'âge qui les dicte : dès la jeunesse impé-
tueuse, l'artiste aspire au recueillement qui décuple le feu sacré. A
ce point de vue, ses notes sont formelles; plus indépendant encore,
h Jotirnal complète la Correspondance; et le costume même d'une
pensée la commente : « Dimanche 4 janvier 1824. — Malheureux !
que peut-on faire de grand, au milieu de ces accointances éter-
nelles avec tout ce qui est vulgaire? Penser au grand Michel-Ange.
Nourris-toi des grandes et sévères beautés qui nourrissent l'âme.
Je suis toujours détourné de leur étude par les folles distractions.
Cherche la solitude. Si ta vie est réglée, ta santé ne souffrira point
de ta retraite. » Et les doctes éditeurs citent à l'appui ce passage
des Lettres : « Au milieu de mes occupations dissipantes quand je
me rappelle quelques beaux vers, quand je me rappelle quelque
sublime peinture, mon esprit s'indigne et foule aux pieds la vaine
pâture du commun des hommes. » Voilà, certes, un mondain peu
ordinaire. « Heureux ou malheureux, je le suis presque toujours
à l'extrême! » confesse-t-il plus tard, ajoutant : « L'indépendance a
ponr conséquence l' isolement, M"^*-' duantinct me cite cet extrait de
V Adolphe de Benjamin Constant... Vous tombez donc nécessaire-
ment dans cet isolement affreux dans lequel s'éteint ce reste de
vie et de souffrances. » Mais il connaît les sursauts d'inspira-
tion, le sursum corda cher à tous les cœurs bien situés : « i" juillet
18^4. — Journée de travail sans interruption. Grand sentiment et
délicieux de la solitude et de la tranquillité, du bonheur profond
qu'elles donnent. Il n'est point d'homme plus sociable que moi.
Une fois en présence de gens qui me plaisent, même mêlés aux
premiers venus, pourvu qu'aucun motif irritant ne m'inspire contre
eux de l'aversion, je me sens gagné par le plaisir de me répandre:
je prends tous les hommes pour des amis, je vais au-devant de la
bienveillance, j'ai le désir de leur plaire, d'être aimé. Cette dispo-
sition singulière a dû donner une fausse idée de mon caractère.
Rien ne ressemble autant à la fausseté et à la flatterie que cette
erîvie de se mettre bien avec les gens, qui est une pure inclination
de nature. J'attribue à ma constitution nerveuse et irritable cette
singulière passion pour la solitude, qui semble si fort en opposi-
tion avec des dispositions bienveillantes poussées à un degré
presque ridicule. Je veux plaire à un ouvrier qui m'apporte un
EUGENE DELACROIX
349
meuble; je veux renvoyer satisfait l'homme avec lequel le hasard
me fait rencontrer, que ce soit un paysan ou un grand seigneur;
et avec l'envie d'être agréable et de bien vivre avec les gens, il y a
en moi une fierté presque sotte, qui m'a fait presque toujours évi-
ter de voir les gens qui pouvaient m'être utiles, craignant d'avoir
l'air de les flatter. La peur d'être interrompu, quand je suis seul,
vient ordinairement, quand je suis chez moi, de ce que je suis
occupé de mon affaire, qui est la peinture : je n'en ai pas d'autre
qui soit importante. Cette peur, qui me poursuit également quand
je me promène seul, est un effet de ce désir même d'être aussi
sociable que possible dans la société de mes semblables. Mon tem-
pérament nerveux me fait redouter la fatigue que va m'imposer
telle rencontre bienveillante; je suis comme ce Gascon qui disait,
en allant à une action : « Je tremble des périls où va m'exposer
« mon courage ».
Les peintres ne nous ont guère habitués à ces finesses psycho-
logiques. Delacroix, en effet, rivalise avec Stendhal et La Bruyère
quand il recherche délicieusement pourquoi le désir persiste
auprès d'une personne laide, mais spirituelle : « L'expression des
yeux suffit à charmer », conclut-il. Le fils du conventionnel est
bien un rejeton du XVIII'^ siècle, inconstant mais délicat; il parta-
gerait difficilement l'ivresse moderniste de Baudelaire épris de
Constantin Guys : «Je ne suis encore sorti qu'une fois dans les
rues de Paris», écrit-il au bon cousin Lamey : «j'ai été épouvanté
de toutes ces figures d'intrigants et de prostituées. » Il se console
avec les livres, avec Obermann, avec son cher Casanova qu'il relit
sans trêve comme le grand Condé se plaisait à Pétrone; et, au
sortir des élégantes frivolités des salons, il songe avec plus de
vivacité au « chant diamanté » du rossignol, il comprend mieux
l'empire du « silence », la puissance de ces « choses muettes » que
Poussin rend éloquentes. « 2 mai 18 jj. — Ce soir chez l'insipide
Païva. Quelle société ! Quelles conversations ! Des jeunes gens
avec barbe et sans barbe; des jeunes premiers de quarante-cinq
ans, des barons et des ducs allemands, des journalistes, et tous les
jours de nouvelles figures!... En sortant de cette peste assoupis-
sante à onze heures et demie et en respirant l'air de la rue, je me
suis cru à un régal; j'ai marché une heure avec moi-même, peu
satisfait néanmoins, morose, faisant retour sur mille objets désa-
gréables et me plaçant en esprit au milieu de tous les dilemmes
25o L'ARTISTE
que pose l'existence telle qu'elle est; celui-ci surtout qui est le
fond de tous les raisonnements possibles à cet endroit : solitude,
ennui, torpeur, société avec et sans liens, rage de tous les
moments et surtout aspiration à la solitude. Conclusion : rester
dans la solitude, sans traverser d'autre épreuve, puisque le vœu
suprême est enfin d'être tranquille, quand la tranquillité devrait
être une sorte d'anéantissement. »
in
Il n'est rien de tel qu'un mondain, — quand par hasard c'est
un intellectuel, — pour éprouver la fragilité du monde : « Tout
passe et nous passons. » Le spectacle éphérnère de la comédie
humaine, plus encore que le sentiment mélancolique qui devient
« une nécessité de notre être » en présence de la nature, nous
avertit de « notre néant » : — « En sortant, je me suis promené
sur le boulevard avec délices : j'aspirais la fraîcheur du soir, comme
si c'était chose rare. Je me demandais, avec raison, pourquoi les
hommes s'entassent dans des chambres malsaines, au lieu de cir-
culer à l'air pur. qui ne coûte rien. Ils ne causent que de choses
insipides qui ne leur apprennent rien et ne les corrigent de rien;
ils font avec application des parties de cartes ou bâillent solitaire-
ment au milieu de la cohue, quand ils ne trouvent personne à
ennuyer. » Voilà le revers de la médaille : notons que les tempé-
raments nerveux ont une tendance à exagérer la disposition de
l'instant; et Delacroix dit lui-même : « La société des femmes a
toujours, malgré ma retraite, un charme infini »; presque à la
même date, le causeur ajoute : « Il n'y a pas, à mon âge, de plaisir
plus grand que de se trouver dans la société de gens intelligents
et qui comprennent tout et à demi-mot. »
Il y en a un, cependant : c'est la musique. C'est elle qui donne
du prix à ces réunions mondaines. On a dit que le grand défaut
de la Transfiguration de Raphaël était le manque d'unité : ce con-
traste entre le terrestre et le céleste n'éclate-t-il pas plus curieuse-
ment chaque soir, dans un salon, où les chuchotements frivoles
font place au silence subit empli par la voix des maîtres? Cette
voix a merveilleusement parlé au peintre, et nul mélomane ne
s'en est expliqué avec une émotion plus simplement communica-
tive. Il adore Cimarosa, Rossini, Chopin ; plus de contradictions,
plus d'antithèses sur ce chapitre : la musique le prend tout entier.
EUGENE DELACROIX
35r
L'unité, la persistance, la flamme de sa passion musicale est
remarquable. Est-ce un avancé, est-ce un arriéré? Ni l'un, ni
l'autre, je crois : c'est un dilelUvile qui déguste en gourmet le
nectar des maîtres classiques; mais son Mozart reste sans rival
dans son cœur; on ferait une anthologie, diffuse mais charmante,
avec toutes les fleurs qu'il dépose sur son œuvre, on ferait « un
fiigot de tout cela, comme fait un botaniste, qui va, mettant dans
la même boîte les herbes et les fleurs qu'il a cueillies dans cent
endroits, et chacune avec une émotion particulière ». C'est le déli-
cat, le voluptueux qui parle ainsi de son cher Journal, et l'amour
de la musique n'est-il pas une délicatesse, une volupté supérieure ?
Ici, le souvenir est beau deux fois, puisqu'il ajoute sa poésie à
une poésie.
La première mention de Mozart remonte au samedi 12 octobre
182} : « — Je rentre des A'o;^;(<',tout plein de divines impressions...
Cette musique m'inspire souvent de grandes pensées. Je sens
un grand désir de faire, quand je l'entends ; ce qui me manque,
je crains, c'est la patience... » Plus tard, le 19 juillet 1846 :
« Qu'est-ce que les modernes ont à mettre à côté des Mozart et
des Cimarosa?... Et à supposer que Beethoven, Rossini et Weber,
les derniers venus, ne vieillissent pas à leur tour, faut-il que nous
ne les admirions qu'en négligeant les sublimes maîtres, qui non-
seulement sont tout aussi puissants qu'eux, mais encore ont été
leurs modèles, et les ont menés où nous les voyons ?» — « 14 février
1847 •' — Le Beau est assurément la rencontre de toutes les conve-
nances... Développer ceci, en se rappelant le Don Juan que j'ai vu
hier. Qjuelle admirable fusion de l'élégance, de l'expression, du
bouffon, du terrible, du tendre, de l'ironique! Chacun dans sa
nature. Cuncta fecit in pondère, numéro et mensura. Chez Rossini,
l'Italien l'emporte, c'est-à-dire que l'ornement domine l'expression,
etc. » — /9 février : — « Vu deux actes des Huguenots... Où est
Mozart? Où est la grâce, l'expression, l'énergie, l'inspiration et
la science? le bouff"on et le terrible?... Il sort de cette musique
tourmentée des eff"orts qui surprennent, mais c'est l'éloquence
d'un fiévreux, des lueurs suivies d'un chaos. » — 27 février : —
« Grenier est venu faire une étude au pastel d'après le Marc-Aurèk.
Nous avons parlé de Mozart et de Beethoven; il trouve, dans ce
dernier, cette verve de misanthropie et de désespoir, surtout une
peinture de la nature, qui n'est pas à ce degré chez les autres ;
2 52 L'ARTISTE
nous lui comparons Shakespeare. Il me fait l'honneur de me
ranger dans la classe de ces sauvages contemplateurs de la nature
humaine. Il faut avouer que, malgré sa céleste perfection, Mozart
n'ouvre pas cet horizon-là à l'esprit. Cela viendrait-il de ce que
Beethoven est le dernier venu? Je crois qu'on peut dire qu'il a
vraiment reflété davantage le caractère moderne des arts, tourné A
l'expression de la mélancolie et de ce qu'à tort ou à raison on
appelle romantisme; cependant, Don Juan est plein de ce senti-
ment. » — 2 avril : — « Au Conservatoire le soir avec M"'* de
Forget. Symphonie de Mendelssohn qui m'a excessivement ennuyé,
sauf un presto'. — Un des beaux morceaux de Cherubini, de la
Messe de Louis XVI. — Fini par une symphonie de Mozart, qui
m'a ravi. La fatigue et la chaleur étaient excessives; et il est arrivé
ce que je n'ai jamais éprouvé là, que non-seulement ce dernier
morceau m'a paru ravissant de tous points, mais il me semblait
que ma fatigue fût suspendue en l'écoutant. Cette perfection, ce
complet, ces nuances légères, tout cela doit bien dissiper les musi-
ciens qui ont de l'âme et du goût. — Elle m'a ramené dans sa
voiture. » — 20 juin : — « Chez Boissard. Reprise de la musique.
Roberetti n'étant pas d'abord arrivé, trio de Beethoven. Puis
Mozart a fait tous les frais jusqu'à la fin. Je l'ai trouvé plus varié,
plus sublime, plus plein de ressources que jamais. » — 2) avril
184^ : — «Mozart disait : «Les passions violentes ne doivent
« jamais être exprimées jusqu'à provoquer le dégoût; même dans
« les situations horribles, la musique ne doit jamais blesser les
« oreilles, ni cesser d'être de la musique. » {Revue des Deux-Mondes,
i5 mars 1849, P- 892)». — Jeudi y février 18^0 : — « Hecquet, au
concert, l'autre jour, me citait un critique connu, qui appelle
Mozart le premier des musiciens médiocres. A ce concert et au
suivant, je comparais les deux ouvertures de Beethoven à celle de
la Flûte enchantée, par exemple, et à tant d'autres de Mozart...
Q.uelle réunion, dans ces dernières, de tout ce que l'art et le génie
peuvent donner de perfection! Dans l'autre, quelles incultes et
bizarres inspirations! »
Plus loin, même aveu, le mardi 79 février : « Chez Berlioz
ensuite ; l'ouverture de Léonore m'a produit la même sensation
confuse; j'ai conclu qu'elle est mauvaise, pleine, si l'on veut, de
' La Symphonie écossaise, sans doute, connui; à Paris en i8y3.
EUGÈNE DELACROIX
253
passages étincelants, mais sans union. Berlioz de même : ce bruit
est assommant; c'est un héroïque gâchis. Le beau ne se trouve
qu'une fois et à une certaine époque marquée. Tant pis pour les
génies qui viennent après ce moment-là. Dans les époques de
décadence, il n'y a de chance de surnager que pour les génies très
indépendants », etc.
Tout le couplet serait à transcrire : M. D. Nisard ne défendrait
pas mieux « l'ancien bon goût » ; mais l'esthétique même du
peintre nous apprend l'art des « sacrifices », la lumière des parties
essentielles s'accroît de ce qu'on laisse dans l'ombre, et
Qui ne sut se borner ne sut jamais... citer.
L'apothéose de Mozart se poursuit, toujours sincère : « Je me
suis interrogé là-dessus, et pour ne parler que de la musique j'ai
successivement préféré Mozart à Rossini, à Weber, à Beethoven,
toujours au point de vue de la perfection. » Plus loin encore, le
} mars, éloge de Beethoven et de Gluck : mais l'ouverture d'Iphi-
génie en Aulide, « pour un auditeur du dix-neuvième siècle, après
Mozart et Rossini, cela sent un peu le plain-chant. Les contre-
basses et leurs rentrées vous poursuivent comme les trompettes
dans Berlioz '... » Et le dimanche i^ février 18^2 : « Symphonie en sol
mineur de Mozart, au concert Sainte-Cécile. J'avoue que je m'y
suis ennuyé un peu. » Cette franchise nous garantit la véracité
du reste ; et. après l'éloge de VObéron fantastique de Weber, l'ar-
tiste instruit le procès du goût d'archaïsme et de l'instrumentation
pédantesque dont l'austérité ou la verve font illusion : « C'est l'his-
toire de Berlioz; l'exemple précédent s'appliquerait à Mendelssohn.
L'un et l'autre manquent d'idées, et ils cachent de leur mieux cette
absence capitale par tous les moyens que leur suggèrent leur habi-
leté et leur mémoire. »
La condamnation du réaliste Courbet, l'auteur des Baigneuses, finit
par cette action de grâces : « O Rossini! ô Mozart! ô les génies
inspirés dans tous les arts, qui tirent des choses seulement ce
qu'il faut en montrer à l'esprit ! Que diriez-vous devant ces ta-
bleaux? Oh! Séiniramis!... Oh ! entrée des prêtres, pour couronner
Ni nias! »
* Même ironie contre « les trompettes de M. Berlioz » chez Chanipfleury qui lui
oppose la gamme de Courbet n'abusant pas « de la sonorité des tons » (/« Réalisme, 1837 ;
page 276).
2 54 L'ARTISTE
Ce ton est rare chez le discret fanatique; mais, peu auparavant,
se rencontre ce jugement subtil de l'admirateur de Mozart et de
Rubens : « Une chose dont on ne s'est pas douté, à l'apparition de
Rossini, et pour laquelle on a oublié de le critiquer, parmi tant
de critiques, c'est à quel point il est romantique. Il rompt avec les
formules anciennes, illustrées jusqu'à lui par les plus grands
exemples. On ne trouve que chez lui ces introductions pathé-
tiques, ces passages souvent très rapides, mais qui résument, pour
l'âme, toute une situation et en dehors de toutes les conventions.
C'est même une partie, et la seule, dans son talent, qui soit à
l'abri de l'imitation. Ce n'est pas un coloriste à la Rubens. J'entends
toujours parler de ces passages mystérieux. Il est plus cru ou
plus banal dans le reste, et, sous ce rapport, il ressemble au Fla-
mand ; mais partout la grâce italienne, et même l'abus de cette
grâce. »
Mais le culte de la perfection calme renaît bientôt : « Si, d'une
part, Mozart, Cimarosa, Racine étonnent moins, à cause de l'admi-
rable proportion de leurs ouvrages, Shakespeare, xMichel-Ange, Beet-
hoven ne devront-ils pas une partie de leur effet à une cause oppo-
sée? Je le crois pour mon compte. L'antique ne surprend jamais... »
Mercredi 29 juin j8j) : — « Musique délicieuse chez l'aimable
princesse Marcellini. Le souvenir de la fantaisie de Mozart, mor-
ceau grave et touchant au terrible ', par moments, et dont le titre
est plus léger que ne le comporte le caractère du morceau. Sonate
de Beethoven déjà connue, mais admirable. Cela me plaît beaucoup
sans doute, surtout à la partie douloureuse de l'imagination. Cet
homme est toujours triste. Mozart, qui est moderne aussi, c'est-à-
dire qui ne craint pas de toucher au côté mélancolique des choses,
comme les hommes de son temps (gaieté française, nécessité de ne
s'occuper que de choses attrayantes, bannir de la conversation et
des arts tout ce qui attriste et rappelle notre malheureuse condi-
tion), Mozart réunit ce qu'il faut de cette pointe de délicieuse tris-
tesse à la sérénité et à l'élégance facile d'un esprit qui a le bonheur
de voir aussi les côtés agréables. Je me suis élevé contre leur ami
R... qui n'aime pas Cimarosa, qui ne le sent pas, à ce qu'il dit, avec
une certaine satisfaction de lui-même. Que Chopin est un autre
homme que cela ! Voyez, leur ai-je dit, comme il est de son temps,
* Fantaisie pour piano seul, en ut mineur (mai 178.^).
EUGÈNE DELACROIX 255
comme il se sert des progrés que les autres ont fait faire à son
art ! Comme il adore Mozart, et comme il lui ressemble peu ! Son
ami Kiatkowski lui reprochait souvent quelques réminiscences
italiennes, qui sentent, malgré lui, les productions modernes des
Bellini, etc.. C'est une chose aussi qui me déplaît un peu... Mais
quel charme! Quelle nouveauté d'ailleurs ! »
Mercredi )o novembre i8^] : — « Quelle vie que la mienne !
Je faisais cette réflexion en entendant cette belle musique, surtout
celle de Mozart, qui respire le calme d'une époque ordonnée. Je
suis dans cette phase de la vie où le tumulte des passions folles
ne se mêle pas aux délicieuses émotions que me donnent les belles
choses. Je ne sais ce que c'est que paperasses et occupations rebu-
tantes, qui sont celles de presque tous les humains ; au lieu de
penser à des affaires, je ne pense qu'à Rubens ou à Mozart : ma
grande affaire pendant huit jours, c'est le souvenir d'un air ou
d'un tableau. Je me mets au travail comme les autres courent chez
leur maîtresse, et quand je les quitte, je rapporte dans ma solitude
ou au milieu de mes distractions, que je vais chercher, un souvenir
charmant, qui ne ressemble guère au plaisir troublé des amants. »
26 mars 18^4 : — « Concert à Sainte -Cécile. Je n"ai prêté d'attention
qu'à la Symphonie héroïque. J'ai trouvé la première partie admirable,
Mandante est ce que Beethoven a peut-être fait de plus tragique et
de plus sublime, jusqu'à la moitié seulement '. Ensuite la Marche
du Sacre de Cherubini, que j'ai entendue avec plaisir. Quant à
Preciosa, la chaleur qu'il faisait là, ou une brioche que j'avais man-
gée, avant de venir, ont paralysé mon âme immortelle ^ et j'ai
dormi presque tout le temps. » Suit un développement sagace sur
les reprises et répétitions de motifs qui affirment à satiété l'idée
maîtresse dans la musique instrumentale : « Les musiciens res-
semblent en cela aux prédicateurs qui répètent à satiété et fourrent
partout la phrase qui sert de texte à leur discours. » Delacroix dé-
plore ensuite que « les nouvelles sonorités, les combinaisons de
Beethoven » soient devenues « l'héritage ou plutôt le butin des
moindres débutants » ; dans la Vestale de Spontini, il est frappé, « à
' Toujours ce procès qu'il intente à Beethoven sur la longueur de ses morceaux : qu'au-
rait-il dit des contemporains ?...
^ L'artiste Marie Bashkirtseff se demande à peu près de même « ce que c'est qu'une
âme immortelle qui se replie devant une indigestion de homard » (cité par Anatole France,
la Vie littéraire, Temps du dimanche 12 juin 1887 et tome I, page 171).
2 56 L'ARTISTE
travers la vétusté, d'un souffle original et qui a dû ressortir bien
davantage à l'origine » ; par contre, les chœurs à' Ulysse de Gounod le
laissentfroid : « Cettemusiquemincenevapasauxtempshéroïques. »
Peu après, il avoue que a son pauvre Chopin a des faiblesses après
cela » (il parle naturellement de Mozart) : comme Racine, son seul
défaut, c'est « sa perfection même ». Plus tard enfin, en pleine
maturité, continuant à ébaucher au jour le jour les articles pro-
jetés du Dictionnaire, il note : « i" mars /8J9. — ... L'art est si
long que, pour arriver à systématiser certains principes qui, au fond,
régissent chaque partie de l'art, il faut la vie entière... Etre hardi,
quand on a un passé à compromettre, est le plus grand signe de
la force. Napoléon met, je crois, Turenne au-dessus de tous les
capitaines, parce qu'il remarque que ses plans étaient plus auda-
cieux à mesure qu'il avançait en âge. Napoléon lui-même a donné
l'exemple de cette qualité extraordinaire. Dans les arts en parti-
culier, il faut un sentiment bien profond pour maintenir l'origi-
nalité de sa pensée en dépit des habitudes auxquelles le talent lui-
même est fatalement enclin à s'abandonner. Après avoir passé une
grande partie de sa vie à accoutumer le public à son génie, il est
très difficile à l'artiste de ne pas se répéter, de renouveler, en
quelque sorte, son talent afin de ne pas tomber à son tour dans
ce même inconvénient de la banalité et du lieu commun qui est
celui des hommes et des écoles qui vieillissent. Gluck a donné
l'exemple le plus remarquable de cette force de volonté qui n'était
autre que celle de son génie. Rossini a toujours été se renouvelant
jusqu'à son dernier chef-d'œuvre, qui prématurément a clos son
illustre carrière de chefs-d'œuvre. Raphaël, Mozart, etc., etc. »
Mozart ! c'est toujours ce nom qui refleurit sous sa plume, quand
il s'agit d'opposer la perfection sereine à la décadence tourmentée.
Nous connaissons maintenant le sentiment du maître sur Haydn
et Weber, Beethoven et Spontini, Mendelssohn et Berlioz, sympa-
thique aux uns, sévère aux autres. Il ignore Schumann, le génie
douloureux, virginal et profond, dont le nom, absent du Journal,
ne fut révélé aux Parisiens que par les concerts Pasdeloup, avant
la guerre ; il cite une fois, non sans dédain, le nom de Wagner,
alors inconnu de même, comme l'observe une note de M. Paul Fiat :
« 26 septembre 18^ j. — M'^^Kalergi me parle beaucoup de Wagner ;
elle en raffole comme une sotte, et comme elle raffolait de
la République. Ce Wagner veut innover; il croit être dans la
EUGÈNE DELACROIX 2S7
vérité; il supprime beaucoup des conventions de la musique,
croyant que les conventions ne sont pas fondées sur des lois
nécessaires. Il est démocrate; il écrit aussi des livres sur le bon-
heur de l'humanité, lesquels sont absurdes, suivant M'"= Kalergi
elle-même. » Six ans plus tard, les auditeurs de Tannhâuser ne seront
pas convertis : Delacroix fut-il du nombre ? Les quelques feuillets
écourtés de 1861 se taisent sur ce point. Si les réformes le trou-
vent sceptique, les triomphateurs de l'opéra, Meyerbeer et Verdi,
n'obtiennent pas son suffrage : « 20 novembre 18 j). — Je vais à
Trovatore avec un billet d'Alberthe ; j'y souffre, je m'y ennuie, je
m'enrhume de nouveau. Rien n'égale la stérilité de cette musique
qui est toute en tapage et où pas un seul chant ne se fait
, jour. »
Delacroix consigne lui-même ses préférences pour l'opéra, j'en-
tends l'opéra classique : « 2c janvier iSj^. — Chez Viardot. Musique
de Gluck chantée admirablement par sa femme. Le philosophe
Chenavard ne disait plus que la musique est le dernier des arts!
Je lui disais que les paroles de ces opéras étaient admirables. Il
faut de grandes divisions tranchées ; ces vers arrangés sur ceux de
Racine et par conséquent défigurés, font un effet bien plus puissant
avec la musique... Il ne faut point partager l'attention : les beaux
vers sont à leur place dans la tragédie parlée; dans l'opéra la mu-
sique seule doit m'occuper... Chenavard convenait, sans que je l'en
priasse, qu'il n'y a rien à comparer à l'émotion que donne la mu-
sique : elle exprime des nuances incomparables. Les dieux, pour
qui la nourriture terrestre est trop grossière, ne s'entretiennent
certainement qu'en musique. Il faut, à l'honneur mérité de la
musique, retourner le mot de Figaro : Ce qui ne peut pas être chanté,
on le parle. Un Français ' devait dire ce que dit Beaumarchais... Ce
qui met la musique au-dessus des autres arts (il y a de grandes
réserves à faire pour la peinture, précisément à cause de sa grande
analogie avec la musique), c'est qu'elle est complètement de con-
vention, et pourtant c'est un langage complet; il suffit d'entrer dans
son domaine. » « i) avril 1860. — Mon cher petit Chopin s'élevait
beaucoup contre l'école qui attache à la sonorité particulière des
instruments une partie de l'effet en musique. On ne peut nier que
certains hommes, Berlioz entre autres, sont ainsi, et je crois que
* Delacroix appelle auparavant Chenavard « un esprit à la française ».
1895. — L'ARTIsrE. — NOUVELLE PÉHIODE : T. X. I7
2 58 L'ARTISTE
Chopin, qui le détestait, en détestait d'autant plus sa musique qui
n'est quelque chose qu'à l'aide de trombones opposés aux flûtes
et aux hautbois en concordant ensemble '. Voltaire définit le beau
ce qui doit charmer l'esprit et les sens... Il faut blâmer la sonorité mise
à la place de l'idée exprimée, et encore faut-il avouer qu'il y a
dans certaines sonorités, indépendamment de l'expression pour
l'âme, un plaisir pour les sens *... Il en est de même dans la pein-
ture... Les modernes ont inventé un genre qui réunit tout ce qui
semble pouvoir charmer l'esprit et les sens : c'est l'opéra. La
déclamation chantée a plus de force que celle qui n'est que parlée.
L'ouverture dispose à ce que l'on va entendre, bien que d'une
manière vague ^. Le récitatif expose les situations et établit le dia-
logue avec plus de force que ne ferait une simple déclamation, et
l'air, qui est en quelque sorte le point d'admiration, le moment de
la passion par excellence dans chaque scène, complète la sensation
par la réunion de la poésie et de tout ce que la musique peut y
ajouter; joignez à cela l'illusion des décorations, les mouvements
gracieux de la danse, en un mot la pompe et la variété du spec-
tacle. Malheureusement, tous les opéras sont ennuyeux parce qu'ils
nous tiennent trop longtemps dans une situation que j'appellerai
abusive. Le spectacle qui tient les sens et l'esprit en échec fatigue
plus vite. Vous êtes promptement rassasié de la vue d'une galerie
de tableaux; que sera-ce d'un opéra qui réunit dans un même
cadre l'effet de tous les arts ensemble ? »
Je gage que le génie dilettante aurait quelque peu souffert à
Bayreuth ; mais qui refusera le sens musical* à celui qui compre-
nait, en écoutant l'orgue des vêpres, « le plaisir d'être dévot », à
l'artiste-né qui, entré à Saint-Roch pendant la messe de minuit,
s'étonnait naïvement et subtilement « qu'une touche, qu'une étin-
celle d'émotion profonde » ne se rencontrât sur aucune des grandes
mauvaises toiles religieuses des bas côtés ? En ce moment solennel,
elles lui semblent plus mauvaises qu'à l'ordinaire : « Mais, en
revanche, conclut-il, combien une belle chose m'eût ravi ! C'est ce
' Même jugement de pianiste chez Rubinstein.
^ Restriction qui est bien d'un artiste — et d'un coloriste.
' Dans ÏEpitre dédicatoire, préface d'Alceste, Gluck va jusqu'à demander à l'ouverture
d'exprimer le sujet.
* George Sand écrivait à Th. Silvestre que Delacroix, abandonnant la peinture, aurait
pu être « un grand musicien » ou écrivain d'art sans pareil.
EUGÈNE DELACROIX
259
»
que j'ai éprouvé, toutes les fois qu'une belle peinture était devant
mes yeux à l'église, pendant qu'on exécutait de la musique reli-
gieuse, qui, elle, n'a pas besoin d'être aussi choisie pour produire
de l'effet, la musique s'adressant sans doute à une partie de l'ima-
gination, différente et plus facile à captiver... Je me rappelle mon
enthousiasme, lorsque je peignais à Saint-Denis du Saint-Sacre-
ment et que j'entendais la musique des offices ; le dimanche était
doublement un jour de fête ; je faisais toujours ce jour-là une
bonne séance... »
(A suivre.)
RAYMOND BOUYER.
NOTICE SUR LA VIE ET LES OUVRAGES
M. HENRI CHAPU
PAR M. LE COMTE HENRI DELABORDE, SECRÉTAIRE PERPÉTUEL
DE l'académie des BEAUX-ARTS, LUE DANS LA SÉANCE PUBLIQUE ANNUELLE
DU 19 OCTOBRE iSgS
Messieurs,
ARMi les œuvres qui, de nos jours, auront continué
avec le plus d'éclat le long et glorieux passé de la
sculpture française, celles qu'a laissées M. Chapu
ont, en particulier, ce mérite de procéder d'un sen-
timent très personnel en même temps que d'une science fidèle au
souvenir des maîtres et au respect des traditions. Qjjoi de plus
neuf par exemple que cette poétique image de la Jeunesse, au pied
du monument dédié à la mémoire de Henri Regnault, ou que
cette Jeanne d'Arc sous ses habits rustiques pressentant avec le
frisson de la foi ce que Dieu veut d'elle et va faire par elle pour
le salut miraculeux du pays? Q.uoi de plus touchant et de plus
imprévu tout ensemble que l'attitude et le geste de la statue
funéraire de Madame la duchesse d'Orléans, dans la chapelle de
Dreux, ou de mieux inventé, de plus clairement expressif que
la figure symbolique de la Pensée sur la tombe de Madame
la comtesse d'Agotdl ? Et pourtant, avec quel souci des règles
classiques au meilleur sens du mot, avec quelle docilité réfléchie
I
M. HENRI CHAPU 261
aux enseignements légués par les siècles, l'auteur de ces beaux
ouvrages et de tant d'autres ne s'applique-t-il pas à préserver son
indépendance des excès ou des aventures ! On sent que là même
où il semble faire la part la plus large à l'imagination, le judicieux
artiste n'entend en accepter les franchises que sur la foi de conseils
scrupuleusement demandés à sa raison, et que, chez lui, le besoin
de contrôler les inspirations instinctives est aussi naturel que celui
d'en perfectionner jusqu'au bout l'expression.
N'est-ce pas d'ailleurs par cette sûreté caractéristique du goût
dans les intentions comme dans les formes que Chapu se rattache
à ses devanciers et qu'il perpétue, au XIX'= siècle, les inclinations
essentielles de notre art national ? Il est de ceux qui en repré-
sentent le mieux le génie propre; il est de ceux aussi qui auront
le plus contribué de nos jours à lui maintenir les privilèges d'une
fécondité continue, d'une longévité sans équivalent partout
ailleurs. Je n'exagère rien. Quelque incomparable qu'en soit la
gloire à de certains moments, l'histoire de l'art italien lui-même a
ses lacunes : dans l'histoire de la sculpture française, au contraire,
les talents inspirés de haut se succèdent sans interruption, depuis
les « imagiers » du moyen âge jusqu'à Houdon, et depuis Houdon
jusqu'à tels maîtres contemporains dont les noms, présents d'ail-
leurs à toutes les mémoires, ne me laissent pas le droit de les
prononcer ici, en face de ceux-là mêmes qui les portent.
Ce ne fut pas toutefois dans le domaine de la sculpture pro-
prement dite que Henri Chapu fit ses premières preuves et qu'il
obtint ses premiers succès publics. En 1 85 1 , — il avait alors dix-huit
ans, — il remportait le second grand prix de Rome comme graveur
en médailles et en pierres fines. Encore les études par lesquelles
il s'était préparé au concours qui lui valut cette récompense
n'avaient-elles pas été si spéciales qu'elles eussent eu raison de
ses hésitations intimes sur la branche de l'art à préférer. Tantôt le
futur sculpteur se croyait appelé à devenir un peintre ; tantôt, —
et même à un certain moment plus complaisamment à ce qu'il
semble, — c'était l'avenir d'un architecte qu'il se promettait. Qui
sait même ? Peut-être l'apprenti artiste d'alors n'eût-il pas osé au
début envisager la possibilité pour lui de s'engager à quelque titre
que ce fût dans la carrière, sans une circonstance fortuite qui l'y
avait poussé presque de vive force et, en tout cas, fort contraire-
ment aux modestes visées de sa famille.
262 L'ARTISTE
Dès l'enfance, il est vrai, Chapu avait manifesté son goût pour
le dessin, mais un goût au moins tempéré par des habitudes qui,
— lui-même le confessait plus tard dans une de ses lettres, —
étaient avant tout celles d'un « écolier médiocrement zélé pour
l'étude en général, d'un grand amateur d'école buissonnicre, habile
à découvrir des nids, voire, le cas échéant, à tendre des collets ».
Tandis que vers le même temps un petit paysan comme lui, un
de vos futurs confrères. Messieurs, Joseph Perraud s'ingéniait, tout
en gardant ses moutons, à modeler des figurines avec de la terre
ramassée au fond des fossés, Chapu enfant, dans ses courses à
travers champs ou dans ses stations assez irrégulières à l'école de
son village, pouvait bien, au hasard de sa fantaisie, crayonner
choses et gens ; mais personne autour de lui ne songeait à tenir
quelque compte de pareils essais, encore moins à y lire le présage
de l'heureuse fortune et de la célébrité prochaines.
Dans le village du Mée, près de Melun, où leur fils était né le
2g septembre i833, les parents de Chapu, tous deux au service
d'une famille du pays, n'avaient et ne pouvaient guère avoir
d'autre ambition que celle de le voir continuer à son tour les
humbles traditions qu'eux-mêmes avaient reçues de leurs pères.
Comment ces descendants de cultivateurs ou de simples domes-
tiques agricoles se seraient-ils crus autorisés à rêver pour l'enfant
une condition différente, alors surtout que celui-ci se montrait si
ouvertement d'humeur à s'accommoder de la vie et des mœurs
campagnardes ? Cependant des événements inattendus survinrent
qui forcèrent le père et la mère de Chapu à quitter avec lui la terre
natale pour aller à Paris occuper une loge de concierges. Les
voilà donc comme tels installés à l'hôtel de Vogué où le fils
du maître de la maison' et le fils de celui qui en gardait la porte
allaient grandir sans se douter certes qu'ils se retrouveraient un
jour rapprochés l'un de l'autre par la confraternité académique,
sous ce toit de l'Institut de France à l'abri duquel toutes les situa-
tions s'égalisent et tous les genres de mérite se confondent.
Pour le moment, le petit villageois conserve à Paris la naïve
facilité de caractère, la sereine insouciance de ses premières années.
Et si, après quelques mois passés tant bien que mal à l'école des
Frères, son père vient à lui parler d'un commencement d'efforts
' M. le marquis Melchior de Vogué, membre, depuis l'année 1868, de l'Académie des
Inscriptions et Belles-Lettres.
M. HHNRI CHAPU 263
à tenter en vue d'un métier quelconque, c'est sans soulever la
moindre objection, c'est de la meilleure foi du monde qu'il se
prépare à obéir. On veut faire de lui un tapissier, soit ; il entrera
dès demain, s'il le faut, en apprentissage. Seulement, ni lui ni son
père n'avaient pressenti les conditions que le patron auquel ils
s'adressent va mettre tout d'abord à son acceptation et de quelles
épreuves préalables il exigera la garantie. Aussi l'un des deux au
moins ne laisse-t-il pas d'être assez surpris, passablement désappointé
même, en entendant cette déclaration formelle : « qu'il faut, pour
être en mesure de devenir un bon tapissier, avoir pendant un cer-
tain temps suivi des cours dans une école de dessin ». Quant à
l'autre, il se résigne d'autant plus volontiers à l'ajournement qu'on
lui impose, qu'il ne voit dans l'obligation pour lui d'apprendre à
dessiner qu'un devoir conforme à des désirs, dont jusqu'alors il
avait à peine eu conscience, mais qu'il peut maintenant s'avouera
lui-même.
Au bout de quelques jours Chapu était un des élèves et au bout
de quelques mois un des élèves les plus habituellement récom-
pensés de cette vieille et féconde Ecole de dessin et de mathé-
mathiques, aujourd'hui Ecole des Arts décoratifs, d'où sont sortis,
depuis la seconde moitié du XVIIP siècle, tant d'hommes émi-
nents dans le monde des arts ou de l'industrie : école qu'il devait
d'ailleurs quitter après un séjour de deux ans, non plus, — comme
il l'avait cru en y entrant, — avec les connaissances pratiques né-
cessaires à un bon ouvrier, mais avec un commencement d'expé-
rience esthétique assez sérieux pour légitimer chez lui des
ambitions plus hautes.
Admis en i85o à l'Ecole des Beaux-Arts en même temps qu'il
était autorisé par Pradier à travailler chez lui, Chapu, dès l'année
suivante, obtenait, je l'ai dit, le second grand prix de Rome, à la
suite du concours de gravure en médailles. En i853, alors qu'il
était devenu un des élèves de Duret, c'était encore un second grand
prix que l'Académie lui décernait ; mais cette fois un second prix
de sculpture. Enfin, au bout de deux autres années, il remportait
le premier grand prix avec un bas-relief sur ce sujet : Cléobis et
Biton, non sans avoir d'ailleurs entremêlé dans l'intervalle ses
travaux de sculpteur de quelques essais pittoresques sous les yeux
d'un maître qui lui avait spontanément offert ses conseils, — le
bon et serviable Léon Cogniet. Plus d'incertitude maintenant. Le
264 L'ARTISTE
récent succès du sculpteur lui indique nettement la voie qu'il doit
suivre ; mais peu s'en était fallu que ce succès décisif ne vînt à
lui échapper et qu'un accident tout matériel se produisant au
dernier moment n'anéantît d'un seul coup son travail et ses
espérances.
Le jour où, le concours de sculpture étant clos, il ne restait plus
qu'à transporter les ouvrages des concurrents de l'étage où se
trouvent les loges dans la salle à rez-de-chaussée destinée à l'expo-
sition publique, le bas-relief modelé par Chapu allait à son tour
subir cette opération finale. Déjà il était suspendu aux cordes dont
on venait de se servir pour les autres lorsque, une de ces cordes
s'étant brusquement rompue, l'œuvre du pauvre jeune homme fut
précipitée sur le sol et s'y écrasa presque complètement. Quelques
années auparavant, un autre jeune artiste, promis, lui aussi, à
l'avenir et aujourd'hui. Messieurs, le doyen de votre section de
sculpture', avait été victime d'un désastre analogue, et même dans
des conditions pires encore, la chute du bas-relief dont il était
l'auteur ayant réduit l'ouvrage à un tel état de détérioration que
l'Académie, aux termes de sa déclaration publique, « n'avait pu,
quelque regret qu'elle en eût, le comprendre dans le jugement ».
Le malheur qui frappait Chapu n'entraînait pas forcément les
mêmes conséquences. Si mutilées qu'en fussent certaines parties,
l'œuvre à demi détruite permettait néanmoins de constater dans
ce qui en subsistait des mérites d'exécution assez sensibles et,
dans la composition générale, les preuves d'une intelligence assez
biendouéepour qu'on pût passer condamnation sur l'aspect ravagé
de l'ensemble. Aussi l'Académie tout d'une voix décida-t-elle
que Chapu serait envoyé à Rome, tandis que celui-ci, encore sous
le coup de sa cruelle aventure, ne s'attendait qu'à en porter la
peine et se croyait d'avance irrémissiblement condamné. On juge
de sa joie lorsque, au lieu de l'échec auquel il s'était d'ail-
leurs résigné avec ce courage sans bruit, avec cette parfaite
simplicité de cœur qu'il devait, à toutes les époques de sa vie,
opposer aux épreuves difficiles aussi bien qu'aux séductions du
succès, ce fut la victoire qu'on lui annonça. Quelques mois plus
tard, il en recueillait les fruits en s'installant, écrivait-il à son
père dès le lendemain de son arrivée, dans « la bienheureuse
chambre qui lui appartiendrait en toute propriété pendant cinq
' M. Eugène Guillaume,
M. HENRI CHAPU
265
ans », d'où il avait, ajoutait-il, « une des plus belles vues qui
soit au monde » et d'où il ne sortirait que « pour aller étudier
dans les monuments et dans les galeries, afin de se mettre en
mesure d'entreprendre sans trop de risque quelque ouvrage de son
cru ».
Les travaux exécutés à Rome par ce pensionnaire de si bonne
volonté attestent certes la conscience de ses efforts, mais peut-être
ne justifient-ils pas encore toutes les espérances que son morceau
de concours avait fait concevoir. Depuis le Christ aux Anges, grand
bas-relief, placé aujourd'hui dans l'église du Mée, jusqu'à cette
statue de Mercure inventant le caducée que l'on voit au Musée du
Luxembourg, les envois successifs de Chapu, quelque sérieuse
estime qu'ils méritent, ne témoignent-ils pas en effet de la stu-
dieuse application du jeune sculpteur à se pénétrer des exemples
consacrés plutôt qu'ils ne donnent exactement la mesure de ses
qualités personnelles et de ses forces intimes ?
En dehors toutefois de ses travaux réglementaires dont, — une
belle figure de Semeur exceptée, — le caractère un peu trop prévu
ne permettait de pressentir qu'à demi les développements pro-
chains de son talent, Chapu, pendant la durée de son séjour à
Rome, avait produit un certain nombre d'ouvrages où il s'était
laissé aller, peut-être inconsciemment, à mettre beaucoup plus de
lui-même. Je veux parler de ces portraits en médaillons, modelés,
pour la plupart, d'après ses camarades de la Villa Médicis avec un
sentiment si pénétrant de la physionomie et, dans la pratique,
avec une habileté si souple, si sincère, si foncièrement étrangère
aux formules préconçues : œuvres charmantes, relativement nou-
velles même après les médaillons de David d'Angers, ou tout au
moins appartenant à un genre depuis longtemps abandonné, à
l'époque où elles parurent. Au mérite de renouer à leur manière
la tradition des médailleurs italiens du XV'^ siècle, elles ajoutent
pour nous celui d'avoir en France précédé, provoqué peut-être la
brillante renaissance d'un art qui, — dans les ouvrages mêmes de
ses représentants les plus justement renommés aujourd'hui, —
semble s'être inspiré des premières tentatives faites et des exemples
donnés par Chapu.
Cependant les cinq années s'étaient écoulées au terme desquelles
le lauréat de i855 devait quitter sa « bien-aimée Académie »,
comme il disait, pour aller à Paris s'exposer à des aventures
266 L'ARTISTE
et entamer des luttes capables sinon d'effrayer son courage,
au moins de déconcerter quelque peu son ingénuité. Depuis
le jour où il était arrivé à Rome, c'est-à-dire depuis l'âge de
vingt-deux ans, Chapu n'avait eu à s'occuper, et il ne s'était
occupé en effet que de ses études. Vivant jusqu'au bout, dans un
éloignement volontaire du monde, mais sans nulle ostentation
d'austérité pour cela, sans la moindre arrière-pensée d'intolérance
ou de concentration chagrine, — de plus en plus heureux de se
sentir à la Villa Médicis entouré d'amis dont l'affection reste au-
jourd'hui fidèle à sa mémoire aussi tendrement qu'elle s'était, il y
aura bientôt un demi-siècle, vouée à sa personne, — il avait tout
naturellement réussi à ajourner, à ignorer presque les combats
qu'il s'agirait pour lui de livrer, à un moment donné, sur le terrain
des affaires. Plus de ces atermoiements, plus de ces illusions main-
tenant. Bon gré, mal gré, il fallait envisager en face l'obligation
de se créer à Paris des ressources immédiates ; car rien n'existait
alors pour les pensionnaires à leur retour en France de ces géné-
reuses donations qui, dans le cours des vingt dernières années,
sont venues leur procurer, avec la sécurité pendant les premiers
temps, les moyens de se livrer à des travaux de leur choix. Chapu
se résigne donc au sort qui l'attend, mais avec un mélancolique
regret de ce qu'il quitte : « Il me va falloir gagner ma vie, écrit-il.
Adieu jeunesse, études, voyages, liberté ! Adieu, Rome, sans doute
pour jamais ! »
Il se trompait sur ce dernier point. En i883, il lui fut donné de
revoir Rome et de se retrouver pour quelques instants, — « les
larmes aux yeux, », nous disait-il au retour, — dans les murs de
cette Villa Médicis si pleine pour lui de chers souvenirs ; mais ses
pressentiments n'étaient que trop bien fondés quant aux difficultés
de plus d'une sorte qu'il rencontrerait à Paris. C'est d'abord la
rareté, le manque absolu parfois des occasions de travail, ou, si
ces occasions viennent à se présenter, l'extrême modicité des rému-
nérations attribuées à l'artiste ; c'est aussi, et surtout, la nature
des tâches dont il est obligé de se contenter et qui, réduisant
presque son rôle à celui d'un sculpteur industriel, consistent,
tantôt dans le modelage de maquettes pour des modèles de pen-
dules ou d'autres objets mobiliers, tantôt dans l'exécution de
mascarons ou d'ornements analogues sur la façade de quelque
monument public ou de quelque hôtel particulier. A peine dans
M. HENRI CHAPU
367
le cours des six ou sept années qui se succèdent depuis l'époque du
retour de Chapu à Paris jusqu'à celle où il expose la gracieuse
figure couchée de la Nymphe Clytie\ — destinée d'abord, soit dit
en passant, à représenter la Virginie du roman de Bernardin de
Saint-Pierre, — à peine pourrait-on citer quelques ouvrages en
rapport avec l'importance de ses travaux à venir : la statue assise,
par exemple, de VArt viécanique, dans l'escalier du Tribunal de
commerce, ou la figure de la Canlate qui décore la façade de
l'Opéra, un peu plus tard, les médaillons décoratifs et les figures
ornant, à l'intérieur, la maison sur le boulevard Malesherbes, d'un
architecte- qui avait su l'un des premiers apprécier à leur valeur
les promesses d'un pareil talent; mais ces ouvrages, plus ou moins
éloignés d'ailleurs des regards du public, n'avaient guère servi la
cause de l'artiste qu'auprès d'un petit nombre de juges particu-
lièrement informés ou d'amis. En réalité, la foule ignorait encore
un nom bien près pourtant de devenir célèbre et que, dès cette
époque même, l'heureux accomplissement d'une tâche tout
inopinée venait de recommander à l'estime de quelques-uns parmi
les plus haut placés.
Au moment de la mort de M. le comte Duchâtel (1867), la
famille de l'éminent homme d'État qui avait été votre confrère
s'adressa à l'un d'entre vous, Messieurs, pour le choix du sculpteur
qu'elle pourrait charger d'en faire le portrait posthume. Le nom
de Chapu fut prononcé, et immédiatement accepté de confiance.
Or, Chapu n'avait jamais approché Al Duchcâtel. Il le vit pour la
première fois sur son lit de mort, et ce fut sans autre document
qu'une empreinte prise à cette heure funèbre sur des traits déjà
déformés qu'il réussit, à force de recherches pénétrantes, à force
de sagacité et de patience, à reconstituer pleinement la physio-
nomie caractéristique et vivante de celui qui n'était plus. Bientôt,
un autre savant travail exécuté dans les mêmes conditions, — le
buste de M. le comte de Montalembert, — plusieurs beaux bustes
encore, mais ceux-ci modelés d'après nature, vinrent achever de
mettre en crédit dans un certain monde un talent déjà si sûr et si
digne d'être employé. Enfin, à l'exposition de 1870, — triste con-
traste d'ailleurs entre les souvenirs radieux d'une gloire nationale
par excellence et les désastres que la patrie allait subir dans le
' Aujourd'hui au musée de Dijon.
" M. SédiUe.
268 L'ARTISTE
cours de cette année même ! — Chapu envoyait sa Jeanne d'Arc,
dont l'apparition aussitôt accueillie par des applaudissements
unanimes ouvre dans la carrière du maître la période désormais
continue des hautes entreprises et des grands succès.
Était-ce donc que le sujet choisi par Chapu fût absolument neuf
à l'époque où il le traita, ou même qu'il n'eût été abordé que
dans de rares occasions par des artistes appartenant à notre
siècle ? Loin de là. Sans parler de la gracieuse élégie en marbre
dédiée à la sainte héroïne par une artiste de sang royal, les tableaux
de Paul Delaroche et d'Ingres, l'énergique statue de Rude aujour-
d'hui au Musée du Louvre, le médaillon colossal de la main de
Chapu lui-même incrusté dans un mur de l'église de Saint-Aspais,
àMelun, — bien d'autres œuvres encore, peintes ou sculptées sur
le même thème avaient paru avant celle qui figurait à l'exposition
de 1870. Est-il besoin d'ajouter que depuis lors, grâce à plusieurs
d'entre vous, Messieurs, les témoignages de la vénération pour
Jeanne d'Arc se sont multipliés d'année en année sur les places
publiques ou dans les monuments de Paris, de Nancy, de Rouen
ou de telles autres villes, et que, tout récemment, à l'exposition
de l'année même où nous sommes, les hommages à cette incom-
parable mémoire se renouvelaient avec plus d'éclat que jamais?
Oui, après comme avant Chapu, les artistes français du XIX^ siècle
l'auront, Dieu merci, bien vengée de l'indifférence au moins appa-
rente des siècles précédents ou des sacarsmes impics de Voltaire ;
mais dans cet acte collectif de patriotisme et de justice, une part,
même en dehors des mérites techniques, appartient en propre au
sculpteur de Jeanne d'Arc à Domréniy : c'est, jusqu'à un certain
point, celle d'un novateur, puisque, contrairement aux coutumes
de la plupart de ses devanciers, il a osé choisir pour représenter
son héroïne, non pas quelqu'une des heures de triomphe ou
l'heure suprême du martyre, mais le moment où l'humble « pas-
toure » se sent, dans l'obscurité de sa vie présente, stupéfaite et
exaltée tout ensemble par la vision surnaturelle de l'avenir.
L'originalité dont Chapu a fait preuve dans la conception de sa
Jeanne d'Arc ne se manifeste-t-elle pas aussi, — et peut-être avec
plus d'évidence encore, — dans cette touchante personnification
de la Jeunesse, dans cet émouvant hymne plastique en l'honneur
de Henri Regnault et des élèves de l'École des Beaux-Arts tombés
comme lui en combattant pour la défense de la patrie ? Ici toutefois
ÂisS^ï-' K:;:
■Lk JIUIHISSIE
STATUE DU MONUMENT ÉRIGE A H RECNAULT
M. HENRI CHAPU
269
la grâce robuste qui seyait à une figure de « la bonne Lorraine »
devait nécessairement s'attendrir et s'affiner, mais sans se résoudre
pour cela en gentillesse ; il fallait, sous peine d'aboutir à un
contresens, donner à cette image de la vie dans sa fleur les dehors
les plus attrayants pour le regard, en même temps qu'une signifi-
cation spiritualiste en rapport avec la générosité du sacrifice et le
deuil qu'elle avait pour objet de consacrer. C'est ce à quoi le
sculpteur de h Jeunesse a merveilleusement réussi. Tout le monde
connaît, tout le monde apprécie à sa valeur cette œuvre exquise.
Si elle est une des plus accomplies, elle est aussi une des plus
populaires qu'ait produites l'art contemporain : comment dès lors
prendre à tâche de la louer, surtout devant vous. Messieurs, qui,
aussitôt qu'elle eût paru, l'aviez si hautement recommandée par
vos suffrages à l'admiration publique ? Il y a bien près de vingt ans,
vous décerniez au sculpteur de la Jeunesse la plus importante des
récompenses dont il vous appartient de disposer : ce prix
biennal que, aux termes mêmes de la fondation, chacune des cinq
Académies doit, à tour de rôle, « attribuer à l'œuvre ou à la
découverte la plus propre à honorer ou à servir le pays, qui se
sera produite dans le cours des dix dernières années ». Trois ans
plus tard, en 1880, vous appeliez l'auteur de ce délicat chef-
d'œuvre à prendre place parmi vous, et les travaux exécutés par
lui dans l'intervalle, — le Monument à la mémoire de Berryer, au
Palais de Justice, à Paris ; l'Immortalité, pour le tombeau de Jean
Reynaiid ; une charmante figure d'enfant (la statue en pied du jeune
Desmarres} ; — d'autres ouvrages encore de caractères bien
différents, mais tous d'un rare mérite, prouvent assez avec quelle
énergie Chapu s'était appliqué à confirmer l'éclatant succès qu'il
venait d'obtenir et, en même temps, avec quelle souplesse dans le
talent il avait justifié d'avance le choix que vous alliez faire de lui.
En ouvrant ses rangs à Henri Chapu, l'Académie d'ailleurs ne
songeait-elle qu'au devoir de stricte justice que lui imposaient les
mérites supérieurs de l'artiste ? Certes, c'était bien là ce dont elle
avait entendu avant tout tenir compte ; mais l'estime profonde
qu'inspirait le caractère de l'homme se trouvait si exactement
d'accord avec celle qui lui appartenait à d'autres titres que, en
reconnaissant les droits d'un grand talent, la Compagnie honorait
du même coup une vie toute de candeur, de désintéressement et
de bonté. Chapu avait quarante-sept ans lorsqu'il devint l'un des
2 70 L' ARTISTE
vôtres: n'était-il pas à cet âge et ne devait-il pas rester jusqu'à son
dernier jour aussi sincèrement modeste, aussi bienveillant pour
autrui, aussi jeune par les sentiments et par les coutumes qu'à
l'époque où, pensionnaire de l'Académie de France à Rome, il
recevait de ses camarades ce surnom de « Monsieur l'abbé » que
ses mœurs fort peu mondaines lui avaient valu, au moins autant
que son visage alors obstinément imberbe ? Et même, à ne parler
que de sa personne physique, quelque chose, malgré le temps
écoulé, ne subsistait-il pas chez lui des apparences premières et
d'un charme encore juvénile ? En face de cette physionomie sans
contrainte ni apprêt d'aucune sorte, de ces yeux au regard si lim-
pide et si franc, on se sentait soi-même en sécurité et en confiance.
L'aspect seul de Chapu suffisait pour révéler sa complexion morale
et pour laisser deviner chez ce maître par le talent, l'innocence et
la bonne foi d'un naïf apprenti de la vie. Il semblait que pour lui
les efforts difficiles dussent se' concentrer dans le domaine de l'art
et qu'il lui suffît, quant au reste, de suivre sa pente naturelle,
fût-ce au risque parfois de quelque entraînement hasardeux.
On reconnaîtra sans peine la continuité de ces studieux efforts
pour peu que l'on rapproche des oeuvres appartenant à la première
moitié de la carrière de Chapu celles qu'il produisit depuis l'époque
où il était devenu votre confrère, jusqu'au jour où la mort le
sépara de vous. Quant à la somme de travail et à la fécondité
qu'elles attestent, comment ne pas en être frappé aussi bien que
des mérites particuliers à chacune d'elles ? duelques faciles
démentis qu'elles provoquent, quelque émoussées d'ailleurs
qu'elles puissent être par un emploi de près d'un siècle, les
épigrammes sur la prétendue léthargie où tombe fatalement tout
académicien ne sont pas encore, paraît-il, absolument hors d'usage:
qui oserait pourtant y recourir à propos d'un homme ayant, en
moins de onze années de vie académique, trouvé le temps et la
force d'exécuter plus de vingt statues ou monuments pour la
plupart de grandes dimensions, six compositions décoratives en
haut relief et une trentaine de bustes en marbre ou en bronze,
sans compter une multitude d'esquisses pour les travaux futurs et
un certain nombre de médaillons ' ?
' On trouvera la nomenclature complète des ouvrages sculptés par Chapu dans un livre
contenant d'ailleurs beaucoup de renseignements biographiques sur le maître, livre intitulé :
Henri Chapu, sa vie et son œuvre, par O. Fidière, 1894.
M. HENRI CHAPU 271
C'est d'abord cette belle figure symbolique, la Pensée, que je
mentionnais tout à l'heure; puis, — pour ne rappeler que celles-là
parmi les sculptures funéraires auxquelles Chapu, à l'exemple des
anciens maîtres, semble avoir tenu surtout à attacher son nom, —
le Tombeau de M"" la duchesse d'Orléans, à Dreux, les monuments
à la mémoire de M^' David, évoque de Saint-Brieuc, ou à celle de
M'' Dupanloup, dans la cathédrale d'Orléans. Ce sont encore, vers
la même époque, les portraits en pied de Leverrier et des frères
Galignaiii ; les bustes du fondeur Thiéhaul, du marquis de Vogiié,
du cowte de Carayon-Latour, bien d'autres encore ; c'est enfin le
Monument, pour la ville de Rouen, du cardinal de Bonnechose,
un des ouvrages les plus importants du maître et le dernier
auquel il ait travaillé.
La maladie et, au bout de trois jours, la mort vinrent en effet
terrasser Chapu, au moment où il allait achever cette grande tâche
dont une main pieuse se chargea d'ailleurs de compléter l'exé-
cution après lui. Depuis un certain temps déjà, ce travailleur
jusqu'alors infatigable commençait à se sentir las, à le confesser
même, — lui, l'homme du monde le moins accessible en toute
occasion à la tentation de se plaindre ! « Je voudrais bien me
reposer un peu, écrivait-il quelques mois avant de succomber,
mais cela est impossible. » Et, une autre fois : « Je trouve que je
n'ai plus la vigueur de jadis, que je vieillis et que je pourrais bien
n'en avoir plus pour longtemps. Aussi, je me demande si, dans
ces conditions, je ne ferais pas mieux d'aller dans quelque coin
laisser tranquillement mes jours s'écouler et, en attendant la fin,
y jouir de la vie en spectateur paisible. » Vœu modeste assurément
de la part d'un artiste en apparence si heureusement privilégié,
et d'un artiste âgé seulement de cinquante-huit ans à l'époque où
il songeait ainsi à se dérober au public et à sa propre renommée !.
mais vœu conforme en réalité à l'idéal qu'il s'était de tout temps
proposé à lui-même, comme en fait foi une note intime écrite par
lui à l'heure d'un de ses premiers et de ses plus brillants succès :
« Après tout, se disait-il dès lors, le meilleur c'est encore une
bonne petite maison entre cour et jardin, avec de quoi y vivre
loin des vaines querelles du monde. » — Pauvre et cher rêveur !
Il ne la posséda jamais cette « bonne petite maison » que son
imagination plaçait sans doute dans le village où il était né et où
la mort seule devait lui assurer une demeure. Au moins repose-t-il,
272 L'ARTISTE
comme il l'avait souhaité, auprès de ses parents, dans ce cimetière
du Mée, voisin des champs qu'avait connus et aimés son enfance,
mais voisin aussi du précieux musée où le zèle bien inspiré de
ses concitoyens a réuni les modèles de toutes les œuvres qui ont
si noblement rempli sa carrière et si hautement honoré son nom.
Ainsi se trouvent résumés et consacrés aux mêmes lieux les
souvenirs se rattachant aux origines de Henri Chapu et ceux qui
intéressent l'histoire de son talent ; ainsi les amis de cet homme,
simple et bon s'il en fut, peuvent, en face de son tombeau,
revenir par la pensée à ce qu'ils ont autrefois connu de lui-même
et de son âme, et les admirateurs de l'artiste aller, à quelques pas
de là, saluer les témoignages de son insigne habileté. C'est ce
double et émouvant pèlerinage que plusieurs d'entre vous,
Messieurs, accomplissaient, l'année dernière, le jour où l'on
inaugurait le monument élevé à la mémoire de Chapu. Quelques
paroles prononcées en votre nom ce jour-là étaient un premier
hommage à cette chère et douce mémoire : puisse celui que je
viens d'essayer de lui rendre aujourd'hui avoir achevé de traduire,
comme je l'aurais voulu, les sentiments de tendre vénération
qu'elle nous inspire à tous, et que tous nous avons à cœur de lui
garder.
COMTE HENRI DELABORDE.
UN LIVRE SUR LE XVP SIÈCLE'
VEC ce titre : Etudes sur le XVI^
siècle, M. Pierre Gauthiez a publié
un livre ingénieux, érudit, et
pourtant vigoureux et vivant,
qui, en effet, étudie jusqu'au
fond ce bel âge de la Renais-
sance française dans trois maîtres
incontestés de sa langue et de
son génie, Rabelais, Montaigne
et Calvin.
Le livre parut, il y a quelque temps déjà. La critique alors s'en
occupa, et, s'il m'en souvient bien, avec cette attention grave,
aussi précieuse dans les réserves que dans les éloges, qui seule
récompense dignement le labeur. J'arriverais un peu tard pour
parler à mon tour de ces Etudes, si, par quelque côté, elles figu-
raient ce qu'on appelle d'un vilain mot, trop commode, « l'actua-
lité ». Mais, comme il est toujours l'heure de retourner près de
ces maîtres de notre littérature, de prendre leurs conseils et de se
fortifier de leur sève, les livres, aussi, sont à tout moment les
bienvenus, qui parlent d'eux avec conscience et clarté. Autour de
ces grands hommes se forme ainsi un cortège, souvent bigarré,
' Etudes sur le seizième siècle : Rabelais, Montaigne, Calvin, par M. Pierre Gauthiez
(i vol. Paris, 1893).
i8g5. — L'ARTisrE.
NOUVEl.l.i; PKKIODH : r. X.
2 74 L'ARTISTE
d'opinions, d'études, qui les accompagne et grossit d'âge en âge,
comme pour attester leur prodigieuse puissance.
Michelet, à la fin de son introduction à l'histoire de la Renais-
sance, pousse ce cri d'enthousiasme et de piété : « Le seizième
siècle est un héros! » Ce temps avait vu toutes les merveilles :
les découvertes s'accumulaient ; la terre, le ciel étaient renou-
velés; l'imprimerie était trouvée, aussi la poudre. L'antiquité
grecque livrait sa pure beauté aux esprits éblouis et ravis; dans
la religion même une formidable secousse ébranlait le trône
de saint Pierre. Et, dès les premières années du siècle, une
abondance exceptionnelle des biens de la terre, une prospérité
inouïe témoignèrent que la nature aussi était gagnée par le rajeu-
nissement universel. Alors une ivresse grandiose emporta l'huma-
nité, ivresse de plaisirs, de batailles, d'amour, de savoir, ivresse
de vivre. La vie était nouvelle : elle fit les hommes gigantesques.
Tandis qu'en Italie, en Espagne se donnaient les beaux coups
d'épée, tandis que, par la licence des moeurs, dont ce temps sem-
blait avoir besoin, les femmes affermissaient une dangereuse supré-
matie, les cerveaux s'emplissaient goulûment. Jamais peut-être la
simple érudition ne fut si appréciée, si enviée, si recherchée : elle
bouillonne indocilement dans les esprits et déborde en citations,
en réminiscences; mais ce pédantisme est trop heureux, a trop de
candeur pour choquer vraiment. A l'école de l'antiquité, dans
l'entraînement de ce courant de joie, les hommes se prirent à
penser; et, pour la première fois, dans notre littérature, des livres
parurent, où la nature, où les institutions humaines, où l'homme
enfin étaient regardés, jugés de ce coup d'œil libre, hardi et sûr,
qui atteste l'âge viril de l'esprit et son indépendance et sa pleine
possession de soi. Il semble, et ce serait en tout cas un phénomène
fréquent, que tant de jeunes gens après une forte lecture ont pu
vérifier en eux, il semble que ces Français du XVI"^ siècle se soient
tout à coup découverts eux-mêmes, et qu'ils aient pris brusque-
ment conscience de leur force.
Les temps d'allégresse durent peu, moins que les autres. La joie
du début de ce siècle, cette lumière d'aurore s'assombrit avant
qu'il fût à la moitié de sa durée. La honte des défaites, la charge
des dépenses de l'armée et de la cour, l'horreur enfin des guerres
de religion s'abattirent lourdement. Mais l'œuvre de renaissance
était accomplie, et de ce temps date le premier mouvement
UN LIVRE SUR LE XVI» SIÈCLE
2r5
d'émancipation, les premières affirmations, les premiers actes de
liberté, qui, deux siècles plus tard, devaient trouver leur dévelop-
pement nécessaire.
Ce qui, alors aussi, subsista le mieux, ce fut certainement la
passion des lettres anciennes. M. Gauthiez rappelle fort justement,
à propos de Rabelais, « la particulière influence qu'exerça sur la for-
mation de son génie la culture grecque », que « Budé lui-même
le félicitait de son habileté dans les deux parlers antiques » et que
«La Monnaye parlait de son immense érudition »; — à propos de
Montaigne, que Pierre de Montaigne voulut que son fils apprît le
latin tout d'abord : et il s'y prit de manière que l'enfant pensait
et parlait dans une langue morte, et non dans le parler de sa
patrie »; — à propos de Calvin, que « le tour de force demeure
surprenant d'avoir ainsi tout d'une pièce introduit la période et le
nombre latin dans la prose française ». Il était impossible, après
des efforts si acharnés pour conquérir la connaissance, la posses-
sion même de l'éloquence, de la philosophie antiques, que les
esprits ainsi imprégnés et nourris n'eussent pas, pour s'exprimer
à leur tour, la tentation de reprendre les formes où la pensée de
leurs maîtres s'était enveloppée. Le seizième siècle, qui a tant
créé, avait la tâche glorieuse de forger une langue. Les trois grands
écrivains, qu'étudie xM. Pierre Gauthiez, ont eu l'impérissable hon-
neur de tenter cette œuvre et d'y réussir, non pas sans doute par
un dessein réfléchi, mais simplement parce que, pour formuler
des pensées inconnues à leurs devanciers, ils avaient besoin d'un
langage nouveau, que ce langage n'existait pas et que du reste ils
avaient du génie. Cette langue française, qui nous vient d'eux et
qui après eux n'exigeait plus qu'un travail d'épuration, ils l'ont
faite, chacun suivant ses tendances de tempérament, d'éducation,
et aussi suivant la nécessité de son œuvre, mais tous les trois
dominés par l'influence de l'antiquité.
M. Pierre Gauthiez a recherché, a étudié avec le plus grand
soin, à côté de ce large courant de littérature ancienne, quelles
sources formèrent ces talents si divers. Chacune de ses trois études
se divise naturellement en deux parts : l'une consacrée à « l'homme
et sa vie», l'autre à « l'œuvre et l'esprit ». Et le chapitre biogra-
phique, qui semble devoir être le moins personnel, témoigne
d'une enquête si minutieuse des faits, il s'éclaire d'une pensée si
nette sur le sens général de ces existences, sur la genèse de ces
276 L'ARTISTE
œuvres, qu'il est encore et déjà de la critique animée, originale
auprès de l'autre chapitre, de l'examen plus approfondi, plus spé-
cial, de ces œuvres même et du talent de l'auteur.
L'étude sur Rabelais, à elle seule, occupe les deux tiers du livre.
Rabelais est sans doute, des trois écrivains, le plus grand, le plus
exigeant pour notre attention, et d'ailleurs M. Gauthiez l'aime pas-
sionnément : son étude est, à proprement parler, un hymne d'ad-
miration et d'enthousiasme. Je me garderai de l'en blâmer : c'est
son droit d'abord d'aimer Rabelais à ce point de nous montrer
comment, pourquoi il faut l'aimer. Puis c'est une œuvre de bonne
littérature, de vraie justice, que de louer Rabelais, fût-ce sans
réserve, dans les mérites insignes que lui reconnaîtront toujours
ses lecteurs, mais que lui refusent et qu'ignorent tant d'autres à
qui son nom est familier. Il y a beau temps, M. Gauthiez le rap-
pelle, qu'on a eu raison de cette opinion qui faisait de Rabelais
un buveur, un paillard, une sorte de pourceau recréatif. Tous ceux
qui lisent de bonne foi savent ce qu'ils lui doivent de pensées
sérieuses et fortes, de sagesse virile, d'allègre courage et de con-
fiance dans l'avenir. Mais qui donc lit Rabelais, à part des lettrés ?
Dans combien de bibliothèques n'est-iL pas relégué bien loin, der-
rière les livres de métier, chez les hommes dont le travail profes-
sionnel de chaque jour dévore l'activité, ingénieurs, architectes,
médecins, gens du Palais, ou bien, chez les oisifs, derrière les
longues files de romans, de contes, de mémoires, de plaquettes
anecdotiques ? On ne le lit pas, et, en dépit de tant d'efforts, cette
opinion grossière court encore sur son livre, que c'est un livre
sale, quand il n'est pas inintelligible. Des études comme celles de
M. Gauthiez étoufferont peut-être enfin cet absurde « phili.sti-
nisme ». Il faut lire Rabelais : il faut le respecter, sinon l'aimer
toujours, comme on respecte Molière, La Fontaine, avant tout et
surtout parce qu'il est profondément français : il porte en lui
toutes les vertus généreuses de la race, la raison et la fantaisie, la
haine des hypocrites et le don de raillerie, enfin l'enthousiasme.
C'est ce caractère, cette « capitale vertu », qui a pris, qui retient
M. Gauthiez, au point de lui donner quelque sévérité pour les
influences extranéennes, l'orientalisme, le germanisme, sous les-
quelles le génie national a su se renouveler, sans perdre ni sa
puissance ni sa richesse originelles.
UN LIVRE SUR LE XWh SIÈCLE
277
La famille, le lieu de naissance, les premières impressions d'en-
fance peuvent seuls imprimer à un esprit cette marque toute
nationale. M. Gauthiez a parcouru et nous décrit ce pays de Chi-
non où Rabelais vit le jour, qui n'est presque plus la Touraine,
pas encore « l'âpre Vendée », ni « la Gâtine ronceuse et mon-
tueuse », où « le sol a des énergies plus agrestes », où « la Mélu-
sine celtique bâtissait jadis ses châteaux», où «pria Jeanne d'Arc»
près de la Tour du Coudray. Ces descriptions, qui tiennent en
quelques mots, sont vives et nettes. C'en est assez pour évoquer
dans nos esprits tant de phrases, de simples noms même du Pan-
tagruel ou du Gargantua, qui sont chez Rabelais des souvenirs de
ce passé, de cette origine; surtout cette « saveur du crû », qui,
dans son livre comme dans le vin de Chinon, demeure « âpre et
subtile », enfin l'instinct de l'inconnu que Rabelais eut à sa manière,
la fierté de la patrie, qu'il sut exprimer mieux que tout autre.
Après les années d'enfance, à l'abbaye de Seuilly, dans le cou-
vent de la Baumette prés d'Angers, à Fontenay-le-Comte, ce puis-
sant esprit cherchera et trouvera son immense culture. M. Gau-
thiez suit Rabelais à Ligugé chez son ami d'Estissac, à Montpellier
où il apprend tout ce que l'époque connaissait d'anatomie et de
physiologie, à Lyon, dans ses voyages de Rome où il prend, au
commerce des hommes, une connaissance profonde de leurs pas-
sions et de leurs misères, où sa merveilleuse curiosité s'ouvre à
toute expérience, à toute observation, où il regarde, où il engouffre
avec une incroyable avidité la nature, les coutumes, les livres.
Dans le récit de cette existence si variée, dont tous les moments
sont connus, M. Gauthiez a mis de la nouveauté, soit en mon-
trant à chaque étape la formation du caractère et du génie, soit en
ajoutant à la trame commune de ces événements quelque détail
obscur encore ou ignoré : celui-ci par exemple, que, lors de son
premier voyage à Rome, Rabelais envoyait à «es amis de France
des graines précieuses, et qu'ainsi la France lui a dû les œillets,
la laitue romaine, les artichauts et le melon; cet autre, que le
Graouilli qui figure dans le roman est une tarasque messine, que
Rabelais put voir durant les mois passés à Metz, etc.. M. Gauthiez
a grand soin de montrer que par tous pays, en Gascogne, en Lor-
raine comme en Provence, Rabelais d'instinct se mit en commu-
nication avec le fond de l'esprit, du langage populaires. Il n'est
pas de coutume locale, il n'est pas d'expression de terroir qui n'ait
278 L'ARTISTE
trouvé place dans son épopée. Et par là encore cette épopée
demeure bien, dans notre trésor littéraire, le vrai joyau gaulois.
Quand le premier livre parut, en i523, quelle pouvait bien être
l'intention de Rabelais? Il offrait au public, sous des noms pris
dans les légendes populaires, avec le cadre, l'apparence de l'ancien
fabliau, une histoire de géants, tout à la fois fantastique, turbu-
lente et sage, grossière et sublime de raison, surtout poussée à
une vivacité de raillerie et d'attaque, que les moqueries tradition-
nelles des fabliaux n'avaient jamais atteinte. Que voulut donc
Rabelais? M. Gauthiez écarte toute idée d'allusions historiques et
politiques : c'est peut-être excessif, alors que Rabelais donne pour
compagnons aux rois de son épopée les seigneurs même de l'en-
tourage de François I"; mais, d'ailleurs, M. Gauthiez a raison
quand il ajoute qu'une telle intention ne peut plus être pour rien
à cette heure dans le succès du livre. Faut-il cependant aller jus-
qu'à dire que dans le commencement surtout « le premier souci
de Rabelais n'est que de faire un bon conte... seulement... il a du
génie... ses hommes sont l'humanité»? C'est l'opinion, franche-
ment exposée, de M. Gauthiez. On peut croire aussi que Rabelais,
vers 1 523, après son prodigieux labeur, arrivé à cet âge de la matu-
rité, où peu à peu toutes les idées, jusque-là flottantes, se cristal-
lisent, violemment attiré d'ailleurs par certaines règles d'existence,
aussi violemment blessé par divers abus, éprouva le besoin de
dire sa pensée. Tôt ou tard, chez les hommes qui ont beaucoup
observé, énormément appris, cet instinct s'éveille. Chez Rabelais,
n'était-il pas nourri d'avance par son tempérament d'homme d'ac-
tion et de beau lutteur? Le Gargantua ne s'ouvre-t-il pas « par cette
comparaison illustre qui marque les vertus encloses dans le livre
comme dans les coffrets athéniens, grotesques d'ornements,
cachettes de trésors » ? Rabelais ne nous enseigne-t-il pas qu'il
convient « estre saiges, pour fleurer, sentir et estimer ces beaux
livres de haulte gresse, légiers au prochaz et hardiz à la rencontre;
puis, par curieuse leçon et méditation fréquente, rompre l'os et
sugcer la substantificque mouelle » ?
Quelle qu'ait été l'intention de Rabelais, M. Gauthiez a bien
travaillé pour nous à « rompre l'os », et, dans un chapitre qui me
paraît de toute son étude le plus fortement écrit et pensé, il nous
montre les vues de son auteur sur les hommes et sur le monde.
C'est bien la « mouelle » que nous cherchons.
UN LIVRE SUR LE XVI" SIÈCLE
279
Rabelais a surtout raillé, attaqué, démoli, et, comme tous
les esprits ardents, impatients, que d'ailleurs le sentiment de leur
force emporte à recommencer l'humanité, il s'en est pris aux
institutions utiles en soi comme aux abus des hommes. Les
« maîtres sorbonicques » méritaient assurément leur place dans la
comédie, et cette scène incomparable de l'ambassade de Janotus
de Bragmardo auprès de Gargantua; mais la Sorbonne valait mieux
que ses fantoches du moment. Les gens de loi, les «chats four-
rés », par telles pratiques, par ce mystère, si blessant aux profanes,
des formes procédurières, devaient irriter le bon sens de Rabelais;
et d'ailleurs c'était la querelle, encore vivante aujourd'hui, du
médecin qui veut soigner l'homme, et du juge qui veut le punir.
Mais l'injustice est brutale d'accabler pêle-mêle ces magistrats,
dans un siècle où les Parlements eurent tant d'éclat, où la Cour
des Aides de Bordeaux compta la Boëtie et Montaigne parmi ses
conseillers; d'accabler aussi les légistes dans ce temps de Dumou-
lin, le plus ardemment français de tous les contemporains, celui
qui travailla le mieux à la grandeur du pouvoir royal, c'est à dire
alors de la patrie même. Contre la religion enfin, l'attaque qui
parodie l'Évangile, qui jette de ci de là ses traits les plus cruels,
procède très nettement d'un parti pris plus ferme encore. M. Gau-
thiez, à ce propos, avoue très loyalement ce que cette manière de
Rabelais portait en elle d'abusif et d'utile cependant.
« Pour porter ces coups droits, la vue un peu trop absolue et
quelque ingratitude envers le passé de la religion était nécessaire.
La clairvoyance rend sceptique : on réforme mal, on lutte sans
conviction, faute d'une certaine étroitesse dans les jugements
Qjui s'attarde à peser le pour et le contre donne le champ libre à
ses adversaires moins scrupuleux ».
On ne saurait mieux dire, et voilà, vivement accusée, cette
mauvaise foi habituelle des partis, qui n'est pas tout à fait de la
mauvaise foi, mais l'exagération démesurée d'une idée peut-être
juste, et l'oubli probablement spontané des mérites, des services,
dont le sentiment amollirait l'attaque. Rabelais voulait réformer
et la furie de ses coups qui ne respectent que le pouvoir royal est
telle qu'on la retrouve chez tous les révolutionnaires. Seulement
« il a du génie », et son rêve de l'homme nouveau devançait le
progrès des siècles.
Toutes les institutions sont mauvaises : c'est donc que l'homme
2 8o L'ARTISTE
est mauvais ou mal dirigé. En réalité, à l'avis de Rabelais, il est
bon comme la nature même, mais de fausses habitudes l'ont
détourné de son chemin. C'est donc à le ramener vers la nature
qu'il faut s'appliquer d'abord, et c'est par l'éducation que com-
mencera la réforme, c'est dans l'éducation même qu'elle tiendra
tout entière. Ce que seront ces disciplines nouvelles, l'idée nous
en paraît aujourd'hui fort ancienne et point absolument efficace.
Du temps de Rabelais, elle avait toute sa fraîcheur et toute sa
séduction. L'enfant apprendra tout : l'homme saura tout. Quelques
heures réservées au sommeil, au repas, à tous les exercices de
muscles, le reste du jour sera consacré à l'étude de toutes les
sciences et à la pratique expérimentale. Le disciple, dans une évo-
lution régulière, parcourra ainsi chaque jour le cercle des connais-
sances humaines : c'est bien la première fois que l'idée d'encyclo-
pédie est affirmée du moins avec cette force, cet enthousiasme,
cet amour!
Une telle éducation a ce double caractère, — M. Gauthiez le
fait nettement ressortir, — d'être libérale, « même aristocratique
par le loisir et la variété qu'elle suppose, et d'élever le principe
philosophique en face du théologique qui avait prévalu jusque-
là ». Le but en effet, c'est l'épanouissement de toutes les forces de
l'être, et le principe fondamental, celui que Gœthe vantera trois
siècles plus tard, c'est l'activité. Voilà une vigoureuse et hardie
nouveauté. Rabelais y a été entraîné par sa magnifique passion du
savoir, par cette ivresse qu'il connaissait bien de la curiosité uni-
verselle et de la curiosité satisfaite. Il y aperçut sans doute un peu
après l'entier épanouissement de la nature humaine. Et c'est bien
aussi à de telles conclusions que l'étude consciencieuse et l'amour
de la nature conduiront les esprits libres, à cette idée philosophique
que l'activité est la fin de l'homme, son devoir et sa joie. On ne
saurait louer Rabelais, l'admirer trop d'avoir si puissamment affirmé
cette éternelle vérité, dans un temps d'ailleurs où la pensée deve-
nait aisément suspecte. M. Gauthiez a trouvé pour glorifier ici le
vieux maître quelques pages toutes vibrantes, où l'on sent le même
ardent amour de liberté, la même fière indépendance.
Mais, tous les éloges achevés, ne faudrait-il pas reconnaître,
pour belle et neuve qu'apparaisse l'idée, qu'elle demeure incom-
plète ? On veut former l'homme, les hommes : et on les stimule,
on les lance, on s'applique à tenir en eux, toujours actif et souple.
UN LIVRE SUR LE XVI" SIÈCLE
281
le ressort de l'énergie, et on ne s'inquiète point de prévoir, de
deviner ce qui adviendra, et si ces êtres, merveilleusement dressés
pour la course, n'iront pas se mêler tumultueusement, si des
chocs, des écrasements ne se produiront pas, et comment il serait
possible de les éviter, dès l'origine, en mêlant à cette idée d'acti-
vité, dont on charge l'enûmt comme d'un merveilleux moteur
pour animer et entraîner sa vie, quelque notion supérieure
encore. La théorie de Rabelais ne serait sans doute parfaite que
dans cette société idéale dont tous les grands esprits ont rêvé, lui-
même, après lui Renan et aussi ce Guillaume II, chez qui l'Alle-
magne en ce moment admire avec quelque inquiétude les formes
si opposées de son génie : la société que dirigerait, sans secousse
et sans embarras une réunion de savants, paisibles parce qu'ils
seraient égaux entre eux, sûrs d'eux-mêmes et maîtres des autres.
La théorie de la pure activité montre ses défauts dés qu'on songe
à l'appliquer à tout un peuple vigoureux et grouillant. Rabelais
n'y pensait point : il ignorait la foule. En Angleterre où le prin-
cipe d'activité est la source même de la vie nationale, les philoso-
phes, ajoutant aux sentiments religieux et loyalistes, ont trouvé
qu'il devait céder devant l'intérêt général. En France on com-
mence à s'inquiéter d'une règle pareille. Les religions positives
n'ont plus ce prestige qui assure la force de la loi morale, parce
que le croyant obéit sans examen. L'égoïsme, le besoin de jouir
ont fait la critique des notions les plus simples de devoir privé
ou de devoir social. On s'est ingénié à démontrer que rien en
effet n'obligeait à rien. Puis, par une évolution ironique, sur la
poussière des malheureuses vieilles idées, un nouveau courant est
survenu, et un mouvement est né, dont l'origine se perd parmi
les forces les plus disparates, l'ambition mauvaise et l'amour
attendri du prochain, la sentimentalité qui se caresse et le désir
viril de chercher, loin de l'hypocrisie des formules, les usages, les
mœurs, les règles qui conviennent à cet état nouveau, la démo-
cratie. Il est trop simple de dire, comme M. Léon Bourgeois, que
c'est là un mouvement de solidarité. Il est bon en tout cas de
penser que les siècles à venir trouveront, au bout de l'évolution,
la règle qui ne sera peut-être qu'une habitude lentement imposée,
la loi des activités individuelles, heureuses et fécondes pour l'in-
dividu, utiles toujours aussi pour le prochain et pour la société.
Non, certes, Rabelais ne pensait point à cet avenir. Il avait trop
382
L'ARTISTE
à faire d'aflfranchir l'homme même; mais il a été un rude ouvrier
dans son œuvre d'émancipation; et si, une fois libres, nous décou-
vrons des difficultés plus âpres, est-ce une raison avouable de
regretter les anciennes servitudes? N'est-ce point l'œuvre de la
vie même, de nous opposer, à mesure que nous prenons des
forces, des obstacles plus forts ? Ne devons-nous pas enfin garder
notre cœur reconnaissant à tous ceux qui, dans le péril, ont peiné
pour nous faire notre vie d'à présent, avec ses devoirs sans doute,
avec ses joies aussi? Par cet effort, par cette influence, le livre de
Rabelais mérite d'être lu toujours. A côté de sa beauté littéraire,
de sa puissance créatrice, cette idée que l'humanité est excellente,
que l'activité est vraiment noble, le rend précieux à tous. A ceux
qui, le cœur blessé ou l'esprit engourdi par le rêve, cherchent une
flatterie à leur paresse ou un baume à leur douleur, il semble vio-
lent et brutal. Rabelais n'a connu des femmes que leur sexe, et
son livre est incomplet. Mais il secoue merveilleusement les alan-
guis, il pénètre les débiles de sa force et de sa gaîté, et vraiment
le livre est bon. Car, suivant le précepte de La Bruyère, nul ne l'a
lu, qui, en le fermant, ne se soit senti courageux.
Qjuand on parle de Rabelais, et qu'on veut pousser l'étude dans
tous les coins de son œuvre, la tâche est immense comme le livre.
Qu'il me suffise de dire que M. Gauthiez n'a rien négligé pour
lui-même de ce labeur nécessaire, et que, pour nous ensuite, il a
ramassé ses observations, ses critiques, avec un relief qui pénètre
et une sûreté à laquelle on s'abandonne en toute confiance.
L'idée qui gouverne l'ordre et le mouvement de cette étude est
bien celle de la grandeur de Rabelais comme émancipateur de
l'esprit humain. Et c'est encore la même idée d'une émancipation
intellectuelle et morale, qui a possédé le critique, tandis qu'il
lisait Montaigne.
M. Gauthiez n'a pas pour Montaigne le même sentiment d'ad-
miration que pour Rabelais. Est-il besoin de le dire, et de remar-
quer en passant. que ces deux grands hommes ont représenté à
perfection deux formes si opposées de caractère, d'intelligence, que
notre sympathie est forcée de choisir et ne peut aller complète-
ment à l'un sans se refuser un peu à l'autre ? M. Gauthiez aime
Rabelais dont le génie lui paraît plus haut et plus franc : il l'aime
pour sa belle confiance dans l'avenir et le progrès de l'humanité,
UN LIVRE SUR LE XVI» SIÈCLE
283
laquelle est en dernière analyse une positive certitude. Chez Mon-
taigne, il blâme, il redoute, et il déteste le scepticisme ambigu,
ondoyant.
La philosophie de Montaigne est pour dégoûter tout d'abord de
l'activité : Montaigne recommande pourtant d'agir. Mais il s'efforce,
il réussit merveilleusement à rabaisser les mœurs, l'esprit, les
sentiments humains. Que reste-t-il alors, puisque d'ailleurs toute
notion de devoir moral est abolie, et à quoi bon peiner? Rien ne
vaut la peine d'un effort. C'est exactement le nihilisme stoïcien.
Il se relève, chez Montaigne, comme chez les anciens, comme
chez l'admirable Marc-Aurèle, par la pureté inaltérable du carac-
tère. Par là, et quelque entière adhésion que l'on soit tenté de
donner au blâme de M. Gauthiez sur le fond de la doctrine, il
mérite nos égards, et Montaigne lui-même est bien digne de res-
pect. Sans doute il a connu, comme ses devanciers, comme ses
frères en pensée, le besoin de se créer en lui-même un refuge
contre le dégoût de toutes choses, contre la tristesse mortelle, la
défaillance, où ne peut manquer le sentiment de l'universelle
vanité de précipiter un esprit simplement humain. « La fierté géné-
reuse qui accompagne une bonne conscience, rehausse, — écrit
M. Gauthiez, — l'accent de son style ». Il reste « soigneux tou-
jours de son intégrité morale, dans une époque où de tels soucis
étaient assez cavalièrement mis de côté ». Les théoriciens de cette
doctrine, en effet désolante, ont presque tous gardé par devers eux
cette force de conscience. C'est encore et plus peut-être que celle
de Rabelais une théorie aristocratique. Les conseils même de vie
pratique que donne Montaigne ne sauraient être goûtés que par
des gens de loisir et n'ont leur utilité que pour eux; du moins,
cette résignation aux usages, aux lois et à la destinée est-elle sur-
tout bonne à prêcher à ceux que la fortune, les égards, les com-
modités et les agréments de la vie ont entourés depuis leur nais-
sance, à qui donc elle ne coûte d'autre sacrifice que de se laisser
vivre. Mais on ne refera jamais le livre des deshérités : tous les
essais des philosophes n'ajouteront rien à l'Evangile.
M. Gauthiez a suivi cet esprit souple et subtil de Montaigne
avec un soin trop intelligent pour ne pas marquer fortement, en
maints passages de son étude, la trace profonde de ce génie et les
conquêtes, comme disait Nisard, que lui durent définitivement la
langue et la pensée nationales. Sur la langue de Montaigne, le
284 L'ARTISTE
chapitre de M. Gauthiez serait tout entier à citer : il est d'un lettré
passionnément épris de l'art de bien dire et d'un ouvrier excellent
qui connaît par lui-même les peines et les beautés de la tâche. M.
Gauthiez ne se borne pas à cet éloge de la langue des Essais qui,
« en son harmonie générale est la clarté même, et l'aisance, et
l'éclat doux également nuancé ». Il montre tour à tour, dans le
mot, dans la phrase, dans la méthode de Montaigne, ce qu'il y eut
d'inventé pour le plus grand profit des lecteurs et des écrivains
qui devaient suivre, comment pour sa pensée flottante Montaigne
sut trouver des formes presque aussi ondoyantes et souples.
« Le style expressif, inauguré par Rabelais pour le XVP siècle,
reparaît ici chez un maître. Le vocabulaire est moins riche quoique
tout abondant encore et grossi de mainte conquête; mais l'essen-
tiel est maintenu, puisque la vertu supérieure de la langue nou-
velle est conservée, accrue peut-être par un plus parfait emploi; le
mot, incolore souvent, fade et flasque aux précédents siècles, a
partout sa vie personnelle, sa physionomie, son accent : précieux
trésor, dont la reconquête fera croire, dans notre siècle, aux trou-
vailles du romantisme ».
Et ailleurs : « La construction plus régulière laisse la phrase
ondoyer dans son ampleur périodique ; sans souff"rir comme
naguère et chez les plus grands du siècle, qu'elle reste flottante ou
lâche. En ceci comme en tout le reste, Pascal, cet acharné ratureur
et les mérites capitaux du XVII'-" siècle sont préparés et viendront
à bien grâce à Montaigne ».
Ailleurs encore : « La perfection de sa manière l'amenait au don
le plus rare : il atteignait cette invention dans la phrase, qui
semble mettre une magie subtile et comme un chant inexprimé
sous tous les mots ». On ne saurait se refuser à ratifier sans
réserve de tels jugements.
Quand il en vient à la pensée de Montaigne, à son influence
incontestée sur la littérature du XVIIP siècle, M. Gauthiez se fait
plus sévère. Montaigne fut, dit-il, « pour les plus hauts esprits
qu'il occupa et sur toute une phase de la pensée en France, d'une
influence desséchante, stérile, néfaste souvent ».
Il faut bien tomber d'accord avec M. Gauthiez, dans le principe
comme pour le cas particulier de Montaigne, que le scepticisme
dessèche en eff"et, qu'il décourage même les vaillants, et par con-
séquent tout d'abord les hésitants, les incertains qui sont la masse.
UN LIVRE SUR LE XVL" SIÈCLE
285
Quand cette manière de voir les hommes, la nature et la vie est
présentée avec la merveilleuse richesse d'arguments que Montaigne
découvrait à chaque détour de son chemin et de sa pensée, elle
s'impose presque, et le violent effort d'espérance, de foi dans
quelque chose, dans soi-même seulement par où on pourrait se
reprendre, — bien peu en sont capables. D'où il s'en suit,
n'est-ce pas? que, dans une République sage et convenablement
gouvernée, les sceptiques devraient être priés, — tels les poètes
dans la République de Platon, — de passer les frontières, et leurs
ouvrages sévèrement interdits sur toute la surface du territoire.
Mais, puisqu'on recule devant cette extrémité, et qu'encore aujour-
d'hui des hommes d'esprit s'amusent en toute liberté à ce jeu dou-
blement précieux de désenchanter leurs semblables, et, ce faisant,
de gagner beaucoup d'argent, il faut bien voir ce qu'il y a de bon
à répéter aux hommes : « Vous ne méritez de vous-mêmes dans
vos opinions et dans vos actes qu'une entière défiance ». Or, ce
qu'il y a de bon, c'est de rendre les hommes, non pas meilleurs
certes, mais plus incapables de ce genre d'injustices, de cruautés,
de mauvaises actions pour tout dire, auxquelles les convictions
ardentes et exclusives emportent nécessairement ceux qu'elles
animent contre ceux qu'elles n'animent pas, — c'est enfin d'ensei-
gner la tolérance. Puisque tout en somme est vanité, illusion,
quel droit aurait-on de faire souffrir, voire de blâmer les autres,
pour leurs idées, et au nom de quels principes?
Cette conclusion heureuse en somme, où aboutit et se fixe le
scepticisme, dans les esprits qui le pratiquent avec un parfait
désintéressement, tous les sceptiques ont une tendance à la for-
muler. Seulement elle se nuance suivant la profondeur des âmes :
depuis l'indifférence paresseuse, ennuyée, rebelle à tout effort, jus-
qu'à la sereine philosophie qui domine les passions et s'en éloigne,
l'idée de tolérance va en s'épurant, se cristallisant de plus en plus.
Chez Montaigne elle n'a pas atteint cette forme parfaite et défi-
nitive : elle n'est écrite nulle part; elle n'est peut-être jamais appa-
rue à l'auteur. Elle est tout de même dans le livre. Elle s'en dégage
avec une force nécessaire, aux passages les plus décevants. Et elle
agira, dès le premier moment, sur ceux qu'elle avait besoin de
conquérir tout d'abord, sur les esprits vraiment libres et hauts,
sur les penseurs qui, de très loin, mais très sûrement, mènent
l'opinion, règlent la disposition flottante de ceux qui ne pensent
286 L'ARTISTE
pas. En ce sens, Montaigne fut bien, suivant le mot de Heine, que
rapporte M. Gauthiez, parmi « les soldats dans la guerre de libéra-
tion de l'humanité ». Libération de l'humanité vis-à-vis d'elle-
même, œuvre indéfinie qui se poursuit avec une si prodigieuse
lenteur de siècle en siècle, à laquelle cependant, en ce siècle-ci,
Renan, pour n'en citer qu'un, donna une admirable poussée.
Apprendre aux hommes à sortir d'eux-mêmes pour se représenter
une forme de pensée, une sorte de croyance, toute une vie intellec-
tuelle et morale, différente, contraire, antipathique ; — et les induire
à reconnaître que non-seulement cette vie a le droit de se pro-
duire au grand jour, mais qu'elle est bonne, qu'elle peut être utile,
presque autant que la leur, ce fut l'œuvre impérissable de Renan.
Déjà pourtant, il ne faut pas l'oublier, Montaigne, en disant que
les opinions sont vaines, contradictoires, empreintes d'une irré-
médiable infirmité, avait forcé même les plus convaincus à cette
modestie, qui pour la pensée, comme pour les simples relations
du monde, est la base de toute politesse.
Après Rabelais et Montaigne, M. Gauthiez étudie Calvin. « L'his-
toire, dit justement le critique, n'aurait pas été complète des idées
du XVI« siècle, sans un chapitre consacré à celui qui en France,
dans la langue française, a représenté avec une énergie incompa-
rable l'esprit de la Réforme ».
M. Gauthiez, d'un long voyage au travers de XInslitution chré-
tienne, est revenu, cela ne doit point étonner, sans grand enthou-
siasme, avec un dégoût de ce « terrorisme jéhoviste », que ne
balance point l'estime littéraire de hautes qualités, telles que « la
netteté de l'attaque », la « nerveuse âpreté du ton, la saveur du
style », en somme avec un sentiment très vif de cette terrible per-
sonnalité qui fut celle de Jean Calvin. Il ne pouvait être question
pour M. Gauthiez d'apprécier Calvin du point où il s'était placé
pour juger Rabelais et Montaigne : l'émancipation des esprits, s'il
est certain que Luther y travailla tout d'abord et à sa manière, il
n'est pas douteux que Calvin se mit en travers avec une raideur,
un entêtement dont on trouverait peu d'exemples. Mais, involon-
tairement du moins, il semble bien que M. Gauthiez n'ait pu
oublier pour étudier cet homme, et quoiqu'il ait écourté de parti-
pris le récit biographique, sa propre condition d'esprit libre, indé-
UN LIVRE SUR LE XVI'= SIÈCLE
287
pendant, presque jaloux pour le passé de cette indépendance. De
la sorte il a pu faire une critique non-seulement intéressante, mais
parfaitement légitime et exacte, du point où il s'est placé.
Calvin offre bien le plus saisissant exemple des luttes que
livrent dans une âme religieuse, — une âme qui est toute reli-
• gion, — la foi, la volonté de bien faire contre le sentiment tou-
jours présent de la déplorable infirmité humaine; étant donné
d'ailleurs que la volonté demeure victorieuse et qu'elle se fortifie,
qu'elle s'arme d'une logique forcenée. Le résultat, l'œuvre écrite
de Calvin, sa tyrannie à Genève, sa vie entière d'ascète maigri,
rongé par les privations et les veilles, le montrent à l'évidence;
c'est un spiritualisme exaspéré. Il avait en lui la ténacité, l'ardeur
qui font les grands fanatiques. Après le labeur opiniâtre de sa jeu-
nesse, destiné à l'église, déjà prêtre, à vingt-trois ans, il se donne
tout à coup à la Réforme. Il en aspire, il en absorbe aussitôt l'idée
maîtresse d'une religion toute intérieure, de la foi sans les oeuvres;
et voilà le feu de son âme, feu sombre, ravageur et dévorant, attisé
et nourri pour les trente-trois années que devait encore durer son
existence. Rien en lui, aucun appétit de jouissance ne résista : il
apparaîtrait comme le modèle des saints, s'il avait pu vivre retiré
et solitaire à la façon des vieux ermites.
Mais, au rebours de ce qui se produit chez le commun des
hommes, alors que pour la plupart l'excès de la vie intérieure
exclut la puissance d'action sur leurs semblables, cette discipline
implacable, sous laquelle Calvin se pliait lui-même, n'altéra pas
un instant son désir de moraliser les hommes, ni sa force pour
les contraindre à suivre une loi qu'il nommait la vraie loi. Et sa
volonté, après s'être exercée sur lui-même, contre lui-même, se
retrouva intacte chaque jour pendant une longue suite d'années
pour tenir toute une ville abattue, terrorisée et enfin docile dans
une si effroyable contrainte qu'après trois siècles l'oppression n'a
pas disparu tout à fait. Calvin voulut façonner les hommes sur un
modèle uniforme d'austérité, d'humilité, d'obéissance. Q.uand,
après l'avoir banni, Genève le rappela, il entama et poursuivit son
œuvre, sans que les révoltes et leurs dangers pussent jamais l'ar-
rêter. L'histoire est bien connue des inquisitions auxquelles il sou-
mettait les habitants, de ses règlements contre le luxe, des visites
de ses agents à toute heure dans les maisons, pour vérifier que la
vie privée ne dérogeait en rien à la morale édictée par lui. On
288 L'ARTISTE
sait que tout moyen lui fut bon pour briser les résistances, et
qu'il condamna Servet au bûcher.
Il trouva, à broyer ainsi ce qu'il y a; sinon de plus noble tou-
jours, du moins de plus naturel et résistant dans chaque créature
humaine, une jouissance âpre, d'ordre certainement supérieur, —
car sa sincérité n'est pas douteuse, et il se croyait l'artisan d'une
œuvre divine, — et cependant ravalée trop souvent au niveau
de l'orgueil qui fut sa seule passion. Il ne faut pas s'en étonner.
L'orgueil apparaît fréquent chez de tels êtres : il naît et se déve-
loppe souvent, sans qu'ils en aient conscience et par suite d'une
illusion assez commune, ce semble, à tous ceux qui se sont forgé
un idéal moral et qui s'y tiennent de leur mieux. La perfection de
la conduite, la pureté de la vie privée assurent à l'homme une
récompense immédiate, qui est la joie de la conscience; mais elles
l'exposent tout aussitôt, quand il considère les infortunés attardés
dans le vice et le péché, à s'avouer infiniment supérieurs. De la
sorte, au moment d'atteindre à la perfection possible, il s'en éloigne.
Et la distance qui l'en sépare, une fois qu'il a commencé de s'ou-
blier à cette dangereuse comparaison, s'accroît à mesure que de
nouveaux sacrifices, de nouveaux efforts l'élèvent au-dessus des
pécheurs. Si la force de ses convictions, si sa nature même le
poussent à l'apostolat, il deviendra redoutable; car, privé des dons
essentiels de l'apôtre, la charité et l'amour, il enseignera, il ordon-
nera la vertu avec la joie, pour la joie d'en offrir en lui-même le
modèle accompli. Et l'orgueil des victoires certainement estima-
bles, qu'il a pu remporter sur lui-même, le rendra impitoyable
aux faiblesses des autres.
Telle fut bien l'aventure de Calvin. Il appuya sa tyrannie sur la
religion et la vertu, il est vrai, mais religion et vertu qu'il repré-
sentait. On ne distingua pas plus qu'il ne distingua lui-môme ce
que cet étrange gouvernement entendait le plus sévèrement répri-
mer, ou de l'irréligion et de l'immoralité, ou des outrages à Cal-
vin : on allait en prison pour avoir souri quand il prêchait.
L'ardeur de la foi et de la vie intérieure, la sécheresse de l'esprit,
la raideur obstinée du caractère, l'orgueil enfin, tout cela est dans
le livre de Calvin, Yliistihition chrétienne. Ce livre est aussi le pre-
mier de philosophie chrétienne en français. Q.uant à dire qu'il a
porté à la perfection la prose de discussion, la réponse de M. Gau-
thiez me paraît là-dessus tout à fait exacte et sage : « Il lui a fait
UN LIVRE SUR LE XVI" SIÈCLE
289
parcourir un long chemin, sans être exempt des vices graves qui
suivaient les auteurs de ce temps comme de toute autre époque,
sans non plus s'élever au rang où placent l'invention seule et le
génie de création dans la pensée ou dans le verbe ».
Les trois études de M. Gauthiez résument une telle suite de
lectures et de réflexions que l'on a quelque scrupule à les analyser
si brièvement. Tous ceux qui les liront avec le soin qu'elles méri-
tent y prendront d'abord le désir de foire ou de renouveler la con-
naissance de ces maîtres penseurs qui sont comme les ancêtres de
nos idées. Et ce serait là déjà un beau succès pour M. Gauthiez.
Mais on s'arrêtera d'abord et on reviendra ensuite au livre du cri-
tique. Pour raconter la vie de ces grands hommes, pour expliquer
ou exalter leurs œuvres, il a porté à un point d'heureuse perfec-
tion le style que nous lui connaissions par telles nouvelles, telles
études d'art, clair, pur, imagé souvent, vigoureux toujours; on
trouvera à le lire un plaisir qui n'est point banal dans les œuvres
de cet ordre. On trouvera aussi et constamment à apprendre. M.
Gauthiez rappelle dans sa préfoce le mot de Michelet : « Ce sont
là des entretiens qui fortifient ». Le mot s'applique très bien à son
livre.
Et ce livre enfin plaît, retient par le reflet qu'il nous off"re de
ces esprits du XVP siècle dans un esprit du nôtre. En dernière
analyse, et ceux qui le nient manquent assurément de franchise,
c'est à nous-même que nous pensons, tout au fond peut-être dans
chacune de nos lectures : c'est, auprès des écrivains de tous les
temps, l'étude qui nous attire, de nos besoins, de nos inquiétudes,
de nos misères : c'est l'explication, c'est le remède qui nous séduit.
Ne sommes-nous pas excusables? Tous ces soucis ne doivent-ils
pas disparaître avec chacun de nous? Nous n'avons, après tout,
pour nous occuper de nous-mêmes, que notre courte vie.
LOUIS DELZONS.
1895. — l'artiste. — NOUVELLE PÉRIODE : T. X.
19
EUGÈNE DEVÉRIA
ET SON JOURNAL INÉDIT
'il est une curieuse figure d'artiste,
type véritablement caractéristique
de cette légendaire génération de
i83o, séduisante jusqu'en ses tra-
vers, c'est bien celle d'Eugène De-
véria, dont la renommée fut si
brillante un jour, — un jour qui
n'eut pas de lendemain. — Lors-
que, il y a une trentaine d'années,
l'auteur de la Naissance d'Henri IV
s'éteignit au fond de la province, le souvenir était déjà bien effacé
des enthousiasmes qu'avait suscités l'apparition de ce tableau :
pour le public, le peintre était devenu un inconnu. Cet oubli, plus
complet encore aujourd'hui que la date mémorable des luttes
romantiques s'éloigne davantage dans le passé, est assurément
injuste. Au Louvre, dans la grande salle de l'École française moderne,
la Naissance d'Henri IV fait encore belle et grande figure, et tient
toujours son rang à côté des œuvres des contemporains d'Eugène
Devéria; ce qui prouve que ceux qui, alors, saluèrent en lui un
maître, n'avaient pas tout à fait tort. Et puis, — comme l'a fort
bien dit Théophile Gautier, — « on reste par un tableau comme
par un livre. Heureux qui a fait un chef-d'œuvre, fût-il unique! »
N'est-ce pas le cas d'Eug. Devéria?
Jeune et superbe, il se révéla comme un nouveau Véronèse,
avec cette Naissance d'Henri IV, à cette époque privilégiée, où
EUGÈNE DEVÉRIA 29,
Ingres montrait l'Apothéose d'Homère; Ary Scheffer, les Femmes
■ soiiliotes; Louis Boulanger, son Ma^eppa; Eug. Delacroix, la Barque
du Dante; Decamps, sa Patrouille turque; Bonnington, son Fran-
çois I" à Chamhord; Heim, la Disiribution des récompenses; Court,
la Mort de César, etc. Encore aujourd'hui que nous sommes deve-
nus plus difficiles sur bien des points, cette vaste composition de
la Naissance d'Henri IV frappe par ses grandes qualités de tenue
et d'ampleur, par sa mise en scène des plus remarquables, par
l'habileté extrême avec laquelle les nombreux personnages en sont
groupés. L'œuvre est conçue sans hésitation, d'un seul jet, exécu-
tée d'une touche libre, étonnante de sûreté et d'aplomb, dans des
tonalités rouges, orangées, jaunes et noires, du plus heureux effet.
L'artiste a montré un rare sens du pittoresque et de l'arrangement,
un goût particulier pour le chatoiement des riches étoffes, des
velours, des soies, des brocarts, pour les ajustements fastueux.
Il faut bien reconnaître, néanmoins, qu'Eug. Devéria, malgré la
soudaine notoriété que lui valut cette toile, ne fut qu'un artiste
de second rang. Il a suscité un mouvement, il ne l'a pas dirigé,
en dépit des apparences. Sans doute, il serait puéril de nier qu'il
ait eu une grande part d'influence sur l'art de son temps ; mais
cette influence, il n'a su ou n'a pu la conserver. Eug. Delacroix,
qui était un artiste d'une toute autre envergure, n'a pas tardé à
lui enlever le drapeau des revendications artistiques que ses mains
trop débiles n'auraient pu soutenir bien longtemps. Sorti du
Cénacle, les préoccupations et les tendances d'Eug. Devéria, —
comme, d'ailleurs, celles de ses camarades Louis Boulanger,
Célestin Nanteuil, Poterlet et autres, — étaient avant tout litté-
raires et poétiques. Il marcha délibérément dans la voie tracée par
le poète des Odes et Ballades. C'est surtout à l'influence de Victor
Hugo qu'il dut sa haine des conceptions froides et du convenu,
dont l'École classique avait tant abusé, son enthousiasme pour
tout ce qui touchait au Moyen-Age et à la Renaissance. Sans idées
personnelles bien arrêtées, il est naturel qu'il n'ait pas hésité à
s'enrôler sous la bannière romantique, à adopter avec ardeur des
idées qui d'ailleurs répondaient merveilleusement à son instinct
de coloriste, à son imagination et à cette disposition naturelle à
la jeunesse, qui consiste à s'affranchir de toute règle qui lui paraît
une barrière gênante et importune. Esprit mobile et indécis,
artiste puissant mais inégal, chez lui l'effort ne dura guère; après
292 L'ARTISTE
avoir peint la Naissance d'Henri IV, il produisit des compositions
habilement, ou même spirituellement agencées, mais, à quelques
rares exceptions prés, d'une conception médiocre et d'une exécu-
tion mesquine. Comment eût-il pu, dès lors, être le chef d'école
qu'on s'était plu à augurer d'après ce début éclatant? Bientôt les
critiques et le public firent expier à l'artiste l'enthousiasme du
premier moment. La bienveillance fit place à une sévérité outrée
envers Eugène Devéria. A la ferveur des débuts ne tardèrent pas à
succéder, chez l'artiste, les découragements et les déceptions. Sa
carrière, commencée dans une aurore glorieuse, s'est terminée
dans l'ombre d'une longue et triste nuit.
Eugène Devéria a laissé un volumineux journal, qu'il a légué à
la bibliothèque de la ville de Pau, et qui forme huit gros volumes
manuscrits. A côté d'intéressants et nombreux renseignements sur
sa vie et sur sa carrière artistique, cette autobiographie contient
un bizarre fatras de considérations sur son existence religieuse,
d'élucubrations bibliques ou évangéliques, de sermons prononcés
par lui dans les écoles protestantes. Car, vers l'âge de quarante-
cinq ans, après une maladie qui avait mis gravement ses jours en
danger, Eug. Devéria s'était converti au protestantisme, et, comme
tout néophyte, avait apporté, dans les pratiques de sa foi nouvelle,
une ferveur extraordinaire. Elle renferme aussi de nombreuses
poésies; mais, quoiqu'il se piquât de littérature, bien qu'il connût
à merveille les écrivains de son pays et en parlât même en parfaite
connaissance de cause, ses prétentions poétiques n'étaient rien
moins que justifiées, et les vers qu'il a laissés sont au-dessous du
médiocre.
J'étais peintre, pas beaucoup, — déclare-t-il dans son journal; — je
ne le suis presque plus. J'ai été, ce me semble, un peu poète, et cela est
passé aussi. Ma dégradation comme peintre m'est égale, mais je suis vexé
de n'oser plus me montrer au monde comme penseur et poète.
A la date du 22 décembre 1862, nous lisons encore, dans le
journal, le passage suivant qui achèvera de nous édifier sur les
ambitieuses et outrecuidantes illusions de ce déplorable rimeur :
J'ai fini, aujourd'hui 22 décembre, la copie de ce dernier des psaumes.
Il y a trois ans et demi que je les ai commencés aux eaux de Barbotan,
après le grand rhumatisme articulaire que j'avais eu à Paris. J'étais seul
EUGÈNE DEVÉRIA
293
là, et sans pensées à moi ; je n'avais aucun sujet utile : je m'avisai d'ou-
vrir un petit psautier que j'avais dans ma poche et de traduire le psaume
cxii, qui me semble un des mieux réussis. Je fis quelques petites portions
de Job, je pris plaisir à ce travail et, insensiblement, j'avançai dans cette
œuvre, croyant encore peu à la possibilité d'aller jusqu'au bout. Cepen-
dant, j'y suis arrivé.
J'imagine parfois que le Seigneur a voulu m'aider à faire un petit
monument de mon amour pour sa parole. N'est-il pas étrange, au fait,
qu'un pauvre petit rimeur comm.e moi ait entrepris et conduit au terme
ce qu'ont ébauché les Racine, les J.-B. Rousseau, qu'un Lamartine ne
touche que du bout du doigt, et qu'aurait si bien fait un Victor Hugo
s'il eût été chrétien? Mais non, c'est moi qui ai fait ce grand œuvre!
En dépit de ce cri d'orgueil et des étranges considérations qui
le précèdent, c'est bien à tort, hélas! qu'Eug. Devéria s'est cru
poète et qu'il s'est obstiné à versifier malgré Apollon. Dans ce
fatras de vers emphatiques, paraphrases de la Bible pour la plu-
part, il est difficile de trouver un morceau à citer. Nous nous con-
tenterons de reproduire ici ces deux strophes qu'il écrivit, —
longtemps après, — en souvenir du triomphe de sa Naissance
d'Henri IV :
Si j'étais mort alors, j'eusse été pour la France
Un de ses nobles noms rayonnant d'espérance
Dont chaque âge à son gré complète le talent ;
Mes soeurs eussent gardé dans leur âme navrée
Cette gloire sans tache, à jamais délivrée
Des malins souvenirs du critique insolent.
Du sein du grand salon transformé du vieux Louvre,
Lorsque, pour faire place à l'art moderne on couvre
Les chefs-d'œuvre dorés, issus de l'art ancien,
Voilà qu'un nom surgit, s'élève, se déroule.
Et du matin au soir retentit dans la foule :
Et ce nom si bruyant pour un jour... c'est le mien.
On conviendra sans peine que, comme poésie, c'est assez
médiocre, et notre appréciation sur le lyrisme des vers de notre
peintre ne sera pas taxée d'exagération ni de sévérité. Nous laisse-
rons donc ses vers reposer en paix dans l'oubli que leur réserve le
coin poudreux de la bibliothèque de Pau, où ils sont enfouis.
Dans le journal d'Eug. Devéria, nous nous contenterons de relever
les souvenirs intéressants, qui se rapportent à sa carrière artistique,
et les renseignements qui font connaître sa vie d'artiste, à peu
près oubliée aujourd'hui, sinon ignorée, du moins pour sa plus
longue période.
294 L'ARTISTE
Notons, en passant et pour ne plus revenir sur ce détail d'ail-
leurs négligeable, que chez Eug. Devéria, l'homme politique était
à la hauteur du poète. Le journal est là pour nous éclairer sur ce
point :
8 juillet 1848. — J'ai été carbonaro, tout comme un autre; j'avais
seize ou dix-huit ans. Mais ci-après j'ai reconnu que ces rêves étaient
tout au moins intempestifs... J'étais donc royaliste à la chute de Charles X,
quoique je n'aimasse pas le roi. Je l'étais encore à la chute de Louis-Phi-
lippe, et, cette fois, j'aimais l'homme, ce qui ne m'empêchait pas de
juger sévèrement le roi. J'étais royaliste quand la France accepta la Répu-
blique. Le temps des rois est passé, et je suis devenu républicain comme
on le voit, républicain de la semaine suivante...
N'alla-t-il pas, le grand naïf, jusqu'à écrire au général Cavaignac,
en 1848, une longue lettre pour l'inviter à se mettre « à l'abri du
rocher des siècles (?) ». Comprenne qui pourra. Cavaignac a-t-il
jamais lu cette longue épître, remplie d'ailleurs de bonnes inten-
tions, mais écrite dans une langue aussi bizarre et un style non
moins étrange?
La famille Devéria est originaire du Comtat-Venaissin, ou plus
probablement d'Italie, d'où elle vint s'établir à Avignon, lors de
la translation du Saint-Siège, de Rome dans cette dernière ville.
Le premier membre de la famille dont on puisse constater l'exis-
tence est un certain Jacques Yveraci ou Yveria, qui, en 1427, exé-
cuta quatre bannières pour la ville, deux pour les processions
générales, et deux pour le brigandin de la cité. Ce nom d'Yveria se
transforma plus tard en Yvériac, Divériac, et enfin devint Devéria.
Le grand-père d'Eug. Devéria naquit à Avignon. 11 habitait une
maison qu'il vendit plus tard pour aller s'établir à Montpellier. Il
était charpentier et eut de nombreux enfants dont le dernier,
François-Marie, entra dans l'administration de la Marine, où il
atteignit le grade de commissaire; à ce titre, il assista à la bataille
de Trafalgar. A l'âge de vingt-six ans, il épousa une jeune créole
de Saint-Domingue, Désirée Chaumont, d'une rare beauté et appar-
tenant à une famille fort riche, bientôt complètement ruinée par
la révolte des noirs, si bien que le gendre fut obligé de recevoir
chez lui sa belle-mère absolument sans ressources et dénuée de
tout.
La famille Devéria, en plus du père, de la mère et de la grand'
EUGÈNE DEVÉRIA 295
mère, se composait de six enfants : Achille, Eugène, un autre fils,
Théodule, qui tout jeune s'embarqua pour les Indes et s'y établit
sans esprit de retour, et trois filles, Désirée, Octavie et Laure;
une quatrième fille, Louise, était morte à peine âgée de deux ans.
La plus jeune, Laure, fit de la peinture de fleurs et non sans
talent; ses sœurs, moins bien douées, dirigeaient la maison.
En i8i5, le père Devéria perdit la place qu'il occupait au minis-
tère de la Marine, ce qui mit la famille dans une gêne extrême.
La maison qu'elle habitait à Paris, rue de l'Ouest, était bien à
elle, mais la plus grande partie du prix restait encore due. C'est
alors que l'aîné des enfants, Achille, qui avait étudié le dessin et
la peinture dans l'atelier de Girodet, et la lithographie chez le
peintre Laffitte, dessinateur du Cabinet du roi Louis XVIII, com-
mença à subvenir aux besoins des siens. Quoique fort jeune puis-
qu'il avait 16 ans à peine, par son talent de lithographe il faisait
vivre toute la famille. Chacune de ses planches lui était payée
100 francs, prix très rémunérateur à cette époque. Quelques
années plus tard, le père de famille rentra au ministère et fut
attaché aux archives de la Marine à Versailles, ce qui ramena
l'aisance dans la maison.
Eugène était né à Paris le 22 avril i8o5. Mis en nourrice chez
une femme Thomas, dont le mari faisait partie d'une compagnie
de Vétérans, il passa sa première enfance dans ce ménage qui
logea successivement à la caserne de la Madeleine et à celle des
Petits-Pères. Il ne rentra chez les siens qu'assez tard, après avoir
déjà fréquenté une petite école primaire. Alors placé successive-
ment dans deux institutions, il ne se montra pas plus brillant
élève dans l'une que dans l'autre et ne s'y distingua que par sa
paresse et son insubordination. En désespoir de cause, son frère
Achille, qui déjà venait en aide à la famille par ses dessins et ses
lithographies très appréciés du public, le prit dans son atelier. Ses
débuts ne semblent pas avoir été bien satisfaisants, si l'on* en
croit son journal : «Je n'avais ni grandes dispositions, ni amour
véritable pour le travail. Cet amour ne se développa pour moi
qu'avec le talent. » Ne se contentant pas des leçons qu'il donnait
à son frère, Achille l'envoya dans l'atelier de Girodet, qu'il avait
fréquenté lui-même quelque temps. Mais il l'y laissa peu et le fit
entrer à l'École des Beaux- Arts, où il étudia sous la direction de
Lethière. L'enseignement de ce dernier était conforme aux tradi-
296 L'ARTISTE
tions académiques, semblable en cela à celui donné dans les
autres ateliers de l'époque, par David, Guérin, Vincent, Regnault,
Girodet. A l'École des Beaux-Arts, Eug. Devéria concourut plu-
sieurs années de suite pour le prix de Rome, mais sans le moindre
succès, puisqu'il n'obtint même pas d'entrer en loge. A 17 ans, il
produisit sa première composition, le Vieux Sergent, dont l'idée
lui était venue en entendant fredonner les vers de Béranger :
Près du rouet de sa fille chérie,
Le vieux sergent se distrait de ses maux.
Et d'une main que la balle a meurtrie
Berce en riant deux petits-fils jumeaux.
du'est devenu ce tableau de sa prime jeunesse? Nous l'igno-
rons. Mais n'est-il pas curieux de voir notre futur peintre roman-
tique, dès ses premiers tâtonnements, emprunter ses inspirations
aux vers de l'auteur du Dieu des bonnes gens? Vers cette époque, il
exécuta un nombre considérable de copies d'après les maîtres du
Louvre. Pour aller plus vite en besogne et ne pas perdre de temps
dans la mise en place, il achetait, chez son marchand de couleurs,
des feuilles de papier préparé sur lesquelles étaient lithographiées
au trait les compositions qu'il s'agissait de reproduire. Nous con-
naissons de lui certaines copies, faites sur ces esquisses, une entre
autres des Noces de Cana de Véronèse, bien entendu dans des pro-
portions fort réduites.
C'est en 1824 qu'Eug. Devéria exposa pour la première fois au
Salon. Son envoi se composait de toiles appartenant à tous les
genres : la Vierge allaitant V enfant Jésus, Une femwc eu prison,- Un
militaire pansé par une Sœur de charité. Une scène de famine pendant
le règne d'Henri IV, Un philosophe, composées probablement la plu-
part par son frère Achille, et deux portraits, dont l'un, celui du
libraire Ladvocat représenté en pied, debout, tenant de la main
droite un volume, ne passa pas tout à fait inaperçu.
Voulant entreprendre une grande composition et ne trouvant
pas dans la maison familiale une pièce assez grande pour pouvoir
s'y installer, Eug. Devéria loua en 1825, de compte à demi avec
son camarade Louis Boulanger, un vaste atelier rue de l'Ouest, à
deux pas de son domicile, dans une maison appartenant au sculp-
teur Petitot. C'est là qu'il peignit la Naissance d'Henri /F, pendant
que Louis Boulanger exécutait à ses côtés son Supplice de Ma^eppa.
Ce n'est pas sans difficultés que les deux artistes arrivèrent au
EUGÈNE DEVÉRIA
297
bout de leur tâche; car, se trouvant à court d'argent, dans l'impos-
sibilité de payer les modèles, le marchand de couleurs, le loyer de
l'atelier, ils furent obligés de peindre nombre de petits tableaux et
de portraits à bas prix pour se créer quelques ressources. Eug.
Devéria travaillait encore à son tableau quand on vint le lui
enlever pour le transporter au Salon. Les dimensions de la toile
empêchèrent de la faire passer par la porte de l'atelier et par l'esca-
lier : on dut la rouler, la descendre par la fenêtre et la remettre
sur châssis dans la rue. Notre jeune artiste était si dénué d'argent
qu'en guise de cadre, il avait été réduit à y faire mettre des bor-
dures de bois peintes en jaune. L'administration des Beaux-Arts
lui fît demander l'autorisation de remplacer cet étrange cadre par
un cadre en or, ce qui, bien entendu, fut accepté avec joie par le
peintre.
Tout le monde connaît le sujet choisi par l'artiste : les gentils-
hommes et le peuple sont admis dans la chambre de la reine,
étendue sur son lit, tandis qu'Henri de Navarre élève son petit-fils
dans ses bras et demande quel nom il faut lui donner. Dans l'es-
quisse primitive, le fou du premier plan, qui caresse un lévrier,
n'existait pas : c'est un matin, en arrivant à l'atelier, qu'un paquet
de couleur, résidu de palette, étendu sur une vieille toile et vu à
l'envers, donna cà Eug. Devéria l'idée de cette figure.
Au Louvre, la Naissance d'Henri IV fut placée dans le Salon
Carré, à la place d'honneur, en face de la Mort de César, de Court,
que ce dernier avait envoyée de Rome où il était pensionnaire de
l'Académie. Le jour de l'ouverture de l'exposition était attendu
par Eug. Devéria et son frère Achille avec grande émotion; mais
laissons-lui la parole :
Achille ne put y aller qu'à midi. Il n'osait pas y aller; il craignait que
ses prévisions favorables ne se réalisassent pas. Je l'attendis : c'était
notre tableau, quoiqu'il portât mon nom seul, et c'était avec lui que je
voulais le voir. Nous montâmes le grand escalier (c'était jour réservé, et,
sous Charles X, jour d'aristocratie). Aussitôt que du petit salon nous
aperçûmes le tableau, qui était le premier en vue, Achille ne donna
qu'un coup d'oeil et me dit : « C'est un bon tableau ». C'est un moment
si £ual que ce grand jour de l'exposition! que de chutes ont répondu aux
espérances raisonnables de l'atelier! Pour cette fois, ce fut le succès le
plus étonnant que l'on puisse imaginer. Il y avait déjà deux heures que
le cœur de papa débordait de joie; ce n'était qu'une voix de louanges et,
aussitôt que j'entrai dans cette foule de luxe, nous devînmes tous les
298 L'ARTISTE
trois le sujet des éloges les plus flatteurs. Et, de fait, nous y étions tous
les trois pour quelque chose. On applaudissait mon père pour avoir de
tels fils, et ceux qui savaient qu'Achille était mon maître, nous applau-
dissaient d'avoir ainsi réussi dans cette oeuvre où s'étaient si bien mêlées
nos deux intelligences. Mes anciens camarades, laissés derrière à une
immense distance, n'hésitaient pas à affermir d'une main amie le laurier
que le public posait sur mon front; la noblesse, le duc de Fitz-James en
tète, touchée du sujet autant que de la peinture, s'abaissait volontiers au
niveau du jeune artiste de 22 ans, et, ainsi, nous savourâmes tous trois,
pendant quatre heures, un succès d'autant plus enivrant qu'il était
inattendu.
Comme vient de le dire Eug. Devéria lui-même, son succès fut
immense. L'enthousiasme suscité ne peut être décrit; il alla jus-
qu'au délire, jusqu'à la folie. Les anciens camarades du triompha-
teur, « un beau matin, après un discours bien senti en son
honneur, sacrifièrent impitoyablement leurs dieux », raconte Jean
Gigoux dans ses Causeries sur les artistes de tuoii temps : « Ils prirent
tous les antiques de l'atelier et les jetèrent dans la rue en piéti-
nant dessus pour les briser. Bonsoir à la Vénus de Médicis, aux
bustes de Caracalla, de Lucius Verus et tutti quatiti... »
Le tableau fut aussitôt acheté 6.000 francs par la Liste civile
pour être placé au Luxembourg, par les soins du directeur des
Musées royaux, le comte de Forbin-Janson qui, en même temps,
en commandait une répétition à l'auteur, au prix de 10.000 francs,
pour l'envoyer à la ville de Pau. Cette copie, exécutée pour la plus
grande partie par Achille Devéria, fut donc, dés son achèvement,
envoyée dans la patrie d'Henri IV. La municipalité paloise, la
trouvant de dimensions trop grandes pour être exposée dans les
salles de la mairie, la déposa tout simplement et sans plus de
cérémonie dans les greniers municipaux, non pas même roulée et
enveloppée avec plus ou moins de soin, mais tout uniment pliée
comme une étoffe sur une large planche dont les coins endomma-
gèrent sérieusement la peinture. Lors de la création du musée de
la ville, en 1864, on alla la retirer des combles où elle achevait de
se détériorer, et Eug. Devéria qui alors habitait Pau, comme nous
le verrons plus loin, restaura son oeuvre qui en avait le plus grand
besoin.
Cette exposition de 1827 fut mémorable entre toutes. Ingres
y montra l'Apothéose d'Homère; Eug. Delacroix, la Mort de Sardana-
EUGÈNE DEVÉRIA 299
pale; Court, la Mort de César; Louis Boulanger, le Supplice de Ma-
^eppa. Le moment était solennel : c'était la lutte ouverte entre
classiques et romantiques. Au moment le plus aigu de la que-
relle, Eug. Devéria arriva avec la Naissance d'Henri IF. L'artiste
avait pris un parti mixte, de juste milieu, qui fit obtenir à son
ouvrage tous les suffrages. Quoi qu'on en ait pu dire, elle plut
et devait plaire aux deux camps: aux romantiques, par la mise en
scène, la couleur locale et le pittoresque brillant; aux classiques,
par l'habileté du rendu, l'expression vraie des physionomies, le
dessin juste et exact; et puis, pour ces derniers, l'auteur était quel-
qu'un, non pas à mettre en parallèle, mais à opposer à Delacroix.
Le tableau était loin cependant d'être sans défaut. On peut
critiquer le maniérisme de certaines figures. Mais il rachète ce
défaut par de sérieuses et rares qualités d'arrangement et par une
entente curieuse du groupement des personnages. L'imitation et
les réminiscences de Paul Véronèse, dont le peintre s'est, pour
ainsi dire, proclamé là le docile élève, sont indéniables et frappent
les yeux. Comme le maître vénitien, il n'a guère cherché au-delà
de la gaîté de l'ensemble et du plaisir des yeux. Mais, pour imiter
de cette façon, il faut un « talent singulièrement souple et varié »,
comme l'a dit Théophile Gautier. Quoique d'une coloration un
peu superficielle peut-être, l'œuvre est exécutée sans effort, avec
une sûreté et une aisance où se révèle le tempérament d'un
peintre de race. Ce fut incontestablement une des meilleures pro-
ductions artistiques du temps.
L'Institut, qui était alors chargé de décerner les récompenses,
ne jugea pas la Naissance d'Henri /F digne d'en recevoir une.
Froissé de ce qu'il considérait comme un déni de justice, Eug.
Devéria, qui jusque-là n'avait pas très résolument pris parti entre
les deux camps, devint d'emblée l'un des chefs de l'école nouvelle,
qui le revendiquait comme l'un des siens. Du jour au lendemain,
son atelier devint le quartier général où les troupes romantiques
prenaient le mot d'ordre avant de s'élancer à l'assaut des vieilles
bastilles classiques.
A ce même Salon de 1827, outre la Naissance d'Henri IF, Eug.
Devéria exposa plusieurs tableaux de moindre importance, entre
autres: la Lecture de la sentence de Marie Stnart, lithographiée par
son frère Achille, et achetée par le duc de Fitz-James, composition
« froide et sans drame, sans cependant être un mauvais tableau »,
3oo L'ARTISTE
au dire de Jal; la Côte des deux amants, qui était décidément un
mauvais tableau, et un Marco Bot^aris rentrant à Missolonghi et
donnant aux malheureux affamés les ornements de ses armes et la cein-
ture renfermant son argent. Cette dernière toile était un simple
tableau de circonstance, brossé sans l'émotion qui avait fait naître
le Massacre de Scio de Delacroix et les Femmes soulioies d'Ary
Scheffer. D'ailleurs, à Eug. Devéria manquait totalement le sens
dramatique nécessaire pour s'attaquer à de pareils sujets; suivant
l'appréciation d'un critique d'alors, « une femme suppliante, un
joli ton local, voilà à peu près tout ce qu'on doit louer dans ce
tableau ».
En ces années 1827 à i833, les plus brillantes de la carrière
d'Eug. Devéria, il demeurait avec toute sa famille dans cette
maison de la rue de l'Ouest, cachée au fond des jardins verdoyants,
dont nous avons déjà parlé; maison hospitalière s'il en fut, où
l'hôte qui survenait était toujours le bienvenu. L'été, on passait
les soirées dans le jardin ombreux et parfumé; l'hiver, on se
réunissait autour du piano où Laure Devéria chantait des airs de
sa composition et, dès que l'on était en nombre, on improvisait
un quadrille. La grand'mère, « aussi jeune d'esprit et de cœur que
ses petits-enfants », souriait de cette franche gaîté dont elle pre-
nait sa part, tandis que la mère, « personne indolente et endormie,
immobile dans son grand fauteuil de velours grenat, ayant tou-
jours, hiver comme été, une cami.sole et un jupon de piqué blanc
et sur la tête un fichu de mousseline blanche posé à la créole »,
dont « tout le mouvement était de faire quelques points d'une
broderie qu'elle ne finissait jamais et de grignoter des bonbons »,
avait « l'air d'un paquet de neige ». Impossible d'énumérer tous
les habitués de la maison qui étaient légion. Contentons-nous de
citer les plus marquants: d'abord, Louis Boulanger, le camarade
d'Eug. Devéria dont il partageait l'atelier comme nous le savons;
Eugène Delacroix, Fontenay , David d'Angers qui modela les
médaillons de toute la famille; Gustave Planche, Alfred de Musset
qui y déclama bien souvent des vers, et son frère Paul, Pacini,
Chenavard, Plantade, Amaury Duval qui appartenait cependant
par ses tendances d'art à une école tout opposée; Victor Hugo,
son frère Abel, Petrus Borel, que l'on appelait « le maître » et qui
dessina quelque temps sous la direction des frères Devéria ; Jules
EUGÈNE DEVÉRIA 3oi
Vabre, l'architecte qui devait écrire un Essai sur l'mcommodité des
commodes, livre célèbre qui ne vit jamais le jour ' ; Théophile
Gautier et son inséparable ami le doux Gérard de Nerval,
Edgard Qjjinet, Edouard Charton, qui devait bientôt fonder
le Magasin pittoresque; Célestin Nanteuil, célèbre surtout par
sa longue taille qui n'en finissait pas; le baron Larrey, Sainte-
Beuve, qui n'était encore alors que Joseph Delorme; Henriquel-
Dupont, Alfred de Vigny, Maquet, Aiigustns Mac-Keat, comme il
se faisait appeler; Joseph Bouchardy, dit « Cœur de Salpêtre »,
qui alors apprenait la gravure à la manière noire sous la direction
de l'Anglais Reynolds, et dont Théophile Gautier plus tard vit
jouer le Sonneur de Saint-Paul dans une bourgade d'Andalousie ;
Philadelphe O'Neddy, M. Dondey, Ch. Nodier et sa fille, Lassailly,
le doux Lassailly; Jehan Duseigneur, le truculent sculpteur qui
portait les cheveux séparés par deux raies sur les tempes et relevés
en pointe au-dessus du front, comme la flamme qui couronne les
Génies; Listz, tout jeune alors et déjà éblouissant virtuose; Marie
Dorval, Mélanie Waldor, la grasse Eugénie de Foa, M'"'^ Prévost
dans tout l'éclat de sa fulgurante beauté... et tant d'autres !
C'est vers cette époque, un soir sous les arcades de l'Odéon où
l'on représentait avec un éclatant succès le Freyschut:^, qu'en atten-
dant l'ouverture des bureaux, Victor Hugo avait fait la connaissance
d'Achille Devéria, venu, comme lui, pour applaudir Weber. La
connaissance ébauchée sous le péristyle du théâtre se transforma
vite en bonne amitié. Achille présenta à son nouvel ami son frère
Eugène et son élève Louis Boulanger, et tous trois devinrent les
habituels commensaux du poète. Les dîners de la rue de Vaugi-
rard, qu'habitait alors Victor Hugo, étaient du reste, s'il s'en faut
rapporter à l'auteur de Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie,
' Petrus Borel apostrophait ainsi l'auteur dans une de ses poésies :
De bonne foi, Jules Vabre,
Compagnon miraculeux.
Aux regards méticuleux
Des bourgeois au menton glabre
Devons-nous sembler follet,
Dans ce monde où tout se range.
Devons-nous sembler étrange,
Nous, faisant ce qui nous plaît !
(Rapsodies.)
3o2 L'ARTISTE
fort simples, composés comme plat de résistance d'une omelette
que l'on arrosait de rhum et que l'on tentait en vain de faire
flamber. La gaîté suppléait à ce qui manquait d'autre part.
. Depuis lors, Eug. Devéria et son frère firent partie du Cénacle.
Ils ne manquèrent aucune solennité littéraire. Avec leurs élèves,
ils étaient au premier rang du parterre, lors de la première repré-
sentation à'Hernani, où ils brisèrent un nombre respectable de
banquettes. Ils assistèrent à la fameuse lecture de Marion Ddorme,
chez Victor Hugo, en compagnie d'Eugène Delacroix, Musset,
Vigny, Balzac, Villemain, Bertin, Mérimée, Sainte-Beuve, Boulan-
ger, Frédéric Soulié, Emile et Frédéric Deschamps, etc. Les deux
Devéria faisaient également partie bien entendu du petit cénacle
qui tenait ses assises rue du Doyenné, chez Théophile Gautier,
dont le modeste appartement était orné de dessins et de croquis
des deux frères et de médaillons en plâtre modelés par Jehan
Duseigneur d'après les principaux habitués du lieu. A cette époque,
Eug. Devéria, dans tout l'éclat de son triomphe et de sa jeunesse,
était un grand et svelte garçon à la taille cambrée et à la démarche
victorieuse. Il portait les cheveux coupés ras, les moustaches
relevées en crocs et la barbiche pointue comme un mignon
d'Henri III ou un raffiné de Louis XIII. Ses vêtements de velours
ajustés à la taille, un court manteau espagnol sur les épaules, la
tête abritée sous un ample feutre insolemment incliné sur l'oreille,
il affichait une tenue truculente par horreur du convenu. Avec
Victor Hugo, Eugène et Achille Devéria furent les habitués du
cabaret de la mère Suguet, situé du côté de Vanves. Là se retrou-
vaient tous les membres du Cénacle, David d'Angers, Charlet,
Louis Boulanger, l'architecte Robelin, etc., qui se donnaient
rendez-vous sous ses tonnelles garnies de vigne vierge. Puis ils
abandonnèrent cette guinguette et avec Théophile Gautier ils
fréquentèrent YAIbergo de Graziano, ce cuisinier napolitain qui,
en ces temps préhistoriques, perchait aux alentours de l'Arc-de-
Triomphe. Eug. Devéria était encore un des habitués du salon de
Pradier où il se rencontrait avec les deux Roqueplan, Alphonse
Karr, etc. C'est lui qui présenta chez le sculpteur le chansonnier
Frédéric de Courcy, bien oublié aujourd'hui, qui fit pourtant de
fort jolies pièces pleines de gaîté et de finesse et fut le collabora-
teur de Jouy pour le libretto du Guillaume Tell de Rossini.
Après son triomphe de la Naissance d'Henri IV, Eug. Devéria
EUGÈNE DEVÉRIA 3o3
demeura quelque temps sous sa tente. Survint la révolution de
Juillet qui, au point de vue social et politique, le laissa froid. Le
nouveau régime s'affirma désireux d'encourager les arts, et Louis-
Philippe résolut de fonder le musée historique de Versailles. Des
concours furent ouverts à cet effet. Delacroix y prit part avec la
superbe esquisse du Boissy d'Anglas, P. Chenavard, avec celle du
Mirabeau, d'un dessin très original, Eug. Devéria avec celle du
Serinent du 9 Août, supérieure de beaucoup, d'après Gustave
Planche, aux envois de tous ses concurrents. Notre peintre exposa
cette esquisse au Salon de 1 83 1 , avec la Mort de Jeanne d'Arc, une
Scène de la Fronde, un Bal donné par le duc d'Orléans à Christian
VII, roi de Danemarck, au Palais-Royal, en lyéS, et un Portrait de
j^me Prévost, la célèbre actrice du Théâtre-Français, qui exerça alors
une certaine influence sur Eug. Devéria et dont il reproduisit les
traits dans le plafond du Pugct, dont nous parlerons par la suite.
Ces différentes toiles sont loin d'être sans mérite. Dans la Mort de
Jeanne d'Arc, aujourd'hui au musée d'Angers, la composition fort
bien agencée est simple et claire, mais la figure principale, celle
de la Pucelle, manque de la noblesse et de la grandeur que l'on
voudrait trouver dans la représentation de l'héroïne à ce moment
suprême. Par contre, le groupe des prélats à droite est superbement
rendu, quoique toujours un peu trop décorativement. Une Scène
sous la Fronde, qui est en réalité un épisode de la vie de Paul de
Gondi, le futur cardinal de Retz, et le Bal donné par le duc d'Orléans
au roi de Danemarck sont trop légèrement traités, peints trop hâti-
vement, sans les études préalables nécessaires; la coloration en
est cependant harmonieuse, mais, il faut bien le reconnaître, le
dessin n'en est pas suffisamment cherché.
Avant la chute de Charles X, Eug. Devéria avait été chargé de
décorer une des salles du Louvre; on lui avait imposé comme
sujet Le Ptiget présentant le groupe de Milon de Crotone à Louis XIV
dans les jardins de Versailles, en présence de la reine. La composition
est des plus heureuses; l'attitude et le geste des principaux per-
sonnages, du roi et du sculpteur tout particulièrement, sont très
justes, très simples et non moins expressifs. Le peintre y a déve-
loppé à l'aise ses rares qualités de metteur en scène et de coloriste,
un peu superficiel et un peu théâtral il est vrai, mais néanmoins
charmant. Il y a montré son entente du pittoresque et de l'agen-
cement des groupes ; l'exécution en est facile, primesautière,
3o4 L'ARTISTE
hardie, peut-être un peu trop libre même et insuffisamment
châtiée. L'aspect général cependant manque de solidité, le groupe
dés grandes dames de la cour, placé à gauche, est tant soit peu
maniéré. Une critique que l'on serait encore en droit de faire à
cette œuvre, c'est que, bien qu'elle orne un plafond, elle ne pla-
fonne pas, mais on en peut dire autant de V Apothéose d'Homère,
d'Ingres. Malgré quelques imperfections, le Puget d'Eug. Devéria
n'en reste pas moins une des meilleures œuvres de l'artiste. Dans
les voussures du plafond, il a représenté les sujets principaux du
règne de Louis XIV; aux quatre angles, les plus célèbres ouvrages
du Puget.
Le plafond d'Eug. Devéria fut découvert en même temps que
ceux exécutés au Louvre également par Alaux, Drolling, Heim
et Schnetz, dans les salles voisines. Alaux avait représenté une
Scène de la vie du Poussin; Drolling, Un acte du règne de Louis XII;
Heim, la Renaissance des Arts sous Charles F ; Schnetz, Charleinagne
et Alcuin. Aucune de ces œuvres n'est certainement de la valeur
du Puget, qui reste l'un des meilleurs ouvrages d'Eug. Devéria.
Celui-ci figura au Salon de i833 avec divers tableaux de genre
de peu d'importance: le Lever de la mariée, le Premier enfant, le
Billet doux, puis avec un Portrait de femme A l'aquarelle, entouré
d'une couronne de fleurs peinte par sa sœur Laure, et enfin, avec
une suite de quatre autres aquarelles représentant Une faute et ses
suites : YEtdèvement, V Abandon, le Retour dans la famille, la Répara-
tion, qui nous montrent qu'à un moment donné Eug. Devéria a
senti le besoin, comme tant d'autres, de moraliser par la peijiture.
Heureusement il s'en est tenu à cette tentative; ses compositions
ne sont ni bien fortes comme pensée, ni bien neuves surtout.
Pardonnons à l'intention qui était excellente; mais en art cela ne
suffit pas, et il faut laisser ce genre à l'Anglais Hogarth qui, seul,
a pu avec son dessin incisif et cruel, en tirer un parti surprenant.
(A suivre). PAUL LAFOND.
TROP TARD
UR terre, au jour le jour, tout se métamorphose,
Et Dieu même ne peut rien changer au passé.
Le flot succède au flot par le flot efl'acé,
V homme succède à l'homme, et la chose à la chose.
Pourquoi troubler alors la tombe à jamais close
Oh dort paisiblement mon beau rêve insensé.
Et, reprenant l'espoir autrefois caressé,
Pour expliquer V effet analyser la cause ?
Vous voudriez en vain revenir sur nos pas :
Les printemps disparus ne se revivent pas.
Mon cœur était un livre ouvert, il fallait lire!
Vous ave^ trop tardé, le temps est révolu.
J'ai changé de chimère et n'ai rien à vous dire.
Ayant tourné la page oii vous 7iave^ rien lu.
FERNAND FOUaUET.
1895. — l'artiste. — NOUVELLE PÉRIODE : T. X.
CHRONIQUE
XTRE les diverses solennités publiques de
l'Institut, la séance annuelle de l'Aca-
démie des Beaux-Arts est l'une de celles
qui ont le don d'attirer une nombreuse
assistance. A l'intétèt qu'oftrent, d'une
part, l'allocution du président, — dont la
sage parole prodigue aux lauréats de
salutaires conseils sur la pratique de leur
art, — et, d'autre part, l'éloge de l'un
des maîtres défunts, ayant foit partie de
l'Académie, — prononcé par l'éminent
secrétaire perpétuel, et qui est toujours, par la distinction de la forme,
par l'élévation des sentiments et l'exacte compréhension du sujet traité,
un modèle du genre, — s'ajoute, pour le public, l'attrait de l'exécution,
toujours remarquable, par un excellent orchestre et des chanteurs de
premier ordre, des productions musicales dues aux jeunes compositeurs
de la Villa Medicis. Tout cela justifie amplement l'empressement que
l'on met à rechercher les invitations pour cette brillante solennité.
La faveur dont elle jouit auprès du public ne s'est pas démentie cette
année. C'est devant une très nombreuse assistance que la séance s'est
ouverte, sous la présidence de M. Ambroise Thomas, par l'exécution d'une
ouverture dramatique, intitulée Bérénice, dont l'auteur est M. Silver,
pensionnaire de l'Académie à Rome. Ensuite M. Ambroise Thomas a
pris la parole : il a consacré le début de son discours à la mémoire d'un
membre de la Compagnie, décédé au cours de l'année, M. Ancelet,
membre de la section d'architecture ; puis il a formulé quelques conseils
que sa longue expérience, a-t-il dit, lui faisait un devoir d'adresser aux
jeunes artistes :
Au risque de provoquer quelques sourires ironiques, au risque de passer pour un
« démodé », — démodé, soit ! j'accepte pour ma part le sens véritable de cette épithète
dont nous gratifie souvent la jeunesse d'aujourd'hui, — je dis à nos lauréats : Tenez-vous
CHRONIQUE 3o7
en garde contre les détracteurs systématiques de nos Écoles, de nos Académies : méfiez-
vous de ceux qui prétendent qu'une certaine discipline, que de fortes et patientes études
arrêtent l'essor du génie et retardent l'éclosion des talents. Si, à ce sujet, les polémiques
passées se sont un peu calmées, n'entendons-nous pas dire encore que l'Académie de
France à Rome est une institution surannée ? On nous demande quelquefois aussi, et avec
une fausse apparence de logique, pourquoi envoj-er nos jeunes lauréats musiciens en Italie ?
Nous les y envoyons passer deux années, non pas quatre années que le règlement
impose aux autres pensionnaires ; oui, nous y envoyons aussi nos musiciens, non pour
apprendre la technique de leur art, mais pour s'inspirer surtout des splendeurs d'un pays
admirable et des chefs-d'œuvre qu'on y découvre à chaque pas.
Pour nous convaincre de l'heureuse influence qu'a exercée et que peut exercer encore
l'Italie sur nos compositeurs, citons, entre autres noms illustres, un seul exemple, un
exemple fameux : rappelons-nous Mozart qui, tout jeune, alla faire un séjour à Rome pour
y étudier les grands maîtres de l'Italie. L'alliance de l'École allemande et de l'École
italienne a fait de lui le plus pur, le plus parfait des musiciens.
Supérieur dans tous les genres, Mozart, comme Raphaël, réunissait, en un merveilleux
accord, dans une exquise harmonie, le sentiment à la science ; comme Raphaël, il avait la
grâce, la noblesse, la grandeur, la passion, toujours inséparables de la suprême beauté.
Ce que je viens de dire de Mozart et de Raphaël, ne peut-il aussi par analogie,
s'appliquer à nos jeunes artistes, peintres, sculpteurs, architectes ?
M. le comte Henri Delaborde, secrétaire perpétuel, a donné lecture de
la notice sur la vie et les oeuvres du sculpteur Chapu, qu'on a lue plus
haut.
Les prix décernés par l'Académie ont été proclamés ; en voici la liste :
Grands prix. — Peinture : premier grand prix, M. Antoine-Marc-Gaston Larée. Premier
second grand prix. M, Paul-Albert Laurens. Deuxième second grand prix, M. Henri-Jules
Guinier.
Sculpture : premier grand prix, M. Hippolyte-Paul-René Roussel. Premier second grand
prix, M. Silvain Salières. Deuxième second prix: M. Victor-Joseph- Jean-Ambroise
Ségoffin.
Architecture : premier grand prix, M. Auguste-René-Gaston-Antoine Patouillard.
Premier second grand prix : M. Eugène- Joseph-Armand Duquesnc. Deuxième second
prix : M. Tony Garnier.
Composition musicale : premier grand prix, M. Omer Letorey. Premier second grand
prix, M. Maximilien-Paul-Marie-Félix d'OUone.
Prix Leprince : M. Larée, pour la peinture, M. Roussel, pour la sculpture, et
M. Patouillard, pour l'architecture.
Prix Alhumbert : MM Pillet et Lavalley.
Prix Deschaumes : M. Henri Blanchard.
Prix Maillé-Latour-Landry : MM. Boverie, statuaire, et Duquesne, architecte.
Prix Bordin : une première médaille à MM. Defrasse et H. Lechat ; une deuxième
médaille à M. Clausse ; une troisième médaille à M. Fauré, architecte ; une quatrième
médaille à M. H. Havard.
Prix Trémont : MM. Charbonneau, peintre, et Lutz, compositeur de musique.
Prix Georges Lambert ; M"'>^* Colin, Lavidière et MM. Trodoux et Power.
Prix Achille Leclère : M. Félix Débat ; mentions honorables : MM. André Arfvidson et
Guillaume Tronchet.
Prix Chartier : M. Georges Alary, compositeur de musique.
Prix Troyon: M. Hugues de Beaumont ; mentions honorables : MM. Charles Mouthon
et François Cachoud.
Prix Duc : M. Jossot ; mentions honorables : MM. Edouard Bauhain et Charles Wable.
Prix Jean Leclaire : MM. Eugène-Joseph-Armand Duquesne et Henry Hornbostel.
?o8 L'ARTISTE
Prix Chaudesaigues : M. Louis-Jean Hulot ; mentions honorables : MM. Joseph-
Charles-Marcel Berger, Dumesnil et Poncet.
Fondation Delannoy : M. Patouillard.
Fondation Lusson : M. Duquesne.
Prix Rossini : l'Académie a choisi le poème lyrique : Aude et Roland, de MM. Georges
Hartmann et Edouard Adenis.
Fondation Cambacérès : MM. Laurens, pour la peinture, et Salières, pour la sculpture.
Fondation Pigny : M. Duquesne.
Prix Desprez : M. Loiseau-Rousseau .
Prix Henri Lehmann : M"« Elisabeth Sonrel.
Prix Maxime David : M"« Marie-Louise Chauchefoin.
Fondation Anastasi : M. Metzmacher.
Prix Bailly : M. Laloux.
Prix HouUevigue : M. Nénot.
Fondation Joseph Saintour : M. Pillet.
Fondation Pinette : M. Girraud.
Prix de l'École des Beaux-Arts. — Fondation de Caylus et de la Tour. Le prix de
Caylus : MM. Jules-Gustave Basson et Paul-Charles-Alfred Auban. Le prix de la Tour :
M. Georges Charbonneau. Grandes médailles d'émulation : MM. Jules-Gustave Besson,
Paul-Albert Laurens, Georges Charbonneau, Henri-Jules Guinier, Victor-Joseph-Jcan-
Ambroise Ségoffin et Eugène-Joseph-Arniand Duquesne.
Prix Abel Bleuet : M. Eugène-Joseph-Armand Duquesne.
Prix Jay : M. Ferdinand-Julien Froux.
L'exécution de la scène lyrique qui a obtenu, cette année, le grand prix
de composition musicale, a terminé la séance. Elle a pour auteur
M. Orner Letorey, élève de M. Théodore Dubois, et pour sujet, Clarisse
Harlowe, tiré par M. Edouard Noël du célèbre roman anglais. Elle était
interprétée par M"" Marcy, MM. Jérôme et Nivette.
L'Académie à procédé à l'élection d'un membre dans la section d'archi-
tecture, en remplacement de M. Ancelet, décédé.
Les candidats étaient : MM. Dutert, Guadet, Nénot et Sédille. Après
cinq tours de scrutin, M. Nénot a été élu par 1 9 voix, contre 1 6 obtenues
par M. Guadet.
Le nouvel académicien est l'architecte à qui est confiée la recons-
truction de la Sorbonne.
M. Guillaume, directeur de l'Académie de France à Rome, a mandé à
la Compagnie que M. Bertone, pensionnaire architecte ;\ la Villa Medicis,
après un séjour de cinq mois à Palmyre, où il s'était rendu pour relever
les monuments et étudier les ruines de l'ancienne capitale de la Syrie,
a mené son entreprise à bonne fin.
Le musée du Luxembourg, à l'occasion de l'inauguration du monu-
ment de Meissonier érigé dans les jardins du Louvre, est entré en
possession de cinq petits bronzes modelés par le peintre et donnés à
l'Etat par sa veuve. Ce sont : une statuette de Danseuse, deux Cavaliers et
deux Cariatides pour une cheminée.
CHRONIQUE
3o9
Par décret, le ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts est
autorisé à accepter le legs d'une statue en bronze pour le musée de
Cluny, et celui d'un portrait de femme par Ricard, pour le musée du
Louvre, legs de M"' Goldber.
Une fois encore, la direction des Bâtiments civils et Palais nationaux,
alternativement ballottée entre le ministère de l'Instruction publique et des
Beaux-Arts et celui des Travaux publics, est détachée de celui-ci pour
être rattachée à celui-là.
Le décret rendu à ce sujet, en conformité de la décision prise en
conseil des ministres, dispose que le directeur des Beaux-Arts est chargé
de la direction des Bâtiments civils et Palais nationaux, avec mission de
préparer un projet de réorganisation de l'ensemble des services.
M. d'Espouy, arciiitecte, grand-prix de Rome, est nommé professeur
de dessin ornemental à l'École nationale spéciale des Beaux-Arts, en
remplacement de M. Ancelet, décédé.
Par arrêté du préfet de la Seine, M. Ralph Brown est nommé
inspecteur des Beaux-Arts de la ville de Paris, en remplacement de
M. Armand Renaud, décédé. Le même arrêté détache du service des
Beaux-Arts et rattache au secrétariat général (bibliothèque et collections
historiques) le service des travaux historiques.
Avant de remplir ses nouvelles fonctions, M. Ralph Brown était chef
de bureau du service des Beaux-Arts de la ville de Paris. Il était le frère
du peintre John-Lewis Brown, mort il y a quelques années.
Le Conseil municipal de Paris a décidé la restauration des deux statues
en pierre placées au-dessus des arcades reliant la tour Saint-Germain-
l'Auxerrois à l'église et à la mairie du premier arrondissement ; celle des
groupes en pierre placés sur les plates-formes supérieures de l'église de
la Trinité, à la base du campanile.
(Signalons, sur la fixçade méridionale de l'église Saint-Augustin, une
statue de saint dont le masque a totalement disparu sous l'action des
intempéries, et dont la restauration ne paraît pas moins urgente.)
Le Conseil a également voté l'installation, dans le square Montholon,
du groupe en bronze de feu Auguste Cain, Aigle et vautour se disputant
le cadavre d'un ours, légué à la ville de Paris par le regretté statuaire.
On a inauguré, au Louvre, dans le jardin de l'Infante, un monument
élevé en l'honneur du peintre Meissonier. C'est une statue en marbre,
3io L'ARTISTE
où Meissonier est représenté revêtu d'une ample robe de chambre, assis
dans un fauteuil, la tête appuyée sur la main droite, en une attitude
méditative, tandis que la main gauche tient la palette. Le sculpteur
Antonin Mercié, qui l'a exécutée, a tiré un heureux parti de cette atti-
tude, qui était, dit-on, fomilière au célèbre peintre militaire, pour donner
de l'ampleur au personnage, pour l'héroïser en quelque sorte : on sait
que Meissonier était de petite taille, et que chez lui le contraste de la
tête aux cheveux en broussaille et à l'abondante barbe de fleuve avec sa
courte stature donnait à sa personne une allure assez étrange et très parti-
culière, que M. Frémiet a admirablement rendue dans le bronze inauguré
l'an dernier à Poissy. Le marbre de M. Mercié a transfiguré le peintre ;
l'œuvre est, au demeurant, d'un grand caractère.
Tour à tour, MM. Ambroise Thomas, Bonnat, Ch. Garnier, de
Vriendt, Poincaré ont pris la parole pour fiiire l'éloge de Meissonier et
célébrer à l'envi ses rares qualités de peintre. Détachons du discours de
M. Bonnat le passage suivant, qui donne de curieuses indications sur la
genèse des œuvres les plus vantées de Meissonier, celles où il s'attachait
à faire revivre l'épopée impériale :
... Jusqu'au milieu de sa vie, il s'était contenté de cette virtuosité pénétrante à laquelle
le rêve, l'idéal avaient toutefois été à peu près étrangers. Il sentit qu'il devait monter plus
haut, qu'il fallait entreprendre une œuvre hors ligne, l'oeuvre de sa vie. Et, poussé par ce
sentiment, désireux de donner essor à la vie intérieure qui débordait en lui, il résolut de
reproduire des pages héroïques de notre histoire, de rendre réelle à nos yeux la grande
épopée napoléonienne. Etait-ce pressentiment ? Avait-il deviné qu'un jour viendrait où,
devant nos malheurs, il faudrait rappeler à l'étranger, qui semblait l'oublier, que le
drapeau de la France avait naguère couvert l'Europe de son ombre glorieuse ? Quoi qu'il
en soit, toujours est-il que le jour où cette idée se fut bien emparée de son esprit et qu'il
en entrevit la réalisation, il se mit à l'œuvre avec une énergie sans pareille, avec une
volonté devant laquelle tout devait céder, ne reculant devant aucun obstacle, devant
aucune fatigue, devant aucun sacrifice.
Les hommes du métier qui m'entourent connaissent les procédés ingénieux qu'il sut
mettre en jeu, qu'il sut inventer avec une persévérance infinie, le courage qu'il dut déployer
pour atteindre le but. Pour l'atteindre plus sûrement, il résolut de vivre dans le milieu
qu'il entrevoyait. Il s'entoura de sabres, de cuirasses, de casques, de harnais de guerre. Il
eut son cheval blanc, sa redingote grise. Et sous un effort admirable, avec une chaleur
incomparable, il se mit à peindre ces études merveilleuses, dont la moindre est un pur
chef-d'œuvre ; ces études, où une tête, un bras, une jambe de cheval, un casque, pren-
nent une importance imprévue et sont rendus avec un amour de la forme, une fermeté de
dessin d'une puissance irrésistible. Et alors, ainsi armé, pareil à ces glorieux soldats dont
les mémoires récents nous ont retracé les exploits légendaires, un souffle généreux
s'empare de lui. Il a son épopée, le grand peintre, lui aussi. Il la vit. Et il acclame
l'empereur impassible en se raidissant sur son cheval haletant. Et il gonfle les veines de
son cou en lançant des hourras frénétiques. Et il voit l'empereur I Que dis-je ? il revêt la
redingote grise et, ainsi costumé, campé devant une glace, il retrace sa propre image... Et,
miracle, c'est l'empereur lui-môme qui renaît sous son pinceau.
La cérémonie s'est terminée par une pièce de vers de circonstance.
Hommage à Meissonier , par M. Jean Aicard, dite par M. Mounet, de la
Comédie-Française.
CHRONIQUE ?,,
Fontainebleau est une des nombreuses villes qui ont tenu à consacrer
par un monument le souvenir du président Carnot. Pour elle ce souvenir
se rattache à la période de villégiature que le regretté président venait
passer, chaque année, au palais.
C'est au sculpteur Peynot qu'a été confiée l'exécution du monument,
qui est formé d'un soubassement circulaire, surmonté d'une pyramide
quadrangulaire, sur laquelle s'élève le buste en bronze de Carnot, auprès
d'une couronne de roses et de cyprès, traversée par une palme. Sur la
flice antérieure, une figure de femme en deuil, représentant la France,
effeuille des fleurs sur le socle et incline le drapeau national.
L'inauguration a eu lieu en présence de M. Félix Faure, président de
la République. Après maints discours de circonstance, une poésie de
M. Armand Silvcstre a été dite par M. Silvain, de la Comédie-Française.
Voici quelques strophes de ces vers harmonieux, où l'émotion du poète
s'allie aux plus nobles sentiments :
Salut, mort glorieux qu'un deuil immortel pleure.
Toi qui portais un cœur de héros et d'enfant,
Fort et pur, que la mort nous a pris avant l'heure,
Mais que l'amour de tous contre l'oubli défend !
Comme la sève au cœur des grands blés et des arbres
Jaillis du sol de France et montant vers les cieux,
On voit couler le bronze et s'élever les marbres
Où la gloire a creusé ton nom silencieux.
C'est la gloire partout qui sur tes pas se dresse!
Mais ici, dans ces lieux longtemps de toi chéris,
A ton grand souvenir se mêle une tendresse
Qui réveille les pleurs qu'on avait cru taris.
Ce palais dont tu fis tous les ans ta demeure,
Ces bois où tu passais tous les automnes d'or,
Ces rocs où tu t'assis en ces lieux : tout te pleure,
Et comme impatient semble t'attendre encor!
Tu ne reviendras plus; ton deuil sous ces ombrages
Attendra seul l'hiver sur ton morne chemin ;
On ne te verra plus ranimer les courages,
Consoler les souffrants et tendre à tous ta main.
Tu ne reviendras plus, ami ! car tu nous restes !
Dans le bronze insensible un souffle a palpité
Et notre amour lui fait, vainqueur des sorts funestes.
Une âme de lumière et d'immortalité.
Les Lyonnais ont tenu à honneur de consacrer dans leur ville, par un
monument, le souvenir de leur compatriote, le poète Joséphin Soulary.
La solennité d'inauguration a été surtout une fête littéraire dont presque
tous les frais ont été faits par un remarquable discours de M. Eugène
Manuel , où sont finement analysées l'extrême délicatesse de l'art de
Soulary et sa prodigieuse virtuosité :
3i2 U ARTISTE
. . . Quel maître a surpassé Soulary dans ces innombrables métamorphoses du sonnet ?
La révélation faite par Janin des deux pièces célèbres (Rh'es ambitieux et les Deux cortèges),
qu'on a partout reproduites ou citées a fait tort au poète, comme il arrive souvent, par
une publicité répétée, mais exclusive. C'est le péril des anthologies, mortelles à tout ce
qu'elles ne propagent point.
Par bonheur, Soulary s'est fait lire, et alors quel étonnement ! Que n'a-t-il pas fait
entrer dans l'étroite prison, depuis ses chers paysages du Bugey jusqu'aux rêves philoso-
phiques des Éphémères et des Papillons noirs ; depuis les grâces spirituelles de ses Mignar-
dises et de ses Pastels jusqu'aux étranges impressions qui se dégagent de YHydre aux sept
tètes ou de la plupart des sonnets de sa Chasse aux mouches d'or ! Ses visions et ses souvenirs,
ses amours et ses colères, ses ironies et ses doutes, tous les combats de sa pçnsée
troublée, toutes les tendresses de son âme compatissante, les plus navrantes mélancolies
et les plus folles boutades ; il a toutversé dans ces flacons d'un si transparent cristal, si
artistement taillés, remplis par lui des plus subtils parfums, des plus pénétrantes essences.
Sainte-Beuve comparait déjà les Figulines aux merveilles que le musée Campana exposait
dans les vitrines du Louvre ; nous songeons, nous, aux délicates statuettes de Tanagra,
aux coupes ciselées des orfèvres de la Renaissance, aux fines peintures des émaux cloi-
sonnés, aux intailles et aux camées de l'art antique ; ou bien encore, pour les plus légères
et les plus ailées de ces petites pièces, à des oisillons d'espèce la plus rare, gazouillant dans
la cage d'or du sonnet ! Même après des essais de plus longue haleine, même après cette
double tentative vers le théâtre, dont on sait l'histoire, il revenait à ses sonnets aimés,
comme il revenait à son petit nid au bord du Rhône ; il ne pouvait renoncer à faire de
ces courts poèmes les échos de ses joies et de ses douleurs ; et, quand les papillons noirs
voltigeaient par trop obstinément autour de sa pensée, la colombe d'Anacréon voletait
vers lui et lui arrachait les feuillets désespérés.
Ce poète concentré en lui-même, étranger à la politique, en apparence indifférent aux
intérêts qui se disputent le monde, était-ce un artiste à froid, un égoïste fermant les yeux
aux misères d'autrui, s'amusant de son art merveilleux et glacé? Vous tous qui m'écoutez,
messieurs, avec une si indulgente patience, vous savez bien le contraire ! Il a connu, il a
traduit toutes les tristesses humaines. Ce qu'il a enserré dans les liens étroits de ses
impeccables poèmes, ce sont, le plus souvent, les émotions d'une âme endolorie par le
mal des autres...
Même dans le volume des Rimes ironiques, où il semble qu'il ait voulu, sous d'autres
formes que le sonnet, répandre toutes les_^amertumes de sa vieillesse, ne devine-t-on pas
dans chaque moquerie une larme, un regret, une tendresse de cœur qui se trahit en plein
scepticisme ? Et, quand la guerre éclata, trompant ses rêves utopiques, n'a-t-il pas eu,
comme Laprade, des accents d'un patriotisme exalté ? Le grenadier du 68= de ligne ne
s'est-il pes retrouvé soldat ou franc-tireur ? Et, si sa plume s'est irritée souvent contre les
hommes, — et les femmes, — s'il a jugé la vie souvent bien lourde et la lutte bien stérile,
quelles contradictions consolantes dans ses actes ! Quelle charité discrète ! Comme il a
menti à ses théories I Tous les misérables, toutes les infidèles, comme sa haine les aimait !
Comme il plaignait, conmie il servait tous ceux qu'il paraissait poursuivre de son dédain 1
Ce railleur était bon, et les jeux de son esprit n'ont jamais fait tort à sa générosité native...
Le poète, toujours jeune, s'attristait de vieillir ; il souffrait d'avoir « la neige au front
et le printemps dans l'âme! » Pourquoi eùt-il un instant, lui aussi, son « rêve ambitieux »?
On l'y poussait imprudemment . Ce farouche, cet isolé, cet indépendant songea donc à
l'Académie française. Il eut la vision de cette coupole qui en a fasciné d'autres. Il fit
à Lyon une courte infidélité et vint â Paris. Il vous revint mécontent, découragé, blessé
dans sa fierté et dans ses chimériques espérances. Il n'était pas assez Parisien pour savoir
ce que tout le monde sait à Paris, ni assez pilosophe pour prendre son parti, sans aigreur,
sur une déception qui ne surprit que lui.
Pour se consoler de n'être point de l'Académie française, il aurait pu, du reste, se dire
que, si les contemporains oublient vite qu'un auteur a failli en être, la génération qui suit
oublie aussi vite qu'il n'en a pas été. Il trouva dans l'antique Académie de Lyon des
CHRONIQUE
3i3
sympathies et une estime qui auraient dû atténuer sa déception. Il eut une autre douleur,
encore plus vive : il connut, en vieillissant, les rigueurs inattendues de la critique ; et,
comme il avait, à la fois, la sensibilité morbide et irritable du poète un peu oublié et
cette inquiétude toujours latente chez les esprits les plus distingués, qui se demandent
tout bas s'ils ont vraiment fait œuvre durable, Soulary, après avoir douté de trop de
choses, se prit à douter de lui-même, ce qui est pour le talent ou le génie la pire souf-
france.
Je ne prétends pas reprocher à la critique son droit de contrôle ; mais combien sa tâche
est plus haute lorsqu'elle admire les qualités d'un écrivain que lorsqu'elle y veut découvrir
des faiblesses ! Le silence vaudrait mieux qu'un mot cruel, qui peut blesser irréparable-
ment. Je connais des écrivains qui se sont abstenus de prendre la plume du critique pour
n'avoir point à se reprocher, je ne dis pas une condamnation capitale, mais l'application
même d'une peine un peu sévère pour délit de médiocrité. L'âme du grand enfant que fut
Soulary éprouva donc, à la fin de sa vie, de cuisantes tristesses, en même temps que le
corps s'affaissait sous les atteintes d'un mal incurable.
Le monument de Soulary, dû à la collaboration du sculpteur Suchetet
et de l'architecte Bréatton, se dresse sur la place Saint-Clair : c'est une
pyramide tronquée, en pierre, que surmonte le buste en bronze du poète ;
sur la face antérieure, une figure en bronze de Muse assise offre une fleur
au poète.
Un monument vient d'être élevé à Valence, à la mémoire du comte de
Montalivet. Il se compose d'un haut piédestal, dessiné par M. de Gisors,
architecte du palais du Luxembourg, et Tracol, architecte à Valence, et
d'une statue, œuvre du statuaire Crank ; l'ensemble a une élévation
de plus de dix mètres. Montalivet est représenté debout, à la tribune,
dans le costume officiel.
Le marbre de M. Bartholdi, qui a valu à son auteur la médaille d'hon-
neur au dernier Salon des Champs-Elysées, et qui, on se le rappelle,
représente la Suisse secourant l'Alsace, et consacre l'un des plus touchants
souvenirs de la guerre de 1 870, a été inauguré à Bâle. Ce monument est
dû à la munificence du baron Gruyer qui est originaire de Strasbourg
et a voulu, par ce magnifique présent, témoigner à la fois son attache-
ment à sa ville natale et sa reconnaissance envers la Suisse pour la
sympathie et les secours qu'elle apporta à notre pays en ces heures
funestes.
La ville de Toulouse a inauguré solennellement sa nouvelle école des
Beaux- Arts, installée dans l'ancienne manufacture des tabacs, et dont
M. Jean-Paul Laurens est le directeur. Le ministre de l'Instruction
publique et des Beaux-Arts s'était fait représenter à cette solennité par
M. Armand Silvestre, inspecteur des Beaux-Arts.
3 14 V ARTISTE
En dépit des documents qui, il y a déjà longtemps, ont établi avec
certitude que l'architecte de la cathédrale de Strasbourg était un Français,
les Badois persistent dans leur prétention de revendiquer Erwin de Stein-
hach qu'ils affirment être originaire d'un petit village du grand-duché de
Bade. C'est ainsi que l'on fêtait naguère, à Baden-Baden, le cinquantième
anniversaire de l'inauguration du monument élevé au célèbre architecte.
Il semble pourtant bien définitivement acquis qu'Erwin de Steinbach
s'appelait Hervé de Pierrefont, et qu'établi en Alsace, il avait tout simple-
ment traduit en allemand son nom.
A l'occasion de l'exposition des Beaux-Arts qui a eu lieu, cette année,
à Berlin, des médailles d'or ont été décernées au médailleur Chaplain et
aux peintres Roybet, Boldini et Harrison.
' Le sculpteur russe Alexandre de Boch est mort à Saint-Pétersbourg,
dans sa soixante-dixième année. La statue colossale de Minerve qui
surmonte le dôme de l'Académie des Beaux-Arts, et le remarquable bas-
relief du Jugement de Salomon, qui décore la fiiçade du Palais de justice, à
Saint-Pétersbourg, comptent parmi ses œuvres les plus réputées.
Alfred Verwée, le remarquable artiste dont notre collaborateur M.
Eugène Demolder regrettait la disparition, dans son étude sur le Salon de
Gand, parue dans notre livraison précédente, a succombé à Bruxelles,
à l'âge de cinquante-huit ans. Ses paysages et ses tableaux d'animaux
étaient toujours fort remarqués à nos Salons parisiens. On se rappelle
encore son magnifique tableau des Bords de l'Escaut, qui figura à l'Expo-
sition universelle de iSS(). La mort d'Alfred Verwée enlève à l'art belge
l'un de ses représentants les plus appréciés.
En Alphonse Balat, architecte du roi, l'art belge fait encore une perte
sérieuse. Ses principales œuvres sont le Palais des Beaux-Arts à Bruxelles,
le nouvel escalier du Palais du roi à Laeken. Balat, qui était né à Namur
en 1818, était membre de l'Académie royale de Belgique; notre Académie
des Beaux-Arts le comptait au nombre de ses membres correspondants.
A Vallombrosa, près de Florence, est mort, âgé de soixante-seize ans,
le sculpteur américain William Story, dont la réputation fut grande en
Angleterre où, en particulier, une Sybille de Citincs et une Cléopâlre lui
valurent un succès considérable, et où il a exécuté de nombreuses statues
d'hommes célèbres. A côté de sa réputation de statuaire, il s'y était fait
une place estimée comme écrivain. Depuis longtemps il s'était fixé en
Italie. Il laisse deux fils dont l'un est sculpteur et l'autre peintre, expo-
sant assidu des Salons de Paris. Ce dernier épousa, en ces dernières
CHRONIQUE
3i5
années, la cantatrice américaine, Emma Eames, qui a appartenu à l'Opéra
de Paris, où elle s'est signalée dans la création de Zaïre, l'ouvrage de
M. Véronge de La Nux.
L'architecte Aldrophc, auquel ses confrères décernaient naguère la
grande médaille, pour l'architecture privée, de la Société centrale des
architectes, vient de mourir à Paris, dans sa soixante-unième année.
Entré de bonne heure dans le service d'architecture de la Ville de Paris,
il prit une part importante à l'organisation des Expositions universelles
de i855 et surtout de 1867. On lui doit la construction de l'hôtel
Thiers de la place Saint-Georges, du temple de la rue de la Victoire,
du somptueux hôtel Rothschild de l'avenue Marigny, de l'Institut Thiers
au rond-point Bugeaud et d'un grand nombre d'élégants hôtels privés
dans le goût du XVIP et du XVIIP siècles.
LES LIVRES
Réunion des Sociétés des Beaux-Arts des départements en iS^s, dix-neuvième session, publi-
cation du Ministère de l'Instruction publique et des Beaux-Arts (Paris, Pion,
Nourrit et C«).
|l'lle fondation n'a été plus féconde pour l'histoire
artistique de la France, que celle de ces congrès
annuels, dont l'importance va toujours croissant
et montre bien quels inépuisables trésors d'art,
dignes d'être mis en lumière, possède notre pays.
Depuis le jour où le marquis de Chennevières,
étant directeur des Beaux- Arts, auquel revient
l'honneur d'avoir institué ces réunions, fit appel à l'érudition et à l'acti-
vité des Sociétés des Beaux- Arts, de tous les points de la province ont
afflue'les informations les plus diverses et souvent les plus précieuses sur
l'art national. Loin de se ralentir au bout de près de vingt années, les
recherches dont il est l'objet se multiplient à l'envi : cette année, c'est
avec un contingent de quarante-neuf notices, dont un bon nombre sont
d'importance considérable, que vient de paraître le compte-rendu de la
dernière session.
L'emploi de documents graphiques, présentés à l'appui des notices,
inauguré il y a peu d'années, paraît devoir prendre, dans l'avenir, une
grande importance. Dans le volume de i8gb, ils dépassent la quaran-
taine. Tous ne sont peut-être pas, au point de vue du procédé, d'une
perfection à laquelle on ne saurait rien trouver à reprendre ; mais, comme
documents, leur utilité ne laisse rien à désirer. Il est à souhaiter que
l'usage de ces planches se généralise dans les recueils qui suivront ; les
auteurs des communications y trouveront un auxiliaire précieux, capable
LES LIVRES
d'augmenter l'intérêt de leurs recherches par la représentation, en images,
des œuvres qui en sont l'objet. '
Les Pièces de Molière : Les Fourberies de Scapin, avec une notice de Georges Monval, et
un dessin de Louis Leloir, gravé à l'cau-forte par ChampoUion (Paris, E. Flam-
marion).
Dans son intéressante préface, M. Monval nous explique les origines
des Fourberies. Scapin n'est pour lui que le petit-fils de Mascarille. Celui-ci,
nous dit-il, en est encore à ses coups d'essai ; simple candidat aux
galères, il n'a pas encore eu de démêlés avec la justice Celui-là, vieux
routier, plein d'expérience et de philosophie, a tous les tours dans son
sac et tous les arguments dans son éloquence. C'est un vétéran de
l'intrigue.
Le nom de Scapin appartient à la comédie italienne. Le sujet remonte
à la comédie grecque par Apollodore auquel Térence a emprunté son"
Phormion. La comédie latine est sagement plaisante, celle de Molière est
pleine de verve, d'entrain et de gaieté. Notre poète transforme et illumine
tout ; il imprime à tout ce qu'il touche la marque de son génie. Si le tour
du sac a servi bien des fois ; si le « Que diable allait-il faire dans cette
galère ! » se trouve dans le Pédant joué de Cyrano Bergerac, Molière
modifie, transfigure, et de ce qui est lourd, obscur, banal, il fait quelque
chose de clair, de naturel, de spirituel. M. Monval cite précisément le
passage du Pédant joué qui a trait à la galère : « Que diable aussi aller
faire dans la galère d'un Turc ? » Et plus loin : « Ha! que diable, que
diable aller faire en cette galère ? — • Aller sans dessein dans une galère !
— Dans la galère d'un Turc! — Mais misérable, dis-moi, que diable
allais-tu faire dans cette galère ? — S'en aller dans la galère d'un Turc !
— Hé, quoi faire, de par tous les diables, dans cette galère ? O galère,
galère, tu mets bien ma bourse aux galères ! » C'est de ce dialogue sans
mesure que Molière a tiré sa géniale répétition.
M. Monval complète sa substantielle notice par quelques détails sur la
représentation des Fourberies, sur l'interprétation des personnages. Son
érudition moliéresque très sûre, très complète, nous fournit de pré-
cieux renseignements ; il y ajoute ceux que sa situation à la Comédie-
Française lui permet de donner, ce ne seront pas les moins appréciés.
On a peut-être beaucoup trop écrit sur Molière ; M. G. Monval excelle
à démêler la vérité, à la tirer du fatras, et il apporte à cette besogne du
tact et du goût. Il sait être à la fois bref et complet. C'est pour cela que
ses notices sont lues non-seulement avec intérêt, mais encore avec un
plaisir très vif. L. V.
3i8 L'ARTISTE
Les Peintres-Litliographes, album trimestriel de lithographies originales et inédites, par divers
artistes : 4= et 3"^ livraisons (Paris, aux bureaux de V Artiste).
Il ne saurait nous convenir de prôner ici cette publication. Qu'il nous
suffise de citer les noms des artistes qui ont collaboré aux deux derniers
albums parus ; ces noms sont assez significatifs pour que le lecteur puisse
juger de l'intérêt que peuvent présenter les œuvres.
La quatrième livraison se compose de lithographies originales de
MM. Eugène Carrière, Albert Dawant, Henry Detouche, Charles Dulac,
Georges de Feure, Luigi Loir, Victor Marec, Henri Pille, Emile Sulpis
et Jean Véber.
La cinquième livraison contient les pièces signées de MM. Hippolyte
Berteaux, Ulpiano Checa, Adolphe Chudant, Charles Cottet, P. -A.
Dagnan-Bouveret, E. Dinet, Alexandre Lunois, Marins Perret, Auguste
Pointelin et Ringel d'Illzach.
Le tirage des Peintres-LitlMgraphes est, comme on sait, limité i\ un
nombre très restreint d'exemplaires.
Les Cent Clxfs-d'auvre de l'art religieux : les Peintres interprétant l'Evangile, par Charles
Ponsonailhe (Paris, Firmin-Didot).
Glorifier le christianisme par l'art et par les lettres, tel est expressément
l'objet de ce livre. L'idée chrétienne reprend sa place dans les actuelles
préoccupations de la littérature et de l'art; l'heure est donc propice à une
publication de cette sorte. Mais l'art contemporain est-il assez pénétré
de l'esprit religieux pour parler dignement le langage de la foi ? — « Nous
avons assisté à des élans d'enthousiasme maladroit, à des admirations
imprudentes, répond l'auteur. Notre siècle ignore la notion du tact res-
pectueux. L'auguste figure du Sauveur a été traînée sur les tréteaux, ou
reproduite par des pinceaux auprès desquels les roseaux de la valetaille de
Pilate semblent moins cruels. » C'est donc aux maîtres du passé qu'il a
demandé l'apport d'œuvres que l'esprit chrétien inspira. Pour toutes les
écoles, l'Évangile ne fut-il pas la source féconde par excellence, suggérant
les chefs-d'œuvre ? Les grands noms de la. peinture religieuse, depuis
Giotto jusqu'à Flandrin, ont leur place dans cet ouvrage qui est comme
le livre d'or de l'art ciirétien.
A côté des reproductions de ces peintures, un commentaire s'imposait.
M. Ch. Ponsonailhe a mis un parfait discernement à le choisir dans les
écrits des hagiographes les plus autorisés et les plus illustres à la fois. Il
y a là des pages admirables, d'une incomparable élévation, qui forment
la plus belle anthologie chrétienne. Des notices succinctes et précises sur
chacun des tableaux reproduits complètent l'ouvrage et constituent la
part personnelle de l'auteur; elles sont d'un intérêt très réel parce qu'elles
répondent à un double but d'érudition et de vulgarisation.
^
c^<
I
e^
LES LIVRES
3.9
Histoire populaire île la peinture : Ecoles flaiiiamle et hollandaise, par Arscne Alexandre
(Paris, H. Laurens).
Cet ouvrage forme la deuxième partie d'un ensemble qui se composera
de quatre volumes, et dont le premier, consacré à l'École française, parut
l'année dernière. Ici même, nous avons précédemment, à propos de ce
premier volume ', indiqué dans quel esprit cette œuvre est conçue et
ordonnée ; nous avons dit les aperçus originaux, les ingénieuses déduc-
tions, par lesquels M. Arsène Alexandre s'est affirmé comme un historien
d'art singulièrement intéressant. Son étude sur l'histoire des Écoles hol-
landaise et flamande ne le cède en rien à la précédente ; après les travaux
de ses devanciers sur ce même sujet, elle reste attrayante et instructive
parce qu'elle est essentiellement vivante et s'inspire d'aperçus très per-
sonnels.
Deux volumes compléteront VHisloire populaire de la peinlure : ils trai-
teront successivement, l'un des Ecoles allemande, anglaise et espagnole,
l'autre de l'Ecole italienne.
La Farce du Mari refondu, en un acte, en vers, par G. Vicaire et J. Truffier
(Paris, A. Lemerre).
Quel beau sujet ! Deux gentes dames,
La fine fleur des fines lames,
Ont des époux grisons de ceux
Que l'âge a rendus paresseux ;
Ce dont chacune est fort marrie.
Grand désespoir! On pleure et crie :
« Fi ! c'est toujours pour l'autre mois ;
Autant vaudrait qu'il fi"it en bois! »
Quand arrive, avec sa musique,
Un gaillard, expert en physique,
Qui propose, au plus juste prix,
De refondre ces vieux maris.
Marché lait ! — Après force gestes.
Voici nos gens légers et prestes,
Mués en parfaits jouvenceaux,
Mais criblés des mille défauts
Qui sont le lot des vertes pousses :
Plus de petits soins, d'humeurs douces ;
L'époux rajeuni, — c'est fatal ! —
Devient libertin et brutal.
Morale : Un vieux vaut presque un jeune.
Tel est, exposé par l'un des personnages même de la pièce, le plaisant
et jovial sujet mis en œuvre par MM. Gabriel Vicaire et Jules Truffier,
' Cf. V Artiste, nouvelle période, t. vi, p. 470 (décembre 1893).
320 L'ARTISTE
avec une prestesse et une verve que relève encore la saveur d'un grain
de sel gaulois. La bouffonnerie de la Farce du Mari refondu n'en exclut
pas la valeur littéraire : tout en restant dans le ton du sujet, les auteurs
n'en demeurent pas moins les deux charmants poètes que l'on connaît.
Le Seigneur de Saint-Clair, légende en vers par E. Blémont, dessins de J. Van Driesten
(Paris, A. Gautherin imp.).
Avec l'aisance et la souplesse dont il est coutumier, M. E. Blémont a
rimé une légende du vieux temps, racontant la pitoyable aventure du
jeune seigneur de Saint-Clair, venu de Lorraine à Paris, ainsi que nom-
bre de chevaliers, en brillant équipage, pour prendre part aux fêtes et
tournois auxquels le Roi a convoqué la noblesse. La Reine a remarqué
la fière mine et la belle prestance de Saint-Clair, si bien que le Roi, ja-
loux, le fait saisir par ses gens :
Et par une hache ébréchée,
Teinte encor du sang d'un bandit,
Sa tête blonde fut tranchée
Pour ce que la Reine avait dit .
Un dessinateur de gracieux talent a orné chacun des couplets de cette
légende d'exquises arabesques et de fines vignettes dans le goût des ma-
nuscrits à miniatures. Sa fantaisie, toute de verve et d'imprévu, se joue
à merveille dans la capricieuse variété des motifs décoratifs et fioritures
qui sont toujours d'un goût parfait.
Cette élégante plaquette, luxueusement imprimée à grandes marges,
fera le régal des bibliophiles les plus délicats.
ERRATUM
Dans la légende de /'Hommage a Delacroix, le nom de Legros a été, par
erreur, inscrit au-dessous du portrait de Duranty, et réciproquement .
Le Directeur-Gérant : Jean Alboize.
CHATEAUDUN. — IMPRIMERIE DE LA SOCIÉTÉ TYFOGRAPHiaUE
cJ^ K.^Çii'tùite
Drlfû^aniforiSiifa neige,
SuTctourîe^roae^/eiRoi
annonirer,S!3rfe^û£ieV,^»
mttou^ef et tournoi.
.^^JÙi. Je: Qy. J ail ^)/ieJ/en
EUGÈNE DELACROIX
D'APRÈS SON JOURNAL
IV
EiNTURE et musique ! L'artiste
universel ne les sépare guère
dans son cœur, car il saisit
leur affinité : « Lundi, 26 jan-
vier 1824. — Je retrouve jus-
tement dans M™^ de Staël le
développement de mon idée
sur la peinture. Cet art, ainsi
que la musique, sont au-dessus
de la pensée; de là leur avan-
tage sur la littérature, par le vague. »
— « La musique est la volupté de l'imagina-
tion », il faut l'écouter seul pour en jouir ;
mais la peinture est cette « silencieuse puis-
sance qui ne parle qu'aux yeux, et qui gagne
et s'empare de toutes les facultés de l'âme. »
« Mardi, 8 octobre 1822. — ....Q.uand j'ai
fait un beau tableau, je n'ai point écrit une
pensée... C'est ce qu'ils disent !... Qja'ils sont
V. l' Artiste d'octobre dernier
1895. — l'artiste.
NOUVELLE PERIODE
21
322 L'ARTISTE
simples ! Ils ôtent à la peinture tous ses avantages. L'écrivain dit
presque tout pour être compris. Dans la peinture, il s'établit comme
un point m3'Stérieux entre l'âme des personnages et celle du spec-
tateur. Il voit des figures de la nature extérieure, mais il pense inté-
rieurement de la vraie pensée qui est commune à tous les hommes,
à laquelle quelques-uns donnent un corps en l'écrivant, mais en
altérant son essence déliée; aussi les esprits grossiers sont plus
émus des écrivains que des musiciens et des peintres. L'art du
peintre est d'autant plus intime au cœur de l'homme qu'il paraît
plus matériel, car, chez lui, comme dans la nature extérieure, la
part est faite franchement à ce qui est fini et à ce qui est infini,
c'est-à-dire à ce que l'âme trouve qui la remue intérieurement dans
les objets qui ne frappent que les sens. » Les rapports de la
peinture avec la poésie, le IJt pictura poesis hante plus tard l'obser-
vateur infatigable, contemplant des oiseaux qui se baignent dans
une petite mare formée par la pluie, sur un toit plat : « Le poète
se sauve par la succession des images, le peintre par leur simul-
tanéité » (/6 décembre 184)^).
Mais une remarque est urgente : notons combien ce peintre qui
pense aime et comprend le métier de son art : le philosophe
devine, dès le début de sa carrière, qu'il n'y a point de grand
artiste sans un excellent ouvrier, que le poète doit être doublé
d'un grammairien, qu'il y a, dans toute œuvre forte, la collaboration
d'une âme et d'une science, que le peintre doit rester peintre,
qu'il ne saurait déchoir quand une sensualité supérieure l'incline
vers la mystérieuse beauté des formes et des teintes ; avant tout,
Delacroix voit en peintre : de là, presque à chaque page du Journal,
ses notes concises sur les sympathies et les mélanges de tons, sur
les vermillons et les chromes, parure des Sanlanapaïe, sur Vocre
jaune pur qui est le ton local des lions fauves, sur la chaleur des
lumières qui appelle la froideur des ombres ou réciproquement, sur
les linges de son maître Véronèse, froids dans l'ombre et chauds
dans le clair, sur la pdte des Velasquez, sur le vert qui gît toujours
dans les reflets et le violet qui hante les demi-teintes, sur les
luisants jaunâtres dans les chairs, à la Rubens, sur l'aspect des objets
polis, sur les concordances presque mathématiques entre les
rouges et les verts, les orangés et les bleus, les jaunes et les
violets, toute la gamme ; le peintre considère, entre autres cou-
leurs, la terre de Sienne brûlée comme un orangé, produisant des
I
EUGENE DELACROIX • 323
gris très fins, marié au bleu ik Prusse et au blanc; il entrevoit les
jeux de la lumière en regardant le travail d'un parqueteur ou la
flânerie d'un gamin, les bêtes du Jardin des Plantes n'ont pas
d'ami plus observateur et plus sympathique.
L'exécution, qui manque aux portraits de Paul Delaroche , le
préoccupe à ce point qu'il écrit pour le Dictionnaire : « Science.
De la nécessité pour l'artiste d'être savant. Comment cette science
peut s'acquérir indépendamment de la pratique ordinaire. — On
parle beaucoup de la nécessité pour un peintre d'être universel.
On nous dit qu'il faut qu'il connaisse l'histoire, les poètes, la
géographie même : tout cela n'est rien moins qu'inutile, mais ne
lui est pas plus indispensable qu'à tout homme qui veut orner
son esprit. Il a bien assez à faire d'être savant dans son art, et
cette science, quelque habile ou zélé qu'il soit, il ne la possède
jamais complètement. La justesse de l'œil, la sûreté de la main,
l'art de conduire le tableau depuis l'ébauche jusqu'au complément
de l'œuvre, tant d'autres parties toutes de la première importance,
demandent une application de tous les moments et l'exercice de
la vie entière. Il est peu d'artistes, et je parle de ceux qui méritent
véritablement ce nom, qui ne s'aperçoivent, au milieu ou au déclin
de leur carrière, que le temps leur manque pour apprendre ce
qu'ils ignorent, ou pour recommencer une instruction fausse ou
incomplète. »
Bien que l'auteur du Journal ait réclamé le libre droit de « se
contredire », je vois là moins une boutade passagère ou la preuve
d'un nouveau contraste encore, que l'expression de ce merveilleux
équilibre qui tempère le rêve par le savoir. Delacroix, sans nul
éclectisme glacial ni rhétorique préméditée, se tient spontanément
à égale distance des maçons ou des singes du sentiment pour qui
Baudelaire, son admirateur spontané, fut si peu tendre '. En peintre,
il aime la couleur pour elle-même, mais il ajoute : « 2 janvier
18) j. — La couleur n'est rien, si elle n'est pas convenable au
sujet, et si elle n'augmente pas l'effet du tableau par l'imagina-
tion. » Dès 1824, en peignant le Massacre de Scio, il songe « à
la mâle et simple rudesse » de la peinture, et conclut : « Re-
cueille-toi profondément devant ta peinture et ne pense qu'au
Dante. »
* Cf. Salon de 1S46 {Curiosités esthétiques"), etc.
324 • L'ARTISTE
Ainsi viennent se réconcilier les contradictions apparentes. Mais
le poète domine l'ouvrier : s'il définit la peinture « une illusion
de saillie », remarquant que Raphaël et Courbet sont tous les
deux très saillants, s'il risque ce « blasphème propre à faire dresser
les cheveux de tous les hommes d'école », mais sans prendre
décidément parti, que Rembrandt est peut-être un beaucoup plus
grand peintre que Raphaël, Delacroix sait mieux que tous les
esthètes la véritable portée de l'Art. Voilà pourquoi il semble
presque injuste envers son défenseur Théophile Gautier, ne décou-
vrant « ni enseignement, ni philosophie dans une pareille
critique » ; il daube en passant « ces hommes épris à toute force
du style, qui aiment mieux être bêtes que ne pas avoir V air grave.
Appliquer ceci à Ingres et A son école » ; mais Y Allégorie réelle du
maître-peintre d'Ornans', « un chef d'œuvre » de l'époque, le
retient sans le convaincre. S'il remarque que « la plupart des
livres sur les arts sont faits par des gens qui ne sont pas artistes,
de là tant de fausses notions », il se méfie délicatement des pro-
fessionnels, peintres ou musiciens, des gens de métier qui sont
« de pauvres connaisseurs dans l'art qu'ils exercent, s'ils ne joignent
à la pratique de cet art une supériorité d'esprit ou une finesse de
sentiment, que ne peut donner l'habitude de jouer d'un instru-
ment ou de se servir d'un pinceau » ; l'ornière de l'art et l'exemple
des écoles les détournent de l'originalité ; la partie intellectuelle
leur échappe; intérêt, sujet, pittoresque même disparaissent, à leurs
yeux, devant le brio de l'exécution scolastique; de même les litté-
rateurs : « Les gens de métier critiquent plus finement que les
autres, mais ils sont entêtés des choses du métier. »
On reconnaît ici l'exécutant inspiré qui appelait la nature « un
dictionnaire », comparant délicieusement le travail de l'art à la
magie du souvenir : « 28 avril 18)4. — ....En réfléchissant sur la
fraîcheur des souvenirs, sur la couleur enchantée qu'ils revêtent
dans un passé lointain, j'admirais ce travail involontaire de l'âme
qui écarte et supprime, dans le ressouvenir de moments agréables,
tout ce qui en diminuait le charme, au moment où on les
traversait. Je comparais cette espèce d'idéalisation, car c'en est
une, à l'effet des beaux ouvrages de l'imagination. Le grand
artiste concentre l'intérêt en supprimant les détails inutiles, ou
* Exposition Courbet, avenue Montaigne ; i8.'>5. — (Vente Haro, mai 1892).
EUGÈNE DELACROIX
325
repoussants, ou sots ; sa main puissante dispose et établit, ajoute
ou supprime, et en use ainsi sur des objets qui sont siens ; il se
meut dans son domaine et vous y donne une fête à son gré ; dans
l'ouvrage d'un artiste médiocre, on sent qu'il n'a été maître de
rien ; il n'exerce aucune action sur un entassement de matériaux
empruntés. Quel ordre établirait-il dans ce travail où tout le
domine? Il ne peut qu'inventer timidement et que copier servi-
lement ; or, au lieu de faire comme l'imagination qui supprime
les côtés repoussants, il leur donne un rang égal et quelquefois
supérieur par la servilité avec laquelle il copie. Tout est donc
confusion et insipidité dans son ouvrage. Que s'il s'y mêle quelque
degré d'intérêt et même de charme, à raison du degré d'inspiration
personnelle qu'il lui sera donné de mêler à sa compilation, je le
comparerai à la vie comme elle est, et à ce mélange de lueurs
agréables et de dégoûts qui la composent. De même que dans la
composition bigarrée de mon demi-artiste où le mal étouflfe le bien,
nous ne sentons qu'à peine, dans le courant de la vie, ces instants
passagers de bonheur, tant ils sont gâtés par les ennuis de tous
les moments. »
Quel professeur d'esthétique découvrirait ces nuances ? Le philo-
sophe-peintre ramène tout à son art, même les impressions de la
vie. Gautier dit juste : son cerveau est un microcosme. Et s'il est
sévère pour les photographes de l'art contemporain, avec quel
simple enthousiasme il consigne les émotions qu'il doit à la
nature, à la peinture ! Quel paysagiste parlerait comme ce contemp-
teur du paysage: « 2^ avril i8j;j. — ...Sensation délicieuse, en
me couchant fort tard, de la fraîcheur du soir, les fenêtres
ouvertes, et du chant diamanté du rossignol. S'il était possible de
peindre ce chant à l'esprit, au moyen des yeux, je le comparerais
à l'éclat que jettent les étoiles, par une belle nuit et à travers les
arbres ; ces notes légères ou vives, ou flûtées ou pleines d'une
énergie inconcevable dans ce petit gosier, me représentent ces
feux, tantôt étincelants, tantôt un peu voilés, semés inégalement
comme des diamants immortels dans la voûte profonde de la nuit.
La réunion de ces deux émotions, qui est des plus fréquentes dans
cette saison, le sentiment de la solitude et de la fraîcheur qui s'y
joint, l'odeur des plantes et surtout des forêts qui semble le soir
plus intense, sont pour l'âme un de ces festins spirituels aux-
quels l'imparfaite création la convie rarement. » Voilà, pressenties,
326 L'ARTISTE
les mystérieuses Correspondances du poète ; aux yeux de l'esprit,
spontanément,
Les parfums, les couleurs et les sous se re'porideut.
Mais l'art est encore plus cher à l'artiste que la réalité : « Jeudi,
20 octobre i8j). — Quelle adoration que celle que j'ai pour la
peinture ! Le seul souvenir de certains tableaux me pénètre d'un
sentiment qui me remue de tout mon être, même quand je ne les
vois pas, comme tous ces souvenirs rares et intéressants qu'on
retrouve de loin en loin dans sa vie, et surtout dans les toutes
premières années C'est un mystère curieux que celui de ces
impressions produites par les arts sur des organisations sensibles :
confuses impressions, si on veut les décrire, pleines de force et de
netteté, si on les éprouve de nouveau, seulement par le souvenir!
Je crois fortement que nous mêlons toujours de nous-mêmes dans
ces sentiments qui semblent venir des objets qui nous frappent....
Ce genre d'émotion propre à la peinture est tangible en quelque
sorte ; la poésie "et la musique ne peuvent le donner. Vous jouissez
de la représentation réelle de ces objets, comme si vous les voyiez
véritablement, et en même temps le sens que renferment les
images pour l'esprit vous échauffe et vous transporte. » duel
prétentieux symboliste fin-de-siècle saisira mieux le langage tacite
de ces « hiéroglyphes » plus expressifs que la parole?... « 2j avril
186). — ....Le grand inconvénient de la musique est l'absence
d'imprévu par l'accoutumance qu'on prend des morceaux... La
peinture qui ne vous prend pas à la gorge et dont vous pouvez
détourner les yeux à volonté, n'offre pas cet inconvénient ; vous
voyez tout à la fois, et au contraire vous vous habituez dans un
tableau qui vous plaît à ne regarder que les belles parties dont on
ne peut se lasser. »
En musique, le dieu invoqué, c'était Mozart; en peinture, c'est
Rubens. Et, si le moindre signe est un document, nous constate-
rons que c'est le nom le plus souvent cité dans le Journal du
maître : l'Index en fait foi. Et combien chacune de ces citations,
brève ou longue, est significative! Rien n'égale « la verve natu-
relle » du coloriste d'Anvers, si ce n'est l'entrain de son pané-
gyriste. Rien d'apprêté, de compassé dans ces éloges, rien de l'astu-
cieuse chaleur des avocats parlant pro domo et que le cousin de
Berryer déclare toujours « superficiels »; la fougue positive de
EUGÈNE DELACROIX 327
Taine n'a jamais eu de plus nerveux éclats : a Jeudi, 20 octobre 18^}.
— ....Gloire à cet Homère de la peinture, à ce père de la chaleur
et de l'enthousiasme dans cet art où il efface tout, non pas, si l'on
veut, par la perfection qu'il a portée dans telle ou telle partie,
mais par cette force secrète et cette vie de l'âme qu'il a mise par-
tout.... » Ailleurs, pour le Dictionnaire, Delacroix note que
« Rubens est plus homérique que certains antiques. Il avait un
génie analogue. C'est l'esprit qui est tout. Ingres n'a rien d'ho-
mérique que la prétention. Il calque l'extérieur. Rubens est un
Homère en peignant l'esprit et en négligeant le vêtement, ou
plutôt avec le vêtement de son époque. — Tapisseries de la Vie
d'Achille. II. est plus homérique que Virgile, c'est qu'il l'était natu-
rellement. »
Classique plus clairvoyant que les classiques, l'auteur de VÈdii-
caiion d'Achille étudie les maîtres et comprend l'antique, sachant
que le Beau est en définitive « le goût de la simplicité »; il aime
« le ravissant génie » de Prudhon, frère de Gluck et d'André
Chénier, il goûte la majesté linéaire de Poussin, l'épique robus-
tesse de Gros et de Puget, l'harmonie décorative de Véronèse, il
comprend le contraste profond entre Raphaël et Rembrandt; il
salue Corot comme « un véritable artiste », quoique paysagiste; il
varie sur les grands et les petits maîtres, sur Titien comme sur
Decamps, sur Charlet comme sur Michel-Ange, sur Ingres comme
sur l'École anglaise, qui, du reste, « est changée' »; mais c'est tou-
jours à Rubens qu'il revient demander l'exemple : (n 21 octobre
1860. — Ce Rubens est admirable; quel enchanteur! Je le boude
quelquefois, je le querelle sur ses grosses formes, sur son défaut
de recherche et d'élégance, du'il est supérieur à toutes ces petites
qualités qui sont tout le bagage des autres ! Il a du moins, lui, le
courage d'être lui; il vous impose ces prétendus défauts qui
tiennent à cette force qui l'entraîne lui-même et nous subjugue
en dépit des préceptes qui sont bons pour tout le monde excepté
pour lui... Rubens ne se châtie pas-, et il fait bien. En se permet-
tant tout, il vous porte au-delà de la limite qu'atteignent à peine
les plus grands peintres; il vous domine, il vous écrase sous tant
de liberté et de hardiesse. Je remarque aussi que sa principale
' Allusion aux Préraphaélites (Lettre à M. Théophile Silvestre, à Londres : Paris, ce 3i
décembre i858). Les Artistes français, 1878, pages 84-88; cf. Correspondance du maître et
notes du Journal.
32 8 L'ARTISTE
qualité, s'il est possible qu'il en faille préférer quelqu'une, c'est la
prodigieuse saillie, c'est-à-dire la prodigieuse vie. Sans ce don,
point de grand artiste... »
C'est d'après Rubens, sans doute, qu'il écrit, le 8 août 18^6 :
« Les plus beaux ouvrages des arts sont ceux qui expriment la
pure fantaisie de l'artiste : de là l'infériorité de l'École française en
sculpture et en peinture, qui fait toujours passer l'étude du modèle
avant l'expression du sentiment, qui domine le peintre ou le
sculpteur. » Aussi le génie libre est-il ému devant les exhibitions
du progrès, à l'Exposition Universelle de i855 : «^ août. — ...La
vue de toutes ces machines m'attriste profondément. Je n'aime
pas cette matière qui a l'air de faire, toute seule et abandonnée à
elle-même, des choses dignes d'admiration. » L'année précédente,
il constatait: « Chenavard est malheureux; il sent qu'il a gaspillé
ses facultés... La désolante doctrine sur la décadence nécessaire des
arts est peut-être vraie, mais il faut s'interdire même d'y penser. »
Delacroix, lui, garde sa confiance dans le feu sacré ; peu d'histo-
riens de l'art ont mieux compris la direction des âmes modernes :
« Antique. D'où vient cette qualité particulière, ce goût parfoit qui
n'est que dans l'antique?... Titien est un de ceux qui se rappro-
chent le plus de l'esprit de l'antique... Cette qualité si rare, ce
sang-froid animé, si on peut dire, exclut sans doute les effets qui
tendent à l'émotion. Ce sont encore là des particularités qui leur'
sont communes avec ceux de l'antique, chez lesquels la forme
plastique extérieure passe avant l'expression. On explique par l'in-
troduction du christianisme cette singulière révolution qui se fait
au moyen-âge dans les arts du dessin, c'est-à-dire la prédominance
de l'expression. Le mysticisme chrétien qui planait sur tout, l'habi-
tude pour les artistes de représenter presque exclusivement des
sujets de la religion qui parlent avant tout à l'âme, ont favorisé
indubitablement cette pente générale à l'expression. Il en est
résulté nécessairement dans les âges modernes plus d'imperfection
dans les qualités plastiques. Les anciens n'offrent point les exagé-
rations ou incorrections des Michel-Ange, des Puget, des Corrège;
en revanche, le beau calme de ces belles figures n'éveille en rien
cette partie de l'imagination que les modernes intéressent par tant
de points. Cette turbulence sombre de Michel-Ange, ce je ne sais
' Véronése et Titien.
EUGÈNE DELACROIX 329
quoi de mystérieux et d'agrandi qui passionne son moindre
ouvrage; cette grâce noble et pénétrante, cet attrait irrésistible du
Corrège; la profonde expression et la fougue de Rubens; le vague,
la magie, le dessin expressif de Rembrandt : tout cela est de nous,
et les anciens ne s'en sont jamais doutés. Rossini est un exemple
frappant de cette passion de l'agrément, de la grâce outrée. Aussi
son école est-elle insupportable! »
Sur cette question de l'inspiration, de l'expression dans l'art,
reparaît l'antithèse qui sommeillait au fond de la nature compli-
quée du peintre : tantôt le révolutionnaire approuve les races du
Nord d'avoir ranimé chez nous le sentiment de la mélancolie;
tantôt le classique incrimine le mauvais goût de l'étranger, des
barbares, « de tous ces peuples antilatins qui n'ont pas de littéra-
teurs parce qu'ils n'ont aucune idée du goût et de la mesure'. »
Le peintre d'Orphée et à'JUila redevient parfois le causeur mon-
dain qui ne jure que par Racine : « Je compare les écrivains qui
ont des idées, mais qui ne savent pas les ordonner, à ces généraux
barbares qui menaient au combat des nuées de Perses ou de Huns,
combattant au hasard, sans ordre, sans unité d'elTorts, et par con-
séquent sans résultat; les mauvais écrivains se trouvent aussi bien
parmi ceux qui ont des idées, que chez ceux qui en sont dépour-
vus. C'est le sentiment de l'unité et le pouvoir de la réaliser dans
son ouvrage qui font le grand écrivain et le grand artiste^. » Voilà
bien celui qui ambitionnait les suffrages de l'Académie, à laquelle
il écrivait en 1849: «J'éprouve une juste défiance en approchant
d'une réunion qui représente les traditions et les principes éter-
nels qui ont été ceux du grand goût chez tous les artistes célèbres.»
L'homme n'est point parfait; mais, dans la paix de l'atelier, l'artiste
reprend le dessus : « Sans hardiesse, et même sans une hardiesse
extrême, il n'y a pas de beautés... Les hommes supérieurs sont
naturellement novateurs... Les vrais primitifs, ce sont les talents
originaux-'... » Libre et seul, c'est toujours à l'inspiration qu'il donne
le pas:(c Une poignée d'inspiration personnelle est préférable à tout...
Tant que l'inspiration n'y est pas je m'ennuie... Que je voudrais
être poète! tout me serait inspiration... C'est l'inspiration, c'est le
génie propre du métier qui fait le grand homme... Imagination :
' Même reproche à George Sand et à Balzac. — « Le style moderne est mauvais », dit-il.
' Passage deux fois répété, comme celui sur l'opéra.
^Journal, passim.
?3o L'ARTISTE
Elle est la première qualité de l'artiste. Elle n'est pas moins néces-
saire à l'amateur... La source principale de l'intérêt vient de l'âme,
et elle va à l'âme du spectateur d'une manière irrésistible'... » Et
la légendaire incorrection de son dessin, \\ l'explique en ces termes:
v. 26 février 18^8. — La conversation que j'ai avec J... à propos de
la jambe imparfaite de la MéiUe : que les hommes de talent sont
frappés d'une idée à laquelle tout doit être subordonné. De là les
parties faibles, sacrifiées par force; tant mieux si l'idée est venue-
toute nette et se développant d'elle-même, etc.. »
Dès 1824, Delacroix remarque : « Je n'aime point la peinture
raisonnable » ; et, maintes fois, il parle de la fièvre du travail, de
son insatiable désir de produire, il se dit électrisé, hors de soi,
amens. Plus il avance en âge, plus il s'acharne à l'œuvre, plus il
développe les vues théoriques de son Journal; les sens sont usés,
mais la pensée triomphe : « Jeudi, 18 décembre i8jj. — ...Dans ce
temps-là, je m'occupais beaucoup de l'opinion du beau sexe,
opinion que je méprise entièrement aujourd'hui, non sans penser
quelquefois avec plaisir à ce temps où tout d'elles me paraissait
charmant. Aujourd'hui, je ne leur en reconnais qu'un seul, et il
n'est plus à mon usage. La raison, plus encore que l'âge, me
tourne vers un autre point. Celui-là est le tyran qui domine tout
le reste. » Le tyran, c'est l'Avge de Saint-Sulpice qui lutte céleste-
ment avec Jacob : — « 27 août 18^6. — Je mène la vie d'un
cénobite, et tous mes jours se ressemblent. Je travaille tous les
jours à Saint-Sulpice, sauf les dimanches, et ne vois personne. »
— « 79 août 18 j8. — Travailler n'est pas seulement pour produire
des ouvrages, c'est pour donner du prix au temps; on est plus
content de soi et de sa journée quand on a remué des idées, bien
commencé ou achevé quelque chose... » Ces redites sont touchantes :
« I" janvier 1861. — ...La peinture me harcèle et me tourmente
de mille manières à la vérité, comme la maîtresse la plus exigeante ;
depuis quatre mois, je fuis dés le petit jour et je cours à ce travail
enchanteur, comme aux pieds de la maîtresse la plus chérie ; ce
qui me paraissait de loin facile à surmonter me présente d'horri-
bles et incessantes difficultés ; mais d'où vient que ce combat
éternel, au lieu de m'abattre, me relève ; au lieu de me décourager,
me console et remplit mes moments, quand je l'ai quitté? Heureuse
' Journal, passim.
EUGÈNE DELACROIX
33i
compensation de ce que les belles années ont emporté avec elles;
noble emploi des instants de la vieillesse qui m'assiège déjà de
mille côtés, mais qui me laisse pourtant encore la force de
surmonter les douleurs du corps et les peines de l'âme ' ! »
V
« L'ouvrage vaut mieux que l'homme », confessait le génie
loyal et fécond qui mourut deux ans plus tard ; et, ailleurs, il
ajoutait : « Pourquoi, si l'esprit ne se perd pas, les créations des
grandes âmes ne participent-elles pas à ce privilège ? Un bel ouvrage
semble contenir une partie du génie de son auteur. Le tableau,
qui est de la matière, n'est beau que parce qu'il est animé par un
certain souffle, qui ne parvient pas plus à le préserver de la des-
truction que notre âme chétive à faire durer notre chétif corps... »
Fragile survivant, l'œuvre est là, dispersé, pour attester le
souffle évanoui. Le Journal et la Correspondance sont une mine de
réflexions : mais le meilleur portrait spontané d'Eugène Delacroix
sera toujours l'une de ses maîtresses toiles. L'Entrée des Croisés à
Coustanlhiople "^ en dit plus long que tous les écrits. Et cela,
d'autant plus que les agendas, prolixes maintes fois sur les projets
du peintre, demeurent incomplets sur l'histoire journalière de son
œuvre : quand la toile accapare l'artiste, le Jonrnal s'interrompt.
Delacroix déplore souvent sa paresse involontaire à écrire, qui le
prive du plaisir « de se rendre compte ainsi de ses impressions » ou
de fixer quelque chose de ce qui passe si vite, « de tous ces mou-
vements de chaque jour dans lesquels on retrouve ensuite des
encouragements ou des consolations ». Se promenant dans son
petit potager qu'il adore, près de la vigne jaunissante, il ajoute
sous un doux soleil : « Mais tout cela est fugitif... Il semble qu'il
faudrait une marque, un souvenir particulier pour chacun de ces
moments... ■' » Les contempteurs de l'élégie sont les vrais poètes.
En définitive, le Journal d'Eugène Delacroix est moins une révé-
lation qu'une contribution nouvelle à l'histoire intime d'un vaste
esprit. S'il ne procure point l'émoi d'une découverte, il permet
' Cf. La Lettre. 'à George Sand, transcrite dans le /ourna/ (tome III, page 417).
" Musée de Versailles; Exposition de i885 à l'École des Beaux-Arts; Centennalc de
1889, et, depuis 1800, Musée du Louvre (Salle des États).
•' Jonrnal, tome II, pages 257, 265 et tome I, page 2 3 p.
332 L'ARTISTE
l'exploration plus minutieuse et plus sûre : il complète surtout
une physionomie déjà connue par les témoignages de ses portrai-
tistes. Ici le modèle devient son propre peintre : et la série des
agendas fait pressentir le causeur délié, fait connaître l'écrivain
très personnel malgré quelques poncifs, affirme le dilettante au
goût classique, dévoile le critique d'art toujours en éveil qui fait
feu de tout bois : bref il dépeint tout l'homme, si différent de son
œuvre ! Quand on Fa lu, alors s'explique en effet ' la comparaison
de Baudelaire qui surprenait d'abord : il est très vrai que Delacroix
est un frère intellectuel de Stendhal, de cet insaisissable Henri
Beyle qu'il se plaisait à lire et à citer, amoureux, mondain, psycho-
logue avisé se prenant parfois d'un bel enthousiasme pour les
romantiques tempêtes de la passion écrite ou vécue, mélomane
impénitent qui aima Cimarosa, Mozart et Shakespeare. La dualité
fondamentale de pareilles natures marque la transition entre deux
âges, entre l'ancien régime et les temps nouveaux : les Conven-
tionnels farouches n'avaient pas tous banni la poudre. Chez les âmes
classiques d'instinct, modifiées par le milieu, l'amour de la pure
musique est comme un divertissement parmi les orages du siècle
et de la vie* : c'est l'idéal de Mozart qui enchante la flûte de Pan.
Delacroix, par son Journal, nous apparaît définitivement tel que
Silvestre, Gautier, Baudelaire l'avaient profilé, acharné piocheur
satisfait du déjeûner d'un Arabe, causeur se défiant de la fatigue
de causer, préservé par le cachez-nez légendaire dans une tempé-
rature de serre chaude favorable à toutes les efiîorescences exoti-
ques, maître discret à la poignée de main parcimonieuse (la main
qui tenait le fameux halai ivref) : poli et sauvage, nerveux et fin,
délicat et caustique, ardent et méfiant, pittoresque et profond,
coloriste et penseur, dramaturge et peintre, magicien du rêve et
de la teinte, pâle et fier, frêle et fort, spirituel et frileux, mobile et
tenace, prudent et fébrile, impartial et convaincu, impertinent et
cordial; la flamme noire de ses yeux surtout ravissait, et nulle
phrase d'agenda ne compensera ce reflet d'une âme aussi tendre
pour les animaux que méprisante envers les coquins élégants des
bals, emplie tour à tour de Rubens et de Mozart, goûtant la
coquette passion de ce parfait artiste sans dédaigner « l'alliage »
* Cf. V Introduction de M. Fiat.
* Par contraste, les passionnés vénèrent l'ordre et le goût, de même que Malebranche
et Jean- Jacques se défiaient de l'imagination.
EUGENE DELACROIX
333
brillant d'un Rossini, comprenant Racine et Shakespeare, bienheu-
reuse dans le calme fiévreux de l'atelier ou dans le parc lettré
d'Angerville, aussi fine observatrice en face du Maroc éblouissant
qu'au fond de la rue morose, poétique comme les Poètes de son
rêve sous les platanes platoniciens du Luxembourg où elle devina
Les bosquets verdoyants et le temple d'ivoire',
amie des lectures et des musées, accaparée par la prodigieuse luci-
dité d'un Voltaire ou par l'émotion matinale de Champrosay, pré-
férant la chaumière qui parle à l'âme^ aux fastueuses fabriques des
Italies conventionnelles, aussi dédaigneuse des anecdotes banales
que respectueuse du souvenir qui est l'art vivant des heures
brèves. Ce charmeur un peu froid, qui ne pouvait produire sans
être « agité comme un serpent dans la main d'une pythonisse »,
comme il diffère de la bonhomie madrée d'un Corot, du virgilien
en blouse qui allait bavarder avec les nymphes!
Constant Dutilleux, leur ami commun, s'écriait : « Je ne sais
pas si Corot n'est pas supérieur à Delacroix. » Je gage que l'alouette
des sites argentins aurait quelque peu protesté contre ce parallèle,
au nom même du père du paysage moderne : mais, drame ou
églogue, l'œuvre de chacun de ces deux précurseurs reste signifi-
cative ; qui voudra comprendre le XIX^ siècle n'aura qu'à l'inter-
roger plus tard.
Même divergents, l'homme et l'artiste se pénètrent : après une
lecture du Journal d'Eugène Delacroix, les toiles du peintre s'éclai-
rent de mille nuances jusqu'alors inaperçues ; mais, absolument,
prises en elles-mêmes loin de tout auxiliaire psychologique,
elles gardent leur valeur expressive, ardents témoignages d'histoire
et d'esthétique. A les voir au Louvre, en leur cadre rétrospectif
déjà, l'observateur a quelque peine à ressusciter les délires ou
les sarcasmes qu'elles provoquèrent : il ranime l'âme du maître,
mais reconstitue moins facilement l'âme de son temps. Ces que-
relles semblent si lointaines ! et, de nos jours, tout passe plus
vite. Les jugements, même arriérés, d'une époque la dépeignent
pourtant aussi nettement que ses œuvres, même d'avant-garde :
et le recueil des jugements portés sur Eugène Delacroix serait
' Vers de Banville sur VÈlysée des Poètes de la Bibliothèque du Luxembourg {A Dela-
croix, 1890).
' Cf. une Lettre de mars i833, citée dans notre Paysage dans l'Art (IV).
334 L'ARTISTE
une histoire à. consulter '. La dualité de la nature de l'artiste
semble s'être reflétée dans les opinions que suscitaient ses
audaces, et nul n'a plus longtemps déchaîné la colère ou l'enthou-
siasme. Deux avis motivés demeurent typiques dans leur contraste :
dès 1822, à propos de Le Dante et Firgile, cette « tartouillade »
selon le rigide Delécluze-, que les timides cependant ont toujours
pardonnée au maître comme les classiques admettaient encore les
Odes et BaUades, — M. Thiers, devançant Goethe (une fois n'est
pas coutume), écrivait : « A ces espérances il est doux d'en
ajouter une nouvelle et d'annoncer un grand talent dans la géné-
ration qui s'élève. Aucun tableau ne révèle mieux, à mon avis,
l'avenir d'un grand peintre que celui de M. Delacroix représentant
Le Dante et Virgile aux enfers. C'est là surtout qu'on peut
remarquer ce jet de talent, cet élan de la supériorité naissante
qui ranime les espérances un peu découragées par le mérite trop
modéré de tout le reste... Il y a lA l'égoïsmc et le désespoir de l'enfer.
Dans ce sujet si voisin de l'exagération, on trouve cependant une
sévérité de goût, une convenance locale en quelque sorte, qui
relève le dessin, auquel des juges sévères mais peu avisés ici,
pourraient reprocher de manquer de noblesse. Le pinceau est large
et ferme, la couleur simple et vigoureuse, quoique un peu crue.
L'auteur a, outre cette imagination poétique qui est commune au
peintre comme à l'écrivain, cette imagination de l'art, qu'on
pourrait en quelque sorte appeler l'imagination du dessin et qui
est tout autre que la précédente. Il jette ses figures, les groupe,
les plie à volonté avec la hardiesse de Michel-Ange et la fécondité
de Rubens. Je ne sais quel souvenir des grands artistes me saisit à
l'aspect de ce tableau ; j'y retrouve cette puissance sauvage,
ardente mais naturelle, qui cède sans effort à son propre entraîne-
ment-l » C'était parler d'or : il y avait donc des salonniers intelli-
gents en 1822 ?...
M. Thiers parle en penseur ; Thomas Couture jugera en peintre,
en maçon: a On a fait de Delacroix le chef de l'Ecole romantique...
De ce que je viens de dire, il faudrait conclure que le mot de
romantique n'aurait de signification que pour désigner celui qui
' Cf. Maurice Toumeux, Eugène Delacroix devant ses contemporains.
'' Cf. les notes du Journal.
' Salon de 1822, Paris, Maradan, 1822 ; cité par Théopliile Gautier dans sa notice du
Moniteur du 1 8 novembre 1 864.
I
EUGÈNE DELACROIX 335
ignore ce que l'on doit avoir et connaître, pour produire les œuvres
de l'esprit. A ce compte, Delacroix n'est pas un romantique, mais
bien un classique incomplet... Je ne vois rien de nouveau en lui,
mais je signale des désirs intelligents pour rendre les belles
qualités des maîtres. Si comprendre est égaler, Delacroix égale les
plus grands, car il paraît bien les comprendre. Sa production est
une cérébration incessante des qualités admirées chez autrui...
Intelligent et insuffisant tout ensemble, la médiocrité de son faire
lui constitue une fausse originalité. Là où beaucoup de gens
croient voir des créations nouvelles, je ne vois moi que des efforts
malheureux pour reproduire les plus belles choses connues.
N'allez pas croire pourtant que ce peintre est inhabile ; son faire
est incomplet, parce qu'il veut donner une forme aux ténèbres de
son esprit. N'étant nullement créateur, il veut en prendre le rôle,
et, là où nos maîtres trouvent des mondes splendides, notre
pauvre Delacroix ne trouve qu'un chaos. Il y a chez lui du Titan
et du singe ; il nous intéresse par ses ardeurs et ses chutes ; il n'a
aucune force, mais il possède des colères maladives que l'on aime
à calmer par des applaudissements bienveillants. Il a un côté plein
d'attraits, en ce qu'il est sur la limite du génie; il aurait pu être
un merveilleux plagiaire, mais, ardent et courageux, il a voulu
entrer dans ce ciel du génie qui lui était cntr'ouvert... C'est pour
moi l'homme-chaos, il contient tout en lui et ne peut rien
formuler. Il manquait à son organisation : l'ordre ; il y avait du
feu en lui, mais comme il en usait mal, sa flamme le dévorait...
ces soupirs de damné, je les trouve dans les tableaux de Delacroix...
A son début, il nous donne un admirable tableau qui est le
résultat d'une association ; Géricault, génie robuste, savant, vient
en aide à la faiblesse et donne, ce qui ne se voit jamais, une belle
forme aux inquiétudes fiévreuses. Ce tableau du Dante est mer-
veilleux... La Médée, excellent tableau, est un véritable Rubens
empoisonné... Ce peintre restera par bien des oeuvres. Ce n'est pas
un MAITRE, mais c'est un talent des plus intéressants. S'il n'a pas
eu la puissance de créer, il a eu cette sensibilité qui comprend les
belles productions humaines et qui sait les faire comprendre '. »
Cette antithèse saillante me rappelle les fragments du Journal
que « notre pauvre Delacroix » consacre à l'impartialité, car il était
^ Métliode et Entrelieiis d'akiier, pages 194-203 ; Paris, 1866, chez l'auteur.
336 L'ARTISTH
homme d'esprit : « Lundi, i" novembre 18^2. — ... Les points de
vue changent A chaque instant. Les opinions se modifient néces-
sairement; on ne connaît jamais suffisamment un maître pour en
parler absolument et définitivement... Quand le Poussin disait,
dans une boutade, que Raphaël était un âne à côté de l'antique, il
savait ce qu'il disait... » — « 28 février 18 j8. — ...Combien le
pour et le contre se trouvent dans la même cervelle ! On est
étonné de la diversité des opinions entre hommes différents; mais
un homme d'un esprit sain conçoit toutes les possibilités, sait se
mettre ou se met à son insu à tous les points de vue. Cela
explique tous les revirements d'opinion chez le même homme, et
ils ne doivent surprendre que ceux qui ne sont pas capables de se
faire à eux-mêmes des opinions des choses. En politique, où ce
changement est plus fréquent et plus brusque encore, il tient à
des causes entièrement différentes et que je n'ai pas besoin
d'indiquer: cela n'est pas mon sujet. Il semble donc qu'un homme
impartial ne devrait écrire qu'en deux personnes pour ainsi dire :
de même qu'il y a deux avocats pour une seule cause. Chacun de
ces avocats voit tellement les moyens qui militent en faveur d'un
adversaire, que souvent il va au-devant de ces moyens ; et quand
il rétorque les raisons qu'on lui objecte, c'est par des raisons tout
aussi bonnes et qui au moins sont spécieuses. D'où il suit que le
vrai dans toute question ne saurait être absolu ; les Grecs, qui
sont la perfection, ne sont pas aussi parfaits ; les modernes, qui
offrent plus de défaillances ou de fautes, ne sont pas aussi défec-
tueux que l'on pense et compensent par des qualités particulières
les fautes et les défaillances dont l'antique paraît exempt. Je
trouve, dans de vieilles notes d'il y a quatre ans, mon opinion sur
le Titien. Ces jours-ci, sans me les rappeler, mais sous des impres-
sions différentes, je viens d'en écrire d'autres. D'où je conclus
qu'il faudrait presque qu'un homme de bonne foi n'écrivît un
ouvrage que comme on instruit une cause ; c'est-à-dire, un thème
éiant posé, avoir comme un autre personnage en soi qui fasse le
rôle d'un avocat adverse chargé de contredire. »
Pour et contre, ces deux avocats se retrouvent à chaque épo-
que, avec des succès divers : de là, l'instable renom des grands
hommes. Mais il est à remarquer que Delacroix a toujours eu pour
lui les poètes et contre lui les réalistes : tandis que Goethe aper-
cevait, dans ses lithographies de Faust, des perspectives nouvelles, le
EUGÈNE DELACROIX 33;
tempérament français, avant tout préoccupé de la correcte imita-
tion du modèle, a toujours incriminé ses laideurs et son dessin ;
en 1864, après sa mort, tandis que Théophile Gautier chante son
lyrisme et sa magnificence, Castagnary critique avec sympathie
« le merveilleux artiste » dont « la peinture, sans analogie dans
notre histoire, dut paraître si exceptionnelle aux contemporains » :
révolutionnaire en face de l'École classique, mais réactionnaire au
regard du Naturalisme qui survient, Delacroix, selon lui, reste
inférieur comme moraliste et comme praticien : ce L'œuvre
d"Eugéne Delacroix sort du rêve et non de la réalité. Le peintre a
fermé les yeux devant la nature pour ne regarder qu'au-dedans de
lui-même. Le peintre a été poète, il a mordu au fruit corrupteur
de l'idéal, il a vécu dans l'imaginaire... Comme praticien, son
dessin a été insuffisant... Quant à sa couleur,... elle a été excessive.
Elle est de plusieurs tons au-dessus de la couleur vraie •. » De
nos jours encore, tandis que le Sâr Péladan célèbre Delacroix
comme le plus grand peintre français, les Concourt lui refusent le
sens de l'harmonie, blâmant ses jaunes, ses violets, ses verts,
« ses rouges de cire à cacheter de papetier en faillite » Qic} 2.
QjLii dénierait à Victor Hugo le don de poésie ? Cependant, la
précision latine, le génie sculptural du poète de la Légende des
siècles a méconnu Delacroix, appelant ses femmes « des grenouil-
les », lui reconnaissant « toutes les qualités, moins une : la
beauté ^». Mais Victor Hugo « avait l'œil fermé à la spiritualité » :
c'est Baudelaire qui l'affirme, lui l'admirateur de Delacroix et de
Wagner, qui opposait subtilement « l'esprit matériel » de Raphaël
« à cette canaille de Rembrandt », un puissant idéaliste qui fait
rêver et deviner au-delà *.
A ce propos, remarquons que le Journal porte le dernier coup
au triumvirat romantique : Victor Hugo, Eugène Delacroix, Hector
Berlioz, que l'esprit superficiel des avocats des deux camps se
plaisait à réunir. Delacroix se montrait fort dur pour le musicien
comme pour le poète, et le poète au moins ne restait pas en
compte avec lui ^. D'autre part, en sa royale Préface des Fleurs du
' Les libres propos, Paris 1864, pages 270-280.
'•' Journal des Concourt; Cf. Études d'art (Exp. Un. de i855).
^ Cf. les notes du Journal, tome I.
^ Curiosités esthétiques; Paris, 1869, posthumes : page 87 (Salon de 1846).
•■* Cf. V Introduction de M. Paul Fiat sur le prétendu « romantisme » de Delacroix et son
injustice pour Berlioz.
1895. — l'.^RTISTE. — NOUVELLE PÉRIODE : T. X 22
338 L'ARTISTE
mal, le lyrique Théophile Gautier s'étonne de trouver Baudelaire
pensif parmi les jeunes « réalistes » dont le groupe naturel et
puissant compose le présent Hommage à Delacroix i ; mais, ici, le
poète méconnaît à son tour le véritable enseignement du peintre
qui avouait qu'après une période d'imagination fougueuse, subjec-
tive et libre, le savoir de l'artiste doit se retremper à la source
éternelle de la nature. L'improvisation, même géniale, est un
péril : le spectacle de la vie redevient parfois l'antidote nécessaire
et fatal. S'il est exact de constater que le naturalisme s'est toujours
montré plutôt hostile à Delacroix, il faut rendre justice aux opi-
nions du maître et à la loyauté de ses admirateurs ; et les jeunes
« réalistes » du Salon de 1864 ont prouvé que le voisinage de
Courbet n'était point contraire à la future expansion du rêve.
Le temps marche et l'Art change : je ne sais trop ce que Dela-
croix survivant aurait pensé des indépendants qui l'ont suivi sans
lui ressembler, de la matité documentaire et moderniste de Manet,
refusé au Salon l'année même de sa mort et défendu parallèlement
par le naturaliste Zola et le poète Mallarmé ; ce qu'il aurait pensé
de la matité vaporeuse et recueillie de Puvis de Chavannes,
véritable antipode de son art, mais également cher à tous les
polies; ce qu'il aurait pensé des coups de pistolet néo-impression-
nistes ou néo-mystiques, cauchemars ou choses vues : mais ce
qu'on peut ajouter, c'est qu'il a créé, sans le vouloir, à son insu,
un précédent plutôt fâcheux, car le plus infime des novateurs de
brasserie peut dorénavant se rengorger, en se disant : « Je suis
étrange et contesté : mais Delacroix a été bien plus que moi l'un
et l'autre ! » Naguère timorés, les philistins ont emboîté le pas,
confondant le génie avec la névrose, prenant l'excentricité pour
l'originalité : a Tel impressionniste vous chiffonne ? affaire d'habi-
tude ! On a dit bien pis des romantiques !... » Et notre pauvre
Delacroix n'en peut mais. Depuis sa mort, tout s'est transformé,
sauf le goût d'indépendance : il nous faudrait sa finesse pour
distinguer les membres estropiés par l'ignorance des contours
déformés par l'inspiration.
Indépendant, Delacroix le fut toute sa vie. Si nos contempo-
rains excusent tout, nos aînés condamnaient tout : Delacroix fut
* De Fantin-Latour : Salon de 1864 et Centeanale de 1889; (cf. V Artiste d'octobre
1895).
EUGENE DELACROIX 3^9
un isolé, soutenu par une élite, car il ne saurait convaincre qu'une
élite, — conspué par les classiques de l'atelier Guérin qui le sur-
nommaient le «cuisinier de Rubens»; abandonné par les roman-
tiques intransigeants qui l'accusaient de sacrifier aux Muses, à l'an-
tique, au XVIP siècle décoratif et pompeux des Le Brun, d'innover
moins par le fond que par la forme; malmené parles singes du senti-
ment qui lui disaient : « Vous peignez trop bien, comme Le Moine,
le premier peintre du Roy »; traité d'ancêtre par les naturalistes qui
ont découvert que l'art et la poésie ne vivent plus de fictions; par
les impressionnistes qui comparent sa couleur vigoureuse à un
vieux cachemire de l'Inde. Comme Le Nain, Lesueur, Watteau,
Rousseau, Millet, — Delacroix n'a pas fait le voyage de Rome : s'il
a échappé à la domination de l'austère et molle Italie, il a préféré
les songes de l'Orient aux spectacles de la rue. Au bibliothécaire
inspiré de l'Apothéose d'Homère le lyrique harmonieux de l'Elysée
des Poètes oppose un saisissant contraste qui marquera tout un
siècle d'art. Et aujourd'hui que la pâle fresque refait des prosé-
lytes, n'est-ce pas la ligne de son rival qui obtient les honneurs
plus bruyants de la réhabilitation?
Classique incomplet?... Plutôt classique passionné. Et d'abord,
quel est le génie de l'ère lyrique et positive qu'on ne puisse taxer
de lacunes? Incomplets, ils le sont tous, les libres artistes qui
quittent les ornières. Si les Grecs n'ont point « monopolisé
l'Idéal' », il est ardu de rencontrer la Beauté loin de l'ombreuse
eurythmie du temple. Comme Berlioz retournant à Virgile sans
renier Shakespeare pour chanter les Troyens, comme son cher
Rossini suivant le chevalier Gluck « à sa manière », comme Sha-
kespeare lui-même, Delacroix est revenu librement vers la docte
antiquité. Au maître impartial et instinctif tout ensemble, il nous
est permis de préférer d'autres génies français, le calme de Pous-
sin, la grâce de Prud'hon, qu'il aima lui-même : mais, par cer-
tains côtés vibrants et larges, Delacroix semble le dernier venu de
la Renaissance, né trois siècles trop tard.
Frère intellectuel de Byron, énamouré du goût, féru de la pas-
sion, partagé entre le rêve du Nord et la somptuosité de Venise,
trouvant dans son imagination « son tourment et son plaisir^ »,
' Curieuse expression de Paul Mantz, 1 864, citée dans une note du Journal.
'^Journal, tome I, page 127 {annlc 1824),
340 L'ARTISTE
impétueux avec une pointe de diind3'siTie, Delacroix échappe à
l'étiquette vulgaire du romantisme parce qu'il fut un vrai roman-
tique, au sens moral du mot'; Baudelaire est décidément celui
qui a le mieux compris son génie qu'il souligne « le plus suggestif y),
un mot désormais banal comme les parvenus après fortune faite.
Son art littéraire et sa peinture dramatique semblent bien un
hymne à la douleur 2, mais en devenant le banquet des yeux : « 22
juin 186}. — Le premier mérite d'un tableau est d'être une fête
pour l'œil. Ce n'est pas à dire qu'il n'y faut pas de la raison : c'est
comme les beaux vers; toute la raison du monde ne les empêche
pas d'être mauvais, s'ils choquent l'oreille. On dit : avoir de l'oreille;
tous les yeux ne sont pas propres à goûter les délicatesses de la
peinture. Beaucoup ont l'œil faux ou inerte ; ils voient littérale-
ment les objets, mais l'exquis, non ». Ecrite en hâte au crayon,
telle est la dernière note des agendas : et c'est le peintre qui parle.
L'halluciné, le visionnaire a parfois exagéré l'âme visible de ses
malades héroïques, les yeux injectés de sang, la joue livide, le
torse émergeant de draperies furieuses comme des draps de fièvre;
mais l'artiste n'oublia jamais la majesté féline et la grâce fauve
des lions fiers, il avait sur les prunelles la séduction rusée des
tigres ou le charme ingénu des fleurs. A ses yeux, il n'y eut rien
de vrai que son illusion^. Ce cénobite était un cérébral, évocateur
du rêve. M. Paul Fiat, le balzacien qui s'y connaît, le nomme un
intellectuel; c'est bien cela : mais ce fut un intellectuel coloriste,
don plus rare encore.
Plaise à la postérité qu'il reste « un peu contesté toujours »! Ce
fut avant tout un paroxyste, tel son jeune défenseur Baudelaire dont
la magie fraternelle évoque à son nom la pourpre et l'émeraude* :
Delacroix, lac de sang hanté des mauvais anges,
Ombragé par un bois de sapins toujours verts,
Où, sous un ciel chagrin, des fanfares étranges
Passent, comme un soupir étouffé de Weber.
RAYMOND BOUYER.
' Banville appelait de même le poète des Fleurs du Mal le plus romantique des poètes.
' Cf. VArt romantiqiu {l'Œuvre et la vie d'Eugène Delacroix).
' Cf. Correspondance (année 1S21).
* 8= strophe suggestive des Phares. — « L'impression qu'on emporte de ses tableaux est
souvent quasi musicale : un poète a essayé d'exprimer ces sensations subtiles dans des vers
dont la sincérité peut faire passer la bizarrerie », écrit mystérieusement Baudelaire lui-même
à VExposition universelle de iSsj, deux années avant la publication des Fleurs du Mal.
UNE COLLECTION DE DESSINS
D'ARTISTES FRANÇAIS'
XI
h! nous pourrions faire une belle
illustration à l'histoire de France
par nos dessins des maîtres fran-
çais ! Pour les temps anciens, il
faudrait bien nous contenter de'
dessins conçus par l'imagination
des peintres relativement moder-
nes ; ainsi, pour saint Louis, nous
aurions, par Bernard Restout, le
saint roi débarquant en Egypte,
dont nous avons déjà parlé; — et par P. Guérin, le même saint
Louis et ses frères portant sur leurs épaules et introduisant
dans la Sainte-Chapelle, en une procession solennelle, la châsse
de la couronne d'épines. A la pierre noire. Coll. Ary Scheffer. —
Avant cela même, nous aurions, par Gravelot, l'origine de la
' V. V Artiste d'août, septembre et octobre 1894, janvier, mars, avril, juin, juillet, août
et septembre 1895.
342 L'ARTISTE
monarchie française, Pharamond élevé sur le pavois, — et, par
Debon, la bataille d'Hastings.
Déjà nous avons cité le très important dessin de J.-B. Vanloo,
représentant la cérémonie de l'institution de l'Ordre du Saint-Es-
prit par Henri III, dont le tableau est au Louvre'. — Le dessin
suivant est le premier document qui traduise de main contempo-
raine l'événement représenté, et il touche à l'histoire du même
ordre du Saint-Esprit : il est de Toussaint Du Breuil ; devant
l'autel de l'ordre des chevaliers du Saint-Esprit, un évêque, debout
entre deux autres évêques, semble donner la communion à l'un
des chevaliers agenouillé devant une table recouverte d'un tapis
fleurdelisé; sur le premier plan, à droite et à gauche, agenouillés
devant des tables, d'autres chevaliers, recouverts du manteau de
l'ordre, reçoivent la communion des mains d'un évêque et d'un
autre prêtre. A la plume, lavé d'encre, rehaussé de blanc, sur
vélin. Ce précieux petit dessin a été exécuté en orfèvrerie pour
l'une des quatre faces de la masse d'armes des chevaliers du Saint-
Esprit, que nous avons vue longtemps au Louvre, dans le Musée
des Souverains. Les trois autres dessins d'une exécution pareille,
pour la même masse, se trouvent d'ancienne date dans la collec-
tion des dessins du Louvre. Celui-ci a fait partie de la collection
Desneux de la Noue, et a été acheté par moi chez le peintre Mou-
chot, parmi les dessins vendus après le décès de l'amateur M. Pinel.
Des quatre faces de la masse d'armes, M. Reiset ne pouvait décrire
que les trois qui restent au Louvre, en dehors de la nôtre, déta-
chée sans doute par le hasard lors de la livraison faite par Jabach
de sa collection à Colbert; et voici comme il en parle : « Trois
petits vélins, d'une taille presque microscopique, représentant
diverses scènes de l'institution de l'Ordre du Saint-Esprit, sont
encore plus remarquables. Chacune des nombreuses figures qu'il y
a fait entrer est pleine d'esprit et de vérité. » (Notice des dessins du
Louvre, t. II, p. 295.)
Le Triomphe d'Henri IV; esquisse à l'huile dans le goût de
Rubens, et attribuée à Van Thulden. Il- est vêtu à l'antique, et
assis sur un char; il tient d'une main le sceptre, de l'autre une
ruche et un édit d'où pendent les sceaux. Sur les deux chevaux
sont montés les génies de l'Amour et de la Victoire. Devant le
char, un écuyer tient les rênes, un autre une torche; un grand-
' V. dans V Artiste de juin dernier, une reproduction de ce dessin.
UNE COLLECTION DE DESSINS 343
prêtre, dont un enfant soutient la robe, lui présente l'encens.
Coll. Gasc.
Henri IV, debout et entouré de sept personnages divers, signe
un édit ou un traité que lui soutiennent à droite et à gauche un
cardinal et un docteur. A la plume, lavé de bistre, rehaussé de
quelques touches de gouache, tcole italienne; coll. Vallardi.
Par François Anguier, ou d'après lui, la figure d'Henri de
Montmorency, décapité à Toulouse, couché sur son tombeau, pour
le mausolée exécuté à Moulins, au milieu du XVI^ siècle. A la
plume, lavé d'encre de Chine. — Et du même temps, une vue
peinte à l'huile sur dessin à la plume donnant la décoration com-
plète de la chapelle funéraire avec toutes les figures ornant le
monument auquel travaillèrent les deux frères sculpteurs. — En
même temps que des dessins de Vandermeulen, bien que celui-ci
ne fût pas de sa main, mais un peu antérieur, j'avais trouvé un
grand croquis à la pierre noire, rehaussé de blanc, et relatif à ce
même malheureux Montmorency. On lit sur cette feuille : « Cas-
telnodary où fut pris M'' de Montmorancy en i632 ». Vue cava-
lière de Castelnaudary et de ses environs, avec le plan de la bataille
indiqué par des marches de troupes et des croquis de bataillons;
au premier plan, à gauche, un général à cheval, tenant le bâton de
commandement et son écharpe au vent.
Le Brun a été le véritable historiographe de la période la plus
éclatante du grand règne, historiographe aussi officiel que Racine
et que Boileau, et un peu dans la même manière volontiers allé-
gorique. Je retrouve, sans sortir de nos portefeuilles, son crayon
traçant une page des fastes de son roi à chaque événement mémo-
rable. C'est, comme en-tête, la Peinture, la Sculpture et les Arts
divers groupés autour du médaillon de Louis XIV; charmant petit
dessin exécuté pour le livre de P. Rainssant, Explication des tableaux
de la galerie de Versailles (Versailles, 1687, in-4). Notre dessin, au
crayon, lavé d'encre, a été gravé par Séb. Leclerc. Coll. Jousselin.
— Puis la première pensée du tableau central de la galerie de Ver-
sailles, le Roi gouvernant par lui-même : Louis XIV assis et
entouré de figures allégoriques. Au crayon noir, retouché de
blanc. Vente Kaieman. — Puis un autre compartiment ovale
pour la même galerie : les « Ambassadeurs des Nations esloi-
gnées ». A la pierre noire, lavé d'encre de Chine. Coll. J. Du Pan
et Ch. Giraud.
344 L'ARTISTE
Félibien raconte dans ses Entretiens sur les vies et sur les ouvrages
des plus excellents peintres, que le chancelier Seguicr étant mort en
1672, « l'Académie Royale de peinture et de sculpture qui, depuis
plusieurs années, l'avait toujours considéré comme son Père et
son Protecteur, n'ayant pu souffrir la perte de ce grand homme
sans en ressentir une douleur extrême, résolut de lui faire un ser-
vice autant solennel qu'il était en sa puissance... L'Académie
ayant choisi l'église des Révérends Pères de l'Oratoire de la rue
Saint-Honoré comme la plus commode pour élever une représen-
tation funèbre, et M. Le Brun, premier peintre du Roi, en ayant
fourni le principal dessin, plusieurs des autres Peintres et Sculp-
teurs de l'Académie contribuèrent par leurs différents ouvrages à
mettre cette église en l'état que je vais décrire. » Et cette descrip-
tion ne remplit pas moins de 32 pages du tome IV des Entretiens :
« .... Les Amours de la Peinture étaient occupés, tout autour de
l'église, à soutenir son nom et ses armes qui pendaient en forme
de festons avec des devises faites à l'honneur du défunt et qui
avaient rapport au sujet représenté dans les tableaux qu'elles
accompagnaient. Ces tableaux étaient peints en manière de bas-
reliefs, ébauchés seulement avec une seule couleur, et faits avec
précipitation, comme si les Amours des Arts les eussent seu-
lement tracés et relevés d'or pour les rendre plus durables. Les
principales actions de Monsieur le Chancelier étaient si bien expri-
mées dans chacun de ces ouvrages que malgré la mort même qui
présidait en ce lieu, on croyait voir encore vivant celui dont on
célébrait les funérailles — Dans le sixième tableau l'on voyait
comme Monsieur le Chancelier entrant dans la ville de Rouen,
les eschevins lui apportèrent les clefs à la porte, lorsqu'en l'année
1639 il alla dans la Normandie, où il pacifia les troubles, et mit
le calme dans cette province par sa prudence, sans se servir de la
force des armes, ni des troupes que le colonel Gassion conduisait
sous son autorité.... — Le huitième tableau représentait le feu
Roi au lit de la mort qui recommande Monseigneur le Dauphin
et son État à ce fidèle ministre. La Reine paraissait assise auprès
du lit du Roi, tenant devant elle Monseigneur le Dauphin.
Monsieur le Chancelier était debout qui recevait les dernières
volontés du Roi. » Telles sont les descriptions que donnait
Félibien de deux des douze tableaux en grisaille et octogones
« rangés des deux côtés de l'église au-dessous de la corniche,
UNE COLLECTION DE DESSINS
345
entremêlés d'armes, de chiffres et de devises ». Mes deux dessins
de la main de Le Brun, je les ai rencontrés à certaine distance
l'un de l'autre et vous en trouveriez d'autres au Louvre, et sans
doute aussi dans des collections privées. Ils sont improvisés d'une
main libre et sûre et à l'efTct, à la pierre noire, et lavés d'encre.
Au-dessous du second, on a même rajusté, en son temps, une
inscription que je croirais volontiers de la main de l'artiste.
« Le Roy en mourant luy recommande son Estât et son fils, et
veut qu'il soit du Conseil nescessaire de la Régence » ; ce qui, au
bas de la peinture exécutée, avait été traduit exactement en ces
« paroles latines » : In extremis agens Rex Lud. XIII fidissiino
Ministro Carissimum filiuni, regmim que cotnmendat, jubit que suprema
voluntatis edicto, ut ad Sandiora Regiminis concilia admittattir.
Et à côté du Roi et de ses ministres, la Reine avait sa part dans
l'œuvre de Le Brun. J'ai recueilli de lui jadis chez Rapilly une
Entrée de la Reine dans Paris, en 1660 : la Reine est assise sur
un char; un écuyer soutient un parasol sur sa tête; elle est pré-
cédée et suivie par de nombreux courtisans à cheval et en costume
de carrousel. Très grand dessin en largeur, au crayon noir.
Dans un lot de dessins de Vandermeulen, acquis à une vente
faite par Vignères, il s'en trouvait un attribué au maître fla-
mand, et qui représente le mariage du Roi. C'est la composition
connue de Le Brun pour la série des tapisseries consacrée à la vie
du grand Roi et qui s'était exécutée aux Gobelins avec la collabo-
ration de Vandermeulen. Répétition d'atelier d'après le carton du
Premier-Peintre ; mais dans ce lot, riche d'ailleurs d'une vue fort
intéressante de Paris prise des Gobelins, très grande feuille en
largeur à la plume et à l'aquarelle, on ne pouvait contester à Van-
dermeulen une autre page historique ; c'était le « Service de la
Reine mère (Anne d'Autriche) à Saint-Denis 1666 ». Précieux
dessin, à la pierre noire, du catafalque et de toute la nef de Saint-
Denis. avec tous les personnages qui assistent à la pompe funèbre.
— J'ai indiqué ailleurs le dessin de P.-P. Sevin pour le convoi
funèbre de l'autre Reine, Marie-Thérèse, de Versailles à Saint-Denis.
Attribué à bon droit au même Vandermeulen, le passage du Rhin :
au premier plan, Louis XIV donnant des ordres à ses généraux. A la
plume, lavé de bistre, et quelques touches d'aquarelles dans les
arbres du premier plan. Ce joli dessin a été passé à la pointe,
comme pour la gravure.
346 L'ARTISTE
De Charles de La Fosse, autre passage du Rhin : à droite, le
Roi, à cheval, commande le mouvement de l'armée que l'on voit,
dans le fond à gauche, traversant le fleuve à la nage; dans les airs
volent des Renommées. Composition en largeur et cintrée, aux
trois crayons. Coll. Burty.
De P. Sevin : le Dauphin enfant, celui qui sera plus tard le
« gros Monseigneur », entouré de son précepteur M. de Mon-
tausier, de Bossuet, et de deux divinités allégoriques qui le revêtent
de sa petite armure, est présenté au Roi et à la Reine, assis sur
leur trône et entourés des grands personnages et des dames de la
cour. A la plume, lavé de bistre.
C'est vers la même époque, aux alentours de 1670, que je pla-
cerai la date d'un dessin d'almanach, par un inconnu : deux géné-
raux présentant des plans de villes conquises au Roi, tenant devant
lui le jeune Dauphin, et environné de sa cour. Dessin entouré de
médaillons devant représenter les faits principaux de l'armée. Il
est à la plume, lavé de bistre et mis au carreau.
J'ai là une feuille curieuse, portant le timbre du statuaire collec-
tionneur Rutxhicl et qui représente un projet de décoration de
galerie pour séries de portraits en pied ou en buste, entrecoupés
de grands tableaux de batailles, dont les cadres sont surmontés
des armoiries des Condé au milieu d'un trophée. Sur les panneaux
oblongs du soubassement, des paysages selon la mode du temps,
vues de sièges ou combats de cavaliers. Le projet, lavé d'aquarelle,
est dessiné de bon goût, pur et sobre. Il est du milieu du
XVII'= siècle; mais ce qu'il offre de plus intéressant, ce sont ces
deux lignes tracées d'une plume fort libre et point correcte : cest
la h dessein que ie veiis — Louis de bourbon. La signature du grand
Condé; et une volonté exprimée fort nettement comme l'on voit;
si nettement que je me tenais pour convaincu que la préférence
de ce victorieux avait reçu son exécution, soit à Chantilly, soit
dans telle autre habitation des Condé. Le royal châtelain de
Chantilly, héritier de celui dont il a écrit l'histoire et restaurateur
magnifique de son palais, a bien voulu me répondre qu'en sa
mémoire il ne retrouvait rien de pareil. Quant à M. Daumet, le
tant habile et savant exécuteur des travaux du duc d'Aumale, rien
non plus ne lui rappelle le projet approuvé par le grand Condé,
ni dans les bâtiments anciens qu'il a eu à remanier, ni dans ce
qu'il a connu des parties détruites, antérieures ou postérieures à
UNE COLLECTION DE DESSINS
347
la date probable du dessin. Mais avouez qu'il est piquant de voir
le grand Condé, le héros de Rocroyet de Lens, le fameux Monsieur
le Prince, entre deux victoires, peut-être entre deux captivités ou
exils du temps de la Fronde, donner quelques heures de sa pensée
aux choses d'art, sans doute en faveur de ce Chantilly, où grâce
à son arrière héritier, grâce au vainqueur de la Smala, les choses
d'art régnent en maîtresses.
J'ai cette bonne chance de posséder trois fort intéressants dessins
historiques de François de Troy.
L'un représente le Prévôt des Marchands et les Echevins de la
ville de Paris, à genoux au pied de la châsse de sainte Geneviève.
Ce dessin est le seul souvenir d'une importante peinture qui
décorait autrefois l'église abbatiale de Sainte-Geneviève-du-Mont.
Voici ce qu'en disait Mariette dans l'édition qu'il donna en 1752
de la Description de la Ville de Paris, par Germain Brice (t. II,
p. 484). « A côté du grand tableau peint en 1696 par Nicolas de
Largilliére, on en voit un autre de même grandeur, de M. de Troy
le père; l'ordonnance est très riche. On y voit le fond du chœur
de cette église, orné comme il était lorsqu'on descendit la châsse
de sainte Geneviève. Malgré le mauvais jour où il est exposé, on
y remarque cependant de grandes beautés; il a été donné à Sainte-
Geneviève, en 17 10, par le Prévôt des marchands et les echevins, à
l'occasion de l'extrême disette qui suivit l'affreux hiver de 1709. »
— « Quatre grands tableaux, dit à son tour d'Argenville, dans son
Voyage pittoresque de Paris, ornent la nef de l'église de l'abbaye
royale de Sainte-Geneviève. Le premier, à gauche en entrant, peint
par De Troy le père, représente le fond du chœur de cette église...
Sur le devant se voient les Prévôts des marchands et echevins de
la ville de Paris. C'est un vœu fait par cette ville pour la cessation
de la famine causée par l'affreux hiver de 1709. » Les trois autres
tableaux votifs de la nef de Sainte-Geneviève étaient de Largilliére,
de De Troy le fils et de Tournière. Ceux de Largilliére et de De
Troy le 'fils se sont conservés jusqu'à nous; ils décorent aujour-
d'hui l'église voisine, de Saint-Étienne-du-Mont, et par leur impor
tance comme composition historique et leur magnificence comme
couleur, nous font amèrement regretter le François De Troy et le
Tournière, qui ont péri sans doute dans les saccages de 93. Encore
si nous retrouvions du Caennais Tournière ce que nous avons
retrouvé là du De Troy! Au pinceau, lavé de bistre et rehaussé de
348 L'ARTISTE
blanc. — Reproduit dans la Galette des Beaux-Arts (t.. XXII, p. 5o5,
1880).
Étude pour la figure du Prévôt des marchands, faisant partie de
la composition précédente : il est agenouillé sur un prie-Dieu ; il
est tourné de profil vers la droite et ses mains sont croisées. De
la plus belle qualité des crayons de De Troy.
Autre dessin de Fr. De Troy, mais celui-ci de sa vieillesse (il avait
alors plus de 74 ans). Ce dessin nous fait connaître la composition
d'un grand tableau d'apparat destiné à l'Hôtel-de-Ville de Paris.
D'Argenville, aptes avoir parlé des deux autres que De Troy avait
là dans la grande salle et qui avaient pour sujet la naissance du
duc de Bourgogne et le mariage du Roi, ne dit autre chose de ce
dernier venu. « Il y avait encore un troisième, qu'on a ôté; c'était
la publication de la Paix de 1719. {Abrégé de la vie des plus fameux
peintres, i''' édit. 1745.) Le Prévôt des marchands, suivi des éche-
vins, sort de la grande porte de l'Hôtel-de-Ville ; vers lui, à gauche
de la composition, s'avance la Paix, et à droite se tient l'Abon-
dance ; aux pieds du Prévôt, un enfant assis sur les degrés, déroule
la feuille de la publication; au-dessus de ce groupe principal, vole
dans les airs Mercure montrant l'image de la Bataille qui nous a
valu la paix et dont le plan est supporté par deux Génies et par
la Renommée. On aperçoit, au fond à droite, la Cité et les tours
de Notre-Dame, où va se rendre le Corps de Ville; un cheval,
retenu par un page, attend M. le Prévôt des marchands. » A la
pierre noire, lavé de bistre, rehaussé de blanc sur papier gris ;
dessin en largeur.
J.-B. Oudry. Déjeuner de chasse du Roi : au carrefour d'une
forêt, marqué par une croix entourée de bornes, le jeune roi
Louis XV est assis, à une table où il a invité sept seigneurs de sa
cour; les autres gentilshommes se tiennent debout derrière lui ;
à une table à droite, sept chasseurs se rafraîchissent en vidant
bouteille; au second plan, du même côté, est dressée une tente;
au premier plan, toujours à droite, une chaise de poste attelée de
quatre chevaux; à gauche, groupes divers de piqueurs avec leurs
chiens, de seigneurs et de dames; les chevaux des chasseurs sont
groupés près de la tente; le fond du dessin est clos par la lisière
du bois ; au premier plan à gauche, le charriot des provisions. A
la plume et au pinceau, lavé d'encre. Le dessin est signé : J.-B.
Oudry 1^28.
i^
^^
UNE COLLECTION DE DESSINS
349
Attr. à J.-B. de Troy : la Reine Marie-Leczinska appelant les
prières de deux saints de l'ordre des Jésuites sur les armoiries de
France et de Lorraine, que soutiennent à gauche quatre petits
anges. Au pinceau et cà l'encre de Chine, reh. de blanc, sur pap.
gris. Coll. Turcaty.
Francesco Nicoletti, arch° da Trapani : deux grandes aquarelles,
que l'on a pu voir parmi les dessins de décoration et d'ornement
de maîtres anciens exposés au musée des Arts décoratifs en 1880.
Je les avais acquises jadis, par échange, de M. Chanlaire, amateur
à Versailles ; elles ont fait partie de la suite d'aquarelles que le
cardinal de Polignac fit exécuter par Nicoletti et qui reproduisaient
tous les détails des fêtes données en novembre 1729 par le car-
dinal à l'occasion de la naissance du Dauphin, fêtes qui firent
grand bruit à Rome et à Paris et dont la direction avait été
confiée à Panini et à Ghezzi. L'exposition de 1880 comprenait
quatre de ces dessins, empruntés aux collections de MM Alph.
Wyatt-Thibaudeau, Jean Dolent et à la nôtre. L'un de nos des-
sins représente le concert donné dans la cour du palais de l'am-
bassade de France à Rome : les spectateurs sont assis sur des bancs
faisant face aux musiciens placés sur un théâtre en forme de
balcon et décoré de statues ; les fenêtres des deux étages sont
garnies de nombreux spectateurs ; au centre de l'étage supérieur,
un balcon orné des armes de France et du Dauphin, aux angles
duquel deux Renommées sonnent de la trompette; il est surmonté
d'un baldaquin formé par la couronne fleurdelisée d'où s'échappent
des draperies supportées par deux Amours. L'autre dessin, éga-
lement à la plume et à l'aquarelle, représente le côté de la cour
du palais faisant face à celui du dessin précédent; les personnages
sont assis de face, et les assistants de la galerie du premier étage
sont appuyés sur des balustrades d'où pendent de grandes tapis-
series aux armes de France et du Dauphin ; aux fenêtres du second
étage, d'autres spectateurs.
Delarue. Entrée d'un ambassadeur turc : foule immense au
second plan, sur la terrasse au-dessous de laquelle défile solen-
nellement le nombreux cortège. A la plume, lavé de bistre. Est-ce
un souvenir de l'entrée de l'ambassadeur turc par le jardin des
Tuileries, que Ch. Parrocel avait été chargé par le duc d'Antin de
peindre en 1721 ; ou bien faudrait-il y reconnaître une autre entrée
d'ambassade pareille?
35o L'ARTISTE
Revue de la Maison du Roi au Trou d'Enfer près Marly en
1770. Très grand dessin de Lepaon, à la plume et au bistre.
Notons, au courant de la plume, huit costumes de femmes pour
ballet vers la fin de Louis XIV, dans le goût de Bonnart ; — et
deux costumes de Dulin pour le sacre de Louis XV; — les dessins
très terminés d'Alexandre Leblond, d'après le tombeau d'Henri II
et de Catherine de Médicis, et d'après le tombeau de Turenne.
La Frensen (Nicolas). Portrait de l'ami de la France, le roi de
Suède Gustave III, et de son fils. Préparation à la gouache de la
peinture qui se trouve au château de Drotningholm, en Suède ;
la tête du roi est seule terminée. Coll. du comte Suchtelen.
Dans ses achats de bibliothèques, Poulet-Malassis avait trouvé
et il m'avait donné deux curieux profils aux différents crayons,
l'un de Jean-Jacques Rousseau par la marquise de Verdelin, l'amie
du philosophe; Tautre de la princesse de Lamballe, attribué à
Gabriel de Saint- Aubin.
Trois dessins du sculpteur d'Huez, ayant trait à l'ascension de
l'aérostat de Montgolfier : 1° « La France, sous la figure de la
Reine, regardant la machine aérostatique s'élever dans les airs.
Cette machine est au-dessus du pavillon des Thuileries comme
dans l'esquisse ci-jointe. » — 2° « Triomphe de la physique, ;\ l'oc-
casion de la machine aérostatique. » — 3° « Procédés des sieurs
Montgolfier et Charles. La Physique y préside et semble satisfaite
de leur découverte. » Ces trois dessins, achetés chez Blaisot, for-
maient autant de projets de monuments de sculpture décorative
pour des bassins, destinés sans doute au jardin des Tuileries, à
l'occasion d'une fête en l'honneur des fameux aérostats de Mont-
golfier. Ils sont signés et exécutés avec le plus grand soin à la
plume et lavés de bistre.
Vincent (Fr.-André). Grand dessin, représentant Boyer-Fonfrède
enfant, recevant devant son père une leçon d'agriculture; première
pensée du grand tableau qui décore aujourd'hui le musée de Bor-
deaux. A la plume, lavé et rehaussé de blanc, signé et daté de
1775. Coll. Descamps.
(A suivre). PH. DE CHENNEVIÈRES.
LA SIXTINE
ET
LA LÉGENDE DES SIÈCLES
ANS spécial amour pour les classi-
ques parallèles, nous voudrions
cependant rapprocher deux œuvres
qui, malgré la diversité des épo-
ques et des modes d'expression,
semblent nous oflfrir d'évidentes
ressemblances : la Sixtine et la
Légende des Siècles.
Si l'on voulait faire preuve d'une
plus grande ingéniosité, on pour-
rait étendre et généraliser le parallèle entre Michel-Ange et Victor
Hugo, rechercher les oppositions aussi nombreuses que les res-
semblances et souligner, par exemple, la curieuse identité de ces
dénominations : TAiirore et les Orientales, le Crépuscule et les Chants
du Crépuscule, le Jour et la Nuit et les Rayons et les Ombres. Y a-t-il
là pur hasard, réminiscence, identité d'impressions poétiques? On
ne sait. Ces titres vagues, imprécis, conviennent également aux
oeuvres du sculpteur et à celles du poète. Filles, les unes comme
les autres, de la Rêverie plus que de la Pensée, celles-ci n'offrent,
sous leur homonymie, aucune espèce de parenté.
352 L'ARTISTE
On pourrait même, avec quelque bonne volonté, trouver dans
le génie architectural de Hugo (Notre-Dame de Paris) un trait
d'union qui le rapproche de l'architecte de Saint-Pierre, et cons-
tater que, si l'artiste consolait sa grande âme dans la composition
de poésies platoniciennes, le poète trouvait des délassements à ses
travaux dans le griffonnage de ses rembranesques dessins.
Nous n'oserions, pour notre part, entreprendre un parallèle aussi
complet, crainte d'obtenir des résultats souvent négatifs ou contra-
dictoires. Mais nous voulons choisir, dans l'œuvre de ces deux
poètes, deux œuvres, la Sixtine et la Légende, les comparer et
montrer que l'une et l'autre offrent, dans leur conception origi-
nelle, leur développement et leur conclusion, la plus exacte et la
plus frappante identité.
■ *
Des merveilles créées par Michel-Ange, la Sixtine demeure
peut-être la plus auguste. Terrifiante maîtrise d'exécution, adorable
sublimité de la pensée, le génie humain atteint sur ces voûtes une
de ses limites. Taine s'est prouvé singulièrement myope en ne
voyant sur ces murs que des torses, des muscles, une débauche
de plasticités herculéennes, une superbe jactance d'anatomiste, et
Michelet, par un excès contraire mais aussi condamnable, a profité
de ces fresques pour donner carrière à ses rêves mystico-révolu-
tionnaires. La Sixtine, pour tout esprit sincère, est simplement
l'œuvre d'un génie chrétien, nourri de la Bible et de Dante. Ici se
dresse sa page suprême, testamentaire. Tous les lecteurs de
Y Artiste la connaissent ; mais, pour faciliter notre rapprochement,
nous allons rapidement la décrire.
A première vue, il est malaisé de s'y reconnaître. Même les
simples photographies causent une impression d'effroi. On se sent
mal à l'aise devant ces géants dont le regard foudroie ou la médi-
tation stupéfie. Mais, après quelque temps, l'esprit s'oriente. Le
sens général de l'œuvre, — conçue, qui sait? mais en tout cas
exécutée en ses deux parties à vingt ans de distance, — apparaît
dans sa parfaite unité. Dès que le regard a passé des voûtes à la
fresque du fond, au Jugement, la lumière est faite. C'est le règne
de Dieu qui viendra, qui vient déjà juger les vivants et les morts.
Remarquons que Michel-Ange, pour tenir le spectateur en garde
contre de vaines interprétations, Michel-Ange a pris soin de fixer
aux angles de son plafond, comme aux quatre points cardinaux, les
.LA SIXTINE ET LA LÉGENDE DES SIECLES 353
symboliques libérateurs de l'Ancien Testament : le serpent d'airain,
Judith, David, Esther, qui préfigurent la venue du suprême, du
divin Rédempteur.
« Tremblez, malins et méchants, prévaricateurs et pharisiens,
menteurs et simoniaques, car le jour de Dieu va venir! » tel le cri
de Michel-Ange. Et, pour mieux nous convaincre, il apporte ses
témoignages. Voici, récapitulée au plafond, l'histoire du monde :
le chaos, la séparation des ténèbres et de la lumière, la création de
l'homme, celle de la femme, le déluge, l'ivresse de Noé. Il suffit.
Qju'est-il besoin de poursuivre? N'a-t-on pas là les origines, les
causes, et, pour ainsi dire, le prologue de ce long drame qui, au
milieu des crimes de l'humanité, aboutit au volontaire holocauste
de la suprême victime ? L'esprit sait maintenant d'où il part et où
il va : du commencement à la fin du monde, de la création au
jugement.
En intervalle, voici la grande aventure humaine, menée par la
descendance d'Adam. Que de personnages, d'hommes, de femmes,
d'enfants composent cette multitude ! il est malaisé de décrire la
pose significative, d'expliquer la pensée de chacun. Vingt pages
n'y suffiraient pas.
Sur tout ce monde régnent les Prophètes et les Sibylles, créations
qu'on doit admirer à genoux, dans un silence adoratif. A leurs
pieds se déroule toute la généalogie du Christ. On remarque
David, vêtu d'une sorte de haïck, comme un Arabe. Près de lui,
un ravissant jeune homme, au profil pur, à la chevelure bouclée,
la jambe étendue en une pose familière et élégante, lit dans un
livre ouvert devant lui sur un pupitre. Son attitude, sa personne
exhalent un parfum d'amour, les tendresses passionnées du Can-
tique, des rêves à la Sulamite : c'est Salomon. D'autres semblent
désespérés et restent assis près de leur femme et de leur enfant,
dans une résignation fataliste. Viendra-t-il ce jour de justice tant
de fois promis? tandis que, plus loin, d'adorables femmes, belles
d'espoir et môme de certitude intuitive, bercent avec confiance
leur chérubin.
Dans le haut on voit une humanité nue, c'est-à-dire anonyme,
qui s'agite, rêve, attend, espère, discute, réclame la venue du Messie.
Au milieu de tous, debout sur des pilastres, des anges, instruits
des desseins éternels, promènent leur enfantine sérénité au milieu
de cette fièvre générale, tandis que la voûte entière, comme sou-
1895. — l'artiste. — NOUVELLE PÉRIODE : T. X 23
354 L'ARTISTE
levée, éclate en clameurs et mêle ses furieux appels de justice aux
trompettes des anges qui, là-bas, sonnent le réveil et le jugement.
La justice! tel est le sentiment qui anime chacun, impose à
l'œuvre sa rigoureuse unité. Sublime épopée, inspirée par la Bible
au génie de Michel-Ange, et qui égale au livre le monument.
*
Cette idée de justice, cette conception philosophique d'une
humanité criminelle et souffrante, dont l'évolution lente aboutit
à Dieu, nous la retrouvons, avec des développements identiques,
dans le chef-d'œuvre de Victor Hugo, la Légende des Siècles.
Dans un sens général et en se tenant au plan esquissé dans la
préface. Vision d'où est sorti ce livre, la Sixtine et la Légende semblent
être nées de la même conception :
J'eus un rcve, le mur des siècles m'apparut.
C'était de la chair vive avec du granit brut,
Une immobilité faite d'inquiétude,
Un édifice ayant un bruit de multitude,
Des trous noirs étoiles par de farouches yeux,
Des évolutions de groupes monstrueux
Et ce mur frissonn.-iit comme l'arbre au zéphire....
Chaque assise avait l'air vaguement animée ;
Cela montait dans l'ombre ; on eût dit une armée
Pétrifiée avec le chef qui la conduit
Au moment qu'elle osait escalader la nuit
C'était une muraille et c'était une foule....
Tout l'homme avec le souffle inconnu qui le mène....
Eve ondoyante, Adam flottant, un et divers,
Palpitaient sur ce mur, et l'être et l'univers,
Et le Destin, fil noir que la tombe dévide....
Quel Titan avait peint cette chose inouïe ?
Qui donc avait sculpté ce rêve où j'étouffais ?
Ce rêve, et j'en tremblais, c'était une action
Ténébreuse entre l'homme et la création....
Des clameurs jaillissaient de dessous les pilastres ;
Des bras sortant du mur montraient le poing aux astres ;
Tandis que je songeais, l'oeil fixé sur ce mur
Semé d'âmes, couvert d'un mouvement obscur
Et des gestes hagards d'un peuple de fantômes,
Une rumeur se fit sous les ténébreux dômes,
J'entendis deux fracas profonds, venant du ciel....
Le firmament que nul ne peut ouvrir ni clore
Eut l'air de s'écarter....
N'y a-t-il pas là tout un côté descriptif, toute une mise en scène,
qui rappellent étonnamment Michel-Ange? Et le poète ne semble-
t-il pas décrire l'œuvre du peintre ? En lisant le livre même, —
LA SIXTINE ET LA LEGENDE DES SIÈCLES 355
surtout si nous y ajoutons les deux parties complémentaires, la
Fin de Satan et Dieu, — le plan apparaît plus vaste, les tableaux
plus variés, les épisodes multipliés. iMais cet agrandissement est
l'œuvre du temps plus que du poète. Au lieu d'une légende
biblique, d'une humanité Israélite, nous trouvons ici une légende
universelle, une bible de l'humanité, encore que des figures extra-
ordinaires, comme celles de Bouddha, Hermès, Orphée, Pythagore,
Confucius et Zoroastre, ne s'y rencontrent pas.
Ces vides, si regrettables qu'ils soient, n'empêchent pas la
Légende des Siècles de former un tout complet. Ajouter d'autres
médaillons, d'autres bas-reliefs, augmenterait le volume, sans
agrandir l'œuvre, puisque c'est Dieu qui, comme à la Sixtine,
l'ouvre et la ferme. Le livre débute par un hymne à la Terre,
d'inspiration orphique, et qui éclaire d'un Fiat lux l'œuvre entière.
Il s'achève en plein ciel, dans l'abîme où les astres formidables
promènent leur néant sous l'œil de Dieu. Tout le reste est épiso-
dique. C'est la longue aventure humaine des fils d'Adam, telle
que nous l'ont conservée la légende et l'histoire.
C'est donc le plan michelangesque conservé dans ses lignes
essentielles, repris par un génie d'un autre ordre et selon un mode
d'expression difi'érent, mais soumis à la même pensée dominante :
Dieu A et û !
*
Un coup d'œil synthétique nous a suffi pour saisir l'air de
famille qui relie les deux œuvres. Essayons rapidement d'indiquer
les identités plus marquantes et aussi les diff"érences plus caracté-
ristiques, qui qualifient ces deux génies créateurs.
Nous connaissons leur pensée sur une question primordiale, la
croyance en Dieu et la croyance en un monde meilleur. Mais Dieu
se révèle à nous sous deux formes : la beauté de la nature et le
dogme religieux. A laquelle de ces deux formes le génie propre
de Michel-Ange et de Victor Hugo les a-t-il poussés ?
Michel-Ange fut un chrétien sincère, soumis à l'autorité de
l'Église, croyant au dogme, épris de l'idéal catholique et des
farouches beautés de l'Ancien Testament. La beauté de la nature
semble s'être condensée pour lui en une beauté abstraite, qu'il
chanta dans ses vers platoniciens et à laquelle il aspira comme à
Dieu même. La nature elle-même semble ne pas avoir existé pour
lui. Est-ce que toutes les harmonies du monde ne sont pas conte-
356 L'ARTISTE
nues dans ce microcosme, l'homme? De là une représentation
exclusive de la forme humaine, sans le cadre d'un paysage, sans
accessoire de fleur ou d'animal (et quel Barye ! s'il eût voulu),
conçue abstraitement, et dont rien ne vient tempérer l'exaltation
et la hautaine sobriété. Voyez la Création d'Eve, où la nature est
réduite à un tronc d'arbre.
Victor Hugo, au contraire, semble n'avoir pas compris l'essence
du christianisme. Enthousiaste des poésies sacrées, il s'est raidi
devant le dogme, éloigné du prêtre, sauvé du bedeau. Or le
dogme veut être creusé ; le bedeau caricatural, écarté ; le prêtre
ignorant, ignoré. On doit, à notre époque, savoir rester catholique
malgré le clergé. Victor Hugo dans ses poésies parle souvent des
mages, à une époque où ils n'étaient pas d'une circulation cou-
rante comme aujourd'hui. Mais ce mot n'a dans sa bouche qu'une
valeur poétique. L'initié ne rira jamais de la religion. C'est le
contraire d'un voltairien. Victor Hugo, qui comprenait à merveille
les prophètes, les évangélistes et la divine beauté du Christ, n'a
pas compris le christianisme, et, en mourant, il n'a confessé du
symbole de Nicée que les deux premiers mots : « Je crois en
Dieu. »
Mais ce Dieu qu'il n'a pas su voir derrière les voiles et les sym-
boles de la religion, il l'a reconnu, aimé, chanté, adoré dans son
œuvre visible, le monde. L'éclosion d'une fleur comme la rotation
d'une planète, les symphonies des vents ou des vagues comme le
silence des nuits, tous les phénomènes qui nous entourent, le
jettent dans l'extase. C'est une ivresse orphique. Comme la pytho-
nisse sur son trépied, une puissance mystérieuse, cosmique, le
saisit, l'emplit et l'ébranlé, sous un torrent de vie universelle,
où s'abreuve son inspiration. Contemplation visionnaire, égale
chez Michelet, bien supérieure à la vue nette, courte et superfi-
cielle de Leconte de Lisle, et qui ne se trouble pas devant ce pas-
sage des êtres éphémères, devant cette extraordinaire mobilité de
la nature, devant ce mouvement vertigineux et éternellement circu-
laire de la vie, que symbolisait Voiirohoros antique. Vision, au con-
traire, pleine de sérénité, de foi et d'espérance, telle que Raphaël
la représente dans l'admirable gravure de Marc-Antoine, les Femmes
an Zodiaque. Avec son intuitif génie, Victor Hugo a rendu un
immense service à l'idéalisme et mérité à ce point de vue l'éter-
nelle reconnaissance des penseurs.
LA SIXTINE ET LA LÉGENDE DES SIÈCLES
357
Suivant une voie différente de celle de Michel-Ange, il est
parvenu au même sommet de lumière.
*
C'est sur ce sommet qu'ils ont été saisis tous deux par le même
rêve de justice, embrasés dans leur âme républicaine, possédés de
la même pure tendresse pour les petits, les faibles, les deshérités.
La Sixtine est l'endroit où Michel-Ange a accordé à l'enfant la
plus large place, si large que Michelet fait de l'enfant le point de
départ de toute la composition. Dans l'économie décorative du
plafond entier, c'est une profusion céleste de chérubins. Naturel-
lement cette même ardeur de justice, cette même tendresse pour
les petits, se double d'une même haine contre les injustes et les
violents.
Enfin voici une dernière ressemblance plus intime et plus frap-
pante. La plupart des personnages de Michel-Ange et de Hugo
sont, au fond, attristés et attristants. Ils reflètent je ne sais quelle
inquiétude de luttes vaines, quelle angoisse d'attentes déçues,
d'espérances chimériques. Mais ce doute qui point pour le visiteur
de la chapelle et le lecteur du livre, se dissipe à mesure que celui-ci
avance et approche de la conclusion, l'apparition d'une nouvelle
aurore et le lever d'un nouveau jour.
Ainsi cette histoire biblique, cette Légende des Siècles, si noires,
si pessimistes, aboutissent toutes deux à un rayonnant optimisme!
Quelle admiration ne mérite pas une clairvoyance si lucide jointe
à une foi si robuste !
Telle est la conception vraiment belle, originale, qui fait la
gloire du peintre et du poète, et les classe à la suite des grands
prophètes. L'analyse seule mène au pessimisme ; la synthèse seule,
à l'optimisme. Litelligences complètes, analytiques et synthétiques,
le mal ne les a pas troublées. Leur âme lyrique n'a pas connu le
doute stérile. Michel-Ange s'est réfugié dans une espérance pleine
. de colère, Hugo dans une contemplation pleine de sérénité.
Tous deux ont su apporter à nos âmes un cordial puissant, un
énergique viatique. Tandis que nos pas trébuchent et s'ensan-
glantent sur le même dur chemin, ils forcent nos regards à suivre
les merveilles rassurantes du monde et finalement à se fixer sur
Celui qui pour tous les siècles se révèle le vrai Juge et le seul Maître.
MAURICE BAZALGETTE.
EUGÈNE DEVÉRIA
ET SON JOURNAL INÉDIT
(Suite >;
UGÈNE Devéria passa une partie
de l'année i833 en Bretagne, où
il avait été appelé pour décorer le
chœur de l'église de Fougères.
Six grandes peintures en hauteur,
scènes de la vie du Christ, lui
furent commandées pour cette
église. 11 exécuta lui-même cinq
de ces tableaux ; le sixième fut
peint par son frère Achille. Entre
temps, à Rennes, où il séjourna
quelque peu, il pensa être chargé d'un travail de sculpture, comme
nous le voyons par l'extrait de la lettre suivante, adressée par lui
à son frère Achille 2 :
• V. l'Artiste d'octobre dernier.
' Cette lettre a déjà été citée ici par M. Henry Jouin, dans son étude sur Jean Gigoux,
artistes et gens de lettres de l'époque romantique, \' Artiste, février 1895 (nouv. période, t. IX,
p. II 3).
I, 'ARTISTE
I
j£U(;ene deveria
Bar lui-rneme.
f 183^1
lï
EUGÈNE DEVÉRIA
359
J'ai raté ici une belle affaire de gloire que je croyais mettre dans mon
sac de provision. C'était 10 statues de six pieds, à mille francs pièce, en
pierre, faites seulement par devant, pour une salle de spectacle que l'on
bâtit. Lanno, de Rennes, les avait refusées assez impertinemment, puis,
au moment où j'allais peut-être les gober, paf ! voilà un de ses amis qui
l'engage à faire amende honorable, et on les lui rend. Je comptais presque
sur ce travail, et ça m'a véritablement désappointé, autant comme gui-
gnon de non réussite que par le fait en lui-même. C'était une belle occa-
sion de te payer en la monnaie que tu aimes de ma part, pour la peine
que tu t'es donnée après moi. Le plaisir que je savais te faire est entré
pour beaucoup dans ma contrariété...
N'oublions pas qu'Eug. Devéria avait précédemment pratiqué la
sculpture pour laquelle il eut toujours un goût très prononcé.
Déjà, au Salon de i83i, il avait exposé une statue d'enfant en
costume moderne, qui fut d'ailleurs assez mal accueillie par la
critique.
A son retour de Bretagne, Eug. Devéria trouva sa sœur Laure
malade. Bientôt son état s'aggrava, et, après de longs mois de
souffrances, cette belle jeune fille, si aimée de tous les siens,
mourut. Sa pauvre mère ne se releva pas de ce coup et ne fit plus
que languir jusqu'à son dernier jour. Notre peintre fit un portrait
de Laure sur son lit de mort, qui figure aujourd'hui au musée de
Pau, et qui la montre pour ainsi dire endormie dans sa gracieuse
beauté.
Au Salon de i836, Eug. Devéria se vit refusé en compagnie de
Marilhat, Théodore Rousseau, Louis Boulanger, etc. Il s'en consola
facilement, se trouvant proscrit en assez bonne compagnie. Cette
même année, il exécuta dans la chapelle de sainte Geneviève, à
Notre-Dame-de-Lorette, deux grandes peintures murales, comman-
dées par la ville de Paris. Dans la première. Sainte Geneviève rendant
la vue à sa mère, le peintre nous montre la sainte touchant de la
main les yeux de sa mère assise devant elle; à gauche, une femme
accompagnée de sa fille ; à droite, un cul-de-jatte à côté d'un petit
garçon se traînant sur une béquille ; au deuxième plan, une jeune
fille et à côté d'elle, deux femmes ; un peu plus loin, deux jeunes
hommes ; le haut de la composition est occupé par des anges sur
des nuées. La seconde, la Glorification de sainte Geneviève, représente
la sainte en extase, soutenue par deux jeunes filles ; à ses pieds se
voient, à gauche, divers personnages, trois femmes dont l'une age-
nouillée tient un enfant dans les bras, et quatre hommes dont l'un
36o L'ARTISTE
également agenouillé ; à droite, un prélat accompagné d'un enfant
portant un cierge ; au deuxième plan, un vieillard, une femme et
une jeune fille ; au haut du tableau, un ange plane au-dessus des
nuages. Ces deux vastes compositions furent diversement jugées.
Cependant, l'éloge l'emporta généralement sur la critique. Delacroix ,
dont l'indulgence n'était pas la qualité dominante, les appréciait
hautement. Il faut néanmoins convenir qu'Eug. Devéria n'avait
rien de ce qui fait le peintre religieux. Est-ce la raison pour laquelle
le préfet de la Seine ne trouva pas ces peintures de son goût?
Nous l'ignorons. Toujours est-il que ce haut fonctionnaire décida
que le peintre serait par la suite écarté de la liste des artistes aux-
quels des commandes pourraient être faites par la ville de Paris.
Arrivons au Salon de i838, auquel notre artiste exposa une
Fuite en Egypte, VJpothéose de Psyché, les Enfants de Chlodoniir, vaste
machine dont lui-même faisait peu de cas et qu'il garda dans son
atelier jusqu'à son dernier jour; un Moine en prière, des Bretons
priant devant une croix, souvenir de son séjour à Rennes et à Fou-
gères, qu'il donna plus tard au musée d'Avignon ; une Scène du
Don Juan de Mozart et la Bataille de la Marsaille, grande composi-
tion pleine de sérieuses qualités, destinée au musée de Versailles,
où elle fait d'ailleurs fort bonne figure à côté des toiles de Schcft'er
et de Heim. La Fuite en Egypte était conçue dans une donnée qui
ne manquait pas d'originalité : la Vierge, tenant l'enfant Jésus
dans ses bras, est montée sur un âne que conduit un ange ; un
autre ange, les ailes déployées, chemine à côté de la monture de
la mère de Dieu, prêt à défendre le groupe divin contre toute
attaque, cependant que saint Joseph en arriére jette des regards
inquiets et scrutateurs sur le chemin que la sainte caravane vient
de parcourir et que surplombe ui;e pente rocheuse, abrupte, dont
le sommet est occupé par des arbres aux ramures se perdant dans
le cadre de la toile ; à gauche, au premier plan, parmi des herbes
et des plantes, on aperçoit des cadavres d'enfants massacrés par
ordre d'Hérode '.
A ce même Salon, Eug. Devéria envoya en outre divers por-
traits, entre autres ceux du baron Louis, de M""' Devéria mère, de
la belle-sœur du peintre, M'"'= Achille Devéria. Dans aucun de ces
' Le Journal des Demoiselles publia, en i838, une mauv.ùsc' gravure de ce tableau, signée
Daruours.
EUGÈNE DEVÉRIA 36i
portraits, l'auteur n'a serré la nature d'assez près, ni montré un
désir bien sincère de la reproduire avec une scrupuleuse fidélité,
se contentant trop souvent d'une ressemblance générale et d'appa-
rat, sans aller jusqu'à chercher le caractère. Comme portraitiste, Eug.
Devéria, de même que la plupart des peintres romantiques, n'était
pas de taille à rivaliser, nous ne dirons pas avec Ingres, le maître
impeccable, mais même avec Heim, Champmartin, Paulin-Guérin
et les autres peintres de l'école de David. Ses portraits, d'un aspect
agréable et d'une belle allure, visent à l'effet ; les accessoires, les
étoffes, les fonds y sont traités largement, décorativement et non
sans une certaine grandeur ; mais tous ou presque tous ses per-
sonnages ont comme un air de famille, une sorte de ressemblance
qui en exclut tout caractère individuel. Ajoutons qu'ils sont le
plus souvent superficiellement et pauvrement construits, et que,
lorsqu'ils représentent des femmes, elles ont des attitudes alan-
guies, des poses maniérées, avec des fonds de ciel tantôt légers et
aériens, tantôt orageux et tourmentés, qui ajoutent encore à l'as-
pect factice et convenu. Mais, malgré ces défauts, et peut-être
même à cause de ces défauts, ces portraits plaisaient au public
d'alors. Un de ceux qui contribuèrent le plus au renom d'Eug.
Devéria comme portraitiste, fut celui de la princesse Poniatowska.
Ce fut un des premiers qu'il peignit ; il date de l'époque où « la
princesse, alors toute-puissante Egérie de M. de Talleyrand, fliisait
la pluie et le beau temps à la cour et à la ville », nous apprend la
comtesse de Bassanville, dans ses Salons d'autrefois. Ce portrait se
voit encore aujourd'hui dans la galerie du château de Valencey
où le vieux diplomate passa les dernières années de son existence.
A la clôture de l'exposition de i838, Eug. Devéria fut décoré;
il avait 33 ans.
Nous ne nous attarderons pas aux toiles peintes par lui de i832
à i838, pour le musée de Versailles. Nous avons déjà cité la Ba-
taille de la Marsailk. La Levée du siège de Meli (janvier i^S)), 1'-'
Combat de Fontaine-Française (juin iS9Ji), la Prise de Saverne (iç
juin i6)6), ne valent ni plus ni moins que la majorité des toiles
de cette collection historique. Il peignit encore, pour cette galerie,
que Louis-Philippe considérait comme la grande idée artistique de
son règne, les portraits de Philippe h Bon, duc de Bourgogne, de
Charles de Cossé, comte de Brissac, et de Philippe de Crèvecœur, sei-
gneur de Guerdes ; ces portraits auraient pu présenter les caractères
362 L'ARTISTE
d'une résurrection historique : Eug. Devéria, comme tous ceux de
ses confrères auxquels échurent des commandes de même genre,
s'en est acquitté comme d'un pensum, croyant, après avoir peint
un personnage quelconque avec le costume du temps plus ou
moins exact, avoir suffisamment rempli sa tâche. Ces effigies
officielles sont exécutées sans incorrections, adroitement même,
mais c'est tout ce que l'on peut en dire ; elles ne nous renseignent
guère sur les personnages historiques qu'elles ont la prétention
de faire revivre.
De 1827 à i835, Eug. Devéria dessina de nombreuses lithogra-
phies, presque toutes fort remarquables. Il ne pouvait guère en être
autrement, puisqu'il avait cultivé cet art à l'école de son frère
Achille, qui a su tirer parti de la pierre lithographique comme
personne ne l'a fait avant ni après lui. Quelques pièces portent la
signature d'Eugène ; d'autres, et celles-ci de beaucoup les plus
nombreuses, celle d'Achille : quelle a été la part de chacun des
deux frères dans la composition et l'exécution de ces merveilleux
et subtils petits tableaux d'intérieur, de ces exquises et délicates
reproductions de la vie élégante et facile de la fin de la Restaura-
tion et du commencement de la royauté de Juillet? Nous ne sau-
rions le préciser.
A un moment donné, Eug. Devéria, dont l'activité était sans
bornes, eut un atelier d'élèves. Fait curieux, la plupart des disciples
étaient aussi âgés que le maître, quand ils ne l'étaient pas davan-
tage; quelques-uns ont eu quelque notoriété. Nous citerons parmi
ces derniers, Auguste Glaize, Edmond Boutibonne, Michel Pous-
sin, Edmond Chazérian, etc.
Entre temps, Eug. Devéria s'était marié. Il avait épousé une
créole, M"« Caroline du Ranzel, de quelques années plus âgée que
lui, qu'il avait rencontrée dans sa famille. De cette union naquirent
plusieurs enfants qui moururent tous en bas âge, sauf une fille,
Marie, que son père aima tendrement. Il eut la douleur de la
perdre subitement à Pau, comme nous le verrons plus tard, à peine
âgée de vingt-cinq ans, dans tout l'épanouissement de sa grâce et
de sa beauté. M""' Devéria survécut sept ans à sa fille ; elle s'étei-
gnit en i863 à l'âge de soixante-treize ans.
En 1887, Eug. Devéria quitta Paris, pour aller, avec sa femme
et sa fille, s'établir à Avignon où il venait d'être chargé d'impor-
EUGÈNE DEVÉRIA 363
tants travaux de décoration picturale dans l'antique cathédrale
des Doms, si superbement placée sur le point culminant du rocher
qui domine toute la vallée du Rhône et d'où la vue s'étend jus-
qu'aux sommets neigeux des Alpes. La chapelle de la Vierge, qu'il
avait à décorer, forme, en quelque sorte, une petite église à côté
de la cathédrale. Il s'agissait de couvrir de fresques l'abside, les
deux murs latéraux, la muraille faisant face à l'abside et enfin la
voûte de cette chapelle que l'on venait de restaurer et pour laquelle
on avait demandé une statue de la mère de Dieu à Pradier. Eug.
Devéria avait déjà étudié ses compositions et brossé ses esquisses,
lorsque, au moment de commencer l'exécution de ses peintures
sur les murs, il fut appelé à accompagner à Milan le représentant
de la France qui allait assister au couronnement de l'empereur
d'Autriche, qui devait avoir lieu le 6 septembre i838, à Monza,
où est conservée la fameuse couronne de fer des empereurs d'Oc-
cident. Le gouvernement français avait fait choix de notre artiste
pour peindre une vaste composition représentant cette cérémonie.
Ce projet de commande n'eut pas de suite ; Eug. Devéria avait ce-
pendant rapporté d'Italie de nombreux documents, dessiné de gran-
deur naturelle les portraits des princes, ministres, prélats, grands
dignitaires de la cour de Habsbourg, qui étaient du plus haut intérêt.
Rentré à Avignon, il entreprit sans plus de retard ses peintures
de la cathédrale. Il commença par décorer le mur de l'abside, sur
lequel il peignit les Disciples d'Eiiiniails. Mais, appliquée sur des
voûtes humides, sur un enduit insuffisamment sec, cette fresque,
à peine achevée, s'écaillait et s'en allait par morceaux : le peintre
dut la reprendre d'un bout à l'autre. Il entreprit ensuite, sur l'une
des murailles latérales, un Martyre de saint Etienne, qui resta ina-
chevé, car le peintre terrassé par la maladie avait dû interrompre
son œuvre : ce fut pour lui un désastre. Bien des années plus tard,
revenu à la santé, il peignit à Pau, où il habita depuis lors presque
sans interruption jusqu'à sa mort, quatre grands tableaux pour com-
pléter cette décoration de la chapelle de la cathédrale d'Avignon.
Les quatre toiles, qui furent marouflées sur les murailles, l'Adora-
tion des Bergers, le Repos de la Vierge pendant la fuite en Egypte, Jésus
insulté par les soldats et la Communion, sont loin d'être sans mérite.
Théophile Gautier qui alla voir les décorations d'Eug. Devéria dans
la cathédrale en passant par Avignon pour se rendre en Afrique,
parle de leur coloris clair et gai qui illumine la vieille église :
364 L'ARTISTE
Cet éclat tout mondain, dit le brillant écrivain, aurait peut-être mieux
convenu à une décoration d'opéra, à un plafond de Versailles qu'à la
chapelle de la Vierge. Nos gothiques modernes, emmaillotés dans leurs
longs suaires d'ascétisme factice, auraient voilé leur face devant cette
mère de Dieu qui ressemblait à s'y méprendre à la mère de l'Amour,
devant ces anges qui risquaient d'être des Cupidons, et Tiepolo eut été
plus content de cette peinture qu'Overbeck ; mais on y reconnaissait
encore les tons de la palette vénitienne qui, avant la révolution de juillet,
avaient fait saluer Devéria un des princes de la couleur.
Malgré ces éloges, il faut bien convenir que par le caractère de
son talent, par ses habitudes de vie, du moins jusqu'alors,
personne moins qu'Eug. Devéria n'était préparé au style de la
peinture religieuse ; nous avons déjà fait cette constatation à
propos des peintures de l'église Notre-Dame-de-Lorette.
La maladie de l'artiste fut le point de départ d'un changement
absolu dans son genre de vie. C'est, avons-nous dit, sous les voûtes
froides et humides de la cathédrale d'Avignon qu'il ressentit les
premières atteintes de cette affection de poitrine qui faillit
l'emporter et le força d'abandonner la tâche entreprise. Le mal
empira rapidement et le malheureux peintre affaibli, découragé,
l'esprit aigri, plein de noirs pressentiments, ne voyant comme issue
à son état que la mort pour lui et la misère pour sa femme et sa
fille, tomba dans un désespoir sans bornes, dans un épouvantable
découragement : les médecins lui conseillèrent d'aller demander,
sinon la guérison, du moins une amélioration à son état aux eaux
des Pyrénées. Le pauvre moribond partit donc pour les Eaux-
Bonnes, dés que la saison le permit, pendant l'été de 1841. Il
avait déjà quitté Avignon depuis quelques mois et s'était installé
à Montpellier dont le climat plus doux lui avait été recommandé.
Trois semaines de traitement aux Eaux-Bonnes produisirent une
notable amélioration dans son état, sans cependant que la guérison
fût complète. Sur les avis du médecin, il se décida à appeler les
siens auprès de lui et à passer l'hiver à Pau'. Il s'y établit dès cette
époque, et, à part qudques absences dont nous aurons d'ailleurs
à parler, il ne quitta plus la capitale du Béarn.
A peine convalescent de cette terrible maladie, effrayé par la
' Aux Eaux-Bonnes, Eug. Devéria peignit un portrait du docteur Darralde, en recon-
naissance de ses bons soins : le célèbre médecin est représenté assis à sa table, dans son
cabinet, la tête posée de trois-quarts et s'enlevant sur un fond sombre.
EUGÈNE DEVÉRIA
365
mort qu'il avait vue de si près, il sentit renaître en lui les senti-
ments d'une foi bien refroidie et qui jusque-là n'avait d'ailleurs
jamais été chez lui que fort tiède. Le hasard voulut qu'à ce
moment ps3^chologique de sa vie il se trouvât en relations avec un
pasteur protestant qui le convertit à sa religion. Dès lors notre
artiste s'absorba dans les pratiques d'un calvinisme farouche, avec
une ferveur et une austérité de dévotion dans lesquelles il persé-
véra jusqu'à son dernier jour. Le peintre brillant et fastueux,
amoureux des satins, des damas, des joyaux, se transforma tout-à-
coup en une sorte de rigide puritain, en une « tête-ronde » de la
garde de Cromwell. Malgré tout, il ne put jamais dépouiller
complètement le vieil homme, et même dans les dernières années
de sa vie il gardait encore quelque chose de l'allure romantique
de ses jeunes années. Les cheveux blancs coupés en brosse, le
visage encadré par une belle barbe blanche, il portait le large
feutre brun incliné sur le côté, des vêtements entièrement noirs,
à petit collet étroit, serrés à la taille, qui lui donnaient l'aspect
fier et hautain d'un vieux hugenot. Dans toute l'ardeur de sa foi
nouvelle, avec l'enthousiasme d'un néophyte, il voulut convertir
à ses nouvelles croyances tous ceux qui lui étaient chers. De ce
côté, ses efforts et ses vœux demeurèrent stériles. Sa femme, sa
fille, son frère, ses sœurs, tous les siens restèrent sourds à ses
objurgations, et cette famille, si unie naguère, se trouva divisée
par l'obstiné prosélytisme du néophyte. La tendresse et l'affection
d'autrefois firent place à la froideur et à la défiance. Les heurts
devinrent fréquents, et les relations, sans cesser tout à fait entre
Eug. Devéria, son frère et sa famille de Paris, se firent moins
cordiales. Aussi, lors de son premier retour à Paris après son
évolution religieuse, Eug. Devéria marqua son étonnement de
trouver les siens changés à son égard. Il s'en plaignit amèrement,
sans s'apercevoir que c'était lui-même, au contraire, qui était
changé.
Malgré les secours et les consolations que lui apportait sa foi
nouvelle, la désespérance de sa vie manquée et de sa carrière
. brisée à trente-cinq ans, se trahissait chez lui. C'est ainsi qu'il
écrivait à son frère Achille, dans une lettre datée de novembre
1843 : « Moi aussi je suis loin de compte, quand je pense à mes
rêves d'autrefois (et autrefois c'était hier), rêves où ta part était si
grande et que je vois avortés ! » Dans la force de l'âge, en pleine
366 L'ARTISTE
maturité, il doutait de lui, la pire des choses pour un artiste, avec
la décevante pensée de n'être plus bon à rien, d'être incapable
d'un effort sérieux et de n'avoir autre chose à demander à la
peinture que son pain quotidien.
Installé à Pau, en effet, il devint un faiseur de portraits. Il en
exécuta uu grand nombre, la plupart au pastel et assez piètrement
payés. Ses modèles, le plus souvent gens de peu de goût, bourgeois
de province attardés, ou étrangers pleins de morgue et de suffisance,
lui imposaient les dimensions, l'arrangement, les accessoires, le
costume de leurs effigies, et, en fin de compte, ne les trouvaient
jamais assez ressemblantes. Nous n'entreprendrons pas de raconter
les déboires que le malheureux artiste eut à subir à leur propos,
les humiliations et le chagrin qu'il eut à supporter de ce côté. Il
les dut en partie à sa bonté, pour ne pas dire à sa faiblesse et à
son manque de caractère. Son excuse est que de ces portraits
dépendait son pain et celui des siens '.
En 1842, occupé à ces travaux et tout cà l'accomplissement de
ses devoirs religieux, il n'envoya à l'exposition que deux portraits;
l'année suivante, il n'en envoya même plus qu'un seul. Au Salon
de 1844, il exposa une Résurrection du Christ, commandée par le
ministère de l'Intérieur et qui se trouve aujourd'hui dans la
chapelle des congrégations dépendant de la paroisse Saint-Martin
à Pau. Dans cette vaste composition, banale et sans caractère,
d'une coloration fade et plâtreuse, de laquelle toute pensée est
absente, comme dans nombre d'autres que nous allons avoir
à énumérer, l'artiste a cru qu'il suffisait pour faire œuvre de
peintre, de copier une draperie, dessiner une étoffe, peindre une
tête par un procédé quelconque, sans se préoccuper le moins du
monde du drame religieux ou humain qu'il avait à interpréter et
qui lui a complètement échappé.
L'année suivante (1845) il exposa une grande toile, également
commandée par l'État, \' Inauguration de la statue d'Henri IV à
Pau par le duc de Montpensier 2. Ce tableau ne fit pas grand bruit
' Dans nombre de maisons béarnaises on rencontre de ces portraits. Parmi les meilleurs,
citons ceux qui se trouvent dans les familles de Barbotan, Cassan, des Etards, d'Etigny,
Daran-d'Assat, E. Malan, Peyre, etc.
- ' Dans cette grande composition, qui se trouve aujourd'hui chez la duchesse de Mont-
pensier au palais de San Telmo à Séville, figurent de nombreux portraits : d'abord le duc
de Montpensier en tenue de capitaine d'artillerie, le duc Decazes, le lieutenant-général
Harispe, le comte de Saint-Cricq, pair de France; le marquis de Lusignan, également pair
EUGÈNE DEVÉRIA 36/
au Salon. Ch. Baudelaire trouve le silence de la presse et l'indiffé-
rence du public fort injustes et dit à cette occasion : « Les critiques
et les journalistes se sont donné le mot pour entonner un chari-
table De profomiis sur le défunt talent de M. Eug. Devéria, et,
chaque fois qu'il prend à cette vieille gloire romantique (le peintre
avait juste 40 ans) la fantaisie de se montrer au jour, ils l'ense-
velissent dévotement dans la Naissance d'Henri IV, et brûlent quel-
ques cierges en l'honneur de cette ruine. » Ce silence de la presse
et cette indifférence du public, dont se plaint le poète, ne vont
faire malheureusement que croître chaque année, jusqu'à la mort
du peintre.
Au Salon de 1847, Eug. Devéria envoya une grande toile, la
Mort de Jeanne Seymoiir, le lendemain de la naissance d'Edouard VI,
dont le sujet avait certaines analogies avec celui de la Naisssance
d'Henri IV. Ce n'est pas un tableau sans valeur, et, il prouve que
le peintre n'avait pas perdu toutes ses belles qualités d'antan. La
plupart des physionomies des personnages figurant dans ce tableau
ont une grâce remarquable, quoique un peu mièvre et efféminée,
celle de la reine mourante tout particulièrement. Les étoffes et les
accessoires sont traités avec l'aisance et l'habileté habituelles à l'ar-
tiste. La Mort de Jeanne Seymour fait partie du musée de Valence.
Eug. Devéria exposa au Salon de 1848, une Femme des Basses-
Pyrénées avec son enfant. Ce tableau est un souvenir de la vallée
d'Ossau, de cette région des Eaux-Bonnes où depuis sa maladie,
il avait conservé l'habitude d'aller tous les étés passer quelques
mois. Le séjour qu'il y faisait à cette époque de l'année était, pour
lui une période de repos après les pénibles labeurs de l'hiver, un
délassement à cette fastidieuse besogne de portraits, ainsi qu'à ses
leçons de dessin. Au milieu de cette belle et puissante nature, en
dépit du prétendu renoncement à l'art, qu'il affecte de professer
de France ; le premier président de la Cour de Pau, Amilhau ; le préfet des Basses-Pyré-
nées, Jules Azevedo ; le maréchal-de-camp baron Jacoby, les députés du département, La-
vielle, Pedre La Caze, Daguenet, Chégaray ; le maire de Pau, Maneseau ; le baron d'Hen-
neville, inspecteur de la maison du Roi ; le sculpteur Raggi, auteur de la statue; l'archi-
tecte Latapie, auteur du piédestal ; le musicien Habenecli qui conduisit l'orchestre pendant
la cérémonie d'inauguration ; le président du tribunal civil, Cazaubon; le président du tri-
bunal de commerce, Bégué; le commandant de la garde nationale de Pau, Puyoo, et d'autres
célébrités locales. Eug. Devéria fit un grand nombre d'études dessinées de tous ces person-
nages qui durent pour la plupart à cet effet venir poser dans son atelier. Ces dessins offri-
raient certainement un grand intérêt et mériteraient bien de figurer au musée de la ville
de Pau.
368 L'ARTISTE
à chaque page de son journal, les anciens enthousiasmes de sa
jeunesse renaissent aussi vivaces que jadis. Il s'établissait alors
dans quelque auberge de village et travaillait avec un bonheur
indescriptible. Dans son journal, à la date du 6 septembre 1848,
il écrit de Laruns, surpris par un orage et obligé de se réfugier
dans une masure champêtre qu'il parcourt du rez-de-chaussée au
grenier :
J'ai reçu, tant en haut qu'en bas, une excellente leçon de peinture. Il
y a longtemps que je n'avais vu quelque chose d'aussi saisissant comme
art. Cette lueur d'orage entrant dans les grandes salles par d'étroites ou-
vertures, donnaient aux lumières étroites d'ailleurs, une puissance in-
croyable. Les ombres étaient immenses, d'une obscurité veloutée, déli-
cieuse. Là, pas de variété dans les chairs, clair et ombre, monochrome ;
mais, quelle ampleur, quelle épaisseur, quelle suavité ! Pas de contours,
pas de séparation entre le clair et l'ombre, tout ça passe de l'un à l'autre
d'une manière insensible. Je crois que j'ai assez fait fin. Je dois pouvoir
faire plus épais sans me perdre. Les paysans s'applaudissaient de la pluie
et je m'en applaudissais aussi. J'ai vu là quelque chose qui vaut l'École
vénitienne absente. Si je vis encore l'an prochain, j'accomplirai décidément
autant que possible, mon projet de vivre ici et d'aller aux Eaux-Bonnes
comme accident. Il me semble qu'il y a un progrès probable au milieu de
cette nature puissante et dorée comme un Titien. (Et à la date du len-
demain 7 septembre) : Le temps est à la pluie, je retourne à la maison.
J'ai fait depuis quatre heures jusqu'au dîner, un souvenir de ce que j'ai
vu hier. C'est un dessin au fusain, sur gros papier gris. Je crois que c'est
très bien; jamais je n'avais pensé à cela.
C'est de cette époque que datent également un certain nombre
d'autres compositions dont les sujets sont empruntés à la vie des
vallées pyrénéennes, duoique ce fût, pour ce peintre habitué aux
pourpoints et aux ajustements du moyen-âge et de la Renaissance,
une chose nouvelle de peindre ces robustes paysans au teint hâlé,
coiffés du béret national, bleu ou brun, aux vestes de gros drap
gris ou -rouge, aux gilets et aux guêtres de laine blanche, aux pieds
chaussés d'alpargates ou de sabots aux bouts recourbés ; ces solides
paysannes, la cruche d'eau fièrement posée sur la tête, au capulet
rouge, au jupon violet et court s'arrôtant au genou sur une jambe
nerveuse et fine, il sut voir dans ces modèles le côté élégant et
gracieux qui leur est propre, en dégager la beauté caractéristique,
tout en ne la rendant pas peut-être avec assez de robustesse. Dans
ces études, pour ainsi dire ethnographiques, dont un certain nom-
EUGENE DEVERIA
369
bre figura à la vente faite après son décès à l'hôtel Drouot, Eug.
Devéria semble comme toujours avoir vu la nature un peu super-
ficiellement et trop hâtivement; c'est habile, bien entendu, mais
d'une exécution creuse et vide. Malgré l'exécution insuffisante,
ces compositions gracieuses et maniérées ont pourtant un charme
réel. On en peut dire autant d'une suite de lithographies coloriées
qu'il dessina pour un éditeur de Pau, et qui représentent les types
et costumes de cette vallée d'Ossau pour laquelle il ressentait un
attrait tout particulier'. Notons en passant le portrait, qu'il dessina
au crayon gras, de Gaston Sacaze, le célèbre berger botaniste d'Olas,
dans lequel il a rendu avec une vérité saisissante le caractère du
modèle.
Aux Eaux-Bonnes, Eug. Devéria se retrouvait parfois avec des
amis de sa jeunesse. En 1 845, il s'y rencontra avec Eugène Delacroix,
Paul Huet et Camille Roqueplan ; nous n'avons pas besoin de dire
quelle joie ce fut pour lui et les longues conversations que durent
avoir ensemble les quatre amis. Plus tard, il y vit David d'Angers.
A Pau, durant l'hiver de 1848,11 retrouva encore un de ses anciens
camarades, le sculpteur Henri de Triquety, puis Roqueplan qu'il
avait déjà revu aux Eaux-Bonnes, amenés tous deux, par le soin de
leur santé, dans la capitale du Béarn. Ensemble, ils revécurent les
années évanouies, heureux de rappeler les souvenirs du temps de
leur jeunesse, trop vite disparu.
Pendant l'été de 1849, Eug. Devéria fut appelé en Hollande, où
il brossa deux portraits de la reine. Serait-ce que le puritain, qu'il
était devenu, n'eût pas su flatter suffisamment son royal modèle?
Toujours est-il que ces portraits n'cureut pas le don de plaire;
l'un deux reparut à sa vente posthume. Les espérances fondées
sur ce voyage, et elles étaient grandes, ne se réalisèrent pas. En
somme, le peintre n'eut guère à se louer de la cour néerlandaise.
L'automne venu, de la Hollande, qui lui avait été si peu hospi-
talière, il s'embarqua pour l'Angleterre, d'où il gagna rapidement
l'Ecosse, où il séjourna pendant près de deux ans. Dès son arrivée,
il fut appelé chez les Douglas, au château de Broodick, dans l'île
d'Arran, pour y faire le portrait de la grande duchesse Stéphanie
de Bade, belle-mère du duc d'Hamilton, qu'il retrouva plus tard à
' Cette suite de lithographies, publiée chez le libraire Auguste Basny, est devenue fort
rare.
1893. — l'artiste. — NOUVELLE PÉRIODE : T. X
»4
370 L'ARTISTE
Pau, lors d un séjour qu'elle y fit, au château mis gracieusement
à sa disposition par Napoléon III. Il demeura dans cette résidence
princière de Broodick-Castlc jusqu'au commencement de l'année
i8jo, époque à laquelle il alla se fixer à Edimbourg où il n'avait
fait que toucher barre à son arrivée, et où il retrouva un frère de
sa mère, fixé dans la capitale de l'Ecosse depuis de longues années.
Là, il peignit plusieurs toiles de dimensions relativement réduites :
une OphéUc, la Siiiiainiie tenant sur ses genoux son enfant mourant et
la Mort du duc de Rothay, épisode tiré du roman de Walter Scott,
la Jolie fille de Perih.
Par ses lettres et son journal, nous voyons qu'il fut vivement
frappé par les portraits du peintre Rœburn qu'il eut l'occasion de
voir là-bas et dont, auparavant, il ignorait même le nom. Parlant
d'une visite qu'il fit avec le marquis d'Hamilton chez un certain
William Maxwell pour voir des portraits de cet artiste, voici ce
qu'il en dit:
Je me bornerai à mentionner deux portraits qui étaient le but pour
lequel le marquis m'avait engagé à aller avec eux. L'un en pied, est bon.
C'est un officier de cavalerie, rouge et blanc, appuyé sur son cbeval noir,
éclairé par derrière du côté de l'oreille droite. La tête est excellente, ce-
pendant l'ensemble du tableau ne me paraît pas très bon. Le second, du
même artiste, mort maintenant (et qui a fait, il y a quelque trente-cinq
ans le portrait enfant du marquis qui est charmant), est un portrait mi-
corps d'un officier d'infanterie, en rouge aussi, la main gauche sur la
poignée du sabre, la droite appuyée par le pouce dans la ceinture. C'est
une des meilleures peintures que j'aie jamais vues. La tête est peinte avec
une fermeté que n'avait pas toujours sir Thomas Lawrence, et les habits
sont rendus avec une largeur qui rappelle tout à fait le superbe sans façon
des maîtres véritables. Quelle différence entre cette belle liberté du talent
et notre misérable esclavage du détail caractéristique, esclavage de la mé-
diocrité qui cherche dans le trompe l'œil à pallier sa petitesse ! J'avoue
que mon ambition n'irait pas plus loin que ce portrait. Je pense que celui
qui pourrait fournir une carrière un peu longue, remplie d'œuvres sem-
blables, placerait son nom auprès des plus illustres que la postérité prisera.
Au déjeûner, j'ai demandé au marquis le nom du peintre en question; il
s'appelait Rœburn. Son nom est peu connu, même en Angletterre,
parce que, Écossais, il n'est jamais allé au dehors, demander à la Renom-
mée de le faire résonner dans sa trompette menteuse.
Rien d'intéressant du reste, comme ces appréciations de l'artiste
sur les maîtres. Déjà, l'année précédente, pendant son séjour en
EUGÈNE DEVÉRIA
iyi
Hollande, il avait écrit les lignes que voici après une visite au
musée de La Haye :
J'ai eu, au Musée ancien, une grande déception et un grand étonne-
ment. La première, devant le Taureau de Paul Potter, que je crois une
misérable chose ; la seconde, devant la Leçon d'analomie, de Rembrandt,
si belle, mais si différente de la somme ordinaire des tableaux du maître.
Paul Potter m'a prouvé, dans ce grand tableau, ce que m'avaient foit
soupçonner ceux de Paris, que ce n'était qu'un copieur sans art véritable.
C'est un tas mal placé de grosses et de petites bêtes commençant à bœuf
et finissant à grenouille. Le taureau n'est pas même d'une belle espèce, la
vache est détestable. C'est rond en général, sans anatomie, sans ombre,
sans vie. Le ciel a l'air d'un grand mur gris, l'arbre est à fuir, le tout est
sans sacrifice et ne peut pas, selon moi, être compté comme l'œuvre d'un
maître. A l'autre bout de la salle, il y a un Wœnix. Ah ! quelle diffé-
rence I C'est cela de l'art ! C'est là que les sacrifices obligent l'œil charmé
à s'arrêter sur des choses importantes, tout en lui permettant de pour-
suivre ces mille détails où se déploie véritablement la délicatesse intelli-
gente d'un homme de premier rang. Le centre est un cygne immense
avec un cerf et un chevreuil. Mais, que de choses avec çà, que de jolies
choses, que d'oiseaux, que d'objets de chasse au tir, au vol ! Et puis, ces
lueurs incertaines du fond, ces vastes ombres où se perdent des lignes
d'architecture dans des arbres qui font rêver, puis là-bas, bien loin, les
chasseurs acharnés préparant de la besogne pour le grand peintre. Ah 1
c'est de la peinture. Mais Paul Potter n'est, je le répète, qu'un copieur
et pas fort encore. L'étonnement que j'ai éprouvé devant la Leçon d'ana-
tomie a eu lieu quand je l'eus regardée de près. De la porte, où je la vis
pour la première fois, c'est admirablement frais, gris, brillant, quelque
chose qui rappelle Don Diego de Velasquez, et c'est là ce qu'on n'est pas,
ce que nous ne sommes pas, nous de Paris, habitués à trouver dans Rem-
brandt. En approchant, ce n'est pas cette peinture si étrangement profonde
et inoubliable du vieux rêveur. Ce cadavre, si étonnant dans la lumière
verte, est lisse comme un Gérard Dow. Cette tête est visible comme de
la peinture à la cire, sans une seule retouche ; ces têtes sont presque d'une
vérité absolue. C'est simple, c'est doux, c'est à la superficie. Il semble vouloir
laisser voir une seule fois comment il s'y prenait Mais vous reculez
de nouveau et vous retrouvez cette lumière suave, ces ombres profondes
qui surprennent toujours devant le maître. Un moment, je me suis dit :
ce sont des hommes que je n'entends pas parler C'est du bien bel art.
A son retour d'Ecosse, Eug. Devéria était revenu à Pau pendant
l'été de i85i. Il retourna, l'année suivante, à Edimbourg avec sa
fille Marie qu'il ramena en Béarn auprès de sa mère, à la fin de
l'été de la même année. Puis il repartit seul, une troisième fois
pour l'Ecosse où il fit un nouveau séjour de près de deux ans, et
3-2 L'ARTISTE
ne regagna définitivement les P3'rénées que pendant l'automne
de 1854. En Ecosse, son talent fut fort apprécié, et, pour avoir
été discrets, ses succès n'en furent pas moins réels et durent lui
être très sensibles.
Depuis lors, Eug. Devéria mena de plus en plus la vie effacée
d'un artiste de province, partageant son temps entre l'exécution
de quelques grandes toiles, les cours de dessin pour jeunes filles,
qui avaient lieu à son atelier trois fois par semaine, et l'accomplis-
sement de ses devoirs religieux auxquels il s'était astreint avec un
extrême rigorisme. Mais, au fond, sans oser même trop se l'avouer
à lui-même, il regrettait amèrement sa vie si brillamment com-
mencée. Son journal est là pour nous l'attester : « Il est vraiment
déplorable, qu'une vie soit usée comme la mienne à ne presque
rien faire, à cause de la nécessité de gagner le pain de chaque
jour par un moyen aussi ridicule que celui de cet atelier ». Il
s'agit de cet atelier de jeunes filles dont nous venons de parler.
Sur cette besogne fastidieuse, il revient sans cesse : « J'ai sept ou
huit jeunes créatures, faisant des yeux, des nez, des têtes, mais
peu satisfaisantes quant au résultat. Heureusement que je ne les
ai que deux heures, de sorte que je ne m'abêtis pas trop ». (Lettre
A son élève G. de C, 26 janvier 1861). Dans une autre lettre au
même, quelques jours plus tard, il exprime les mêmes découra-
gements : « Je fais quelques portraits peints, mais sans succès.
Je baisse, je baisse ; je n'ai plus une pensée, je ne puis plus rien
apprendre, ni rien retenir ». Encore dans une nouvelle lettre au
même, un peu postérieure : « Il ne me reste plus une illusion sur
mon talent. La série des portraits que je viens de fiiire pendant
l'hiver, m'est une preuve irréfragable de ma ûiiblcssc et de l'inca-
pacité où je suis de me faire payer un prix qui vaille le déran-
gement. La vue de mes tableaux, à mesure qu'ils reviennent des
expositions, sans que j'en vende un seul, complète toujours et
fortifie ma conviction de nullité, et, plus je vais, moins je m'étonne
de l'augmentation progressive de mon musée, au milieu duquel
un tas de niais viennent faire des phrases d'admiration ! » La
même pensée se faisait jour dans une lettre adressée à Théophile
Gautier plus de dix ans auparavant. « Moi, Parisien perdu dans la
foule, moi pauvre oublié, je viens vous dire à vous qui ne m'avez
pas oublié : laissez-moi mourir... » (Lettre à Théophile Gautier,
du 3 octobre i85o, à Pau).
ARTISTF
F.UOENE D EVE RI A
par Im même.U8631
1
r
EUGÈNE DEVÉRIA
?73
Rien de navrant et de poignant à la fois comme ce passage
d'une lettre adressée à une jeune fille : « J'étais peintre, bas beau-
coup. Je ne le suis presque plus. Je ne suis plus qu'un faiseur de
portraits en façon de photographies, où l'art tient bien peu de
place. Ma dégradation comme peintre m'est égale... » (Lettre à
M"'= Ursule S., 6 mai 1864). Et c'est juste à l'instant où il songe
à faire un tableau pour le Salon de l'année suivante, qu'il écrit ces
phrases attristées, qu'il fait l'aveu désolé de son découragement.
(^A suivre.')
PAUL LAFOND
LA TOUR
A E. LEDR.4IN.
^ETTE vieille tour isolée
Prodigue depuis cinq cents ans
Ses légendes aux paysans
Et ses corbeaux à la vallée.
Sous les deux par elle assombris,
Narguant pluie et bise, l'aïeule
Se dresse encor, farouche et seule.
Au milieu d'informes débris,
Murs écroulés dans la bruine.
Oit, triste, le rêveur s'assied.
Chaque siècle a mis là son pied
Dont l'empreinte est une ruine.
Ainsi mon cœur, mon pauvre cœur.
Dressé dans ma poitrine ardente,
Sous la douleur âpre et mordante
Tenant tête au Destin moqueur.
LA TOMR
373
Fier maigre le joug que tu portes,
Solide, quoique las de tout,
O vieux cœur, tu restes debout
Parmi tes illusions mortes.
Montlhèry.
LEONCE DEFONT.
Les Ttiéâtres
Opéra : Reprises d'Aida et de 77wïj. — Opéra-Comique : Ltt Navarraise. — OJéon :
Les trois Saisons, la Fie. — Théâtre-Français : Les Tenailles. — Cluny : Mam\elle
Bémol. — Déjazet : Tous crimiiuls. — Théàtre-Royal de Stuttgart : Zaïre.
i.'Opèra les représentations d'été se
sont poursuivies sans incident, le Inhen-
i^rin, Sigiird, le TaniihiUiser, Faust ont
successivetnent tenu l'affiche et servi
à quelques débuts qui n'ont pas eu
de lendemain. Tel ténor, qui a foit
merveille à Lyon ou à Nantes, échoue
piteusement à Paris. Le milieu est
très différent et suffit pour paralyser
l'artiste et lui enlever une partie de
ses moyens. M. Alvarez s'est fait
entendre dans le Tannhaitser, il y a
été excellent. Cet artiste est en constant progrès, sa voix gagne en force
et en sonorité; il est aujourd'hui au premier plan. Nous l'avons entendu
également dans Faust ; il y a été très applaudi. Dans Sigurd et le Tann-
hàttser, Renaud s'est montré un impeccable chanteur en même temps
qu'un comédien accompli. Nous adresserons- les mêmes éloges à Delmas
qui a joué et chanté le Méphistophélès de Faust de façon remarquable.
Les femmes ne paraissent pas mériter les mêmes éloges : M"'= Lafargue
et M'"' Carrère ne sont que suffisantes. M"= Chrétien est inférieure dans
le grand répertoire. Ne parlons pas de M™' Dufrane. M""" Bosman est une
artiste sûre et consciencieuse, et M"' Berthet, aujourd'hui la Marguerite
officielle de Faust, chante bien le rôle, mais ne le joue pas; elle est tou-
jours très applaudie dans Anges purs, auges radieux, son morceau de
concours du Conservatoire, qu'elle enlève très brillamment.
Doit-on jouer à l'Opéra ? Les uns disent oui, les autres non ; pour ces
derniers, chanter suffit. J'ai cependant remarqué que les bons artistes
jouent et savent toujours leurs rôles, tandis que les médiocres, une fois
LES THÉÂTRES 377
leur morceau achevé, s'occupent de bavarder entre eux. Quant aux
chœurs, ils ne savent ni se mouvoir, ni marcher, ni gesticuler. On voit
bien par-ci par-là un bras se lever et faire un geste, et quel geste! Le
corps de ballet est tout aussi indiscipliné. Ces demoiselles ne sont presque
jamais à ce qui se passe sur la scène; la plupart, les regards tournés vers
le public, semblent dire bonjour à un ami dans la salle. Ce sont là des
négligences qu'il importe de signaler. L'Opéra devrait viser à une exé-
cution parfaite, irréprochable.
On y a repris Aida qui n'avait pas été jouée depuis plusieurs années.
C'est M"= Bréval qui a été chargée du rôle d'Aïda. Quoique visiblement
émue et troublée, elle s'en est tirée avec honneur. M™' Héglon faisait
Amnéris; Alvarez, Radamès; Renaud, Amonasro; Gresse , Ramfis.
Aida n'a pas, je crois, retrouvé son succès d'antan. Les sonorités
bruyantes de l'orchestre détonnent parfois. Wagner nous a habitués à
une harmonie plus riche, plus colorée.
On a fait également une brillante reprise de Thaïs. L'œuvre de Mas-
senet semble reprendre faveur auprès du public. Il y a des choses char-
mantes dans cette partition qui se maintiendra au répertoire. M"° Sibyl
Sanderson a fait sa rentrée dans le rôle de Thaïs, qui a été composé pour
elle; elle l'a chanté merveilleusement, avec une grâce incomparable, et
s'est fait applaudir avec son partenaire Delmas, supérieur dans le person-
nage d'Athanael.
M"" Mauri a fait une brillante rentrée dans la Maladelta. Nous avons
vu apparaître M"" ZambeUi, une danseuse qui nous vient de Milan et qui
a tout de suite conquis le public par la grâce et le charme de son jeu.
L'Opéra-Comique nous a donné une œuvre nouvelle, la Navarraise,
épisode lyrique en deux actes, poème de MM. Jules Claretie et Henri
Cain, musique de M. J. Massenet.
Le sujet en est emprunté à une nouvelle de M. Jules Claretie, la
Cigarette, que les auteurs ont modifiée pour les besoins de l'interpré-
tation. Dans la Cigarette, il s'agit d'un paysan basque qui aime à la folie
une jeune fille et qui, pour l'épouser, comme il n'est pas riche et qu'il
lui faut une dot, va assassiner le général carliste Zucarraga. Celui-ci
mort, il réclame au général cristino la récompense promise. Le général la
lui remet, et pour punir sa félonie, il ordonne qu'il soit fusillé. Le
Basque meurt en fumant une dernière cigarette. Avec un tel scénario,
tout l'intérêt se portait sur le traître, cela ne faisait pas l'affaire du compo-
siteur ni de M"^ Calvé qui s'était éprise de ce drame et désirait y avoir
un rôle. Les auteurs opérèrent alors des changements et firent du traître
une femme. Anita la Navarraise aime follement, passionnément le sergent
Araquil, et ne peut l'épouser car le père d'Araquil, le vieux Remigio,
réclame une dot de deux mille douros, somme égale à celle qu'il donnera
à son fils. Deux mille douros! la pauvre Anita n'a rien que son amour.
Le général Garrido met à prix la tète du chef carliste Zucarraga et promet
378 L'ARTISTE
une fortune à celui qui le délivrera de son cruel ennemi. Une pensée
folle, criminelle, traverse le cerveau de la Navarraise : elle se rend au
camp carliste, pénètre auprès de Zucarraga et le poignarde. Un combat a
eu lieu dans la matinée. Araquil revient blessé et mourant. La Navar-
raise lui remet l'argent de sa dot. Araquil la repousse : il sait qu'elle a
été dans le camp ennemi, et il croit que cet argent est le prix du déshon-
neur et de la trahison. Il la maudit. Araquil succombe à ses blessures et
la Navarraise, que tant d'émotions ont anéantie, tombe mourante sur le
cadavre de son amant.
Sur ce sujet très dramatique, M. Massenet a écrit une partition vibrante,
pittoresque, pleine de couleur et de vie. La musique se mêle au bruit de
la fusillade et au cliquetis des armes, de fliçon à nous donner parfois une
impression d'effroi et de terreur. Puis tout s'apaise, s'éteint, et la mélodie
reprend le dessus. M. Massenet n'a rien écrit de plus doux et de plus
tendre que la cantilène d' Araquil : « O ma bien aimée ! » Le nocturne
symphonique, qui sert d'entr'acte pendant le sommeil des soldats, mérite
d'être signalé ainsi que la chanson militaire du premier acte.
M"° Calvé est tout à fait remarquable dans le rôle de la Navarraise,
qu'elle joue et chante en grande artiste. Vêtue d'un costume noir qui
fait ressortir la pâleur de son visage, belle, les yeux pleins de flamme,
elle déclame et chante la musique du maître, en tragédienne lyrique, en
grande artiste. M. Jérôme a dit d'une jolie voix les passages de tendresse
du rôle d'Araquil. M. Bouvet est excellent dans le personnage du général
Garrido. Il nous faut aussi louer la mise en scène qui est très soignée
jusque dans les plus petits détails. L'orchestre fiiit merveille; les chœurs
eux-mêmes ont pris part à l'action. Cette représentation fait honneur à
rOpéra-Comique.
Les théâtres ont rouvert leurs portes un peu en retard, cette année,
à cause des grandes chaleurs exceptionnelles du mois de septembre. La
plupart ont commencé par des reprises. L'Odéon seul nous a donné deux
pièces nouvelles : les trois Saisons, comédie en trois actes et en vers, de
M. Henri Bernard, et la Vie, pièce en trois actes, de M. Thalasso.
Les trois Saisons ne sont qu'un agréable badinage un peu long pour un
aussi mince sujet. Un acte suffirait pour nous présenter Colombine aux
trois époques principales de sa vie. Jeune d'abord et courtisée par Pierrot
poète et par Arlequin. Elle donne la préférence au poète. Au deuxième
acte, nous la trouvons un peu lasse de Pierrot qui, trop occupé de ses
vers, la délaisse. Elle le trompe avec Arlequin. Au troisième acte, elle
revient à Pierrot, elle le soigne et le dorlotte, tandis qu'elle raille
Arlequin qui, rhumatisant et gâteux, est resté seul avec une vieille ser-
vante qui le rend malheureux.
Les vers de M. Henri Bernard sont faciles, mais sans éclat; l'auteur a
fait preuve de plus d'adresse que de sentiment poétique. La pièce a été
gentiment jouée par M"" Piernold, MM. Coste et Duard.
LES THEATRES
379
M. Tlialasso a niontré dans la Vie un réel tempérament d'auteur dra-
matique. Il est regrettable qu'il ne veuille pas se soumettre aux règles
absolues de l'art dramatique, qui exigent que l'action soit conduite clai-
rement et logiquement vers le dénouement.
Il y avait certes dans la Vie le sujet d'un beau drame : Georges Bréval
et Maxime Dasty sont deux associés. Georges est marié et Maxime est
l'amant de sa femme. La pitoyable excuse qu'invoquent les coupables, c'est
qu'ils s'aimaient avant le mariage. Alors pourquoi ne se sont-ils pas
épousés? Georges soupçonne sa femme de le tromper; il est très mal-
heureux, mais il est loin d'accuser son ami et associé Maxime. Il fait
venir sa mère pour lui confier ses chagrins et, en même temps, pour la
prier de surveiller Adrienne. Pendant une absence de son fils. M"" Bréval
surprend les deux amants. Elle chasse Maxime, mais Adrienne part avec
lui. Alors la mère songe à la douleur que va éprouver son fils,
en apprenant la trahison d'Adrienne; il en mourra sûrement. La
scène précédente a eu lieu pendant une absence de Georges, il rentre
précipitamment de voyage. Il ne trouve chez lui ni sa femme, ni son
ami ; ses soupçons se confirment. M"'' Bréval est obligée d'entasser men-
songes sur mensonges pour cacher la vérité à son fils. Elle va même
jusqu'à s'accuser d'imprudence et de légèreté. Mais Georges a encore des
doutes : « Ma mère, lui dit-il, si vous avez accusé injustement Maxime
et Adrienne, vous leur devez des excuses. Allons , demandez-leur
pardon. » Et la pauvre femme s'incline devant les misérables, en leur
demandant pardon. La scène est fort belle, très dramatique; elle eût
certainement sauvé la pièce si M. Thalasso avait su mieux la préparer. Il
n'est pas jusqu'au titre même qui n'ait nui à l'auteur. Non seulement ce
que M. Thalasso nous a présenté n'est pas la vie, mais c'est le contraire
de la vie. Si les défauts que nous avons signalés ont empêché l'œuvre de
r-éussir complètement, elle n'en révèle pas moins chez M. Thalasso des
qualités de forcé et d'invention, qui nous donnent grande confiance en
son avenir. La Vie a été très convenablement jouée par M"" Grunbach
et Verteuil, MM. Monteux et Ravet.
La Comédie-Française a représenté les Tenailles, pièce en trois actes de
M. Paul Hervieu. Cette pièce est un plaidoyer contre l'indissolubilité
du mariage, dans ce cas particulier où, l'un des époux voulant le divorce,
l'autre s'y refuse absolument. Ainsi rivés l'un à l'autre, ils sont pris
entre des tenailles. Tel est le cas d'Irène : mariée depuis dix ans à
Robert Fergan, homme égoïste et vulgaire, elle n'a pu, malgré tous ses
efforts, parvenir à l'aimer. Elle souffre, elle est malheureuse, exaspérée de
livrer son corps à l'homme qu'elle abhore. Elle est à bout de forces, elle
le hait tous les jours davantage. Elle supplie son mari de lui rendre la
liberté, il refuse : il a la loi pour lui. Il a conclu avec sa femme un
contrat très clair et il le maintiendra dans toute sa rigueur. Il n'a rien
fait et ne fera rien pour faciliter le divorce. Il restera époux correct et
38o L'ARTISTE
fidèle. Si sa femme quitte le domicile conjugal, il la fera ramener par
les gendarmes. Si elle le trompe, comme elle le menace, il la gardera
tout de même. Il la tient et ne la lâchera pas.
Irène se révolte : « Oh ! s'écrie-t-elle, qu'il n'y ait plus d'esclaves, plus
de serfs nulle part, et que l'on doive être pourtant esclave et serve parce
qu'on a un mari ! Que chacun ne soit pas le premier à posséder la dispo-
sition de son âme et de son corps! Non, cela me dépasse, je ne le recon-
nais pas, je ne le supporte pas, je ne le veux pas ! »
Elle prend un amant.
Dix ans se passent entre le deuxième et le troisième acte. Nous retrou-
vons le ménage vivant ensemble et semblant d'accord. Cependant une
querelle est sur le point de surgir entre les époux, à propos de leur fils.
Robert veut le mettre au collège, Irène s'y oppose, car l'enfant est chétif
et maladif, et elle craint pour sa santé. C'est pour le faire vivre qu'elle a
renoncé à mourir, elle ne consentira jamais à le confier à des maîtres
étrangers. Fergan persiste, l'enfant ira au collège : « Je suis le père,
s'écrie-t-il. — Vous ne l'êtes pas, répond Irène. — Vous devenez folle.
— Je redeviens franche. » Elle lui jette à la flice qu'elle l'a trompé, et
si elle a pu faiblir un jour devant ses obsessions, c'est pour sauvegarder
l'enfant. Elle a caché alors la vérité comme elle la dit en ce moment
pour le sauver.
Fergan est atterré. « Ne trouvez-vous pas abominable, dit-il, que le
fils de votre amant, quoi que je fasse, soit mon fils et doive toujours
être mon fils? — C'est votre même loi qui a dit que malgré moi, malgré
tout, je serai votre femme, qui le veut ainsi », répond-elle. C'est là un
argument absolument faux, car, avant de les unir, la loi a demandé à
Irène si elle consentait à prendre pour époux Robert Fergan ; elle a
accepté. Robert Fergan propose le divorce. Irène refuse à son tour. Sa
jeunesse est passée, ses espérances sont abolies, elle n'a plus de volonté
que de rester jusqu'à la fin comme elle est; ils seront rivés l'un à l'autre.
C'est une pièce à thèse, vous le voyez, et je ne suis pas de ceux qui
excluent ce genre de la scène. C'est le goût du jour, — toute notre
littérature devient de plus en plus philosophique, psychologique et rai-
sonneuse, — mais à condition toutefois que l'auteur sache donner une
forme vivante et dramatique à son œuvre. M. Paul Hervieu n'a pas
encore la pratique du théâtre. Ses deux premiers actes sont languissants ;
ils sont remplis par les éternelles revendications d'Irène. C'est une insup-
portable névrosée, et le public n'est pas avec elle. En somme, elle veut
quitter son mari parce qu'elle en aime un autre. Pourquoi alors a-t-elle
épousé Fergan ? Elle ne sait pas, elle s'est mariée inconsciemment,
avoue-t-elle. C'est là une belle raison ! Elle s'est vendue et ne mérite-t-elle
pas d'être esclave, serve? Elle devient tout à fait infâme et criminelle
lorsqu'elle s'introduit dans le lit de son mari pour donner un nom et une
fortune à l'enfant de l'adultère. C'est une coquine qui ne nous intéresse
guère et qui rend presque sympathique le froid et égoïste Fergan. La
LES THEATRES 38i
scène du troisième acte, où la femme fait l'aveu de sa faute, est drama-
tique, mais elle est connue et a été faite de main de maître dans le
Supplice d'une Femme. Avec Dumas, nous voyons très dramatiquement
développées les conséquences de cet aveu. Chez M. Paul Hervieu, nous
aboutissons à une conclusion tout à fait invraisemblable. Après ce qu'a
dit Irène, il sera facile à Fergan de délier les liens qui l'unissent à sa
femme. Donc, comme elle l'affirme énergiquement, ils ne sont nullement
rivés l'un à l'autre : ils pourront divorcer.
L'interprétation des Tenailles est supérieure : M"'' Brandès est tout à
fait remarquable dans le rôle d'Irène. Son jeu âpre, énergique, largement
moderne, convient merveilleusement au personnage. Elle a bien la note
du théâtre nouveau, et, dans ce répertoire, elle rendra de grands services
à la Comédie. M. Lebargy représente l'amant poitrinaire ; le rôle est
mauvais, mais il y est excellent. Il est légèrement ridicule ce jeune
normalien, élève de l'école d'Athènes, avec sa théorie des amours prédes-
tinées. Se marier, naître et mourir, sont pour lui les trois grandes solen-
nités de l'existence. On ne s'occupe pas de naître, on meurt involontai-
rement quand il le faut, et l'on se marie sans que l'on s'en soit plus
mêlé. C'est un inconscient, un i83o de sentiments, d'allure et de cos-
tume, et M. Lebargy l'a rendu tel. M. Raphaël Duflos a fort bien exprimé
la raideur et la sécheresse de son personnage. Il est bien l'homme qui,
en se levant le matin, est déjà prêt à avoir raison toute la journée.
M"'= Pierson, sœur d'Irène, qui est chargée de débiter le petit filet de
bon sens qui coule à travers la pièce, dit avec une correction parfaite.
Signalons également M. Laugier dans un rôle épisodique. Malgré ses
défauts, la pièce mérite d'être vue ; elle n'est point banale.
Le Théâtre-Cluny nous a donné ce mois-ci Mam\elle Bémol, un vau-
deville à grand spectacle, en quatre actes et dix tableaux, de MM. Hippo-
lyte Raymond et Delilia. Les auteurs ont fait un habile mélange de
vaudeville et de revue. Mam'zelle Bémol est une élève du Conservatoire,
classe de piano, qui doit épouser un de ses camarades de la classe de
basson, s'il a le prix. Elle est fille du maître d'armes Grivart. La famille
Grivart, le vieux beau Duplantin, le sénateur Le Brunoy, se trouvent
mêlés à toutes sortes d'aventures qu'il serait difficile de raconter. Les
personnages sont amenés à jouer une revue qui est le clou de la pièce.
Cette revue renferme quelques scènes amusantes, mais elle manque un
peu de cet esprit qui est l'essence même du genre. La pièce s'écoute avec
plaisir cependant. Elle est fort bien jouée par l'excellente troupe de
Cluny.
A Déjazet, Tous criminels, de MM. Gascogne et Dehere, musique de
M. Bonnamy, obtient tous les soirs un succès de fou rire. La pièce est
inénarrable comme toutes les pièces de ce genre d'où le bon sens et la
logique sont absolument exclus et remplacés par une désopilante fan-
382 L'ARTISTE
taisie. Dans Tous criminels, le quiproquo domine, il est manié par les
auteurs avec une dextérité merveilleuse. Il y a, au premier acte, une
histoire de pantalon ou de plusieurs pantalons qui courent les uns après
les autres, d'un comique achevé. Ce qui est mieux encore, c'est que ce
premier acte atteint parfois le ton de la véritable comédie ; les auteurs
y donnent des preuves d'esprit et d'observation. Le second acte se passe
dans une prison. L'unique prisonnier est un chef d'orchestre condamné
pour adultère. Il s'y trouve bien, et toutes les fois qu'il voit une porte
ouverte, il la referme prudemment. Il compose un opéra : les person-
nages du premier acte surviennent, il leur remet à chacun un instrument
et leur fait jouer sa musique. C'est ensuite une course folle à travers la
prison. Cela n'a pas le sens commun et cependant est d'une drôlerie
impayable. Le troisième acte se passe dans une gare, il n'est pas moins
amusant que les autres; et le quatrième, dans une buanderie où la sœur
du chef de gare prend son bain. La bande qui s'est échappée de prison
la fourre dans un calorifère Cela finit par de jolis couplets.
Tous criminels est une des plus joyeuses folies que nous ayons vues
depuis longtemps. Elle est jouée avec entrain par une troupe qui brûle
les planches et qui contribue largement au succès.
Les amateurs de bonne musique, — et ils sont nombreux à Paris, —
se souviennent de l'ouvrage en deux actes, de M. Véronge de La Nux,
Zaïre, qui fut représenté à l'Opéra, il y a quelques années. Ils n'ont pas
oublié les sérieux mérites de cette partition, les qualités de puissance et
de charme, l'orchestration savante et colorée, qui lui valurent l'estime
des connaisseurs, et ils ont dû, maintes fois, se demander quels inexpli-
cables motifs ont pu, après une douzaine de fructueuses représentations,
faire disparaître de l'affiche cette œuvre remarquable. Nous ne préten-
dons pas expliquer les étranges raisons d'une telle proscription ; mais
nous nous plaisons à constater que, mieux avisé, le Théâtre-Royal de
Stuttgart vient de monter cet ouvrage avec un succès qui justifie pleine-
ment l'heureuse initiative prise par le baron de Putlitz, chambellan du
Roi de Wurtemberg et intendant de la scène.
C'est la première fois qu'à Stuttgart était représentée une œuvre fran-
çaise qui n'avait encore été jouée sur aucun théâtre d'Allemagne. Détail
assez significatif : Zaïre y a été donnée pour la première soirée à la repré-
sentation de gala, organisée en l'honneur de l'anniversaire de la naissance
de la reine de Wurtemberg. La réussite a été complète : le public d'élite,
convié à cette solennité, a fait le meilleur accueil à l'opéra de M. de La
Nux, et c'a été d'un curieux effet de voir des Allemands applaudir avec
enthousiasme l'Hymne à la France, qui, par sa fière et puissante allure,
par le souffle patriotique qui l'anime, est une des pages magistrales de
la partition.
L'interprétation a été de premier ordre : M"= Wiborg, l'éminente
cantatrice qui, au théâtre de Bayreuth, créa le rôle d'Elisabeth dans le
LES THÉÂTRES
38?
Tannhàitser, a supérieurement rendu la passion et le charme de la tou-
chante héroïne de Voltaire ; le rôle d'Orosmane, primitivement écrit
pour baryton, a été supérieurement chanté par M. Cari Sommer dans
la version originale ; il faut citer également M"= Sutter, charmante dans
le personnage de Fatime, et M. Muller, très noble et très majestueux
dans celui de Lusignan.
La mise en scène a été foite avec le soin le plus scrupuleux, et, ce
qui est encore plus digne d'éloges, on a rétabli, à Stuttgart, un cortège,
chœurs et ballet, qui fait partie du second acte et qui avait été, on ne
sait trop pourquoi, supprimé lors des représentations de Zaire à l'Opéra
de Paris, bien que ce soit, musicalement, une des parties les plus pitto-
resques et les mieux venues de l'ouvrage.
L. VERNAY.
CHRONIQUE
N sait les importants résultats qu'a
donnés la mission dont fut chargé
M. Dieulafoy , de 1884 à 188G,
pour l'exploration des ruines de la
Susiane. Deux salles du musée du
Louvre sont remplies des fragments
de monuments de l'époque des Aché-
ménides, que notre savant compa-
triote a recueillis dans les fouilles
qu'il a dirigées sur l'emplacement
où s'éleva Suse. Le gouvernement
français s'est préoccupé de continuer ces recherches qui promettent de
nouvelles découvertes, car les fouilles entreprises par M. Dieulafoy n'ont
fiiit qu'effleurer, pour ainsi dire, les ruines de la vieille cité. Des négocia-
tions ont été engagées avec le gouvernement du shah de Perse ; elles
ont abouti à une convention qui règle les conditions auxquelles la France
est admise à reprendre, dans ce pays, ses recherches archéologiques.
Le gouvernement persan accorde au gouvernement français le privilège
exclusif de pratiquer des fouilles dans l'étendue de l'empire. Sont exclus
de ce privilège les lieux saints et vénérés, tels que mosquées, cimetières, etc.
Les fouilles seront exécutées en présence d'un délégué du gouverne-
ment persan, qui facilitera les travaux des savants français et veillera à ce
que les conditions ne soient pas transgressées. Un membre de la légation
assistera de même aux opérations.
Les objets d'or et d'argent et les bijoux seront la propriété particulière
du gouvernement persan. Les délégués français pourront en aclieter la
moitié à un prix équivalent, et ils auront la priorité pour la seconde
moitié si le gouvernement persan consent à les vendre.
CHRONIQUE 385
Les délégués français pourront dessiner ou mouler toutes les sculptures,
statues ou inscriptions qu'ils découvriront, et la moitié de tout ce qui
sera trouvé appartiendra au gouvernement français.
En reconnaissance de la préférence que lui aura accordée le gouverne-
ment persan, le gouvernement de la République fera à S. M. le shah un
cadeau de lo.ooo tomans (So.ooo francs).
Pour assurer l'exécution de cette convention, le ministre de l'Instruc-
tion publique et des Beaux-Arts a demandé aux Chambres un crédit de
5o.ooo francs, qui permettra ainsi à la France d'acquérir l'exclusif privi-
lège des fouilles archéologiques en Perse.
L'Académie des Beaux-Arts avait transmis au gouvernement un vœu
en flxveur de la conservation des monuments de Philœ. Le ministre de
l'Instruction publique et des Beaux-Arts a communiqué à la Compagnie
une décision du gouvernement égyptien qui réalise le vœu qu'elle avait
exprimé à ce sujet.
Une lettre a été adressée à l'Académie par le maire du 16^ arrondis-
sement de Paris, pour lui annoncer que, conformément aux dispositions
testamentaires de M. Parent de Rosan, décédé le 8 février 1890, un
orphelinat va être' établi dans la propriété du testateur, située avenue de
Versailles, .n° 222, pour « douze jeunes filles pauvres », dont l'instruction
sera faite, autant que possible « en vue du professorat ou des arts indus-
triels », et qui seront choisies de préférence parmi les orphelines de
« savants, de littérateurs et d'artistes ». Ces jeunes filles devront être
âgées de huit à douze ans, être nées à Paris et être « orphelines de père
et de mère ou de père ou de mère seulement », la préférence devant
être accordée aux premières. Elles devront être recrutées, six dans le
9° arrondissement et six dans le 16% par les maires de ces deux arrondis-
sements. En conséquence, le maire a prié l'Académie de vouloir bien
l'aider dans le choix qui lui incombe.
Une demande analogue a été adressée aux autres classes de l'Institut.
L'Académie des Beaux-Arts a renvoyé cette lettre à la commission cen-
trale de l'Institut.
L'administration des musées nationaux vient de remplacer, sur le palier
du premier étage de l'escalier Henri II, au Louvre, à l'entrée de la galerie
Lacaze, le buste en marbre par Chapu, de l'ancien président Carnet, par
celui de l'actuel président de la République, M. Félix Faute, œuvre du
sculpteur Saint-Marceaux, qui figura au dernier Salon du Champ-de-
Mars et qui avait été commandé par la direction des Beaux-Arts. Il
semble donc que l'on puisse considérer comme une tradition définiti-
1895. — l'artiste. — NOUVELLE PÉRIODE : T. X 25
?86 L'ARTISTE
vement consacrée l'usage de placer, à l'entrée principale du musée du
Louvre, l'effigie officielle du chef de l'État.
Un autre usage, établi depuis fort longtemps celui-ci, est de faire
reproduire, par la manufacture de Sèvres, des réductions du buste officiel
du chef de l'État, tirées à un nombre d'exemplaires illimité et mises en
vente. C'est ainsi que la reproduction du buste de M. Casimir-Périer
vient d'être exécutée à Sèvres, et que, tout récemment, on annonçait que
M. Roujon, directeur des Beaux-Arts, venait de faire une visite à M. Casi-
mir-Périer pour lui remettre, au nom de l'État, le premier exemplaire
sorti de la manufacture de Sèvres, de la réduction d'après son buste
sculpté par Alfred Boucher.
Quant à la reproduction du buste de M. Félix Faure, elle n'est pas
encore exécutée.
Au Louvre, on vient de terminer l'exécution de la mosaïque ornant
celle des coupoles de l'escalier Daru, qui domine la Victoire de Sanwlliiacc.
Sur les quatre pendentifs de la coupole que revêt cette mosaïque, sont
figurés les quatre grands âges de l'art antique : égyptien, assyrien, grec
et latin ; sur les cintres quatre médaillons représentent les portraits des
quatre grands artistes qui caractérisent chacune de ces époques.
Quand les échafaudages qui, durant les travaux, protégeaient la Vic-
toire, auront disparu, on pourra juger si l'enduit rouge, qu'on a substitué,
sur le mur qui lui sert de fond, à la malencontreuse décoration ocre ;\
palmettes, est d'un effet plus heureux que cette dernière.
Et maintenant va-t-on enfin se préoccuper de l'achèvement de ce
gigantesque escalier Daru ?
Conformément à la résolution prise par le gouvernement, un décret
supprime l'emploi de directeur des Bâtiments civils et Palais nationaux.
M. Jules Comte, directeur des Bâtiments civils et Palais nationaux, est
admis à faire valoir ses droits à la retraite et nommé directeur honoraire.
Le concours pour la reconstruction de la Cour des comptes a donné
les résultats suivants : la première prime (7.000 francs) a été attribuée
à M. Moyaux, inspecteur général des Bâtiments civils ; la deuxième prime
(6.000 francs), à M. Blavette; la troisième (3. 000 francs), à M. Mariaud,
et les trois suivantes, de 2.000 francs chacune, à MM. Paul Normand,
Larche et Nachon, Lederc et Dauvergne.
M. Guadet, dont le rapport sur les opérations du jury vient d'être
inséré au Journal officiel, constate que ces récompenses ont été votées, la
plupart et la première surtout, à la presque unanimité. Dans son rapport,
CHRONIQUK
Î87
les principaux projets présentés au concours sont le sujet d'une étude
raisonnée et d'une critique approfondie; voici quelques-unes des réflexions
essentielles qui y ont trait :
Le programme, exposant aux architectes le problème d'installations
nouvelles à placer dans un cadre préexistant, sans exclure d'ailleurs les
préoccupations artistiques, leur demandait beaucoup plus que n'exigent
d'habitude les concours. Autant, dans une création nouvelle, il importe
de déployer de fertilité d'invention, autant il était indispensable aux con-
currents de se méfier de leur imagination et de s'interdire toute solution
par trop originale. Aussi le concours a-t-il été peu nombreux. En
revanche, il a été beaucoup plus varié qu'on ne s'y serait attendu et les
solutions ont été aussi diverses qu'ingénieuses.
La difficulté consistait surtout dans le parti à prendre pour loger le •
service des archives, indépendant autrefois de la construction principale
et dont le dépôt avait été primitivement installé dans un grand bâtiment,
du côté opposé de la rue de Lille. De la solution adoptée devait dépendre,
pour chaque concurrent, toute l'économie du projet, l'installation des
trois autres grands groupes de locaux, grandes salles de la Cour, cabinets
de travail des magistrats, bureaux divers, devant être subordonnée à
celle-là.
Le jury a donc écarté de prime abord les projets où l'on avait divisé
en plusieurs groupes les archives et ceux où on les avait réparties dans
le dernier étage et les combles. Restait à examiner les solutions données
par les autres. Les uns, — MM. Mariaud et Blavette étaient du nombre,
— avaient placé les archives sur le quai ; d'autres, les avaient installées
dans la cour d'honneur et dans les parties immédiatement voisines.
D'autres enfin, dont M. Moyaux, avaient réservé aux services principaux
de la Cour les constructions en façade sur le quai et constitué sur l'une
des parties latérales un bâtiment spécial des archives, montant de fond et
enclos par quatre murs, dont deux intérieurs sont presque des murs
mitoyens avec le surplus du palais.
Cette dernière disposition a été jugée la plus heureuse. Elle met au
besoin ce service en communication de plain-pied avec tous les étages
du palais, tout en laissant aux archives une indépendance complète qui
en facilite la surveillance. On a reproché à la première solution de sacrifier
pour les archives une partie de l'architecture monumentale du palais ; on
a reproché à la seconde de priver d'une cour d'honneur l'édifice dont
elle n'aurait restitué la belle architecture que pour la masquer entiè-
rement.
En ce qui concerne l'ensemble du projet de M. Moyaux, le rapporteur
estime qu'il se recommandait par de rares qualités d'économie, de sim-
plicité et de sagesse, en même temps que par son étude approfondie du
- programme et de ses nécessités. Il s'abstient de modifier les anciennes
façades. Il consacre à l'ensemble des deux grandes salles les deux étages
d'architecture monumentale sur le quai, enlevant ainsi à la salle des
388 L'ARTISTE
Pas-Perdus, qui ne communique directement qu'avec une partie des
grandes salles, une partie de son intérêt, mais gagnant à cet inconvénient,
qui est léger, une grande aisance pour son plan. D'autre part, en sup-
primant au premier étage le portique qui fait le tour de la cour d'hon-
neur, il obtient toute la place nécessaire pour disposer en taçade sur la
cour les cabinets des magistrats. Ce qui achève de caractériser son plan,
c'est qu'il a su résister à la tentation de fliire un ou plusieurs escaliers
d'apparat , lorsque les salles du premier étage ne comportent pas
de public, toutes les solennités devant se faire dans celles du rez-de-
chaussée.
M. Guadet , après avoir successivement analysé les autres projets
primés, termine son rapport en émettant le vœu que la construction soit
. commencée au plus tôt. L'opération, dit-il, sera délicate et longue, plus
longue que s'il s'agissait de construire un édifice nouveau sur un terrain
vacant. Si l'on veut que le monument soit achevé pour 1900, il n'y a
pas de temps à perdre.
Le Conseil municipal de Toulouse a voté, à l'unanimité, les crédits
nécessaires pour l'achèvement de l'école des Beaux-Arts, installée, comme
on sait, en ces dernières années, dans l'ancienne manufacture des tabacs,
et dont la haute direction a été confiée à M. Jean-Paul Laurens.
L'ambassadeur de Russie à Paris vient, en exécution des ordres de S.
M. le tsar, de faire remettre au Cercle militaire de l'avenue de l'Opéra,
un tableau du peintre russe Bogolubof, représentant le mouillage de la
flotte française devant Toulon au moment de l'arrivée de l'escadre russe.
L'empereur de Russie a offert cette toile au Cercle national des armées
de terre et de mer, afin de perpétuer le souvenir de l'accueil mémorable
fait en France à la marine russe.
La ville de Marseille recevra, de son côté, une peinture analogue, due
au pinceau de Gritsenko ; et la ville de Toulon, une toile de Tkotchenko,
représentant l'arrivée de l'escadre russe.
Des copies de ces tableaux commémoratifs doivent être placées au
palais d'Hiver de Saint-Pétersbourg et à l'arsenal de Cronstadt.
Le statuaire Coutan, qui remplissait, à la manufacture nationale de
Sèvres, les fonctions de directeur des travaux d'art, s'est démis de ces
fonctions. Le ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts a
désigné, pour lui succéder, le médailleur Chaplain, m.embre de l'Institut.
Une mosaïque gallo-romaine, mesurant 9 mètres de longueur sur 4 de
largeur, trouvée à Saint-Paul-Trois-Châtcaux (Drôme) dans des travaux
CHRONIQUE
389
de terrassement exécutés par la compagnie de Paris-Lyon-Méditerranée,
vient d'être attribuée au musée de Clermont-Ferrand par le ministre de
l'Instruction publique et des Beaux-Arts.
Après entente entre le ministre des Finances et le ministre de l'Ins-
truction publique et des Beaux-Arts, il a été définitivement résolu que
les types de la monnaie française seraient réformés à brève échéance. Le
modèle de la monnaie d'or sera commandé à M. Chaplain, celui de la
monnaie d'argent à M. Roty, et celui de la monnaie de bronze à
M. Daniel Dupuis.
La mise en circulation des nouvelles monnaies ne pourra commencer
avant un assez long délai, nécessité par la gravure des coins et par la
frappe. Il va sans dire, d'ailleurs, qu'il ne s'agit pas, en ceci, d'une
refonte des monnaies : ce n'est qu'au fur et à mesure de l'émission que
les pièces porteront l'effigie nouvelle. Aussitôt les coins exécutés, ils
serviront désormais seuls à la fabrication.
Le duc d'Aumale s'est rendu acquéreur du château d'Amboise, à la
vente des biens dépendant de la succession du comte de Paris, son neveu.
Ce dernier en avait déjà entrepris la restauration, qu'il avait confiée à
Ruprich-Robert. Ces travaux , auxquels 800.000 francs avaient été
dépensés, furent interrompus lors de l'expulsion des princes. Ils vont
être repris par le duc d'Aumale qui en a chargé MM. Daumet et Ruprich-
Robert fils.
Sur les transformations successives du monument, nous empruntons
au Temps les renseignements suivants, publiés par M. Thiébault-Sisson :
Des constructions primitives, successivement élevées par Charles VIII, par Louis XII
et par François I", c'est une minime portion qui subsiste. On reste confondu, quand on
voit, dans les Plus excellents hdtiiiieiUs de Ducerceau, le plan et la vue d'ensemble du
château dessinés vers iSjb, les dévastations dont cette malheureuse résidence fut victime.
Le plateau tout entier, sauf l'espace aujourd'hui occupé par les jardins à la française, était
couvert de constructions, les unes coupant du nord au sud la cour intérieure, les autres
assises en bordure sur le mur d'enceinte dont elles reliaient entre elles les terrasses. La
chapelle Saint-Hubert, ce bijou un peu trop orné d'art gothique, mais si délicieusement
travaillé, orfèvre et tarabiscoté comme une châsse, ne se dressait pas, comme aujourd'hui,
solitaire, sur la crête orientale du plateau. Une ligne continue de bâtiments, ceux-ci
Louis XII, ceux-là François I", l'entourait. Au centre enfin du plateau, à l'extrémité de
l'aile en retour, perpendiculaire à la Loire, qui subsiste encore à présent, s'élevait, au
milieu d'un couvent, l'église dédiée à saint Florentin, que le dix-huitième siècle a vu
disparaître.
Comment ces destructions se -sont-elles opérées? C'est ce qu'il est malaisé de retrouver.
On ne peut guère émettre que des conjectures .i ce sujet. Les Valois ayant délaissé, bien
avant Charles IX, une résidence qui leur rappelait, entre autres fâcheux souvenirs, cette
guirlande de pendus, ponctuée çà et là de têtes humaines, dont les créneaux et les balcons
du château se hérissèrent à la suite de la conjur.ation dite d'Amboise, on cessa évidemment
d'entretenir l'élégante mais coûteuse demeure, passée de mode. Les bâtiments duren^
390 L'ARTISTE
tomber en ruines peu à peu. Une gravure du dix-huitième siècle, que M. Ruprich-Robert
a retrouvée, nous montre le plateau dégarni, réduit presque à l'état où nous le voyons
aujourd'hui, sauf un corps de logis vers le sud. Les constructions en bordure ont toutes
disparu, sauf la construction principale en façade sur la Loire, avec son aile en retour du
temps de Louis XII.
C'est vers ce moment que le château, passé par voie d'échange entre les mains négli-
gentes des Choiseul, puis cédé aux Penthièvre, échut, par le mariage d'Adélaïde de
Penthièvre avec le duc d'Orléans, arrière-grand-père du comte de Paris, à la maison d'Or-
léans. La Révolution le confisqua, l'Empire l'attribua à Roger Ducos, qui acheva les
démolitons commencées et jeta bas toutes les constructions qui n'attenaient pas au corps
de logis principal.
Louis-Philippe, en reprenant possession du château, le remania. Ces remaniements,
opérés dans un temps où le respect de notre architecture nationale n'était la qualité
dominante ni des rois, ni des architectes eux-mêmes, dénatura ce qui restait de l'édifice.
Les distributions anciennes, que le dix-septième et le dix-huitième siècle avaient déjà
singulièrement modifiées, disparurent et furent remplacées par des pièces plus petites,
d'une décoration et d'un goût tout modernes.
Est-ce à ce moment- que disparut le haut comble du temps de Charles VIII, avec sa
couverture d'ardoise sur laquelle s'enlevaient en vigueur les admirables lucarnes ouvragées
dont Ruprich-Robert père a si habilement restitué les élégants pinacles? On le saura d'une
façon certaine quelque jour. Il y a gros pourtant à parier que le mal était déjà fait et que
les voûtes elles-mêmes de la salle des États, dont maintenant on déplore la perte, avaient
été démohes, comme le toit, au dix-huitième siècle. En tout cas, c'est à Louis-Philippe
que remontait la salle à manger circulaire dont la tour colossale des Minimes était encore
affublée quand le comte de Paris entreprit, en 1876, les premiers travaux de restauration.
Mais cette restauration, si bien menée, n'a pu être et n'a été que partielle. Elle a eu
pour principaux résultats de rétablir, dans son intégrité, le couronnement de la tour des
Minimes avec le joli cloître qui en protège l'entrée du côté des jardins du château, et de
rendre à la façade sur la Loire, avec le chemin de ronde qui courait, à l'étage inférieur,
devant la salle des Gardes, son magistral aspect d'autrefois. Les travaux que va ordonner
le duc d'Aumale porteront sur la toiture et, à l'intérieur, sur la salle des États.
Rien ne subsiste, en effet, entre les quatre murs, de l'architecture primitive. Le hall
grandiose où se tenaient les États, était divisé, comme celui du château de Blois, par une
longue série de colonnettes sur lesquelles reposaient les voûtes, en une double nef
gothique d'une légèreté merveilleuse. Les deux nefs ont été détruites complètement : on
ne voit plus que l'amorce des voûtes. Elles seront intégralement restituées, avec les monu-
mentales cheminées surmontées, à la mode de Charles VIII, d'une hotte, qui en garnis-
saient les deux extrémités.
Même travail, à l'étage inférieur, pour la salle des Gardes.
Qjiant au toit actuel en pente douce, il sera également remplacé par la haute toiture
primitive. La magnifique charpente qui le portait et qui recouvrait de sa voûte en berceau
l'étage supérieur, sera rétablie telle qu'elle fut jadis et pourvue des mêmes cheminées que
la grande salle des États. Quant à l'aile Louis XII, où tout a disparu comme dans le
corps de logis principal, et qui contenait la chambre à coucher d'Anne de Bretagne, elle
garde, elle aussi, aux murailles, sous les lambris Louis-Philippe récemment arrachés,
d'irrécusables témoins de sa décoration première, des corniches, des fragments de culs-de-
lampc, des moulures, qui permettront au besoin de lui redonner, si le duc d'Aumale le
juge à propos, sa physionomie première. Quoi qu'il en soit, les divisions intérieures seront
les mêmes.
Les intentions du duc d'Aumale sont d'installer, dans le bâtiment
Louis Xn, perpendiculaire au cours de la Loire, un asile où les serviteurs
vieillis au service de sa famille prendront leurs invalides. Il réalisera ainsi
un projet fait par son père et dont la révolution de Février empêcha
CHRONIQUE 391
l'exécution. Quant aux autres constructions du château, restaurées et
rétablies dans leur état primitif, elles seront ouvertes aux visiteurs.
Une fois de plus, le duc d'Aumale donnera, en cela,- un éclatant témoi-
gnage de sa générosité princière et de ses goûts artistiques de grand
seigneur.
Sur la place de l'Odéon, on a inauguré le monument élevé par sous-
cription publique en l'honneur d'Emile Augier.
Le sculpteur Barrias a produit là une œuvre fort remarquable, qui se
distingue par les habituelles qualités de tenue, de caractère et de style,
propres à l'éminent statuaire, et par la simplicité et la fermeté de l'exé-
cution. L'effigie d' Augier est représentée par un buste de bronze, édifié
sur une haute stèle, au pied de laquelle se groupent trois figures, de
bronze également : debout, la Comédie inscrivant au-dessous du buste
le nom du maître et se détournant vers la Clorinde de l'Aventurière,
assise, l'éventail à la main, sur le soubassement; par derrière et faisant
face à la colonnade de l'Odéon, un petit Génie souriant, portant un
masque où se reconnaissent les traits de M. Got, l'ex-doyen de la
Comédie-Française. Entre tant de types créés par le puissant génie d'hmile
Augier, si le statuaire a, de préférence, choisi l'héroïne de l'Aventurière,
c'est, à n'en pas douter, qu'il a été séduit par le côté plastique du per-
sonnage et l'heureux et riche arrangement que lui off"rait un somptueux
costume de la Renaissance. Quelles que soient, en effet, les fortes qua-
lités dramatiques de l'Aventurière, on ne saurait présenter cette pièce,
bien qu'elle demeure au répertoire de la Comédie-Française, comme le
prototype des œuvres d' Augier, comme son chef-d'œuvre, car elle est
d'un mérite littéraire très relatif et surtout d'une pauvreté de versifi-
cation qui, par ce point spécial, la met au-dessous du médiocre. N'en
faisons point grief à M. Barrias toutefois, qui, lui, n'a certainement voulu
se préoccuper d'autre chose que de montrer une belle figure féminime et
y a, d'ailleurs, parfaitement réussi.
M. Combes, ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts;
M. Gérôme, de l'Académie des Beaux-Arts, devenu président du comité
après la mort de Gounod ; M. Jules Claretie, administrateur du Théâtre-
Français ; M. François Coppée, enfin M. Edon, membre de l'Association
amicale des anciens élèves du lycée Henri IV, dont Emile Augier fut
élève, ont fait successivement l'éloge du maître.
Après avoir vanté, dans l'œuvre d' Augier, la ferme sobriété du style
et le don d'observation, M. Combes a rendu un éclatant hommage au
moraliste :
A notre époque de vie agitée et bruyante, il semble qu'il n'y ait ni temps ni place pour
l'enseignement de la morale. Deux siècles de critique en ont détruit les bases anciennes.
La lutte pour l'existence absorbe toutes nos pensées et interdit à l'esprit de se replier sur
lui-même pour obvier aux effets de cette destruction.
392 L'ARTISTE
Il n'y a de moments possibles pour l'enseignement moral que les moments de loisir.
Son heure est donc forcément l'heure du théâtre. Alors seulement nous prêtons une oreille
attentive à Ses leçons, parce qu'elles s'offrent à nous comme une sorte de récréation et
presque de divertissement. Plus l'amusement s'y mêle et les pénètre, plus les impressions
bienfaisantes qui se dégagent de ce mélange agissent au dedans de nous pour incliner le
cœur aux suggestions de la raison. Tel peut être, en notre temps, le rôle social du théâtre,
bien injustement attaqué par des moralistes chagrins; telle aussi son efficacité entre les
mains d'un homme de génie.
Emile Augier a été un de ces hommes.... Pefsonne ne s'est mis plus résolument au
travers des glorifications malsaines de notre temps, l'argent, la courtisane. Ses comédies
ont été une protestation indignée de la conscience individuelle contre les engouements
immoraux de la faveur publique. Quel talent ne lui a-t-il pas fallu pour lutter avec succès
contre des vices triomphants !
Ce qui accroît le mérite de cette lutte, c'est qu'il n'a eu recours pour vaincre qu'aux
armes du bon sens. Relisez ses comédies : c'est la morale commune, c'est la droiture
naturelle, c'est le sentiment du devoir qui constituent ses niovens d'action. Il n'a pas
besoin d'autre chose pour engager la bataille, et, grâce à un art infini de mise en scène,
grâce à la beauté persuasive de son langage, il enlève les cœurs et les gagne invinci-
blement à sa cause.
Emile Augier a été le défenseur persévérant de la vertu. En la défendant, il songeait
avant tout à la jeunesse. C'est le jeune homme qu'il a voulu mettre en garde contre les
séductions souriantes et dorées qui brisent les cœurs ou les dessèchent, contre les appa-
rences de l'amour qui tarissent la source des plus pures tendresses, contre les illusions
d'une ambition précoce qui, sous prétexte d'assurer l'avenir, ruinent l'honneur pour la
vie. La jeunesse, c'était pour lui
Vertu,
Désiméressement, courage, conscience,
c'était aussi l'horreur de toute bassesse et de toute lâcheté, c'était le rire franc et la gaieté
confiante, c'était la passion de tout ce qui élève l'âme et la fortifie. S'il a mis quelquefois
dans la bouche de ses jeunes gens la bravade d'un scepticisme qui veut douter avant
d'avoir essayé de croire, par quelles généreuses révoltes ne les a-t-il pas rachetés des pires
défaillances ! Certes, messieurs, vous avez sagement fait de lui dresser ici, au milieu de
ceux qu'il a aimés, ce monument de votre affection et de votre reconnaissance. Le
ministre qui a la lourde charge d'assurer par l'éducation de la jeunesse l'avenir de la
patrie a, plus que personne, le devoir de vous en remercier, et ce sera un des ses meil-
leurs souvenirs d'avoir été appelé à rendre un public hominage à la mémoire d'un grand
artiste qui fut un grand homme de bien.
Après le ministre, M. Gérôme a donné lecture du discours que, peu
de temps avant de mourir, Gounod avait préparé, en qualité de président
du comité, pour cette solennité. Il a ajouté quelques paroles en son
propre nom pour rappeler l'amitié qui l'unissait à Augier et exprimer le
regret que sa veuve n'ait pas eu la joie de voir ainsi glorifier la mémoire
de .son mari.
M. Claretie a salué Augier au nom de la maison de Molière; il a
rappelé ses débuts à l'Odéon avec la Cigiû, qui le fit célèbre du jour au
lendemain, sans qu'il se doutât qu'un jour son image se dresserait,
saluée par la foule, devant ce théâtre :
Il eût d'autant moins pu songer à cette gloire que le temps n'était pas si éloigné où les
maîtres de l'esprit, les éducateurs d'hommes étaient, lorsqu'on les honorait en effigie,
proscrits de la place publique et relégués dans la pénombre de quelque bibliothèque.
CHRONIQUE
393
Sur cette place même de l'Odéon, où nous fêtons aujourd'liui un dominateur du théâtre
et des lettres, des écrivains et des peintres avaient eu, voilà bien longtemps, la pensée
d'élever la statue de Molière.
C'était en 1829. Le sculpteur Gatteaux, prix de Rome, offrait, pour l'exécution du
monument, son concours gratuit. Le projet fut soumis au ministre de l'Intérieur, —
était-ce M. de Martignac, M. de La Bourdonnais ou M. de Montbel ? — et le ministre
rcfu.sa son autorisation sous prétexte « que les places publiques de Paris, — je cite la
réponse officielle, — étaient exclusivement consacrées aux monuments érigés en l'honneur
des souverains ».
Le temps a marché, messieurs, et les véritables souverains, ceux de l'esprit et de la
pensée, ont droit maintenant au plein air du triomphe et au salut de la foule qui passe.
Et il semble même que ceux qui les aiment et leur gardent un souvenir fidèle aient d'au-
tant plus de hàtc à leur élever des statues que les nouveaux venus mettent plus d'empres-
sement à contester la valeur de nos admirations d'hier.
Tous ceux qui viennent ici et contempleront l'image du fier honnête homme et du pur
écrivain que nous fêtons aujourd'hui, pourront cependant se dire que l'hommage rendu
à Augier est juste et mérité....
Au nom des auteurs dramatiques, M. François Coppée a pris la parole
et rendu hoinmage aux vertus de notre race, aux qualités vraiment natio-
ndes dont Emile Augier fut en quelque sorte l'incarnation suprême ; en
lui, tout est de provenance et de source exclusivement française :
Oui, c'est bien des grands satiriques de notre théâtre que descend Emile Augier et
l'inspiration comme la forme de ses ouvrages portent vraiment la seule empreinte de
notre génie national. Par ce temps de cosmopolisliic, n'avons-nous pas le droit de nous
féliciter qu'un des maîtres les plus mâles et les plus probes de notre théâtre ne doive
rien aux littératures étrangères ? Loin de moi la pensée de refuser de les comprendre et
de les admirer. L'art n'a pas de patrie : Spiritus flat nhi vidt. Accueillons tous les chefs-
d'œuvre d'où qu'ils viennent, et poussons même notre politesse traditionnelle jusqu'à
ne pas reconnaître en eux les beautés qu'ils nous ont parfois empruntées. Mais c'est
aussi un devoir de l'hospitalité que de sortir du coffre tous ses trésors. Montrons les
nôtres et ne soyons pas trop modestes ; car, tandis que nous acclimatons chez nous,
non sans efforts, quelques œuvres étrangères, la pensée française rayonne victorieusement
au Ipin ; et, pour ne parler que d'Augier, ses puissantes comédies sont traduites dans
toutes les langues et acclamées sur toutes les scènes de l'Europe.
On a dressé le buste du poète devant le théâtre où, tout jeune encore, il débuta d'une
façon si éclatante, en y faisant jouer la Ciguë, charmant ouvrage dans lequel cet esprit
gaulois s'était paré de grâces athéniennes. C'était après la chute des Burgraves et lors-
qu'on opposait au drame romantique l'ancienne tragédie ressuscitée par Ponsard sous les
traits de sa pure et froide Lucrèce, — et la critique voulut enrôler l'auteur de la Ciguë
et de Gabridh dans les rangs de la réaction. Que tout cela est loin et comme ces querel-
les nous semblent aujourd'hui misérables ! Progrès, recul, — que signifient ces mots en
matière d'art ? Ils ne dissimulent, la plupart du temps, que le goût du jour, la mode
éphémère. Les écoles et leurs théories passent : les œuvres seules demeurent. Emile
Augier, qui était la raison et la modestie mêmes, a dû souvent hausser les épaules quand
on le donnait pour rival au plus grand lyrique du dix-neuvième siècle et de bien des
siècles, et nous l'avons vu, plus tard, lever son verre devant Victor Hugo et le saluer, au
nom de tous écrivains français, par un mot plein de grandeur et de simplicité : « Au père ! »
A présent, le temps a fait son œuvre. Le chef de l'école romantique et le poète de
l'école du bon sens sont devenus tous les deux classiques, classiques dans la plus belle
et la plus forte acception du mot. lis le furent de leur vivant ; ils le seront tant qu'il y
aura une littérature française ; et, de même que les tableaux d'Ingres et de Delacroix
?94 L ARTISTE
triomphent dans la même salle au Louvre, de même nous applaudissons V Aventurière et le
Gendre de M. Poirier à la Comédie-Française, les lendemains de Rny Blas et à'Hcrnani...
Au nom de la fomille d'Emile Augier, M. Paul Deroulède, a présenté
ses remerciements aux orateurs et au statuaire.
Un peintre de marine hollandais, établi depuis longtemps à New- York,
Maurice-Frédéric-Henri de Haas, vient de mourir en cette ville, à l'âge
de soixante-trois ans. Il avait débuté par des études à l'aquarelle des côtes
d'Angleterre et de France qui le firent nommer, en iSSy, peintre de la
marine néerlandaise. Deux ans plus tard, il émigrait en Amérique, où
s'est passée presque toute sa carrière. Ses tableaux les plus connus sont :
une Tempête sur Jersey, une Tempête sur Stars' Islande, le Naufrage, Cou-
cher de soleil sur la mer, le Phare de l'île Blanche, le Yacht « Indompté », etc.
LES LIVRES
Supplément au Catalogue de l'œuvre gravé de Félicien Rops, par Erastènc Ramiro, illustrations
de Félicien Rops, fleurons et culs-de-lampe par Armand Rassenfosse (Paris, Floury).
; PRts avoir mis , à cataloguer l'œuvre de
Rops, la ferveur passionnée qu'ont res-
sentie tous ceux auxquels est quelque peu
familier cet oeuvre, — dont toutes les
formules admiratives en usage ne sau-
raient exprimer la géniale signification, —
M. Erastène Ramiro a complété son cata-
logue primitif par une nouvelle étude
donnant la mention descriptive de pièces
qui avaient échappé à ses investigations
lors de la publication de son premier
ouvrage, ou qui sont d'une production ultérieure. Ce travail complé-
mentaire, auquel l'auteur a apporté une extrême conscience, abonde en
documents intéressants, en indications essentielles ou accessoires sur les
estampes de Rops et sur les multiples états de ses planches; de nombreux
fragments empruntés aux lettres de ce dernier y ajoutent une rare saveur.
Enfin des croquis parsemant le texte et cinq planches originales font à ce
Supplément une incomparable illustration , .mais, pour les vignçttes de
M. Rassenfosse, d'un voisinage combien redoutable!
Les Pièces de Molière : la Comtesse d'Escarhagnas, notice et notes de Georges Monval,
dessin de Louis Leloir, gravé par ChampoUion (Paris, E. Flammarion).
La physionomie d'art, dont feu Jouaust, le fondateur de cette élégante
édition des Fièces de Molière, l'avait revêtue dès le début, et que l'éditeur
actuel a su docilement conserver à la publication, suffirait à expliquer
?96 . L'ARTISTE
l'assiduité avec laquelle on signale ici l'apparition de chacune des pièces.
Mais il est encore une autre raison qui la recommande hautement à
l'intérêt des lettrés : c'est l'élément vraiment neuf et original que l'éru-
dition de M. Georges Monval comme sa parfoite connaissance de toute la
critique moliéresque apportent dans les notices accompagnant chacune
des comédies. A côté de renseignements très sûrs, réduisant à leur juste
importance les diverses affirmations des nombreux commentateurs de
Molière, on se plaît à y rencontrer tels aperçus personnels, telles obser-
vations inédites, basés sur de sérieux documents et non sur de plus ou
moins probantes conjectures.
Sur les ridicules provinciaux de la Comtesse d'Escarbagnas, notons cette
judicieuse remarque : « Il (Molière) met en scène un robin bel-esprit,
un receveur brutal et grossier, Turcaret avant Le Sage, un précepteur
pédant et servile, et, pour ajouter une ligure inoubliable à sa galerie de
grotesques, il peint au centre du tableau une sotte provinciale qui veut
singer les airs de Paris où, pour se conformer au code de la galanterie,
elle a fait un petit séjour. » Et M. Monval ajoute avec un sens très juste
du génie du grand comique : « Sa peinture n'est pas aussi poussée que
celle de l'échappé de Limoges, qu'il a tympanisé sans ménagement. Mais
Molière a trop de tact et de mesure pour oublier qu'ici sa victime est
une femme, et c'est d'une main légère qu'il la flagelle, détournant le gros
des coups sur les ridicules voisins, comme Thibaudier, Harpin et
M. Robinet. »
La pièce, demeurée au répertoire jusqu'à la fin du dix-huitième siècle,
ne paraît pas, depuis lors, avoir été en faveur à la Comédie-Française :
M. Monval mentionne les deux reprises en i836 et 1864, la première
n'ayant fourni qu'une représentation; la seconde, trois. A son avis, la
principale cause en est la fixiblesse de l'interprétation. Celle du siècle
dernier réunissait les meilleurs comédiens : « Qu'on fiisse aujourd'hui
une distribution analogue, conclut-il ; que les répétitions soient aussi
nombreuses et suivies que s'il s'agissait des Petites Marques ou de la
Femme de Tabarin, et nous répondons du succès. »
L'Art en Bretagne, pac A. Tausserat-Radel (Arcis-sur-Aube, L. Frtimont).
La race armoricaine est, sans conteste, celle qui, sur le sol de France,
a le mieux conservé, à travers les siècles, sa personnalité. Mœurs,
idiomes, croyances, tout y garde encore, avec une persistance dont aucune
autre de nos anciennes provinces ne pourrait donner un exemple
aussi saisissant, les caractères des époques anciennes. L'art lui-même y a
conservé sa physionomie particulière, et c'en est la rapide esquisse que
M. Tausserat-Radel a présenté dans son instructive étude.
Il en suit les manifestations depuis les origines jusqu'à l'époque con-
temporaine, et il arrive à cette constatation que « l'art breton semble
LES LIVRES 397
avoir concentré désormais tout le meilleur de ses fiicultés natives sur un
genre, le plus moderne assurément de tous, et non le moins attrayant :
l'étude du paysage. Les qualités de mâle énergie, de fierté sauvage, de
rêveuse et mélancolique poésie, qui caractérisent la vieille race celtique,
se reflètent avec une étonnante vérité dans ses différentes écoles de paysa-
gistes. Du spectacle éternellement changeant de la nature, ceux-ci ne
veulent guère voir, en effet, que les aspects assombris et farouches, ou
doucement attendris... »
En sa concision, cette monographie n'a rien de la sécheresse habituelle
aux travaux de cette sorte : elle offre tout l'intérêt d'un document sans
en avoir l'aridité.
Œuvres de Molière : le Bourgeois gentilhomme , — Psyché, illustrations de Maurice Leloir
(Paris, E. Testard).
Deux nouvelles pièces ont paru successivement dans cette riche édition
des Œuvres de Molière dont le dessinateur Maurice Leloir poursuit l'illus-
tration avec une habileté et une ingéniosité jamais démenties. Le Bourgeois
gentilhomme est la dernière de cette série dont le regretté Anatole de
Montaiglon ait écrit la notice; la mort n'a pas permis au savant commen-
tateur de mener jusqu'au bout l'entreprise dans laquelle il avait exercé
sa profonde érudition. C'est M. de Wyzewa à qui a été confié par l'édi-
teur le soin de recueillir sa succession, qui a signé la notice de Psyché.
Le savoir dont il a fait preuve justifie bien ce choix.
« Ce sera la gloire immortelle de cette pièce que le vieux Corneille
ait consenti à y vêtir de ses rythmes sonores et de ses images nuancées
la fable si ingénieusement combinée par Molière », dit M. de Wyzewa,
et pour lui la question se pose de savoir si, comme on l'a affirmé, c'est
pour les beaux yeux de M"'' Molière que le vieux poète consentit à colla-
borer à la tragédie-ballet de Psyché. Question de mince importance, d'ail-
leurs, et qu'il ne s'inquiète pas de résoudre; et qu'importe? au surplus :
une oeuvre exquise est née de cette collaboration, et si jamais il ne nous
est donné de la voir à la scène, puisque aucune des reprises qu'on en a
tentées ne paraît avoir retrouvé le succès d'autrefois, elle n'en offre pas
moins au lecteur « un plus magnifique spectacle que tous ceux que
pourraient combiner les plus adroits machinistes, le spectacle d'une
aimable féerie idéale, éclatante de couleur et de poésie, et comme par-
fumée d'une jeunesse immortelle ».
Propos d'un peintre, par Henry Detouche, frontispice et préface de Félicien Rops
(Paris, Libr. de l'Art indépendant).
Ce que l'on prise par dessus tout, chez un artiste qui parle, disserte ou
écrit sur son art, c'est la sincérité. Qu'il y ait dans son opinion autant
398 L'ARTISTE
de passion, autant de parti pris que l'on voudra, cela n'est point pour
nous déplaire. Bien au contraire. Et, si au critique, au théoricien d'art,
un large éclectisme s'impose, il n'en va pas de même pour le praticien
dont les convictions, moins raisonnées qu'instinctives, se modèlent stric-
tement sur la formule esthétique qui foit sa personnalité. C'est pourquoi
nous avouons que rien n'a pour nous un attrait aussi particulier que les
dissertations sur l'art par les artistes eux-mêmes.
Le livre que M. Henry Detouche intitule : Propos -d'un peintre, n'a pas
trait exclusivement à- un tel sujet. C'est essentiellement le livre d'un
fontaisiste, dont les sujets les plus divers sollicitent la curiosité et pro-
voquent la réflexion : un chapiteau de colonne, l'affiche qui attire son
regard, la Parisienne vêtue à la mode de demain, un atelier d'artiste,
vingt autres prétextes variés amènent sous sa plume la fine observation
ou l'humour frondeur, la verve railleuse ou l'émotion, parfois, dont
l'artiste, en lui, ne cherche pas à se défendre. Peut-être quelque puérilité
aurait dû être omise, par exemple dans les réflexions que Venise lui
suggéra ; mais, aussitôt, un croquis vivement tracé dénote la singulière
acuité de vision du peintre, comme la subtile impression qu'a subie sa
nature d'artiste : « J'ai vibré à tous les chocs, j'ai frissonné devant toute
belle chose. Au milieu de la nature j'aurai passé, enthousiasmé d'une
inflexion de ligne, grisé d'une parole bien dite, palpitant d'une mélodie
lointaine et dompté par un parfum. »
Au courant de ces pages, écrites sans plan préconçu, on lira quelques
portraits d'artistes que l'auteur ne nomme pas, mais sous lesquels le lec-
teur saura bien mettre un nom connu, tant est exactement esquissé le
type évoqué, et sa manière caractérisée avec une parfaite justesse et une
extrême sincérité. Cette sincérité est partout dans ces Propos ; elle en
constitue l'attrait essentiel, et si quelque défaillance s'y rencontrait
d'aventure, si l'outrance d'une opinion choquait par hasard le goût, on
ne songerait guère à en tenir rigueur à l'auteur, car sa sincérité comme
son indépendance restent sauves, et ce n'est pas, ;\ notre avis, un mince
mérite.
En dessinant la vignette-frontispice, en écrivant' la préfoce, exquises
l'une et l'autre, Rops a octroyé aux Propos d'un peintre un double brevet
d'estime artistique, le plus flatteur que M. Henry Detouche pouvait
ambitionner.
L'Art motkrne : i" partie, la Renaissance; — 2' partie, XVlb, XyiII"^ et XIX' siècles,
choix de lectures, 2 vol. par Gaston Gougny (Paris, Firniin-Didot).
Dans les ouvrages des écrivains d'art les plus compétents et les plus
autorisés, M. Gaston Cougny a recueilli sur l'art moderne, avec un dis-
cernement très sûr, des fragments dont la suite forme une sorte d'antho-
logie de l'histoire de l'art. Indépendamment du but didactique qu'il s'es
t
LES LIVRES
399
proposé, car il professe dans les écoles municipales de Paris, il a réalisé,
au profit de tous lecteurs, quels qu'ils soient, un instrument d'études
et de recherches, capable de rendre d'utiles services en suppléant à de
volumineux documents.
L'ouvrage est accompagné d'illustrations nombreuses, d'après les plus
considérables monuments de l'art moderne, peinture, sculpture et archi-
tecture.
Le Goût dans l'ameublement, par Henri de Noussanne (Paris, Firmin-Didot).
Sous une forme simple et familière, ce livre renseigne, de façon essen-
tiellement pratique, sur tout ce qui se rattache à l'ameublement de la
maison moderne. Tout y est prévu de ce qui a trait à l'agencement du
home, depuis l'emplacement à choisir pour bâtir l'édifice dans toutes les
conditions requises d'hygiène, de commodité et de confort, jusqu'au
bibelot et à ces mille riens superflus dont on se plaît à l'embellir. En
plus d'un cas, l'auteur révèle même la recette pratique, qui dispense de
recourir à l'artisan et permet à chacun de confectionner aisément divers
petits accessoires de l'ameublement.
Nous ne jurerions pas qu'en suivant certaines de ces indications on
ne risquera pas parfois de côtoyer la banalité; mais ce sera du moins
cette banalité qui, pour bien des gens, représente le « goût » dans son
expression suprême. C'est, au demeurant, un ouvrage de vulgarisation :
faut-il, dès lors, s'étonner qu'il réponde à ce but? L'auteur manifes-
tement n'a pas eu de plus hautes visées : l'essentiel est qu'il ait bien fait
ce qu'il a voulu faire, et il y a fort bien réussi ; on ne saurait lui
demander plus.
Masque et Visage : la De'vote et la Chrétienne, étude contemporaine par le comte de Saint-
Aulaire (Paris, Calmann-Lévy).
Dans ce volume, la question religieuse n'est pas abordée ; l'auteur s'est
bien gardé de la mettre en cause et de la rendre responsable des iniquités
du troupeau. M. de Saint-Aulaire nous présente deux types très différents,
qu'il analyse avec une fine ironie et une rare subtilité, la Dévote et la
Chrétienne. Il nous les montre toutes les deux dans leur vie quotidienne,
agissant selon l'impulsion de leur cœur et de leur tempérament, et com-
mettant, au nom du même Dieu, les actions les plus opposées. Les per-
sonnages sont mis en scène avec un relief étonnant, et l'auteur a su leur
communiquer une intensité de vie extraordinaire.
C'est par ce côté vécu que le livre de M. de Saint-Aulaire nous
intéresse et nous charme. Que son portrait de la dévote est vivant ! le
personnage est décrit de main de maître. Cette grande femme aux cheveux
poivre et sel, relevés à la Chinoise, au nez long et effilé, aux lèvres
400
L'ARTISTE
minces, pâles et serrées, aux doigts crochus, aux pieds plats, décèle tout
de suite la vilaine créature, l'être qui cache sous le masque de la dévotion
les plus vils sentiments d'une âme ténébreuse et tourmentée.
A ce vilain tableau, M. de Saint-Aulaire oppose un type admirable de
chrétienne dont l'âme se plaît au bien, comme l'autre se plaît au mal.
Sa plus grande vertu est la charité, et elle l'exerce avec un charme qui
double le prix du bienfait. Comme le dit l'auteur, « tout en foisant l'au-
mône de la main, elle fait aussi celle du cœur. » Elle donne non seu-
lement des secours matériels, mais elle prêche aussi la résignation, et
et elle laisse entrevoir dans l'âme de tous quelque lueur d'espérance.
Tel est ce livre qui, en résumé, se réduit à deux portraits, deux anti-
thèses d'un même monde. L'auteur n'a cherché aucun artifice d'imagi-
nation pour augmenter l'intérêt de son œuvre. Il s'est contenté de peindre
ses personnages tels qu'ils les a vus, tels qu'ils ont passé sous ses yeux,
pensant avec raison que la vérité seule suffisait ici, et que toute invention
de romancier serait superflue. S'il lui arrive parfois de piquer la dévote
de traits acérés, il ne dissimule pas la profonde admiration qu'il ressent
pour la chrétienne. Et nous ne serions pas étonné que ce fût pour cette
dernière qu'il ait écrit son livre. Les motifs qui ont poussé M. de
Saint-Aulaire â produire cet ouvrage nous importent peu. Contentons-
nous de l'admirer. Il s'y révèle un psychologue très sûr et très clair, tout
en restant le maître écrivain que nous connaissons.
Le Direclcur-Géranl, Je.'vn Alboize.
CHATEAUDUN. — IMPRIMERIE DE LA SOCIÉTÉ TYPOGRAPHIQUE.
ÉTUDES ITALIENNES'
DU JARDIN DE VÉRONE
i^s hauteurs de Vérone le regard à
l'infini s'étend sur la plaine lom-
barde. Une fois au moins dans sa
vie, il faut être venu rêver au faîte
de ce jardin fameux, car ici la
nature enseigna l'art, et tellement
étroits nous apparaissent les liens
qui les unissent qu'ils en devien-
nent inséparables. N'est-ce pas d'ail-
leurs le trait unique de ce sol italien
que nous ne puissions l'envisager
isolément du génie des maîtres qui
le foulèrent voici trois siècles, glorieux à jamais pour y avoir
puisé ces belles énergies créatrices si insultantes à nos modernes
impuissances ?
Jardin Giusti ! Je te dois d'avoir compris Léonard, ou tout au
moins le décor élégant et raffiné dans lequel il se plaisait à enfer-
mer ses personnages. Il est telle de ses compositions, par exemple
' V. l'Artiste de septembre dernier. Ces Etudes italiennes feront partie d'un volume qui
sera prochainement publié sous le titre : Figures de Rêve.
189 .S.
L ARTISTE.
NOUVELLi; PERIODE : T. X.
2()
402 L'ARTISTH
la petite Annonciation du Musée des Offices, qui prend une valeur
singulière, rapprochée de ce paysage révélateur. Notez que ce
paysage est déjà composé par la nature. Moins attirant peut-être,
moins actif sur nos sens, moins embaumé surtout de capiteuses
senteurs que ses rivaux de la région des Lacs, sur le compte des-
quels fut épuisé le répertoire des louanges, on lui doit un autre
genre de séduction, plus sévère et plus pure.
Elle passa toute, nous l'avons dit, dans l'œuvre du Vinci. Mais
les cyprès centenaires qui s'y dressent vers le ciel, laissant trans-
paraître dans l'épaisseur de leurs masses noires la noble ceinture
de montagnes qui lui sont un fond grandiose, ne restreignent pas
notre pensée à l'image exclusive du peintre qui sut si habilement
en tirer profit. Ils évoquent encore pour nous la rude existence
du Moyen-Age que tout rappelle en cette ville de Vérone, étendue
à leurs pieds, et par contraste aussi la vie facile de cette petite
cité de Parme, qu'à la faveur des temps clairs on aperçoit dans
les lointains fuyants, et qui bouleverse si étrangement certaines
notions acquises.
A Parme, où je venais interroger Corrège, ma déception fut
amère et de nature telle qu'il ne me souvient pas d'en avoir connu
d'égale. Dirai-je que je ne l'y ai pas trouvé? Pis que cela : c'est
sous d'autres traits qu'il m'est apparu, et l'image que je gardais en
moi de sa physionomie d'artiste, y subit une altération décisive
autant qu'inattendue. En ce sens," une fois encore il faut exalter
l'enseignement d'Italie, maîtresse souveraine de notre culture, qui
nous permet de reviser les jugements trop hâtifs, comme de con-
trôler entre eux les éléments d'appréciation dont la mémoire dis-
pose.
Surtout n'allez pas dire que Parme ne fut pas son vrai milieu!
Bien au contraire, nous savons qu'il y vécut, et que, suivant les
versions de ses biographes, il y connut de rudes déboires. Il était
de nature douce, sans réelle défense, pauvre par surcroît, et les
religieux qui peuplaient la ville en profitèrent pour l'exploiter. Il
y a donc ici de nombreux témoignages de son talcjit.
Corrège! Peintre des tons ambrés et lumineux! Chantre de la
chair séductrice et des réalisations voluptueuses! N'est-ce point
par là qu'avant tout il avait conquis nos sens en ces musées de
Paris, de Dresde et de Londres, où ses nudités provoquent en
quelque façon le désir? Qui pourrait oublier, l'ayant une fois con-
ETUDES ITALIENNES
40.1
templée, cette extraordinaire Féniis de Londres, au front bombé,
aux yeux à fleur de tête, avec sa gorge proéminente, ses hanches
exagérées? Morceau d'une matière incomparable, est-il quelqu'un
pour y contredire? mais dans lequel précisément les réalisations
voluptueuses atteignent à un degré qui nous trouble et nous
déconcerte. Défions-nous de telles œuvres, car, à vrai dire, en leur
présence nous n'avons plus le libre emploi de nos facultés esthé-
tiques, et l'apport de sensualité triomphante qui les soutient
déplace les points de vue, risque de fausser les impressions.
A Londres déjà, si grand qu'eût été mon plaisir, j'avais une cons-
cience obscure de ces choses, et sans m'en formuler la raison,
comme aujourd'hui je le puis faire, j'en ressentais quelque gêne.
J'aurais voulu sur place contrôler ma jouissance : ce qui me manquait
pour cela, c'était quelque importante composition du Corrège.
Parme. allait m'édifier deux ans plus tard, en m'offrant au-delà de
toute mesure ce que je réclamais. Le choc fut rude, mais d'autant
plus utile à noter, j'en veux ici transcrire l'impression.
Le premier des décadents, tel nous apparut ici Corrège. Peut-
être y a-t-il quelque mérite à le dire, étant connue la puissance
des préjugés d'art renforcés par le temps, surtout l'identité du
moule qui d'ordinaire emprisonne les opinions reçues. Il faudrait
cependant renoncer à cette funeste habitude de soumettre les
œuvres de la pensée à d'étroites et routinières catégories, rien
n'étant plus artificiel ni plus hostile à leur saine appréciation. Le
jour où quelque indépendance nous viendra de ce côté, ce jour-là
seulement le pas décisif aura été fait. Mais je dois m'expliquer sur
Corrège.
Elles sont là, devant mes yeux, reproduites par la gravure, mais
vivant surtout de l'intense vie du souvenir, ces compositions
fameuses : le Martyre de saint Placide et de sainte Flavie, la madone
dite de San Girolaino, et la Déposition de croix, rangées suivant
l'ordre où je les vis en ce petit musée provincial, où de les voir
me fut une stupéfaction grandissante à mesure que je passais de
l'une à l'autre. Vainement m'appliquais-je à découvrir en ces
morceaux célèbres quelqu'une des qualités de haut style où l'œil
discerne la maîtrise, instruit par la contemplation des grands
Florentins: harmonieux équilibre des lignes, disposition savante
des diverses parties du tableau, tout ce qui fit en un mot de ces
peintres d'inégalables modèles en l'art de composer. Chose plus
404 L'ARTISTE
surprenante, je n"y trouvais même pas ces qualités de facture
qu'il sut porter si loin dans le fini du morceau. — Faut-il rappeler
son Antiope, sa Vémts de Londres, sa Dana?, sa Léda ? — Certains
de ses nus me semblèrent lourds et pâteux. Opaques également
et roides, sans cassures ni plis, les draperies qui enveloppent les
figures.
Mais ce qui par-dessus tout m'emplit d'étonnement et déconcerta
mon attente, croyez bien que ce furent le jeu physionomique des
personnages et l'étrange état d'âme qu'ils révèlent chez celui qui
les conçut. J'y lisais toute la fadeur et l'apprêt d'une expression
tendue jusqu'au pire maniérisme. Saint Placide et sainte Flavie
expirants lèvent au ciel des regards dignes en tous points de héros
de théâtre interprétant cette scène en quelque milieu guindé du
fade dix-huitième siècle. N'est-ce pas là de quoi justifier ce mot
Décadence, que tout à l'heure j'employais â dessein ? Dussé-je par là
déplaire à tel esprit que je sais infiniment délicat et de culture
merveilleuse, une invincible association d'images se fait dans mon
cerveau entre ces saints du Corrège, expirant sur un geste de
théâtre, et ces saintes pâmées du Sodoma, que l'on voit à Sienne,
merveilleux document psychologique, j'y souscris volontiers, mais
en tout cas œuvres d'art plus que contestables, due ce maître,
admirable par tant de points, en soit venu là, et précisément dans
les œuvres que sa patrie nous montre, avouons que c'est un
étrange mystère. Quel spécialiste nous en déduira les causes?
Ce n'est point Corrège qu'il faut aimer à Parme, c'est Parme
elle-même, ville de si joli italianisme, si facile, si abandonné.
Entendez par là cette vie tout en dehors, satisfaite de rien, réduite
presque exclusivement aux sensations animales, mais affinées,
pleines de gentillesse, avec ces mouvements des bêtes familières
que nous flattons de la main, les ayant admises en notre intimité.
A la tombée du jour, parcourez ces rues et ces fiiubourgs, quand
le soleil suffisamment incliné derrière les montagnes caresse
encore de son éclat diffus ces insouciantes créatures. A cette
heure, des myriades d'insectes à peine visibles traversent les rais
de lumière finissante, consciences obscures et probablement insen-
sibles à ce passage, si rude pour d'autres, de la vie au néant.
Pareillement s'ébattent dans l'air du soir, au seuil des portes, sur
le rebord des trottoirs, au milieu des rues, des centaines d'enfants,
découvrant leur nudité de jeunes animaux. Et la couleur de ce
ETUDES ITALIENNES
4<o
spectacle est vraiment admirable. Sans doute il n'y faut pas
regarder de trop près, car tout cela est bien suspect. Sur ces
haillons enflammés de soleil gardons-nous de trop insister...
Mais, par instants, voici qu'ils laissent transparaître quelque
nudité sans égale, et dans notre souvenir ces yeux noirs qui nous'
regardent n'évoquent rien qui leur soit comparable.
Plus que tout m'intéresse encore cette bonne volonté de vivre,
cette instinctive habitude de prendre l'existence à la façon d'un
rêve léger auquel on ne doit pas attacher d'importance. Le voilà
bien l'enseignement pratique, qui se dégage du spectacle des rues
et des faubourgs, non pas seulement de cette petite cité de Parme,
mais de presque toutes ces /villes débordantes d'italianisme. Le
voilà aussi le vrai repos, la détente salutaire pour nos yeux accou-
tumés à la vision des rudes labeurs, à la rencontre des regards
enfiévrés de ceux qui par nécessité s'y trouvent contraints.
PAUL FLAT.
LE SALON DE M. ROGER MARX'
« Et pour que la lutte ne chôme jamais entre l'idéal
incarné et la matière glorifiée, contre le réalisme l'allc-
gorisme est accouru... »
Edmond et Jules de Concourt {Études d'arty.
I
x Lorrain qui aurait été élevé en Grèce : possède le ratio-
nalisme puissant, la pondération réfléchie du Nord, pail-
letés de la subtile finesse du Midi. Un cerveau encyclopé-
dique qui a tout emmagasiné et qui s'intéresse à tout. Un
exclusif amoureux d'art qui professe la haine des classifi-
cations et des hiérarchies dans le monde intellectuel, qui confond, en une
commune tendresse, la peinture, la musique, la littérature, la sculpture,
l'architecture, la gravure, les moindres manifestations du génie humain,
et qui croit à la constante gestation de l'artiste, tourmenté d'un idéal
toujours nouveau, constamment rebelle à la discipline d'un chiourme,
quelle que soit sa magnificence. Le plus hardi et le plus impeccable pion-
nier de la critique contemporaine; devine la valeur dissimulée sous l'in-
compréhension hargneuse de la foule, et, vigie infaillible, annonce à la
postérité l'aurore d'un talent nouveau, tout en luttant, pour le triomphe
de la cause sainte, contre la sottise, le parti-pris, la lâcheté et la routine.
Pendant son court séjour à la direction des Beaux-Arts, avec Castagnary,
a galvanisé le réactionnarisnie bureaucratique de l'Etat, et, en huit mois,
a accompli une œuvre plus féconde que ses prédécesseurs en vingt années.
Est parvenu à donner le coup de grâce à la tyrannie académique en orga-
nisant, pour 1889, l'apothéose de la peinture française du XIX' siècle, et
en rendant sa splendeur éteinte à l'art du Décor qu'il a vivifié de ses
' Roger Marx, La Peinture et la Sculpture aux Salons de iS^s (Paris, Gaiette des Beaux-
Arts, 1895).
^i vol., Paris, Flammarion, 1893 {le Salon de i?}2, — la Peinture à l'Exposition de
iSj}). Préface de Roger Marx. — Cf. V Artiste, no de juin 1893 : Les Concourt et l'art
moderne.
LE SALON DE M. ROGER .\L\RX 407
convictions d'apôtre. Maître styliste, observateur aigu, doit aux Lettres
un monument définitif où se condenseront ses qualités d'érudit, de pré-
curseur, d'artiste, de psychologue et d'écrivain de race.
Ainsi le romancier de Y Atelier ChantoreU profile le salonnier
dont je vais analyser le Salon. Sans lire mon titre, les lecteurs de
V Artiste auraient d'abord reconnu dans son portrait le modèle :
c'est M. Roger Marx, disent-ils en constatant la ressemblance, et
la citation serait oiseuse si elle se donnait des airs de présenta-
tion. Dans cette revue, on connaît de vieille date le jeune critique
depuis longtemps passé maître; on sait sa vaillance que dissimule
d'instinct sa douceur. Sa campagne du Voltaire, ses articles pour
nous pour\^oir d'un timbre, d'une monnaie vraiment contempo-
raine, l'attention qu'il prête aux oubliés de jadis ou de naguère-,
et qu'atteste la juste dédicace du monument littéraire de l'un des
nôtres en l'honneur à.' Augustin Dupré'-^, son dévouement à l'œuvre
posthume de Castagnary, son intellectuelle Préface à la réimpres-
sion tardive des Etudes d'art des Concourt, ses sympathies pour
les Japonais comme pour les novateurs, soit qu'il cherche à renou-
veler la décoration de notre vie intime, soit qu'il s'intéresse aux
recherches en plein air d'un indépendant comme Vignon*, —
toute cette œuvre éparse et vivante a trouvé chez les passionnés
d'art l'écho d'une sympathie. Or, ces traits principaux ne se résu-
ment-ils pas avec assez de bonheur dans le petit cadre deM. Frantz
Jourdain?
Je le retrouve, ce soir, dans une galerie à la fois audacieuse et
modeste, qui n'a pas eu l'heur de satisfaire M. René Doumic, le
critique mordant de l'austère Revue des Deux-Mondes : c'est, croyez-
moi, chose d'importance! Ce portrait? je viens de l'extraire des
Portraits du prochain siècle-', édités il y a deux ans par Edmond
Cirard, et qui firent, en effet, quelque tapage. Et, contraste imprévu
dans l'unité d'une libre tendance fraternelle, le profil blond de M.
Roger Marx avoi.sine la brune figure de M. Custave Ceffroy, « à la
' M. Frantz Jourdain.
^ Cf. les Me'dailleurs français du XIX'^ siècle (Paris, L. Baschet, 1889).
^ Augustin Dupré, orfèvre, médaiUeur et graveur général des monnaies, par Charles Sau-
nier, préface par O. Roty (Paris, Société de propagation des livres d'art, 1894). — Cf-
V Artiste de février 189.^.
' Préface du Catalogue de l'exposition Vignon (galerie Bernheini jeune, mars-avril 1894).
■"■ Portraits du prochain siècle (les précurseurs, les militants) : tome I, Poètes et prosateurs
(Paris, Edmond Girard, juin 1894).
4o8 L'ARTISTE
plume sévère, laborieuse, et qui impose' ». Tous deux estiment
qu'il faut « regarder la vie », que c'est là « le plus haut et le meil-
leur enseignement donné par les maîtres »; la preuve, c'est que
tous deux adorent Rembrandt, qu'ils l'exaltent : et les nuances de
tempéraments se réconcilient dans un culte pareil.
En ce même petit livre, décidément suggestif (n'en déplaise à
M. René Doumic), je rencontre, au hasard des premiers feuillets,
un portrait signé par M. Roger Marx : c'est celui de J.-K. Huys-
mans, qu'il consacre péremptoirement le Critique de l'arl moderne.
Or, puisqu'en littérature aussi bien qu'en art, le portrait nous ren-
seigne, non-seulement sur le modèle, mais plus subtilement
encore sur le portraitiste, nous saisissons là une indication, un
signe qui va corroborer bientôt notre impression vive de lecteur.
L'art moderne, l'âme moderne, la vie moderne, la « modernité »
qui hanta Huysmans réaliste et mystique, qui préoccupait déjà
Baudelaire, l'admirateur de Delacroix, de Wagner — et de Cons-
tantin Guys, — nous en retrouvons le souci dans cette large
« philosophie » de l'art actuel qui s'intitule simplement : La Pein-
ture et la Sculpture aux Salons de i8çj.
Le présent ne réussit pas moins bien que le passé à celui qui
ne veut juger qu'avec ses propres yeux instruits par l'expérience :
et le salonnier de 1895 est toujours le psychologue souple et
ferme qui tâtait si délicatement le pouls des Concourt critiques
d'art, — notant leur sagacité prime-sautière de salonniers d'aven-
ture au Salon de 18^2, à l'Exposition universelle de iSjj; analysant
leur étude fièrement dédiée « au public de l'Art», double docu-
ment sur les œuvres et sur leurs juges; disant l'enthousiasme,
l'esprit, les citations érudites de ces promeneurs avisés, à l'écriture
artiste, à l'instinct artiste, qui s'émeuvent avec une grâce juvénile
contre tous les poncifs, contre toutes les servitudes, pour exalter
le paysage « victoire de l'art moderne», les grands petits-maîtres
Hervier, Hoguet, Penguilly, et Decamps le charmeur, et Gavarni le
philosophe; caractérisant leur fin parallèle de i855, qui reste
neutre entre Delacroix et Ingres, qui adore la réalité sans sacrifier
au réalisme de Courbet, et dont la synthèse improvisée se retrouve,
se complète et s'achève ailleurs, pendant toute une existence intel-
' Portrait de Gustave Geffroy, par M. Henry Leyret, pages 111-112; à la suite du por-
trait de Roger Marx. — La citation qui suit, empruntée à la Fif artistique de Gu.stave Gef-
froy, sert d'épigraphe à son portrait.
I,K SALON DR M. ROGER MARX 409
lectuelle, dans les roiiniiis comme dans les mémoires, jusqu'à cette
intuition maîtresse d'un Salon idéal', philosophie et description,
« programme d'une critique planant au-dessus des exigences du
compte-rendu », et qui « veut remonter du visible à l'au-delà, de
la main qui obéit au cerveau qui commande».
II
Le disciple a retenu le desideratum de ses maîtres : et son étude
actuelle s'efforce elle-même vers « une critique affranchie, renou-
velée, hautement philosophique », conception d'analyste « légale-
ment issue des préférences de méditation des Concourt ». Dès les
premières pages, le lecteur de Manette Salomoii, l'assidu de l'atelier
Coriolis se révèle par une heureuse citation sur le « Beau d'aujour-
d'hui » qu'il faut savoir découvrir, sur cette modernité supérieure
à la mode. Tandis que le passionné Gustave Geffroy chantait
nerveusement le génie inflexible de H. Taine, « le poète des faits »,
qui a « éclairé l'espace^», — le subtil Roger Marx souriait sym-
pathiquement à la verve initiatrice des frères de Concourt, « con-
nétables glorieux » qui ont conquis « des provinces ignorées,
immenses^» : ainsi se précisent de part et d'autre nos origines
intellectuelles à tous. Aristocratiquement, avec les Concourt, notre
salonnicr se devine captivé par toutes les nuances de l'art, par les
divines silhouettes de Tanagra comme par les bourgeois épiques
de Daumier, par la transparence d'un bol de Chine aussi bien que
par les grâces intimes d'un Chardin; avec ses devanciers, il
retrouve l'attrait du moderne dans V un français, si prime-sautier, du
XVIIP siècle ; il écrirait, avec eux, que « l'art est aristocratique par
essence*». Mais, depuis i852 et i855, que de soubresauts dans
l'évolution logique et fatale des arts! Depuis douze années même,
depuis la mort de Bastien-Lepage seulement, que de métamor-
phoses ! Les peintres et leurs juges subissent insensiblement l'as-
cendant du milieu, du siècle qui s'exprime par leurs toiles ou par
leurs voix. Aujourd'hui, M. Roger Marx ne pourrait plus écrire
avec les Concourt : « Notre moderne peinture vient de Rembrandt :
^ Journal des Concourt (Samedi 20 novembre 1873).
- Encore les Portraits du prochain siècle, décidément instructifs, page ,\iu.
^ Ibid., page IX.
' Etudes d'art, page 6 : à propos du réalisme, le grand mot d'alors.
410 LWKTISTH
elle est athée et matérialiste. — Plus n'est le temps des ravisse-
ments de Fiesole... Non, à la plume, l'idéal; au pinceau, le réel.
La route est fousse des allégories... La peinture n'est-elle pas plu-
tôt un art matérialiste, vivifiant la forme par la couleur?... C'est
lécole du petit genre, autrefois si mésestimée, qui doit faire la for-
tune du XIX"' siècle... La peinture religieuse n'est plus...' » Casta-
gnarj' tiendra le même langage en sa Philosophie du Salon de iS^y.
si suggestive! Mais trente-huit ans ont coulé, nous sommes en
1895 : où en est-on? Aujourd'hui le réel est distancé par le rêve,
le plein air est combattu par le style, « l'histoire de l'impression-
nisme*» est traversée par les fantômes préraphaélites et les brouil-
lards mystérieux qui soufflent d'outre-Manche : l'heure est incer-
taine.
«Dans la bataille des idées au XIX<= siècle», ainsi débute le
salonnier de i8g3, « les esthétiques ont pu se combattre, les réac-
tions se suivre, les générations se succéder. Tour à tour, avec le
même emportement, classiques, romantiques, naturalistes en sont
venus aux mains pour attaquer ou défendre la cause de la tradi-
tion, de la poésie ou de la vérité. La victoire définitive n'est
demeurée à aucun parti, et quelle eût été, d'ailleurs, la valeur d'un
triomphe marquant au progrés de l'esprit un terme d'arrêt? Con-
servons tout de même le souvenir des luttes... d'elles enfin nous
avons appris que restriction signifie atteinte au libre arbitre et
que, s'il faut un critérium de certitude à nos jugements, hors l'in-
dividualisme, rien n'est apte à le fournir. »
Donc, aux portes du Salon (et j'écris le mot Salon au singulier,
car la synthèse du salonnier, réconciliant pour une heure les
Champs-Elysées avec le Champ-de-Mars, nous apporte la reposante
illusion d'un groupe unique), au seuil de l'analyse apparaît l'opti-
misme de l'historien, de l'évolutionniste, résigné devant les lois
de la pensée, confiant dans l'avenir, informé du passé qui toute-
fois ne le rend ni chagrin, ni même ironique à travers les décep-
tions ressenties, partisan qu'il est avant tout de la liberté, de la
fantaisie maîtresse du créateur, de son affranchissement le plus
intégral. L'âme lorraine, élevée au contact des philosophies anti-
ques, se montre aussitôt très philosophe.
' Études d'art : passim (18.^2 et i8.t5).
* Titre de la panthéiste et vibrante Préfiue de Gustave GcrtVoy (la Vie artistique, 111^
série, Dentu, 1895). '
l.E SALON DE M. ROGER MARX
4"
Du reste, « la destinée du naturalisme peut être proposée en
exemple » : par son parti-pris, sa fotuité, son insuffisance, la doc-
trine a d'elle-même provoqué la réaction bienvenue qui devait
nécessairement la combattre ; l'impressionniste Claude Monet était
attiré déjà « vers les exaspérations et les paradoxes de la lumière,
vers le surnaturel de la nature ». L'abdication de la personnalité
n'eut qu'un temps : « Le séquestre de l'imagination prend fin...
Jamais le bienfait du mensonge ne s'imposa aussi impérieux qu'à
l'instant où l'on vit la poésie sortir victorieuse du redoutable
combat. Contre elle, rien n'avait pu prévaloir. » Nous voilà loin
des Concourt et de feu Castagnary. Le symbole arrive à son tour.
Et le caractère typique de notre époque troublante et cosmopo-
lite est de réunir tous les caractères les plus opposés, tous les
tempéraments les plus divers, sans accepter la tyrannie d'un seul.
Nous-même, à plusieurs reprises, nous avons humblement inter-
rogé les Salons contemporains pour leur arracher leurs secrets :
nous marchions du composé au simple, du particulier au général,
de l'analyse à la synthèse, de Tefifet à la cause, du signe à l'idée.
M. Roger Marx, très légitimement, adopte la méthode contraire,
qui définit d'abord l'état de la question pour mieux saisir les détails,
conséquences des principes latents : « A l'ouverture des Salons,
il n'était pas sans intérêt », dit-il, « de chercher l'orientation des
tendances, de consulter l'état des esprits, afin de connaître la
genèse des œuvres et de se préparer à les mieux comprendre. On
a enregistré de la sorte l'agonie d'un système qui, poussé jusqu'à
ses conséquences extrêmes, tendait à l'immolation de l'idée, au
déni de la personnalité. En même temps, s'est constatée une évo-
lution vers un art de synthèse et de pensée, jaloux de la révélation
des au-delà par des images de vérité ou de songe. Entre la nature
et la fiction, nul ne songerait à se prononcer; l'esprit souffle où il
veut, la liberté de l'inventeur demeure pleine et entière. Mais pro-
tester contre l'exil du rêve, c'était, à la minute présente, continuer
le combat pour la franchise des initiatives, et voilà pourquoi la
revendication fut ici agréée et soutenue. Que deviendraient les
lettres françaises si, pour mieux exalter la forte prose, on se pre-
nait à vouloir honnir les poètes? A quelle déchéance notre école
ne se trouverait-elle pas condamnée, le jour où lui serait ravie la
gloire de Poussin et de Watteau, de Prudhon et de Delacroix? Au
surplus, l'ordre des sujets importe peu; la question est dans l'ori-
412 I.WRTlSrH
ginalité créatrice qui anime et spiritualise la matière. Sachons
donc lui être accueillants et, au souvenir de tant d'injustices et de
méprises célèbres, gardons-nous de professer le dédain coutumier
à l'endroit des novateurs. Pourquoi faire injure à notre temps,
supposer un terme à l'élan du génie, et à qui donc appartient-il de
fermer avant l'heure le livre de l'Histoire? Autant vaudrait évo-
quer la désolation d'une fin de monde, les sources taries, la sève
épuisée, la floraison i\ jamais interrompue, et sonner à travers la
campagne morte le glas de l'art et de l'esprit. »
III
Dieu merci! malgré quelques excentricités parfois, de part et
d'autre inquiétantes, nous n'en sommes point encore là! Mais, dès
l'abord, voici la souplesse de l'esprit critique, de la méthode his-
torique qui se glisse impérieusement entre les deux dogmatismes
rivaux des amants de la nature et des peintres de l'âme, du mor-
ceau et de l'idée, du naturalisme survivant et de la Rose-Croix.
Aux Salons, les tendances hostiles voisinent ou se confondent. Le
salonnier, en face d'elles, a défini son programme : et maintenant,
rêves ou réalités, suivons-le sans crainte à travers le labyrinthe
non moins troublant des détails; l'historien nous intéressera tou-
jours, il nous captivera surtout dans les passages où sa pensée
diffère de la nôtre, car telle nuance, tel recoin d'analyse, un tour-
nant d'idée imprévue recèle l'agrément d'une découverte. La con-
fiance du salonnier gagne le visiteur : et, du moins pour un
temps, les plaintes virulentes du bon Vitet nous semblent rétros-
pectives. Ce qui ne date point, c'est la volupté souveraine goûtée
auprès d'une œuvre, auprès d'un maître : et aussitôt M. Roger
Marx nomme Puvis de Chavannes. Combien immatérielles appa-
raissent les Muses de Boston en regard des Halles de Lhermitte ou
de \' Allégorie réelle de Roll ! Et, tout de suite, entre le plein soir
des songes et le plein air des choses, j'aperçois le trait d'union
possible dans la gri.saille monochrome de Carrière, disciple du
Grec Zeuxis, qu'un amoureux d'art définit' : « des Réalités ayant
la magie du Rêve ». Le confident des novateurs admet le Thédhe
populaire.
* Jean Dolent, Amoureux d'art, page 240 (Paris, Lenierrc, 1888).
l.K SAI.ON DE M. ROGER MARX 41 X
Suit un parallèle auquel Paul Mantz le subtil eût applaudi:
« Sans doute aucun, accepter la tyrannie du réalisme équivaudrait
à nier les poètes, les penseurs, à décréter la lin de la peinture
murale, à répudier la gloire d'Eugène Delacroix et de Puvis de
Chavannes. Le génie décoratif leur promet à tous deux une égale
survie, mais combien il les révèle dissemblables : Delacroix, fié-
vreux, passionné de couleur, de mouvement, de drame, Puvis de
Chavannes aimant à méditer sous la douce lumière d'un ciel
apaisé, au bord calme des rives ou à l'orée des forêts tranquilles;
la diaprure éclatante appelle chez l'un le cadre des dorures, le luxe
d'un palais, d'une galerie d'Apollon; la peinture de l'autre, plus
humble avec ses matités et ses pâleurs, se subordonne à la pierre
grise ou crayeuse des édifices élevés pour exalter le devoir civique
et social, pour glorifier l'art et la pensée. A la différence d'Eugène
Delacroix, le peintre de la Sorbonne n'est pas sollicité par les
exploits turbulents des héros et des dieux; de la mythologie, il a
retenu moins les fitbuleuses aventures que les créations figuratives
propres à extérioriser son rêve, à « faire concevoir à autruy ce
qu'il avoit dans l'esprit ». De même, les épisodes de l'histoire reli-
gieuse ou profane ne l'ont arrêté que par exception (malgré lui,
semble-t-il, si ce n'est dans ses tableaux), et chaque fois cela a été
son ambition et son honneur de dégager d'un fait isolé la portée
générale. Sans arrêt, M. Puvis de Chavannes s'est affranchi, élevé;
de plus en plus il a tendu vers le .symbole qui dépasse les limites
d'un temps, les frontières d'un pays, et il lui fut ainsi donné de
conduire à terme, avec un éclat grandissant, la série de ses vastes
pages décoratives empreintes de la noblesse que l'universalité
emporte toujours avec elle. » Là c'est le philosophe qui parle, et
l'artiste est heureux de joindre à ce noble labeur d'un vieillard la
Frise juvénile d'Henri Martin.
Par de tels maîtres et de telles oeuvres, l'art de France se révèle
à nous, assimilateur original d'éléments hétérogènes : « De là
l'extraordinaire richesse dont certains voudraient lui faire un grief-
tandis qu'elle est tout à l'honneur du génie français. » Et ce por-
trait charmant va permettre aux lecteurs de I'Artisti- de compléter
leurs souvenirs sur le Peintrc-mclomauc qui comprend les hachures
audacieuses de Delacroix tout en prolongeant la tradition française
et qui, tel son inspirateur Schumann, enveloppe des formes clas-
siques dans une atmosphère de romantisme vaporeux : « L'exemple
414 L'ARTISTF
de M. Fantin-Latour intervient utilement à l'appui de notre dire ;
son cas ne laisse pas que de mettre les théoriciens dans un embar-
ras extrême; ils voudraient à la fois lui faire fête et le honnir, à
cause de la diversité de son œuvre; en conscience, tout s'accorde
en elle à proclamer un peintre de vraie lignée française. Avec une
douceur toute prudhonienne, le rayon lunaire effleure le corps
souple de la hluit qui vogue lasse, ensommeillée sur le nuage qui
fuit; dans le tableau des Baigneuses, l'ami de Manet se reconnaît ;\
l'aisance des poses, à la fine transparence de l'enveloppe lumi-
neuse ; mais le style du paysage, son importance calculée A sou-
hait pour la mise en valeur des figures, ne sont-ils pas pareils que
dans telle scène mythologique du siècle passé ? La nature semblait
à Eugène Delacroix un dictionnaire que les pauvres d'esprit copient
et où les Imaginatifs trouvent une substance qu'ils accommodent
au gré de leur conception : M. Fantin-Latour se range parmi ces
« Imaginatifs »; en ce temps de pholographisine à outrance, il veut,
il entend composer. Ce n'est pas à dire que l'exécution se trouve
sacrifiée à l'idée, au sentiment ; celui qui vécut dans l'admiration
fervente et la fréquentation assidue des maîtres vénitiens, sait
tirer des effets inattendus, très particuliers, du grain de la toile,
de la pierre, du pastel, et chaque jour se fortifie sa prédilection
pour les éclats et les ruissellements, pour les diaprures étince-
lantes des nuances riches ou graves.
Les p.-irfunis, les couleurs et les sons se répondent.
« Cependant les affinités entre les divers arts ne suffiraient pas à
expliquer de quelle façon il advint à M. Fantin-Latour de com-
menter par le pinceau ou par le crayon l'œuvre des Schumann et
des Brahms, des Berlioz et des Wagner. Passionné de musique, le
désir l'a possédé de consacrer la gloire de ses maîtres préférés par
de saisissantes apothéoses {Dernier théine de* Schumann, A Berlio^^,
puis de rivaliser avec la mélodie pour incorporer leurs créations,
évoquer leurs mythes éplorés ou radieux ; aujourd'hui il montre
« l'extase infinie » de Didon s'abandonnant à Enée, le ravissement
de Huon à l'apparition de Rezia. Cette scène à'Obéron, le catalogue
la désigne sous le nom générique de Fision, et c'est vraiment
l'éternelle amante, soudain entrevue, dans le sillage d'un éclair,
par son chevalier ébloui ; le lien avec le romantisme est évident,
et, par delà le XVII^ siècle, vous reconnaîtrez encore ce goût des
LE SALON DE M. ROGER MARX 415
ordonnances «amples et sensibles», en foveur sous le grand roi,
tant il est patent que chaque œuvre ramène M. Fantin «au'vrai
sentier de notre école, à ces pures traditions de l'esprit français
qui demandent à l'art, non la puérile imitation de l'apparence des
corps, mais l'expression de la pensée ». Désabusé sur les engoue-
ments de la mode, et en rébellion ouverte contre elle, fermé aux
bruits du dehors afin de mieux entendre sa propre inspiration, M.
Fantin-Latour donne, dans son isolement volontaire, l'exemple
d'une hautaine indépendance d'attitude et de talent. On le voit,
fort d'une originalité qui partout s'illustre et s'impose, aborder
toutes les techniques, cultiver sans forfanterie tous les genres,
l'intérieur et le plein air, le nu et la fleur, le portrait et l'allégorie,
s'éprendre tour à tour de l'humble vérité et des mirages somp-
tueux du rêve. Il n'est guère arrivé de trouver ainsi réunis les dons
contradictoires de l'analyse patiente et des envolées lyriques, de
rencontrer un artiste d'esprit assez large, de sensibilité assez vive
pour s'intéresser à l'œuvre de l'homme, non moins qu'à l'œuvre
de Dieu, pour pénétrer la nature dans sa simple intimité et dire
le geste des épopées, la passion mouvementée des drames. Tel
paraît le partage de M. Fantin-Latour; avec la belle indifTérence
d'un philosophe, avec le tranquille dédain de la louange ou du
blâme, victorieusement il parcourt toutes les avenues de l'art, édi-
fiant au jour le jour l'œuvre la plus une et la plus complexe,
œuvre d'observateur et de poète, qui participe de notre temps et
tout ensemble le domine. »
Mais, par sa nature même, Fantin-Latour reste isolé; les influences
dominantes proviennent de Puvis de Chavannes, de Carrière, et,
cette année, de Gustave Moreau : nouveau « symptôme » qui con-
damne «la copie servile ». Le soupçon de pastiche eff'arouchait les
pessimistes : mais l'espoir de M. Roger Marx voit, au contraire,
un gage de renouvellement dans la floraison d'un atelier Gustave
Moreau, et cela en pleine École des Beaux-Arts, sanctuaire ofllîciel
du statu qiio : « Le temps est loin où l'on concédait à M. Gustave
Moreau, comme à Baudelaire, un kiosque à la pointe de quelque
Kamtchatka... Les jours ont coulé, les croyances du mage se sont
répandues, une génération s'est convertie à sa doctrine, et demain
les historiens s'accorderont à reconnaître en M. Gustave Moreau à
la fois un initiateur inspiré et l'artiste prédestiné pour ser\'ir de
lien entre l'école romantique et le symbolisme nouveau. »
4it>
L'ARTISTE
Une analogie bizarre et significative frappe l'historien d'à pré-
sent : la parenté des élèves de Gustave Moreau avec certains Indé-
pciidauls de chez Le Barc de Boutteville ! La mansuétude du critique
d'art qui a beaucoup lu, beaucoup vu, ne refuse pas de s'étendre,
bienveillante et douce, sur les efforts des SymhoUsks, « à l'écriture
sommaire qui abrège et simplifie, qui accentue et déforme ». L'in-
dulgence est le propre d'un vrai sage : et Maurice Denis se trouve
en belle place comme représentant de l'arabesque naïve et de
Vhuvnlité gothique. « L'époque est venue de douter du doute »; et
le ner\-eux observateur J.-K. Huysmans ne s'est-il pas mis en route
à la suite de Verlaine et de César Franck vers un paradis candide,
aux sons du plain-chant?... Des Esseintes maintenant savoure les
offices.
Cantiques frais et blancs de vierges comme aux temps
Premiers, quand les chrétiens étaient toute innocence '
Moderne et mystique sont devenus synonymes : tout arrive, et
le dogmatisme s'embarrasserait où l'histoire acquiesce et devine.
Enfin, comme le contraste est le divertissement tacite de toute évo-
lution d'art, en face des rudiments expressifs d'un Maurice Denis
j'ai plaisir à rencontrer, comprises et louées comme il sied, les
notes vigoureusement et fantastiquement réelles d'un Charles
Cottet, qui, malgré quelques brutalités toutes juvéniles, me semble
la meilleure espérance de la palette française ragaillardie ^.
« Mettre un terme à l'abdication de la pensée, rappeler d'exil
l'imagination, la poésie et la foi, restaurer, pour tout dire, l'art
expressif, une telle évolution ne saurait être l'œuvre d'un atelier,
d'un groupe ou d'une génération ; elle requiert un accord, une
suite d'énergies ardentes qui n'ont pas fait défaut à l'école fran-
çaise » : et M. Roger Marx poursuit son enquête devant les
curieuses et décisives résurrections du paysage historique •\ auprès
de la Phalène douloureuse d'Ary Renan, à travers les intérieurs de
Lomont ou de Lobre, arrière petits-neveux de Van der Meer ou
de Chardin ; avec les peintres de la fleur ou de l'oiseau, Quost et
Méry, si méconnus; avec les métamorphoses du paysage moderne
' Paul Verlaine, Liturgies intimes (Paris, Bibliothèque du Saiul-Graal, 18^)2)-
' Au pays de la mer, « série » bretonne ; cf. les « séries » orientales, aux expositions
annuelles des Orientalistes. — Lit se'rie est très en faveur.
^ Par exemple la Piuiphaè d'Albert Laurens, que nous avons omise dans notre examen
du Salon des Champs-Elysées (['Artiste, mai 1893).
LE SALON DE M. ROGER MARX 417
où se distinguent les Harmonies poétiques de Pointelin, traducteur
de Lamartine, et l'impressionnisme oriental de Besnard ; avec les
étrangers imitateurs ou originaux; avec les sculpteurs que hante
le paroxysme génial de Rodin, et, parmi eux, Dampt si délicat,
Bartholomé funéraire, Constantin Meunier, proche parent de
Millet, « dont le génie semble revivre en lui ».
IV
Telle est l'instructive promenade faite auprès d'un salonnier
qui est un historien : historien érudit qui cite à propos les Lettres
fraternelles de Millet et de Poussin, la Schédule du moine Théo-
phile ou YAhecedario de Mariette, Huysmans ou Vigny, Taine ou
Ruskin, et le Mémorial catholique de 1 864 où le chrétien Désiré Laver-
dant devinait l'âme païenne de Gustave Moreau '; — historien judi-
cieux qui orne de ses citations un dénombrement à la fois exact et
libre, sans s'astreindre à une inflexible classification des genres,
et qui pourtant n'omet que peu de chose (la sculpture étrangère,
par exemple, où Vallgren est original); — historien idéaliste
(caractère plus rare), moins préoccupé des fatalités du milieu
social que des aspirations de la conscience individuelle et qui se
réjouit de constater, en dernière analyse, la préférence désormais
accordée à l'esprit vivifiant sur la lettre morte. C'est au nom de
la liberté souveraine de l'artiste que l'impartial observateur prend
fait et cause pour la renaissance de l'idéal. Nous nous garderons
bien de le contredire sur le principe même, et nous aurons
d'autant moins d'embarras à lui manifester notre sympathie que
notre opinion s'écarte de la sienne sur plus d'un point ; au
contraire, ces dissentiments légers nous rassurent, car la louange
est-elle désintéressée lorsqu'elle s'adresse à un alter ego de nos
plus chères convictions ? Le plaideur a l'air de flatter son avocat :
et le beau mérite pour Oreste d'exalter Pylade?... D'ailleurs, ces
divergences sont plutôt de sentiment que de théorie ; elles portent
moins sur la doctrine même que sur la manière de l'appliquer.
Le point de vue historique a sa force : et, sur son terrain,
l'historien des tendances actuelles est inattaquable. Son analyse
sourit et démontre, cependant que le dogmatisme se lamente,
s'eflFare ou se cabre. Dès que l'on est sous le charme de sa parole,
' Salon de 1864, n" i}SS : Œdipe et le Sphinx (médaillé).
1893. — l'artiste. — NOUVELLF PKRIODE : T. X. 27
41 8 rMUlSTH
nos principes nous semblent des préjugés, nos sévérités des injus-
tices, nos craintes des fantômes : « Ce que la routine ne comprend
pas, elle l'appelle démence », disait Schlegel, invoqué par l'ironie
enthousiaste de Henri Heine ; et, ici encore, l'âme septentrionale
se décèle dans ce souci qui possède M. Roger Marx d'être accueil-
lant et large ; c'est la tradition compréhensive de Goethe, et le
fervent des Concourt pourrait ajouter avec ses maîtres : « Comme
dans toutes choses humaines, l'équilibre n'est maintenu, dans les
choses de lart, que par la loi des contraires, la lutte et l'opposi-
tion des courants'. » Hier, Orsel et Courbet; aujourd'hui l'impres-
sionnisme et le mysticisme. C'est la vertu de l'historien plutôt
que de l'esthète, que ce penchant naturel à tout admettre, à tout
comprendre, à tout prévoir, à tout expliquer (sinon à tout justi-
fier, et le critique du réalisme à outrance a fait .ses preuves) :
méthode hégélienne, qui dit clairement ce qui est, plutôt qu'elle
ne dicte pompeusement ce qui doit être, qui accepte les faits,
même contradictoires, pour les réconcilier dans une sphère de
liberté supérieure, qui proclame le droit à la vie de toute indé-
pendante inspiration, de toute évolution significative :
Après un horizon, un autre se révèle :
Toujours l'esprit avance et l'an se renouvelle -.
Ainsi chante l'optimiste Victor Hugo. qui. dès la juvénile
préface des Orientales, contestait vivement au critique le droit de
s'introniser dans les .sentiments du poète, de discuter les sujets
qu'il élit pour ses poèmes, les couleurs qu'il broie sur sa palette ;
l'indépendant M. Roger Marx augure de même, et, quoique critique
d'art, il rejette la tyrannie commode en faveur de la liberté péril-
leuse : vialo periculosam Uherlatew. L'affranchissement, la liberté !
Fort bien : mais ce critérium est-il suffisant ? Satisfait-il les
émotions du créateur et les conclusions du philosophe? Le mot
de liberté individuelle ne serait-il pas plutôt l'aveu loyal que tout
critérium en art est impossible? Historiquement, il suffit à sauve-
garder l'éclosion légitime de tous les désirs intellectuels qui trans-
forment la matière en pensée; esthétiquement, il semble inapte à
corroborer l'instinct, aussi obscur que puissant, qui proclame irré-
sistiblement la supériorité des uns sur les autres : elle est mani-
* Études d'art {La peinture à l'Exposition de iS;;, III, page lôo)-
' Victor Hugo (Toute h Lyre, juin 1893).
l.R SALON DE M. ROGER MARX 419
chéennc Thistoire, aux yeux de celui qui veut ctancher sa soif de
beauté. L'artiste, lui, n'est jamais impartial, parce qu'il obéit
spontanément à son idéal intérieur : l'amant célèbre d'abord les
regards de sa maîtresse; mais cela veut-il dire que tous les idéals,
que tous les regards soient égaux ? Entre des mains moins
généreuses et plus maladroites, la thèse de la ///w/e pure et simple
pourrait bientôt dégénérer en éclectisme, syncrétisme, dilettantisme,
et autres termes complaisants. En art comme en politique, la
licence avoisine la liberté : le danger est là. D'abord, quel sera cet
idéal de liberté tant envié? Sera-ce une liberté d'indifférence ou
de caprice, essayant tous les possibles, réalisant toutes les fantai-
sies? La liberté artistique apparaît plutôt comme une manière d'être,
un cadre, un contenant, une coupe d'élection où se versera le vin
pur des songes, un état d'âme qui doit obéir lui-même à sa loi :
loi tout intime, sans doute, qui n'empruntera plus rien à l'intran-
sigeance d'une école, au fanatisme d'une règle, aux habitudes
passives d'une consigne extérieure, académique ou naturaliste ;
mais qui n'est autre que cette Harmonie suprême, intuition du
style où les Renaissants puisèrent leurs chefs-d'œuvre'.
Et puis, qui aime bien, châtie bien : et je gage que Paul Gau-
guin, Maurice Denis, Maxime Maufra n'auraient qu'à profiter, s'ils
recevaient quelques conseils décisifs émanés d'une telle sympa-
thie ; la conquête du libre arbitre est un droit nouveau qui
entraîne de nouveaux devoirs, et, au double point de vue de
l'esthétique et du métier, puisqu'on art l'idée ne peut rien sans la
forme, — nos néo-primitifs du décor ou de la vie, de la synthèse
mystérieuse ou de la minute éloquente se doivent à eux-mêmes
et à leur défenseur de réfléchir sérieusement à cette culture har-
monieuse du moi désormais affranchi, pour s'élever des balbutie-
ments d'une individualité tout instinctive jusqu'à l'essor conscient
de la personnalité volontaire et libre; sinon, l'optimisme le plus
sincère pourrait éprouver quelque mécompte.
Ce pressentiment, d'ailleurs, paraît enfermé dans la péroraison
de M. Roger Marx que la justice doit laisser parler, pour conclure :
« Ainsi, parmi les ouvrages des peintres, des sculpteurs, ceux-là
' Voir V Artiste de mai i8()5, où nous risquions cette conclusion plutôt librement clas-
sique : « L'affranchissement véritable est une volontaire obéissance à l'Harmonie. » —
Nous reviendrons plus tard sur le problème intérieur de l'originalité créatrice aux prises
avec la règle du Beau. C'est aussi ardu que passionnant.
420
L'ARTISTE
seuls prédominent où l'art s'est fiiit le verbe de l'esprit et de la
beauté, et il n'en va pas autrement pour les estampes, les travaux
décoratifs et pour les projets des architectes. N'importe, l'accu-
mulation de tant de preuves n'a point été inutile; un apaisement
s'est produit dans les controverses; la bonne parole se répand,
les ténèbres se dissipent et les yeux se dessillent. D'aucuns éri-
geaient naguère en dogme que « l'observation du réel contient
« tout ». Combien les mêmes se prennent à tenir aujourd'hui un
différent langage! « En se réduisant "A la stricte reproduction de
« la matérialité », confessent-ils, « les réalistes de système se sont
« dégradés à nier l'expression. » Faut-il plus que cet aveu pour
présager une entente et promettre à l'inventeur une émancipation
définitive, unanimement consentie? Aussi l'exaltation de l'indi-
vidu, dès l'abord préconisée, reviendra-t-elle, au terme de cette
étude, comme un écho et comme une conclusion. Que les artistes
obéissent librement à l'impulsion de leur génie intérieur, "Sans se
laisser troubler par les querelles, sans recevoir de mot d'ordre de
personne, et qu'ils accomplissent en tout repos leur œuvre de
créateur. Créer, c'est exercer un pouvoir que l'homme lient de
Dieu et qu'il est seul à partager iwcc lui, c'est extraire de soi-
même de quoi se survivre, c'est insuffler l'âme à la forme,
contraindre l'esprit à animer impérissablement la matière.
RAYMOND BOUYER.
L'ARTISTE
i
Q^
/ i
Orientalistes'
1^"=^
Lil^ograpl^ié par E DINET
d'après son affiche.
LES
PEINTRES ORIENTALISTES FRANÇAIS
N n";i peut-être pas encore oublié la
petite exposition de peinture orien-
taliste qui fut ouverte d'octobre à
décembre 1893, au palais des
Champs-Elysées. Ellejéalisait le pro-
jet que nous avions forme depuis
longtemps et comblait un désir que
l'un d'entre nous avait déjà, sans le
savoir, satisfait en partie dès 1889,
en décorant ingénieusement cer-
taines salles du pavillon algérien de l'Exposition Universelle, au
moyen de peintures représentant des sujets de ces pays. Ce grou-
pement de 1893, sans doute un peu hâtif et comme improvisé,
ne fut point cependant sans présenter un réel intérêt et même
sans porter quelque enseignement : on se rappellera, en effet,
que, grâce à la haute bienveillance de M. le ministre de l'Instruc-
tion publique et au concours gracieux des musées nationaux, nous
avions pu établir la généalogie de cette petite Ecole presque exclu-
sivement française, en réunissant une série de peintures ou de
dessins résumant la filiation continue des peintres orientalistes
depuis le début du dix-septième siècle jusqu'à nos jours, à travers
une longue suite de noms glorieux. On pouvait s'y convaincre
par quelques exemples de l'influence considérable exercée par
l'Orient sur l'art aux différentes époques de notre histoire.
422 L'ARTISTE
Depuis le début du siècle notamment, à la suite des événements
politiques qui ont fait de certains paj-s de l'Orient des terres à
demi ou entièrement françaises, on sait combien ces régions mer-
veilleuses ont sollicité l'imagination de nos plus grands maîtres,
littérateurs ou artistes, et quel prestige ont exercé sur nos esprits
des orientalistes comme Decamps, Marilhat, Delacroix, Belly,
Chassériau, Fromentin, Regnault, Guillaumet.
Notre collaborateur M. Gabriel Séailles, directeur des confé-
rences de philosophie à la Faculté des lettres, nous permettait,
l'an dernier, de présenter, avec l'appui de son autorité et de son
éloquence, l'œuvre si fortement pittoresque et savoureuse de l'un
de ces illustres devanciers. L'exposition des peintures orientales
d'Alfred Dehodencq a été une véritable révélation pour les artistes
et pour le public, qui avait un peu oublié ce vaillant et chaud
coloriste.
Le groupe orientaliste actuel, qui forme désormais une véritable
école, a trouvé de nouveau dans les circonstances extérieures des
raisons de se développer plus activement. Qu'il me soit donc
permis ici de rappeler que ce groupe a aidé aux diverses révolu-
tions qui ont constitué notre art moderne; qu'après avoir renou-
velé les motifs du paysage classique, il s'est trouvé mêlé aux luttes
romantiques dans lesquelles il vint apporter l'appoint d'inou-
bliables chefs-d'œuvre, et qu'il s'est montré un auxiliaire intelligent
du développement naturaliste de ces trente dernières années. Son
rôle ne s'est point borné, en effet, à apporter dans le domaine de
la peinture le bénéfice d'éléments curieux et pittoresques, il a
encore, par l'étude de ces pays exceptionnels où la lumière se
montre dans ses états les plus excessifs comme dans ses effets
indirects les plus délicats, singulièrement grossi le courant, de
caractère scientifique, qui a poussé les artistes vers la résolution
des grands problèmes de la lumière et de l'atmosphère.
Nous ne voulons point philosopher outre mesure sur le rôle
de l'École orientaliste, ni chercher à exagérer -son importance ou
à prévoir l'avenir qui lui est donné. Il nous a paru, cependant,
que cette réunion, loin de former un groupe factice et arbitraire,
était plutôt de nature à fournir à l'histoire de l'art un enseignement
inédit. Nous avons pu remarquer, d'ailleurs, que ces peintures,
d'un caractère sans doute un peu exceptionnel, perdues et déna-
turées dans la cohue des expositions courantes, gagnaient au con-
LES PRIKTRHS ORIENTALISTES
423
traire par leur rapprochement. C'en était assez pour nous autoriser
à tenir compte des encouragements qui nous ont été prodigués
et pour nous engager à persévérer dans une tentative que le talent
de nos artistes s'eflforcera de rendre constamment intéressante.
Une particularité qui distingue spécialement ce groupe des
orientalistes et qui nous paraît devoir doubler aux yeux du public
l'intérêt de leurs travaux, c'est qu'il s'en dégage un charme qui
agit sur nous à travers toutes leurs images, un charme subtil et
attirant qui réside dans leur sujet : l'Orient.
L'Orient ! A quoi tient cet attrait puissant et mal défini que
nous fait subir ce nom magique? Est-ce parce que, malgré tout,
seul, l'Orient a persisté à rester pour nous le pays de l'immuable,
du mystère et du rêve, que nous l'avons pénétré sans l'entamer,
que nous y retrouvons encore le passé tout vivant ? est-ce sim-
plement parce qu'il exerce sur nous le charme profond de ses
arts incomparables et la séduction inépuisable de sa lumière et
de son ciel?
Aujourd'hui, pourtant, ce mot n'éveille plus seulement dans
nos esprits des préoccupations purement littéraires ou artistiques.
De plus graves soucis attirent nos regards de ce côté. Derrière
l'Orient des rêves et des chimères, à travers la fantasmagorie étin-
celante de ce décor des Mille et une Ntiits, nous apercevons désor-
mais de vastes empires qui portent au fond des sables brûlants et
des mers lointaines les frontières de la patrie.
Sans vouloir s'associer à un idéal de curiosité ethnographique,
sans se limiter dans la recherche étroite de notes et de docu-
ments, tout en restant fidèles aux scrupules esthétiques manifestés
avec tant de tact par l'un des plus illustres d'entre eux, les orien-
talistes ne pouvaient oublier que ce sont les littérateurs et surtout
les artistes qui ont le plus contribué à faire pénétrer dans la foule
les formes et les mœurs de l'Orient, à lui ôter chaque jour son
caractère exceptionnel et inusité, à l'acclimater enfin parmi nous.
Ils ont donc été heureux de penser qu'ils pourraient remplir une
tâche patriotique en secondant la mission de ceux qui ont formé,
comme notre ami Gabriel Bonvalot à la tête de son comité
Dupleix, la noble entreprise de relever notre prestige dans des
pays avec lesquels nous sommes liés traditionnellement, de défri-
cher nos vastes territoires nouveaux, de les peupler, de les faire
aimer et connaître, d'attirer les sympathies sur les races indigènes,
424 L'ARTISTE
de nous habituer chaque jour davantage à ces nouvelles provinces
de la France.
Nous avons voulu ajouter à notre petite tentative un intérêt
d'un autre ordre, en joignant à nos expositions de peinture rétros-
pective ou actuelle une section d'art oriental. De savants travaux
ont depuis quelques années fait entrer dans le domaine de la
biographie et de l'histoire ces arts admirables de FExtrême-Orient,
dont on a désormais fait connaître la formation et la marche,
dégagé les influences subies, mis en évidence la vie de chacun
des artistes dont quelques-uns .sont acceptés par tous à côté de
nos maîtres occidentaux.
En 1893, les organisateurs de l'exposition d'art musulman
avaient tenté d'attirer l'attention sur ces arts merveilleux du
Levant qui sont plus proches des nôtres et qui ont tant influé sur
eux à toutes les époques de notre histoire. Nous avons voulu
reprendre cet essai, modestement mais méthodiquement, par
séries successives. M. Paul Casanova, ancien membre de l'Institut
archéologique du Caire, bibliothécaire au Cabinet des médailles,
dont on connaît la compétence toute spéciale, avait consenti à
présenter l'an dernier, au milieu de notre section de peinture, un
ensemble très instructif des cuivres arabes. Nous aurions vivement
désiré continuer sans interruption cette étude si intéressante,
mais la date de notre exposition, qui a dû être devancée, ne nous
a pas permis de trouver le temps nécessaire pour apporter à la
réalisation de notre projet tout le soin qu'il mérite.
LÉONCE BÉNÉDITE.
EUGÈNE DEVÉRIA
ET SON JOURNAL INÉDIT
{IHn ■)
EXDANT l'été de i856, Eugène De-
véria fit avec sa fille Marie un voyage
en Bretagne et dans le Comtat
Venaissin, où il peignit quelques
portraits. A Avignon, la jeune fille,
se trouvant souffrante, désira re-
tourner auprès de sa mère à Pau.
Son père, retenu par ses travaux, ne
put l'accompagnerque jusqu'à Mont-
pellier où elle prit la diligence qui
l'amena à Toulouse ; de là, accom-
pagnée d'une religieuse, elle reprit son voyage pour arriver enfin
à Pau, très fatiguée, sans que cependant son état eût en apparence
rien d'inquiétant. Le surlendemain, elle mourait, emportée par un
accès de fièvre maligne. Prévenu, le malheureux père arriva dans
un état de désespoir ne pouvant se décrire. Cette fille était, en
effet, sa grande affection dans ce monde. Voulant alors conserver
un dernier souvenir de la chère disparue, il entreprit, en se ser-
vant des portraits qu'il avait peints, de modeler son buste. Le
' V. Y Artiste d'octobre et novembre derniers.
426 L'ARTISTE
résultat obtenu montre que, comme sculpteur, il était loin d'être
sans mérite ; nous savons, d'ailleurs, qu'il s'était déjà essayé dans
cet art. Le buste, très largement modelé, d'une belle allure, témoigne,
chez Eug. Devéria, de réelles aptitudes pour la statuaire : coiffée
en larges bandeaux plats, les traits un peu forts, les 3'eux ronds à
fleur de tête, cette efiigie de la fille du peintre a bien tous les traits
caractéristiques des Devéria '.
Dès le commencement de l'année suivante, c'est-à-dire en iSSy,
Eug. Devéria dut retourner à Avignon « finir de la besogne
ennuveuse et sans but » ; il avait à y terminer différents portraits
qu'il avait commencés et que la mort de sa fille l'avait forcé d'in-
terrompre.
Le malheureux artiste était resté neuf ans sans rien exposer au
Salon. Malgré l'affreux chagrin dans lequel l'avait plongé la perte
de sa fille, il se décida, cette année-là, à tenter de nouveau l'aven-
ture et y envoya les Quatre Henri dans la maison de Crillon, à Avi-
gnon. La scène représente, dans une vaste salle, Henri de Navarre,
Henri III de Valois, roi de France, Henri de Guise et Henri de
Condé, assis autour d'une table et jouant aux dés ; derrière eux se
pressent des gentilshommes et des courtisans. Henri III vient de
jeter le cornet, et les dés tombent sur la table ensanglantés. Un
astrologue, auquel on demande l'explication du prodige, déclare
que les quatre princes mourront assassinés. Ce tableau, comme la
plupart de ceux qu'Eug. Devéria a peints dans la seconde partie de
sa vie, quoique ingénieusement composé, manque de conscience
dans le dessin et dans l'étude de la forme. On sent trop qu'usant.
comme à son ordinaire, de formules en quelque sorte mathéma-
tiques pour dessiner, et se fiant à sa prodigieuse habileté, il a peint
de chic les figures et les accessoires. Avec ce parti-pris absolu, il
s'est, ici comme ailleurs, volontairement éloigné de la nature, exa-
gérant certaines proportions au détriment du caractère. Au lieu
' Ce buste fut taillé en marbre par un praticien assez coiniu .'i Pau, un certain Bernard,
d'origine champenoise, qui avait déjà exécuté dans le pays plusieurs autres bustes, entre
autres, celui du sénateur dWriste ; ce Bernard travaillait aux restaurations du château de
Pau, sous la direction de Piquenot, sculpteur ornemaniste d'un certain talent, dont le frère
acquit à Paris quelque notoriété comme peintre et graveur. Le buste en marbre de la fille
d'Eug. Devéria a été placé sur le tombeau dans lequel elle repose, au cimetière de la ville
de Pau, .1 côté de sa mère, morte sept ans plus tard. Pour le plâtre, il a été légué par liug.
Devéria au musée de la ville, de même que le portrait en pied de la jeune fille, vêtue d'une
ama/!one et tenant à la main une cravache à pommeau d'argent.
EUGÈNE DEVÉRIA
427
d'aborder franchement la difficulté, il Fa escamotée sans plus se
préoccuper de la vérité. -Et puis, un tel sujet relève bien plutôt du
domaine de la littérature : comment, en eflFet, exprimer picturalc-
ment la fatale prédiction de l'astrologue aux quatre princes? Aussi
cette toile passa complètement inaperçue. Combien alors l'on était
loin de l'accueil enthousiaste fait par le public et par la critique
au tableau de la Naissance d'Henri IF! De ce glorieux début, il ne
restait même pas un souvenir. Tout était changé; une dédaigneuse
indifférence avait remplacé les admirations de jadis.
A la fin de cette même année, funeste pour lui çntre toutes,
Eug. Devéria perdit son frère Achille. Il alla à Paris assister à ses
obsèques et ramena à Pau deux de ses nièces qui passèrent plu-
sieurs mois auprès de lui. Les émotions et les fatigues lui occa-
sionnèrent alors une crise de rhumatisme dont il avait ressentîtes
premières atteintes en conduisant le deuil de son frère et qui, une
fois de retour en Béarn, l'obligea à aller demander un soulage-
ment aux eaux de Barbotan et ensuite à celles de La Malou. Là, il
exécutait au pastel, pour un prix minime, à cent francs chacun et
en deux ou trois séances, des portraits de baigneurs. Cette clien-
tèle devint bientôt si nombreuse que les amateurs devaient s'ins-
crire d'avance. Voici, à ce propos, un trait bien caractéristique de
la tournure d'esprit et des idées d'Eug. Devéria à cette époque.
Un samedi, une dame dont le tour d'inscription était arrivé, lui
demanda de vouloir bien le lendemain achever son ouvrage, car
elle devait partir le surlendemain.. « Impossible, Madame, lui ré-
pondit l'artiste ; c'est demain dimanche, et je ne travaille jamais le
dimanche. » La dame eut beau insister, supplier, offrir jusqu'à
5oo francs et plus, notre homme resta inflexible.
Après l'échec des Quatre Henri clans la maison de CriUon, au Salon,
échec plus dur que tous ceux subis jusqu'alors, Eug. Devéria ne
se tint pas pour battu. Il résolut d'affronter encore le jugement
du public et présenta au Salon de i85g trois compositions : la
Mort du fils de la Sulamite, qu'il avait peinte à Edimbourg dix ans
auparavant ; Une Scène de l'Henri FI de Shahspeare, et une Halte de
marchands espagnols dans n)ie anberge de Pau. Il ne paraît pas qu'il
ait eu à se louer davantage de cette nouvelle tentative. L'année
suivante, il acheva différents tableaux : des Paysans béarnais, une
Scène de la, Saint-Barthélemv (comme calviniste, c'était indiqué),
A/""-' et A/""-" de Kéroiial . la Coupe empoisonnée présentée ci A/'"*^ de
428 LAKTISTH
Giinges, Catherine d'Aragon et le eardinal Wohey, la Charité antique.
Un cavalier qui baise la main à une dame, une Scène tirée de la vie
d' Abraham, les Portraits de M. et de M"'« de la Bastide, etc. Il peignit
ensuite un portrait du maréchal Bosquet qui était venu se reposer
à Pau de ses fatigues et où il mourut peu de temps après. Ce
portrait, de grandeur nature, représente le héros d'Inkerman de
trois quarts, tête nue, vêtu d'une pelisse fourrée jetée sur son uni-
forme, la main droite appuyée sur des fascines ; le personnage se
détache sur un fond sombre de fumée. Ce portrait fut offert par
l'auteur à la ville de Pau et se trouve aujourd'hui dans son musée
municipal.
En 1861, désireux d'en appeler une fois de plus au public, Eug.
Devéria exposa encore une grande composition, Christophe Colomb
présentant à Ferdinand et Isabelle les trésors rapportés par lui du Nou-
veau-Monde, qui lui avait été commandée par le ministère d'État :
le grand navigateur, au retour de son premier voyage, présente
aux rois catholiques les Indiens qu'il a ramenés et les produits de
l'Amérique, dans une des salles de l'Alhambra ;\ la féerique archi-
tecture que le peintre a rendue encore plus sveltc el plus légère
qu'elle n'est en réalité. Ferdinand et Isabelle, entourés des princi-
paux personnages de la cour, se tiennent debout devant leurs
trônes placés sur une estrade élevée. Christophe Colomb, un genou
en terre, baise la main de la reine ; aux premiers plans, des Indiens
et les productions diverses des contrées nouvelles qu'il a décou-
vertes. Personne ne daigna encore s'occuper de cette oeuvre, bril-
lante décoration d'un peintre épris de l'effet, du pittoresque et de
la couleur; la hardiesse de la conception, Thabileté et l'éclat de
l'exécution ne parvinrent pas à avoir raison de la froideur de la
critique et de l'indifférence du public. Le tableau passa encore
inaperçu, et, à part Th. Gautier, nul ne daigna s'en occuper. Pour-
tant, l'artiste semblait bien compter sur un regain de succès, car il
écrivait peu de temps auparavant à l'un de ses élèves : « C'est égal,
tout ce qui pourrait satisùire le reste de la gloire humaine que j'ai
en moi, ce serait un vrai succès populaire, le seul que je crois que
l'avenir doive sanctionner. » Il n"osait cependant trop l'espérer.
lorsqu'il ajoutait : « Mon tableau doit être à Paris. Tâchez de
savoir ce que l'on en pense, et dites-le moi sans pitié, afin que je
ne me risque plus à des toiles importantes, si les directeurs de la
fortune publique ne sont pas satisfixits. »
F.UGfîNE DEVÉRIA
429
Ce Christophe Colomb avait été peint dans de singulières condi-
tions. L'atelier d'Eug. Devéria n'étant pas assez vaste pour lui per-
mettre de tendre la toile en entier, il l'avait roulée à moitié et en
avait exécuté d'abord la partie supérieure, qu'il roula à son tour
pour peindre ensuite la partie inférieure. L'ensemble achevé tant
bien que mal, il obtint de la ville de Pau un hangar fermé de trois
côtés, où il lui fut possible de dérouler son oeuvre en entier et la
considérer d'ensemble. Il s'aperçut alors, ce qui n'a rien d'étonnant,
qu'elle avait besoin de grands changements et de retouches, qu'il
se hâta d'y effectuer'.
De 1864 date le dernier voyage qu'Eug. Devéria fit à Paris, où
il n'était pas retourné depuis sept ans. Il de.scendit chez la veuve
de son frère, M""^ Achille Devéria, et profita de son séjour dans la
famille pour peindre quatre petits portraits de ses neveux et de ses
nièces, et un grand portrait de son neveu Théodule, conservateur
du musée égyptien au Louvre. Détail touchant, durant ce séjour il
ne négligea jamais d'aller deux fois par semaine à l'hôpital de la
Salpêtrière, voir sa vieille nourrice qui vivait encore et pour
laquelle il avait conservé une très vive affection. Il faisait au Louvre
de fréquentes visites et y passait de longues heures. Sa correspon-
dance avec M"*^ Ursule S... contient le souvenir de ces visites :
Je suis encore allé hier au Louvre pour voir les sculptures que je n'avais
pas contemplées depuis longtemps. Je n'ai jamais de ma vie senti si vive-
ment ces beautés merveilleuses de l'art. Il y en a qu'il me semblait n'avoir
jamais vues, tant je les trouvais d'une beauté saisissante. Je sentais ma
faiblesse artistique devant ces géants de l'esprit Iiumain...
Deux vieux gardiens du Luxembourg et du Louvre m'ont salué, pleins
de joie, derniers restants de la génération de ma jeunes.se, et m'ont
pris mon parapluie, au lieu de me permettre de le mettre au bureau,
joyeux de la poignée de main qui leur disait merci. Bien certainement ces
bons vieux ne voyaient pas les deux sous, il ne pensaient qu'à prouver
le plaisir qu'ils avaient à revoir le vieil enfant qu'ils ont peut-être grondé
quand il gaminait dans les palais ro3'aux.
Vers la fin de juillet, il quitta Paris et ramena avec lui dans les
Pyrénées son neveu Théodule dont la santé inspirait les plus
vives inquiétudes, pour le conduire aux Eaux-Bonnes. Cette année-
' L'esquisse de ce tableau, léguée par le peintre au musée de Pau, n'est pas celle qui fut
la première idée de la composition, mais une variante du même sujet, brossée après l'achè-
vement et la livraison de la grande toile.
43o L-ARriSTF
là, du reste, notre peintre semblait destiné à être toujours en dé-
placements. Au surplus, rien ne le retenait plus au logis, puisqu'il
avait perdu sa femme l'année précédente. En octobre, nous le
retrouvons à La Haye ; ce voyage, qu'il avait entrepris pour rendre
service à des amis, ne fut pas de longue durée. Il revint à Pau,
qu'il ne devait plus quitter.
La mort le surprit peu de temps après, le 3 février i865. La
veille, il était encore occupé à un portrait de jeune femme quand
les pinceaux lui tombèrent des mains. Dans le cimetière de Pau,
une pierre verdie par la mousse et sur laquelle sont gravés son
nom et un verset de l'Évangile, marque la place où reposent ses
restes, à deux pas du tombeau de sa lille et de sa femme.
Eug. Devéria mourut sans avoir vu se réaliser une de ses
dernières ambitions, ambition d'ailleurs bien modeste pour un
homme qui, un moment, avait tenu une si haute place dans
l'estime de ses contemporains. Il avait espéré être nommé direc-
teur de l'école de peinture et de dessin de Montpellier où, nous
l'avons dit, il avait passé quelques mois à une autre époque de
son existence et où son père était né ; mais cette espérance fut
déçue. Plus tard, il sollicita la direction de l'école de Dijon, mais
la mort vint le surprendre avant qu'il eût vu la réalisation de ce
désir. Pendant le peu de temps où jadis il avait séjourné à Mont-
pellier, il avait eu l'occasion de donner quelques conseils à
Cabanel, qui n'oublia jamais ce qu'il devait ;\ son premier maître
et lui en garda un souvenir reconnaissant.
Par son testament, Eug. Devéria légua au musée de Pau un
certain nombre de ses ouvrages, que par un précédent testament
il avait d'abord attribués au musée de la ville d'Avignon dont sa
famille était originaire, comme nous savons '. Il laissa à des parents
et à des amis certaines de ses œuvres qui se trouvaient alors dans
son atelier 2.
' Ces ouvrages sont, indépendamment du portrait de sa sœur Laure sur son lit de mort,
de celui de sa fille Marie en amazone, de l'esquisse de la Réception de Christophe Colomh par
Ferdiiiatiii et Isabelle, un Portement de croix qui montre Xotre-Seigneur vêtu d'une tunique
rouge et d'un manteau bleu, succombant sous le poids de sa croix ; son portrait par lui-
même en buste peint à la cire, et le modèle en plâtre du buste de sa fille, dont nous
avons parlé précédemment.
' A ses neveux, fils de son frère Achille, ses tableaux de famille et tous ses cartons de
croquis grands et petits, ses. dessins de portraits destinés à ses compositions historiques,
ses dessins d'atelier, ses compositions au crayon des peintures de la cathédrale d'Avignon,
EUGF.NF. DEVERIA
43 1
Jusque dans cet acte suprême, Eug. Devéria témoigne de sa
gratitude envers son frère Achille ; voici en quels termes il
s'exprime : « Ce frère bien aimé à qui doit revenir toute la gloire
de ce que je suis en ce monde, puisqu'il m'a nourri et formé aux
difficultés de l'art. »
Maintenant, si nous voulions rechercher ce que sont devenues
les principales productions d'Eug. Devéria, il nous faudrait par-
courir nombre de musées de province. Nous savons que le musée
d'Angers possède la Mort de Jeaiiuc d'Arc; le musée de Valence,
la Mort de Jeanne Seymour ; le musée de Châteauroux possède
de lui une Etude d'atelier ; celui de Montpellier, une esquisse
peinte de la Naissance d'Henri IV et une autre esquisse peinte
représentant Richelieu recevant un ambassadeur, qui montre un per-
sonnage vêtu de noir s'inclinant devant le cardinal assis, derrière
lequel s'aperçoivent divers seigneurs et courtisans ; le même
musée renferme encore deux dessins d'Eug. Devéria, la Naissance
d'Henri /F, et Trois génies. La chapelle de la Miséricorde de la
même ville montre encore de lui un Saint Vincent de Paul-faisant
distribuer la soupe aux pauvres. Au musée d'Orléans, on trouve de
lui deux toiles : une nature morte. Un pigeon ramier suspendu le
long d'une muraille et un panneau plus petit représentant des
Jeunes filles ramassant du bois. Au musée d'Avignon : Une famille
bretonne en prière, que nous savons avoir figuré au Salon de i838,
assez grande toile donnée par l'auteur en 1840; puis, le Portrait
de François Calvet, fondateur du musée de la ville, commandé au
peintre par le Conseil général de Vaucluse en 18^9, et enfin
l'esquisse de ce portrait provenant de la succession d'un amateur
avignonnais, M. E. Requin. Enfin on peut voir de notre peintre, à
la chapelle de la Salpêtrière à Paris, un Christ portant sa croix,
qu'il a légué à cet hospice, en souvenir de sa vieille nourrice qui
etc. ; à sa belle-sœur, M"i<= Achille Devéria, une Tèk de femme et le tableau A' Anne de
Boleyn, sa dernière œuvre ; à son élève G. de C. qui abandonna la peinture pour le jour-
nalisme qui le mena à la diplomatie, ses études et copies d'après les maîtres ; à M. R.,
les cinq études peintes de ses tableaux de l'église de Fougères et l'esquisse peinte du por-
trait du maréchal Bosquet; au D^ L. M., l'esquisse peinte du portrait du D^ Darralde ;
à M'ii^ Ursule S., l'esquisse peinte du portrait de sa fille Marie en amazone, son propre por-
trait peint et une tête d'expression peinte ; à M"': Honorine D., un autre portrait de lui
au pastel; à M""': P., une toile représentant Un vieux Béarnaii assis avec tin enfant; à
M. G., deux têtes de femmes peintes sur une même toile ; à M. A. G., une autre esquisse
peinte du portrait du maréchal Bosquet ; à M"« S. P., l'esquisse peinte du portrait du
comte de Crèvecœur, du musée de Versailles ; à M. C, le croquis au fusain du Fienx
Béarnais assis avec un enfant, etc.
4? 2 L'ARTISTE
y finit ses jours. Nous avons suffisamment parlé de ses autres
productions pour ne pas avoir à y revenir.
Il existe de nombreux portraits d'Eug. Devéria, tant par lui-
même que par d'autres artistes. Il s'est de plus représenté dans
quelques-uns de ses tableaux, entre autres dans la Naissance
li'Henri IF, où il figure sous le costume du gentilhomme de profil,
aux cheveux bruns coupés ras, aux moustaches relevées et à la
barbiche en pointe, les mains croisées, placé à gauche, au-dessous
du médecin à longue robe jaune, qui n'est autre d'ailleurs que
Louis Boulanger.
Parmi ses portraits proprement dits, nous citerons d'abord ceux
de sa jeunesse et, avant tous, celui qu'il brossa pour le musée des
Offices, à Florence, et qui lui fut demandé après son triomphe
de la Naissance d'Henri If. Citons-en un autre, gravé ici ' et légué
par lui au musée de Pau, avons-nous dit tout à l'heure, qui le
représente en buste, de grandeur naturelle, de trois quarts, à l'âge
de trente ans; il le peignit à la cire pour se rendre compte des
procédés qu'il aurait à employer pour les décorations de la cathé-
drale d'Avignon dont il venait d'être chargé. D'autres portraits de
la même époque ou de son âge mûr se trouvent dans sa famille, et
aussi chez quelques amis. D'autres portraits, toujours par lui-
même, le représentant aux approches de la vieillesse et dans les
dernières années de sa vie, ne sont pas rares non plus. Nous en
savons plusieurs de fort intéressants. D'abord celui reproduit dans
cette étude*, dessiné au pastel et légué par lui comme nous
savons à M"« Honorine D. : puis un autre à l'huile, le montrant à
peu près au même âge, également en buste et de trois quarts, de
grandeur naturelle; ce dernier, d'une coloration un peu sombre et
d'un aspect un peu lourd, est cependant fort ressemblant et très
vrai. Eug. Devéria l'a légué à M"<= Ursule S... qui le possède tou-
jours.
Parmi les portraits d'Eug. Devéria par d'autres artistes, il faut
d'abord mentionner le médaillon modelé par David d'Angers, qui
le représente dans l'allégresse de son triomphe ; puis celui de
Jehan Duseigneur, tant soit peu outré et exagéré ; le portrait peint
par Louis Boulanger et exposé au Salon de 1837, dans lequel,
selon Auguste Barbier, chargé du compte-rendu du Salon, cette
' V. VArtiste de novembre dernier, p. 358.
»/W., p. 372.
EUGRNF DEVÉRIA 433
année-là, dans la Revue des Deux-Mondes, il lui donna un aspect
sombre et presque blafard. Il nous faut, pour finir cette bien
incomplète iconographie d'Eug. Devéria, noter un curieux petit
portrait de lui, que possède un amateur béarnais, M. Ch. Le Cœur,
peint par un paysagiste palois, Galos, qui était loin d'être sans
talent et duquel on peut voir plusieurs toiles au musée de sa ville
natale ; dans ce portrait, demi-nature, Eug. Devéria est représenté
de trois quarts, la tête couverte de ce grand feutre brun à larges
bords posé un peu de travers, que l'on était habitué A lui voir
porter.
L'esthétique et la technique d'Eug. Devéria furent, à peu de
choses prés, celles de la plupart des peintres de son époque. Nous
trouvons de nombreux renseignements à ce sujet dans son
journal, ses lettres et aussi dans les souvenirs d'amis qui l'ont fré-
quenté assidûment. Laissons lui la parole pour expliquer ce qu'il
entend par un bon enseignement :
Ce que je crois bon, c'est la voie que j'ai suivie sous la direction d'un
bon praticien, Achille lui-même : il s'agit d'étudier un long temps avec
le crayon, au trait surtout, afin de varier ses études à l'infini; et puis,
quand on a une certaine pratique de la forme, il faut faire, sans jamais
cesser de dessiner sérieusement, quelques études peintes qui vous donnent
la triture de la palette ; au bout d'un certain temps, ce dont juge le di-
recteur, on cherche de petites vignettes bien composées, avec des effets
piquants, et l'on se met à inventer la couleur, sans tracas de composition
aucune. La tonne déjà facile dans la main et sons les yeux, on prendra
facilement la pratique, sans laquelle il n'y a pas d'art véritable. L'esprit
se meuble ainsi involontairement de ces mille riens qui, mis en rapport
avec de nouvelles combinaisons, produisent bientôt, sans grande peine,
des oeuvres qui, pour ressembler un peu aux choses déjà foites, n'en seront
pas moins originales. C'est par une pratique semblable, jamais interrompue,
que j'ai pu arriver à 20 ans à commencer avec succès le tableau qui devait
avoir un si beau triomphe deux ans plus tard. Je dis ceci absolument,
c'est la meilleure voie.
Eug. Devéria garda toute sa vie, son testament en fait foi, une
grande reconnaissance à son frère Achille, auquel il disait, et non
sans raison, devoir ce qu'il savait, et qui bien longtemps le dirigea
exclusivement. Voici de nouveaux emprunts foits à son journal,
qui en disent long à cet égard :
1895. — l'artiste. — NOUVELLE PÉRIODE : T. X 28
4?4 L'ARTISTE
J'ai fini par lui laisser, pour lontemps du moins, la direction de la...
pensée. Il était la tète, j'étais les mains. Quand il changeait d'avis, je
changeais sans résistance. Nous passâmes ainsi du doux au fort, du violent
au paisible extrême, ce qui a singulièrement .agrandi l'échelle de mon
talent. Pendant longtemps je ne composai pas mes tableaux. Ce fut une
progression. Quand je désirais faire un sujet, je le lui feisais composer...
Ainsi se forma cette union de deux talents qui en ont produit un
vraiment remarquable. Jamais union ne fut plus entière. Nous vivions de
la même pensée, des mêmes œuvres souvent, puisqu'il avait si grande
part à tout ce que je faisais ; pour le même but surtout, le bien de tous,
en. mêlant nos efforts et les résultats, et ainsi s'accomplit le problème
quelque peu insoluble pour le public qui souvent distinguait difficile-
ment la différence de l'A et de l'E (Achille et Eugène). C'est ainsi que se
passait la vie entre nous deux, travaillant l'un par l'autre, l'un pour
l'autre...
Nous étions ambitieux tous les deux (Louis Boulanger et Eug. Devé-
ria). Nous rêvions la gloire absolue d'un grand nom. Il n'y avait rien de
trop élevé pour nous et nous aurions peut-être atteint notre idéal, moi
sans et Louis sans une certaine vanité qui l'empêcha de
bonne heure d'écouter les remontrances du seul homme qui pût faire
quelque chose de grand, Achille.
Eug. Dcvéria était d'avis qu'un travail régulier, continu, à
heure fixe, était la meilleure des méthodes; il s'en explique ainsi
dans ses lettres à son élève G. de C... :
Tâchez d'apprendre à travailler comme faisait mon frère, et comme il
m'a appris à le fiiire ; comme un devoir absolu, au lieu d'attendre l'ins-
piration capricieuse. Je crois que c'est le meilleur système, et Rubens
travaillait avec la régularité d'une horloge.
Voici maintenant une appréciation assez curieuse de Philippe
de Champaigne que son jeune élève s'était mis à étudier au
Louvre :
Je confesse que les portraits de ce Philippe sont admirablement vrais.
C*est presque la nature, et je conçois que cette peinture vous séduise par
sa lucidité et par sa vérité presque absolue. Mais peut-être l'étude de
cet éclectique par excellence vous entraînerait-elle au photographisme
qui tend à envahir l'école moderne, si toutefois l'envahissement n'est
pas consommé. Défiez-vous de ce qui peut vous pousser à prêter les
mains à ce réalisme, qui tue l'art et le ramène à la simple et honteuse
parition d'un produit chimique. Philippe avec son beau talent n'est qu'une
planète de second ordre dans la sublime pléiade des Flamands et des
Hollandais.
EUGÈNE DEVÉRIA 435
Il n'est pas tendre pour les tendances naturalistes, ce qui s'ex-
plique par son éducation :
L:i nature échappe à l'homme dans son imitation parfaite : ce n'est
donc pas un but à se proposer. Il foudrait, d'après mon opinion de
ce matin, laisser les peintres réalistes avec la nature elle-même et ne les
consulter comme elle, que pour ne pas se laisser égarer par le maniérisme,
qui devient facilement le lot de ceux qui l'oublient trop. C'est pour cela
que je suis fort partisan des fortes études dessinées d'après nature et d'après
l'antique, qui vous rappellent que l'homme n'est pas toujours aussi laid
quand il sort, sur la table (à modèle), de ses souliers avachis et de ses
habits qui empêchent sa chair de se nourrir au soleil et à l'air. Mais, quand
on a gagné cette aisance, quand on connaît bien l'agencement des parties
qui composent ce tout magnifique de l'homme, encore si beau parfois,
alors le peintre doit mettre la main i\ la pâte, les yeux toujours fixés sur
les sublimes magiciens de la couleur, qui montrent par leur variété, du
blanc Paul Veronèse, au brun et profond Rembrandt, que le leur était
bien un art d'imagination et non une misérable imitation se traînant de
loin, sur les pas d'une réalité que l'homme ne peut jamais attraper. Je
pense donc qu'il vaut mieux copier les pittoresques que les réalistes, ou
encore les copier tous, afin de ne pas perdre sa personnalité dans une imi-
tation restreinte d'un homme ou d'un cercle d'hommes pareils.
Chose singulière, c'est au Louvre seulement qu'Eug. Devéria
étudia les maîtres flamands et vénitiens, auxquels il devait tant.
Il avait peu voyagé et alors que son éducation artistique était déjà
achevée. De l'Italie il ne parcourut que le Nord, Turin, Milan, et
encore très rapidement. Il visita plus tard, nous l'avons vu, la Bel-
gique, la Hollande, l'Angleterre et l'Ecosse; mais il était déjà
presque un vieillard. D'ailleurs, il ne semble pas que jamais il ait
senti le besoin d'aller admirer les maîtres étrangers dans leur
patrie. Il revient souvent dans ses lettres, sur la façon dont il
entend le dessin :
Quand les hommes du XVIIP siècle envoyaient leurs élèves à Rome
avec le prix académique, ils leurs criaient, quand les chevaux piaffaient
au moment du départ : « Surtout, souvenez-vous de ma manière, ne
copiez pas l'antique, ce sont des navets ratisses. » C'était leur marotte,
chacun la sienne. Delacroix ne veut pas de contours, les remettant à la
fin de l'œuvre qui ne les voit jamais venir. D'autres ne voient pas de
salut hors du contour et je suis de ceux-là, et j'ai de bonnes raisons pour
avoir ce préjugé; car, aussi longtemps que les écoles ont dessiné, elles
ont grandi, et l'ère de la décadence commence avec le réalisme. Tous
ces maîtres, même les plus coloristes, ont dû leur supériorité au dessin.
436 V ARTISTE
qui est remarquable chez Rubens, Van Dyck, Rembrandt, munie chez
les Boucher, les Van Loo. Ils apprenaient donc le métier par le dessin
et exécutaient la peinture haut la main et sans chercher le détail minu-
tieux, qui a toujours été le partage de la médiocrité. Le réalisme est
l'âme des esprits éteints, incapables de création, et n'a jamais été pour-
suivi par les forts, qui ne cherchent que les grands caractères et laissent
les détails oiseux aux bambins... Regardez les robes bleues <Xv\ Sacre de
Marie de Médias, et dites si c'est du réalisme ? Comparez Su:^aiine de Paul
Véronèse à la Vénus, ;\ la Cérès du grand ciel de Rubens, à VHercuk, au
Mercure de l'ApotJxose d'Henri IV, à la Nymphe de Jordaëns dans le grand
salon, au Saint Michel de Raphaël, à la Visitation de Michel-Ange, et dites
si c'est avec de la copie méticuleuse que l'on arrive à ces hautes indivi-
dualités si marquées. S'il en était ainsi, ils se ressembleraient comme la
queue de David lui ressemble, comme les Anglais se ressemblent, parce
qu'ils suivent le même procédé que David, qui disait : « Faites des bons-
hommes, vous ferez de beaux hommes. » A preuve ! Apprenez donc
la forme aux Antiques, l'application vivante et les combinaisons de la
couleur au premier étage avec les vieux Italiens et les Flamands, et, quand
vous saurez à votre tour mettre en jeu les éléments du drame, quand
vous aurez fait une esquisse bien bâtie, comme ligne et comme effet, vous
■ prendrez les chiffons et les hommes dont vous aurez besoin, et vous les
obligerez à vous prêter leur concours pour compléter votre œuvre. Mais
surtout vous en ferez non vos maîtres, mais bien vos esclaves. Vous serez
bien avancé quand vous aurez appris à faire une femme qui devient
violette et puis lilas ! Faites donc avec ça la Vénus Aont je parle plus
haut, V Abondance du tableau de la Prospérité du royaume sous la Régence, la
Guerre éplorée ou les Nymphes aquatiques. (Lettre â F. de C..., Pau,
22 février \^('i\ .)
Il y avait incontestablement chez Eug. Devéria tout ce qu'il fal-
lait pour constituer le parfait classique ; ces lignes à son élève,
qui venait d'être admis ;\ l'École des Beaux-Arts, en témoignent :
Je suis satisfiiit de votre réception à l'École des Beaux-Arts ; cela va,
ce me semble, régulariser le courant de vos études, car je pense que vous
n'avez pas renoncé au prix de Rome? C'est, après tout, dût-on ne pas
réussir, le sentier des fortes études, qui peuvent amener votre talent .à ce
quelque chose de grand et de fort, si rarement constaté à notre époque
de facture aisée et habile, sans réelles études préparatoires. Aussi, plus on
va avancer, plus le nombre des concurrents un peu puissants diminuera.
Raison de plus pour se tenir fortement à l'ancre des vraies études clas-
siques, afin de relever un peu le niveau du grand art qui va toujours
s'abaissant. Je suis tout à fait de votre avis quant à la comparaison de
M. Ingres et du Titien Ah ! il y a de la différence du réalisme, même
choisi, à l'art véritable ; le premier voit avec les yeux de la tète l'autre
EUGÈNE DEVÉRIA 437
avec ceux de l'esprit. L'un est grand, l'autre n'est qu'un peu plus grand
que nous. Il y a donc autre chose dans l'art que la réalité..... Regardez
haut, c'est le seul moyen d'arriver... (Lettre àG.deC..., Pau, 2 i avril 1861).
Ces extraits du journal et des lettres d'Eug. Dcvéria prouvent
une fois de plus ce que nous avons déjà~ dit, c'est qu'il n'était
qu'un classique dévoyé, partisan avant tout de l'anoblissement de
la figure humaine.
Chose curieuse, en eftet, ce romantique à tous crins, cet enfant
chéri à'Olyiiipio (« le brigand de la pensée », selon l'expression de
Philothée O'Neddy), qui avait si bruyamment manifesté à la pre-
mière représentation à'Hernatn, en conspuant les classiques, était,
et cela ci son insu, un classique de la décadence, du moins par la
composition et le dessin. Si, comme la plupart des peintres de sa
génération, il a surtout peint des sujets historiques, tirés des
anciennes chroniques, ce n'est pas seulement parce qu'il possédait
à un haut degré l'amour du pittoresque, des riches oripeaux, des
étoffes chatoyantes, mais surtout parce que, vivant dans une société
dont l'auteur de Noirc-Dame-dc-Paris était l'oracle, il trouvait les
sujets contemporains trop prosaïques. Du reste, n'a-t-on pas trop
vanté la science d'Eug. Devéria à reproduire les costumes du
temps qu'il tentait de faire revivre sur sa toile, son scrupule à res-
tituer les milieux et le caractère pittoresque de l'époque dans
laquelle évoluaient ses personnages? Cette vérité de couleur locale
qu'on lui attribue, nous semble plutôt contestable. Il n'est pas
besoin de regarder longtemps un de ses tableaux, comme d'ail-
leurs tous les tableaux de l'école de i83o, pour en dire la date
exacte.
Malgré l'extrême facilité et la grande sûreté de dessin, qu'il
devait à de sérieuses études, il dessinait le plus souvent, non
d'après nature, mais de « chic », de routine, à l'aide de formules
d'expression quasi-algébriques, s'en rapportant exclusivement à sa
prodigieuse mémoire des formes. Il en était pareillement arrivé,
grâce à une étude approfondie des procédés employés par les
maîtres coloristes de Venise, des Flandres et de l'École anglaise,
à établir pour la couleur des formules tout aussi mathématiques
que pour le dessin '. Ces procédés, renouvelés des Vénitiens, don-
* La palette d'Eug. Devéria était essentiellement méthodique : au centre, le blanc ; —
à la droite du blanc : le jaune de Naples, l'ocre jaune, la terre d'Italie naturelle, la terre
d'ombre naturelle, la terre d'ombre brûlée, la terre de Sienne brûlée, le styl de grain
4? 8 L'ARTISTE
naient une solidité extraordinaire à ses œuvres, surtout à celles
de la seconde période, peintes sur des toiles de solide coutil au
grain fort et régulier, contrairement à celles de la première, qui
ont beaucoup souffert par suite de l'abus du bitume et de l'usage
des toiles lisses à trop épaisse impression.
Le crayon à la main, Eug. Devéria obéissant aux méthodes que
nous avons indiquées et qu'il croyait être le dernier mot de l'art,
grâce à sa rare mémoire des formes, composait avec une excessive
facilité. Il ne connut jamais les angoisses passionnées qui ont
tourmenté tant de grands artistes, semblant toujours mettre en
pratique, lui le romantique échevelé, le précepte de Boileau :
Ce que Ton conçoit bien s'énonce clairement.
Il lui manqua, comme nous l'avons dit ailleurs, à propos de
Paulin Guérin, encore un autre oublié à peu près de la même
époque, « l'inquiétude, le trouble, les tourments, qui sont l'ordi-
naire lot du grand artiste* ».
Poète enthousiaste de l'idée beaucoup plus que de la perfection
de la forme, peintre éminemment décorateur, amoureux de l'efTet
et de la rutilance des couleurs, des riches étoffes, des carnations
délicates, il se laissa subjuguer par l'attrait théâtral de son sujet.
Il ne s'inquiéta pas assez du caractère, il négligea l'expression. La
nature ? il ne la vit qu'à travers l'œuvre de Rubens ou de Véro-
nèse. Le sens de la réalité absolue lui échappa. L'actualité, en
tant que manifestation esthétique, le laissa absolument indifïérent.
(brun anglais), la terre de Cassel, le noir d'ivoire ; au-dessous, en seconde ligne, les trois
jaunes de chrome et le jaune indien ; — à la gauche du blanc : le jaune brillant, le
vermillon, le rouge de Venise, le rouge Van-Dyck, le brun Van-Dyck, l'outremer, le
bleu de Prusse, le noir de pêche, le vert Véronèse, le vert émeraude ; au-dessous, en
seconde ligne : la laque de garance rose dorée, la laque de garance cerise foncée. Tous ses
tons étaient faits d'avance au couteau et disposés en gammes : la gamme des tons clairs
locaux, celle des demi-tons gris, celle des tons d'ombres. L'aspect de ces gammes rappelait
la distribution des boîtes de pastel. Tous ces tons étaient faits avec les couleurs opaques
ou courantes ; il ne se servait de couleurs transparentes que pour les glacis qu'il savait
d'ailleurs admirablement manier. Tout en modelant ses figures avec beaucoup de soin,
cette pratique des gammes donnait une grande harmonie à sa peinture, en maintenant
un brillant de coloration qui lui évitait de fatiguer la couleur en cherchant le ton. Aussi,
en prenant la palette, Eug. Devéria, qui avait soigneusement préparé et arrêté un dessin
sur sa toile, se mettait-il à peindre sans nulle hésitation et avec une parfaite quiétude :
tel un bureaucrate qui s'assied à son bureau pour refaire pour la millième fois la même
besogne. Suivant toujours sa méthode infaillible, s'arrêtant à la surface, il ne creusait pas
son sujet qui était toujours présent à son esprit; d'où sa rare puissance d'exécution.
' Réunion des Sociétés des Beaux-Arts des départements, 19'^ session (189.^), p. 709 :
XXXIX, PauUn-Guérin.
EUGÈNE DEVFIRIA
4^9
Dans l'art, il ne vit rien de plus qu'une satisfaction de l'esprit et
des yeux, un dilettantisme.
Après la Naissance d'Henri IF, comme s'il eût été lassé de cet
eflbrt, il alla à l'aventure. Ses productions, en dépit de réelles
qualités d'arrangement et d'exécution, ne témoignent guère de
pensées d'art élevées : il faut cependant en excepter son plafond
du Puget, au Louvre, digne en tous points de l'œuvre première
qui avait fait célèbre le nom d'Eugène Devéria.
Les enthousiasmes de la critique et du public s'éteignirent
bientôt ; peu de temps après, de ce feu de paille il ne restait rien
qu'un peu de fumée. Le silence se fit autour de son œuvre. C'est
qu'on était en droit d'attendre d'Eugène Devéria, après cet écla-
tant début, autre chose que ce qu'il produisit par la suite. C'est
que l'habileté de main, la connaissance des procédés et des
recettes ne suffisent pas à remplacer la pensée.
PAUL LAFOND.
LE COURS-LA-REINE
A L'EXPOSITION DE ujoo
ANS le plan, définitivement adopté,
de l'Exposition Universelle de
i()()o, c'est au commencement du
Cours-hi-Reine, à l'angle même
de la place de la Concorde, que
s'ouvrira l'entrée principale. Il
faut convenir qu'on ne pouvait
vraiment choisir un meilleur
emplacement pour rapprocher
l'Exposition, en quelque sorte, du
centre de Paris, ni qui se prêtât
mieux à une décoration monumentale. De plus, les ombrages en
triple avenue, dès le seuil, longeant les quais de la Seine, y feront
le plus magnifique accès qui se puisse trouver.
Or, à ce propos, une très heureuse idée, dont nous souhaitons
vivement la réalisation, vient d'être mise au jour par M. de
Ménorval, l'historien de Paris le mieux renseigné et le plus
autorisé, de tous les Parisiens d'aujourd'hui, le plus fervent pour
LE COURS-I.A-RFIXF.
44'
les vieux souvenirs de hi cité ' : reconstituer, à l'entrée du Cours-
la Reine, pour servir de porte d l'Exposition de 1900, à l'endroit
môme où elle s'élevait jadis, la belle porte triomphale, édifiée par
Marie de Médicis en 16 16. Nous en donnons ici le dessin, d'après
une gravure d'Israël Silvcstre, avec la vue du cours de la Seine, de
la route de Versailles, et, dans le lointain, des hauteurs de Meudon.
Cette restitution de la porte du Cours-la-Reine ne serait-elle pas,
ainsi que le déclare M. de Ménorval dans l'article de VEclair où il
met en avant cette idée, le « clou » de la prochaine Exposition
Universelle ?
D'ailleurs, le projet d'englober le Cours-la-Reine dans l'enceinte
de l'Exposition ne laisse pas de causer quelque appréhension à ce
Parisien que sa ville soucie par-dessus tout. Ce projet, on le sait,
comporte la démolition du palais de l'Industrie pour faire place à
une large avenue aboutissant, à travers le Cours-la-Reine, à un
pont monumental qui sera construit dans l'axe de l'esplanade des
Invalides ; toutes transformations qui n'iront pas sans compro-
mettre la belle ordonnance des ombrages qui font des bords de la
Seine, en cet endroit, l'un des coins les plus ravissants de Paris.
Dans l'article précité, M. de Ménorval s'en explique en ces termes :
« Ce n'est pas sans un sentiment d'effroi que beaucoup de
Parisiens se voient désormais condamnés au régime de ces Expo-
sitions décennales que l'on décrète avant de savoir si l'on aura
quelque chose à mettre dedans, et si elles sont suffisamment
motivées par les progrès accomplis dans le trop court intervalle
qui les sépare, où plutôt qui les rejoint, car les bouleversements
de l'une d'elles sont à peine réparés que les préparatifs de l'autre
commencent.
• Cf. Paris depuis ses origines jusqu'à nos jours, par E. de Ménorval (chez Firniin Didot ;
2 volumes parus : 1° depuis les temps lesplus reculés jusqu'à la mort de Charles V, en 1 38o ;
20 depuis l'avènement de Charles VI jusqu'à la mort de Henri III, en 1589), ouvrage
très documenté, très érudit et à la fois si vivant. L'auteur, dès le début, y affirme :
« C'est ici un livre de passion, lecteur. Je t'advertis dès l'entrée que je ne m'y suis proposé
« qu'une fin >> : la glorification de Paris ; ce qui n'exclut point « la bonne foy », mais ce
qui m'évite les promesses banales d'impartialité, répandues dans toutes les préfaces et
jamais tenues. Impartial ! comment le serais-je ? quand il s'agit de ma ville natale, de ce
Paris, dont je puis dire, autant que Montaigne, « que plus j'ay veu d'autres villes belles,
« plus je l'ai aimé tendrement jusqu'à ses verrues et à ses taches ». Donc, je revendique
la responsabilité de mes jugements, que le lecteur reste maître d'apprécier. Quant à la
bonne foi, elle est d'obligation stricte... C'est la probité à la recherche de la vérité. » En
cette attrayante histoire, le Paris d'autrefois revit, et parfois avec la puissance et la magie
d'évocation d'un Michelet.
442 i: ARTISTE
« Ce n'est pas sans de justes appréhensions que nous voyons le
monstre se rapprocher cette fois du cœur même de la cité, et les
Champs-Elysées, — la plus belle promenade du monde, à peu
près respectée jusqu'ici, — menacés, dans leur coin le plus
verdoyant, par les ingénieurs, race impie cl cruelle ! Ils avaient
jadis sacrifié le carré Marigny pour y élever le Palais de l'Indus-
trie qui, depuis des années, rend des services multiples. Le voilà
condamné ; il était en long, on le mettra en large pour la baga-
telle de quelques millions. Mutant qtiadrata rotnndis, rotunda
qiiadralis. La nécessité s'impose, paraît-il, d'une large avenue,
ouvrant une perspective sur cette horreur : les toitures vitrées et
les cheminées de la gare qui remplace avantageusement l'Espla-
nade des Invalides !
« Je n'exprime qu'un vœu, — je n'ose dire un espoir, — c'est
que ceux qui vont assumer la responsabilité de l'entreprise,
tiennent leurs promesses et nous rendent, sous une autre forme,
l'équivalent des ombrages qu'ils vont détruire. »
Et c'est, pour l'érudit historien parisien, l'occasion de souvenirs
historiques extrêmement intéressants, sur cette promenade du
Cours-la-Reine, et d'abord sur ses origines : « C'est Marie de
Médicis, qui, en 1616, fit planter au-delà de la porte de la Confé-
rence, trois allées d'ormes : l'une au milieu pour les voitures, et
une, de chaque côté, pour les piétons. Cette nouvelle promenade
s'étendait parrallèlement à la Seine et eut dés lors sa longueur
actuelle, environ douze cents mètres. Le maréchal de Bassompierre,
toujours prodigue, fit creuser à ses frais les fossés latéraux, revêtus
de pierre. Les deux extrémités étaient terminées par des portes
monumentales, fermées de grilles, ornées de colonnes et sur-
montées de statues et trophées.
« Ce fut aussitôt le rendez-vous à la mode : chaque jour, de
quatre heures à six heures, les carrosses de la famille royale et des
grands seigneurs, ainsi que des filles de qualité à marier, se mon-
traient au Cours, tandis qu'aux abords le peuple se pressait pour
admirer les brillants équipages. »
Sous la plume de M. de Ménorval, les souvenirs revivent en
maintes anecdotes piquantes ou curieuses ; telle l'aventure sui-
vante, qui montre qu'au commencement du dix-huitième siècle
l'extrémité du Cours-la-Reine était l'un des confins les plus
reculés de la capitale.
^1:
4-
lf,:>/cj
lei/ie, éduiée en -fô^Ô
<•£ t/aorè-i il^Jracl <2)i 'voira
LE COURS-LA-REINE
44-^
« Au delà, c'était le désert ; les rives de la Seine devenaient
dangereuses, comme le prouve l'incroyable enlèvement du pre-
mier écuyer, M. de Béringhen, le jeudi 7 mars 1707. Après avoir
passé cette journée auprès du roi, il partit de Versailles, cà sept
heures du soir, pour aller coucher à Paris, seul dans son carrosse,
deux valets de pied derrière et un garçon d'attelage portant le
flambeau devant lui sur le septième cheval. Il avait franchi le pont
de Sèvres et il s'approchait du cabaret du Point-ibi-Jour, quand il
fut arrêté, arraché de sa voiture, jeté sur un cheval et emmené
rapidement par une quinzaine de cavaliers, commandés par un
hardi partisan hollandais, Guétcm, qui, causant un soir avec ses
camarades, avait parié qu'il enlèverait quelqu'un de marque entre
Versailles et Paris. Lorsque Guétem vit à la lueur du flambeau ce
carrosse aux livrées du roi, et dedans un homme avec un cordon
bleu par-dessus son justaucorps, il crut avoir trouvé merveille et
que c'était tout au moins le Grand Dauphin, le duc de Bourgogne !
« La fimte que fit Guétem, dans sa précipitation à s'éloigner
du lieu de son exploit, fut de laisser le cocher de Béringhen tour-
ner bride et regagner Versailles, où il prévint aussitôt le roi de
ce qui venait d'arriver. Ordre fut donné immédiatement aux quatre
secrétaires d'État d'envoyer à l'instant des courriers partout sur les
frontières avertir les gouverneurs de garder les passages. Des gar-
des du roi, des soldats du guet, toute la petite Ecurie, où M. le
Premier était fort aimé, se mirent à sa recherche et ne parvinrent
à le rejoindre qu'au-delà de la Somme, à quatre lieues plus loin
que Ham, où ils le délivrèrent et s'emparèrent à leur tour des
ravisseurs.
« Ce qu'il y eut de plus amusant, c'est que M. le Premier,
enchanté de sa délivrance, traita de son mieux ses prisonniers, les
ramena avec lui, et obtint du roi qu'il daignât les recevoir. Guétem
devint le héros du jour; il fut invité à Marly puis il demeura dix
à douze jours dans l'hôtel de Béringhen rue Saint-Nicaise, pour
voir Paris, l'Opéra et la Comédie, dont il devint lui-même le
spectacle. »
Parmi les somptueux hôtels édifiés en bordure du Cours-la-
Reine, on voit cette maison du temps de François \", vrai bijou
architectural, qu'un riche amateur fit transporter de Moret, pierre
par pierre, en 1826, et réédifier sur cette magnifique avenue, sur
un emplacement qui occupe l'angle de la rue François I".
444
LARTISTH
Le projet émis par M. de Ménorval, de rétablir, à l'endroit
même où elle s'élevait, la belle porte triomphale du Cours-la-
Reine, pour en faire l'entrée principale de l'Exposition Universelle
de 1900, méritait si bien d'être pris en considération par les orga-
nisateurs, que l'un d'eux, M. Bouvard, après avoir lu l'article dans
lequel cette heureuse idée a été formulée, s'en préoccupe sérieuse-
ment. Sa réalisation doterait l'Exposition d'un monument fort
intéressant au double point de vue de l'art et de l'histoire.
PIERRE DAX.
iA^
UNE EXPOSITION D'ŒUVRES
DE
HENRI MARTIN
UEL qu'ait été l'intérêt que présentaient les
tableaux groupés dans cette exposition, l'en-
semble, à coup sûr, n'en a pas eu une
portée aussi significative qu'elle aurait pu
l'être si, de par l'exiguité du local *, les
toiles importantes du peintre n'avaient dû
en être proscrites. Combien plus complète,
comme aussi d'unité plus synthétique eût
apparu la carrière, noblement féconde, du
jeune maître, si, à l'extrême séduction de ces figures d'allégorie, à
l'énigme troublante que pose la gravité ou le sourire de ces visages
féminins, à ces paysages d'un accent si vibrant et parfois si mélancolique,
s'était joint le prestige d'oeuvres telles que cette allégorie souverainement
captivante. Chacun sa chimère'^, dont le profond et intense symbolisme
demeure inoubliable; ou bien l'Homme entre le Vice et la Vertu^ :
' A la galerie Mancini, rue Taitbout.
^ Salon de 1891. Cette toile importante, capitale dans l'œuvre de M. Henri Martin, est,
paraît-il, reléguée à Bordeaux, dans le palais des Facultés.
■' Salon de i8q2.
44 1> L'ARTISTE
11 suivit la Vertu qui lui parut plus belle,
OÙ la conception de l'artiste transfigurait en un radieux élan d'héroïsme
l'amer scepticisme du poète ; ou encore cette Douleur ', d'une expression
de détresse poignante à vous hanter, et d'un si pur mysticisme ! De telles
œuvres, — à défliut de vastes compositions comme la Fcti' de la Fédéra-
lion- et la Fisite de M. Cariwt à Agen'\ même à défaut des peintures
décoratives que leur destination a immuablement fixées à l'Hôtel-de-Ville
de Paris ou au Capitole de Toulouse, et qui constituent la part la plus
notable dans les manifestations du talent de M. Henri Martin, — de
telles oeuvres auraient suffi, avec l'appoint des toiles réunies en cette
exposition, pour suggérer une opinion décisive sur le talent de l'artiste et
adéquate à son mérite.
Les tableaux de chevalet, rassemblés \h, datant d'époques diverses,
révélaient du moins de formelles indications sur la double évolution qui,
depuis ses débuts, s'est fiiite dans la conception d'art ainsi que dans la
vision de M. Henri Martin, et, parallèlement, dans son procédé.
Quelques toiles y rappelaient le solide et rigoureux enseignement du
maître * dont la haute conscience artistique se refuse à toute transaction
sur le rudiment, l'austère rudiment qui est, pour un peintre, de correcte-
ment « faire le morceau ». Pour M. Henri Martin, la docilité à cette
salutaire discipline scolastique, — dont, trop volontiers tant d'artistes
s'affranchissent prématurément, sous couleur d'indépendance et de per-
sonnalité à sauvegarder, — trouva son nécessaire et complet aboutissement
dans le succès de la Françoise de Rimini''. Depuis lors, par d'incessantes
recherches dans l'étude des procédés, dont mainte toile de cette exposition
trahissait la visible inquiétude, il s'est fait une formule d'exécution toute
nouvelle et bien à lui ; en outre, par une observation sincère et obstinée
de la nature, graduellement une haute individualité artistique s'est dégagée
' Salon de 1894.
* Salon de 1889. Actuellement au musée de Versailles.
^ Salon de 1890.
* C'est, sans nul doute, dans un noble et toucliant sentiment de gratitude envers
M. Jean-Paul Laurens, que, pour personnifier la Peinture, dans sa frise pour l'Hôtel-de-
Ville de Paris, exposée au Salon dernier, M. Henri Martin a placé le portrait du grand
artiste auquel une poétique figure d'allégorie présente le rameau d'or. (Cf. VAithIe de
mai dernier).
* Salon de i883. A ce tableau de Paolo di Maktesta et Francesca di Rimini aux Enfers,
qui appartient maintenant au musée de Carcassonne, fut attribuée une des rares premières
médailles qui aient été décernées par le jury de la section de peinture depuis que l'État a
abdiqué, en faveur de la Société des artistes français, le privilège de l'organisation du Salon
aux Champs-Elysées. On sait, en effet, que, dans la section de peinture, les jurys de la
LARTISTE
MYSTICISME
HRNRI MARTIN 447
en lui : la vision s'est agrandie et rassérénée, la forme simplifiée, la
focture élargie, la palette éclaircie et comme illuminée du poétique reflet
d'une imagination désormais affranchie des formules apprises. De là le
charme si pénétrant, de là le mystère attirant de ces paysages comme de
ces figures ; de là cette harmonie des couleurs jamais rompue, quelle que
fût la vigueur des tons.
A cette exposition, la série était infiniment attrayante, de ces figures
de femmes ', — portraits ou visions de rêves qu'importe ! — comme
nous en. avaient déjà montré certains envois de M. Henri Martin aux
Salons ou aux expositions des Cercles. Et l'attrait n'était pas moindre de
quelques sujets rustiques donnant une note toute nouvelle dans l'œuvre
du peintre : humbles masures entrevues dans la douceur du demi-jour ou
sous la lueur de l'âtre éclairant le modeste foyer ; coins de village où,
dans l'étroite ruelle, glisse, oblique et furtif, un rayon de soleil avivant la
verdure du cep sur la muraille décrépie : études d'un sentiment péné-
trant, en dépit de l'apparente insignifiance du sujet. Même en ces
humbles motifs, s'est affirmée souverainement l'âme autant que la main
d'un artiste.
Restreinte à ces toiles d'importance secondaire dans l'œuvre de M. Henri
Martin, l'exposition, nous l'avons dit, ne fournissait qu'une attestation
plutôt précaire de son talent. Elle en a du moins prouvé l'évolution
définitive et la décisive maîtrise aux curieux d'art qui, dès les débuts de
l'artiste, suivirent avec attention ses travaux, s'intéressèrent à la perfec-
Société des artistes français ne cessent de se montrer fort avares de cette récompense. Là,
du reste, s'est borné, à l'égard du jeune maître, le témoignage de l'estime officielle. II
semblerait pourtant qu'une carrière artistique, dont chaque étape est signalée par des
œuvres d'un tel mérite, devrait être consacrée par quelqu'une des distinctions réservées aux
artistes d'un talent aussi rare. Ni l'État, ni les peintres, ses confrères de la Société des
artistes français, n'ont encore jugé .i propos de ratifier, par une manifestation expresse, le
jugement de l'opinion. Ceux-ci n'ont pu parvenir, en effet, depuis plusieurs années, à
réunir sur son nom une majorité suffisante pour luidécerner la médaille d'honneur du
Salon. Quant aux divers ministres qui se succèdent à la tête de l'administration des Beaux-
Arts, nul ne paraît discerner en lui l'un des artistes dont l'art français contemporain a les
plus justes droits de s'honorer, et ne songe même à lui conférer ce ruban rouge que l'on
se plaît à prodiguer à tant d'autres, manifestement moins méritants. Au surplus, faut-il
rappeler que le Conseil supérieur des Beaux-Arts n'a pas cru devoir, dans les années où
M. Henri Martin remplissait encore les conditions d'âge requises, lui attribuer le prix du
Salon ? C'est à peine si l'on vient de s'apercevoir que les galeries du Luxembourg devaient,
en bonne justice, une place à quelqu'un de ses tableaux, et que le prochain remaniement
y fera enfin entrer cette admirable Inspiration poétique du Salon dernier ; ce dont il con-
vient de féliciter hautement le conservateur du musée, M. Léonce Benedite.
1 De ce nombre, celle qui s'intitulait Mysticisme et qui est héliogravée ici, mais dont
aucune reproduction ne saurait exactement traduire l'indicible expression non plus que
l'enveloppe harmonieuse, si séduisantes dans la peinture originale.
448
L'ARTISTE
tion de sa fiicture par où se révélaient haiitenient une solide éducation
et de rares qualités picturales. Elle a apporté un témoignage nouveau de
ce don qu'il possède par excellence, je veux dire le sens de la décoration,
qui, du reste, s'était déjà exprimé avec un éclat particulier dans ses
grandes compositions, par l'originalité, la souplesse et la claire harmonie
du procédé, par la simplification de la forme, par l'immanent s3'mbolisme
de la conception. Enfin, elle a confirmé cette certitude que, de tous les
peintres de la nouvelle génération, M. Henri Martin est surtout celui
sur lequel l'art français a le droit de compter.
JEAN ALBOIZE.
La X)ieille oAvare
'onc la vieille avare est au lit de mort,
(^^ L'agonie au cœur Vétreint et la mord
A-t-elle un regret ? A-t-elle un remord ?
Ah ! quitter ses biens, c'est ce qui la navre.
Elle a dès longtemps rompu tout lien ;
Parents, amis, rien ! elle n'a plus rien.
Pas un serviteur et pas même un chien
Pour veiller ce soir près de son cadavre.
Sur une escabelle une lampe luit.
Tremblante clarté que l'ombre poursuit ;
Au dehors s'élève un étrange bruit :
L'oiseau de la Nuit hulule à la porte.
L'oiseau de la Mort appelle la morte.
L'oiseau de l'Enfer attend qu'on l'emporte.
ACHILLE MILLIEN.
1895. — l'artiste. — NOUVELLE PÉRIODE : T. X
29
CHRONIQUE
proprement parier, le budget des
Beaux-Arts a été voté, cette fois,
sans discussion. Sur le chapitre
concernant l'École Nationale des
Beaux-Arts, M. Viviani a demandé
au gouvernement d'y organiser l'en-
seignement pour les jeunes filles, ou
du moins d'aménager pour elles une
école des Beaux-Arts dans l'un des
bâtiments du Louvre, longeant la
rue de Rivoli, actuellement utilisé
comme dépôt de paperasses. M. Henry
Roujon, directeur des Beaux-Arts, commissaire du gouvernement, a
assuré que l'État était tout disposé à entrer dans la voie indiquée par
M. Viviani. Cette déclaration assez vague ne semble pas faire présager
que la question doive de sitôt passer du domaine de la spéculation dans
celui des faits. Pourt.int, le rapporteur du budget des Beaux-Arts, M.
Maurice Faure, a vivement insisté dans son rapport, sur les facilités qu'il
conviendrait de mettre à la disposition des jeunes filles désireuses de
s'adonner à l'étude des Beaux- Arts. Mais une proposition de cette sorte,
n'ayant aucune sanction budgétaire, pourra se renouveler indéfiniment
sans résultat.
Il en est bien d'autres du même genre, dans le rapport de M. Mau-
rice Faure, lesquelles n'ont guère d'autre portée effective que celle de
vœux fort platoniques. Elles n'en seraient pas moins dignes de n'être
point négligées par le ministre des Beaux-Arts et par son administration.
Telle est celle qui aurait pour effet de faire profiter les musées de province,
départementaux et municipaux, des œuvres d'art entassées « sans profit
pour personne », dans les magasins de dépôt du service des Beaux-Arts.
CHRONIQUE 45 1
Si l'on songe que le chapitre du budget des Beaux-Arts, qui a pour
rubrique : Musées départementaux et musées municipaux, est doté du
modique crédit de i3.ooo francs, on ne peut que savoir gré à l'hono-
rable rapporteur d'avoir indiqué un moyen parfaitement économique de
venir en aide à ces établissements : c'est de répartir entre eux les objets
d'art, sculptures, peintures, dessins, etc., qui demeurent entassés, au
détriment de leur conservation, et que l'on fiiit garder à grands frais,
dans les dépôts de l'État, au palais de l'Industrie et au dépôt des marbres.
Cet état de choses inspire au Temps de fort judicieuses réflexions,
dignes d'être méditées par l'administration des Beaux-Arts. Après avoir
souligné d'une pointe de malice la constatation du « bon tour » qu'a
joué M. Maurice Faure à cette administration en publiant, parmi les
documents qui forment l'annexe de son rapport, l'état détaillé de ces
œuvres d'art, le Temps ajoute :
La liste des ouvrage conservés au dépôt des Champs-Elysées tient neuf grandes pages.
Il ne nous appartient pas de nous prononcer sur la v.ileur de toutes ces œuvres. Mais,
enfin, un raisonnement bien simple se présente à l'esprit. Si ces œuvres sont intéressantes
et belles, pourquoi les claquemurer dans un lieu où nul ne peut les contempler si ce n'est
les gardiens ? Si ces œuvres sont sans intérêt, pourquoi les garder là avec ce soin jaloux ?
Remarquez que quelques-uns des ouvrages en question sont destinés, — nous apprend la
colonne des Observations, — à tel monument public : Chambre des députés, préfectures,
ministères, etc.. ou à des musées désignés. Alors, qu'attend-on pour faire la livraison et
pour débarrasser la place ? On attend peut-être que, le temps, la négligence et la poussière
ayant fait leur besogne, on puisse écrire enfin, en regard du titre d'un ouvrage, et toujours
dans la colonne des Ghscrvations .■« Avarié », ou encore « très avarié », ou même « en
mauvais état... »
Pendant ce temps, de grands musées de province, — où l'on a de la place et des crédits
pour la conservation des œuvres, — sollicitent l'attribution de tel ou tel ouvrage qui
s'éciille, s'effrite ou s'achève au dépôt des Champs-Elysées. Il serait tout simple
d'accorder satisfaction à ces demandes. Qu'en fait-on ? Sans doute, on les classe, on les
enregistre, on les copie, on les instruit. On en fait un dossier ou des dossiers !
La liste des ouvrages empilés, — c'est le mot, — au dépôt des marbres occupe vingt et
une pages dans le rapport de M. Maurice Faure. C'est d'une lecture extraordinaire. A la
colonne des Observations on voit des mentions comme celles-ci : « Hors d'usage et sans
valeur... Tableau crevé... Crevé et brûlé... Au rebut... » Eh bien, admirez ici les beautés
de l'administration française. Un tableau a beau être reconnu liors d'usage et sans valeur ;
il a beau être crevc et même brùté ; il a beau encourir cette condamnation suprême :
Au rebut!... Tout cela ne fait rien. L'administration jalouse couvre pieusement de son
inertie protectrice cette ruine et ce déchet !
Le nombre des groupes, des bustes, des bas-reliefs qui sont reconnus comme « dété-
riorés » ou « sans valeur » est déjà assez grand. Mais il y en a un plus grand nombre
encore qui sont tout « inutilisables ». Il est très comique de songer que lorsqu'un bloc
de plâtre ou une vieille toile sont méconnaissables, ne sont plus bons à rien et n'ont plus
de nom dans aucune langue, on est ravi de s'en servir, aux Beaux-Arts, pour les coucher
sur un « état » et pour faire calligraphier ce mot étonnant : « inutilisable » par une
armée d'expéditionnaires.
Un ministre, ou même un directeur, ferait une œuvre méritoire en ordonnant un
classement sérieux entre toutes ces œuvres en litige. On reviserait quelques condamnations
peut-être sommaires, quelques satisfecit peut-être trop indulgents : et l'on pourrait, en
sacrifiant enfin les vieux débris, faire d'autre part d'assez jolis cadeaux aux musées de
452 LWirnSTIt
province, — dont les conservateurs sont réduits à tirer la langue sur les quinze pauvres
mille francs du budget !
Sachons gré à M. Maurice Faure de l'initiative qu'il a prise et du soin
qu'il a mis dans ces édifiantes constatations et souhaitons que l'adminis-
trations des Beaux-Arts s'inspire en cela des vœux exprimés dans son
rapport.
Ce document abonde, au surplus, en remarques intéressantes et en
excellentes idées. Au chapitre des musées, le rapporteur émet la propo-
sition d' « un musée de la Révolution et de la République, consacré aux
grands actes politiques de 1789, 1792, iS4(S et 1H70, comme aux
souvenirs mémorables de la Défense nationale », et qui serait créé à
Versailles. Au sujet des manufactures nationales, il constate que Sèvres
est « en voie de progrès et d'amélioration » et demande qu'à l'Exposition
universelle de 1 900 la manufiicture ne se place pas « hors concours » : ce
sera la meilleure façon pour elle de savoir le réel mérite de ses produits.
Notons cette observation du rapport sur l'hcole de Rome, que la
supprimer serait « un véritable sacrilège » . Il souhaite, toutefois, que la
France soit moins dédaignée par l'enseignement, et signale l'utilité qu'il
y aurait également à envoyer en Algérie les jeunes artistes. Il envisage
même l'hypothèse d'une « hcole d'Arles », ce qui s'explique fort bien
de la part du fervent méridional qu'est M. Maurice Faure.
L'école des Arts décoratifs est l'objet des critiques du rapporteur, au
sujet du mode d'enseignement qui y est en vigueur : ce ne sont pas des
modèles dessinés qu'il faut que les élèves s'évertuent à copier, mais bien
des modèles réels, partant capables de faire naître en leur esprit des
conceptions originales et neuves. Quant i\ l'enseignement des styles, il
est souverainement répréhensible.
C'est à tort que les Chambres s'habituent à considérer la dotation des
Beaux-Arts comme la matière par excellence sur laquelle on se plaît à
faire porter les économies budgétaires : on en arrive, par là, à compro-
mettre des œuvres et des entreprises utiles. Même abstraction faite de
toute considération d'art, c'est porter atteinte à l'un des facteurs de la
fortune publique, car c'est favoriser, à nos dépens, les incessants progrès
de l'étranger qui, lui, ne leur marchande pas les sacrifices.
Voilà de quelles idées devrait s'inspirer la prochaine commission du
budget pour rétablir le crédit nécessaire à la publication, depuis quelques
années interrompue, de l'Inventaire des richesses d'art de la France, cette
œuvre si éminemment utile et patriotique à la fois, fondée par le marquis
de Chennevières au temps où il était directeur des Beaux-Arts, et à
laquelle M. Henry Jouin avait apporté le zèle le plus intelligent et l'éru-
dition la plus éclairée.
L'Académie des Beaux-Arts a choisi, comme sujet à traiter pour le
prochain concours Achille Leclèrc, la Porte d'entrée d'une capitale. Le pro-
• CHRONIQUE 433
gramme, mentionnant les conditions du concours, les éciielles des projets
à présenter et la date de la clôture, est mis à la disposition des concur-
rents au secrétariat de l'Institut.
M. Begas, de Berlin, a été élu correspondant de l'Académie des Beaux-
Arts, section de sculpture, en remplacement de M. Haehnel, de Dresde,
décédé.
M. Adolphe Menzel, artiste peintre, de Berlin, a été élu associé étran-
ger, en remplacement de M. Hunt, de New- York, décédé.
La Ville de Paris vient d'inaugurer en même temps son musée des
collections artistiques et le musée Galliera.
Le musée des collections artistiques de la ville de Paris existait depuis
longtemps, dans le garde-meuble municipal d'Auteuil. Mais cette situa-
tion excentrique le rendait peu commodément accessible aux visiteurs,
d'ailleurs assez rares, qui en connaissaient l'existence. Il y avait là de
tout un peu : les esquisses des tableaux et les maquettes des statues, que
la Ville de Paris a fait exécuter pour les grands édifices civils ou reli-
gieux, depuis une cinquantaine d'années; des peintures et des sculptures,
retirées des monuments qu'elles ornaient autrefois ; les achats plus ou
moins récents faits par la Ville aux divers Salons et qui n'ont pas encore
reçu leur destination. Tout cela vient d'être transporté et exposé dans le
pavillon de la Ville, derrière le palais de l'Industrie, à proximité du
Cours-la-Reine. Là, les Parisiens auront toute focilité pour visiter ces
collections dans lesquelles se rencontrent des œuvres de haute valeur.
D'ailleurs, cette nouvelle installation n'aura qu'une durée éphémère,
puisque le pavillon de la Ville est destiné, de même que le palais de
l'Industrie, à disparaître pour faire place aux constructions projetées pour
l'Exposition universelle de 1900.
Le musée Galliera est cet élégant palais récemment construit sur les
pentes du Trocadéro, avec les libéralités fiiites à la Ville par la duchesse
de Galliera. On y a installé les collections d'art décoratif, encore fort
modestes, que la Ville est en voie de former, des marbres en assez grand
nombre, et sa magnifique collection de tapisseries des Gobelins, au nombre
d'une vingtaine sur plus de cent qu'elle en possède, le défaut de place ne
permettant guère d'en exposer un plus grand nombre à la fois.
L'inauguration des deux musées a été faite le même jour, en présence
du ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts.
Par suite de la suppression de la direction des Bâtiments civils et des
Palais nationaux, et de son rattachement à la direction des Beaux-Arts,
les divers services d'architecture sont placés désormais sous l'autorité
d'un seul ministre, ce qui aura pour effet, espérons-le, d'assurer enfin
4?4
L'ARTISTE
l'unité de vues entre ces services. Un certain nombre d'édifices qui
dépendaient de l'ancienne direction des Bâtiments civils et Palais nationaux
ont le caractère de monuments classés. Il faut que, conformément à la
loi, la commission des Monuments historiques soit appelée à donner son
avis sur tout ce qui concerne la conservation de ces édifices. Dans ce
but, un décret vient d'être rendu, qui a pour but de permettre, d'une
part, au.\ inspecteurs généraux des Bâtiments civils de siéger, en qualité
de membres de droit, dans la commission des Monuments historiques,
et, d'autre part, d'appeler, en la même qualité, les inspecteurs généraux
des Monuments historiques dans le conseil général des Bâtiments civils.
Sur le legs universel, qui a été fait à l'État par feu Henry Giffard, un
décret alloue à l'administration des Beaux-Arts une somme complémen-
taire de 20.000 francs, qui sera intégralement affectée à l'exécution de la
statue qui sera érigée à Giffard.
Un comité de souscription s'est formé pour l'érection d'une statue au
baron Larrey, le médecin militaire récemment décédé. L'exécution de
cette statue a été confiée au sculpteur Falguière.
On sait qu'il existe du baron Larrey, qui fut médecin des armées de
Napoléon et père de celui dont nous venons de parler, une statue en
bronze par David d'Angers, élevée dans la cour d'honneur du Val-de-
Grâce.
La Ville de Paris vient de faire la commande d'une série d'estampes,
s'élevant â un total de 38. 000 francs, aux graveurs suivants : à Mar-
cellin Desboutin, la gravure à la pointe-sèche d'une figure de femme de
sa composition (10.000 fr.); à Waltner, la reproduction à l'eau-forte du
plafond de Puvis de Chavannes, décorant l'escalier d'honneur de l'Hôtel-
de-Ville, Victor Hugo offrant sa lyre à la ville de Paris (10.000 fr.) ; à
Mordant, la reproduction à l'eau-forte du plafond central de Besnard,
décorant le salon des Sciences (10.000 fr.) ; à Alexandre Lunois, la
reproduction en lithographie des deux panneaux de Puvis de Chavannes,
décorant les salons d'introduction sud, VÉté et ['Hiver (8.000 fr.).
Elle a fait, en outre, les acquisitions d'œuvres d'art suivantes :
l'esquisse du plafond exécuté par Charles MuUer à l'ancien Hôtel-de-
Ville, l'Affranchissement des conuiniiies par Loitis-le-Gros (1.000 fr.) ;
un coffret de style Renaissance, damasquiné en or et argent, exécuté
par Gauvain (5.000 fr.); cent exemplaires d'une eau-forte de Gauthier,
représentant une vue de Notre-Dame (5. 000 fr.).
CHRONIQrK 433
Le conservateur général des musées de Lille, M. Alfred Agache, a
adressé sa démission au maire de Lille, en raison de l'inertie opposée
par l'administration municipale à toutes les propositions qu'il a faites
pour remédier à une situation inquiétante et qui a tout récemment
nécessité l'intervention de l'Ltat.
Un concours ayant été organisé par la ville de Lyon pour un buste de
la République destiné à orner la salle des séances du Conseil municipal,
le jury chargé du jugement a classé les concurrents dans l'ordre suivant :
I", M. Aubert ; 2% M. Devaux ; 3% M. Textor.
Le directeur du journal le World de New- York, M. Joseph Pulitzer,
a fait don à la Ville de Paris d'un groupe en bronze, Lafayette et
Washington, œuvre du sculpteur Bartholdi, qui vient d'être inauguré sur
la place des États-Unis. M. Pulitzer a voulu ainsi perpétuer à Paris le
souvenir des deux grands hommes qui ont fondé la République améri-
caine. Une inscription gravée sur la flxce antérieure du monument est
conçue en ces termes : « Hommage à la France en reconnaissance de son
généreux concours dans la lutte du peuple des Etats-Unis pour la liberté et
l'indépendance. »
C'est M. Pulitzer qui, à l'époque où la France ofîVit aux États-Unis la
statue colossale de la Liberté éclairant le monde, prit en Amérique l'initia-
tive de la souscription dont le produit permit d'élever sur un récif en
pleine mer, à l'entrée du port de New- York, le soubassement sur lequel
se dresse actuellement la statue de Bartholdi. Il s'est adressé à ce dernier
pour glorifier à Paris les fondateurs de l'indépendance américaine. Détail
particulier, M. Pulitzer n'est point Américain d'origine : il est Hongrois.
Il passa aux États-Unis au temps de la guerre de Sécession.
Le groupe monumental que Paris doit à sa générosité représente les
deux héros se serrant la main, Lafiiyette enthousiaste, unissant dans la
même étreinte les drapeaux des deux nations, Washington d'attitude
grave, d'expression austère ; une frise formée de branches de laurier
surmonte le piédestal, composé par M. Formigé.
C'est en présence du personnel de l'ambassade américaine et de la
municipalité de Paris qu'a eu lieu l'inauguration. En l'absence de
M. Pulitzer, M. Ballard Smith, son représentant, a fiiit la remise du
monument à la Ville, en affirmant « le sentiment, plus profond que la
simple amitié, que ressent tout un peuple d'outre-mer à l'égard du peuple
français dont les aïeux ont tant fait pour assurer aux Américains les
bienfaits de l'indépendance nationale et de la complète liberté ».
456 L'ARTISTE
Le jury de l'exposition des Arts graphiques, qui ^^ent d'avoir lieu à
Vienne, a décerné une médaille d'or à notre compatriote le graveur
A. Lepère, ainsi qu'au peintre suédois Zorn, établi à Paris et dont les
œuvres ont été si souvent remarquées à nos Salons.
On a lu plus haut que le peintre berlinois Adolphe Menzel venait
d'être élu associé étranger par l'Académie des Beaux-Arts de Paris.
A l'occasion du quatre-vingtième anniversaire de la naissance de l'artiste,
de grands honneurs lui ont été rendus dans son pays. On sait que
Menzel a fait de la vie et de l'époque du roi de Prusse Frédéric-le-Grand
le sujet de la plupart de ses œuvres, et qu'il est, en Allemagne, le peintre
attitré, pour ainsi dire, de l'illustre souverain. Il n'en fallait pas davan-
tage pour lui attirer les plus chaudes sympathies de l'empereur Guil-
laume n. C'est ainsi que ce dernier, il y a quelques mois à peine, donna
une fête au château de Postdam, où, costumé en intendant de Frédéric,
il vint recevoir sur le seuil le vieux Menzel et lui présenta toute la cour
en costumes du dix-huitième siècle et groupée de façon à reproduire
fidèlement l'un de ses tableaux les plus connus, le Concert à Sans-Souci.
En l'honneur de son anniversaire, l'artiste a reçu de l'empereur
maintes distinctions. L'Académie des Beaux-Arts de Berlin a tenu à cette
occasion une séance de félicitations à laquelle l'empereur avait envoyé
une garde d'honneur prise parmi les soldats d'un régiment de sa garde
et portant l'uniforme des soldats de Frédéric II. Plusieurs villes d'Alle-
magne ont acclamé Menzel membre d'honneur de leur bourgeoisie, et
diverses sociétés de Beaux- Arts l'ont élu membre honoraire.
Une statue d'Henri Heine, exécutée par le sculpteur allemand Herter,
a été envoyée en Amérique pour être placée dans le parc central de
New- York. Les sculpteurs américains ont protesté, ne voulant pas qu'une
statue étrangère soit érigée dans leur pays.
Cette statue, d'ailleurs, n'en est pas à ses premières vicissitudes, car,
avant d'être exportée par delà l'Atlantique, plusieurs villes d'Allemagne
lui ont refusé une place, les unes par scrupule patriotique, les autres par
scrupule antisémitique. On avait annoncé ensuite que S. M. l'Impératrice
d'Autriche allait faire l'acquisition de la statue pour la placer dans le
parc de sa résidence de Corfou ; mais il n'en a rien été, et la malheu-
reuse effigie du poète est partie pour l'Amérique, où, comme on voit,
elle n'a pas trouvé meilleur accueil.
La National Gallery vient de recevoir un don généreux du peintre
anglais Watts, consistant en une série de quinze portraits d'hommes
CHRONIQUE 457
célèbres, dont il est l'auteur. Cette collection va augmenter la galerie de
portraits nationaux que les directeurs de la National Gallery s'occupent
d'organiser et pour laquelle la libéralité d'un autre ami des arts, M. Tate,
fait construire à Londres, sur le quai Millbank, un magnifique édifice où
cette galerie prendra place ultérieurement.
Parmi les portraits peints par Wats et offerts par lui à la National
Gallery, se trouvent notamment ceux de Thomas Carlyle, Dante-Gabriel
Rossetti, lord Tennyson, John-Stuart Mill, Henry Layard, du cardinal
Manning, etc.
Le peintre et graveur Léon Girardet est mort à l'âge de trente-neuf
ans. Il était d'origine suisse et appartenait à une famille d'artistes parmi
lesquels Karl et Eugène Girardet avaient tait à ce nom une fort hono-
rable notoriété.
Un artiste qui, dans le genre historique, montra un sérieux talent et
eut son heure de célébrité, Pierre-Charles Comte, aujourd'hui quelque
peu oublié, vient de mourir à Fontainebleau où, depuis bien des années
déjà, il s'était retiré. Il était né à Lyon en 1828 et avait été l'élève
de Robert Fleury. De même que son maître, et suivant d'ailleurs en
cela le goût dominant du moment, il se consacra à la peinture histo-
rique ; il fit, des épisodes empruntés au temps des Valois, ses sujets de
prédilection. La gravure a popularisé la plupart de ses tableaux, où le
sens et la physionomie de cette époque élégante, tragique parfois, se
révèlent avec un rare bonheur. Encore aujourd'hui, bien que des
préoccupations de facture semblent s'imposer, un peu trop exclusives, à
l'art et à la critique, les œuvres de Com{e méritent d'être sérieusement
appréciées : témoin son tableau du musée du Luxembourg, Henri III et
le diw de Guise se rencontrant dans la cour du château de Biais à la veille de
l'assassinat du duc, qui reste une toile fort remarquable.
LES LIVRES
Pttvis de Chavannes, par Marius Vachon (Paris, Braun et Lahure).
L' beau livre que M. Marius Vachon vient de publier
sur Puvis de Chavannes, ce qu'il importe surtout
de retenir, ce n'en est point la partie biographique,
que, de parti pris, l'auteur semble, d'ailleurs, avoir
voulu lui-même rejeter délibérément au second
plan, et à laquelle, on le voit bien, il n'a accordé
qu'une place accessoire. Nous disons biographique
et non anecdotique, M. Vachon, à l'inverse des professionnels « inter-
viewers », — ainsi que les dénomme la barbarie d'un vocable qui vient
d'enrichir notre langue, — ayant eu le bon esprit et le bon goût de
négliger totalement ce côté mesquin et puéril, qui passionne de si étrange
façon le public d'aujourd'hui au sujet des personnages en vue : il n'a eu
d'autre but, en esquissant la vie du maître, que de montrer, suivant une
heureuse formule, « la puissance du travail et de la volonté au service
d'un haut idéal ».
En réalité, l'histoire d'un artiste est-elle autre chose que l'histoire de
son œuvre ? Et, l'œuvre même de Puvis de Chavannes, qui désormais ne
le connaît ? Il rayonne dans sa splendeursereine aux murs des monuments.
On sait aussi quelle persistante indifférence d'abord, puis quels sarcasmes
ridicules accueillirent ces nobles et harmonieuses compositions.
Ce ne fut pas seulement la foule qui se montra réfractaire à la grandeur
et à la souveraine poésie de sa peinture : la critique elle-même, — à part
quelques glorieuses exceptions: Théophile Gautier, Paul de Saint-Victor,
Delécluze, Théodore de Banville, notamment, — s'obstinait aveuglément
dans ses attaques, et les jurys du Salon réservaient à ses envois un échec
chaque année renouvelé. Mais, en dépit de toutes ces tristesses, de toutes
ces amertumes, sa foi artistique et sa haute conviction ne furent pas un
instant ébranlées. « La puissance de Puvis de Chavannes, — écrit M. Va-
chon, — fut de ne point devenir un révolté, mais de continuer son œuvre
imperturbablement, sans faiblesses ni hésitations, étouffant du même effort
LES LIVRES
4r>o
énergique ses propres découragements et les résistances extérieures, s'ini-
posant au public au lieu de le subir, résolu irréductiblement à être lui-
même, par lui-même, jusqu'au bout, et à durer, dans l'impassibilité apparente
d'un homme assuré de réussir parce qu'il a pour lui la logique, le bon sens et
la vérité. » Il a réussi, en effet ; la supériorité de son œuvre a eu raison
des détracteurs et s'est enfin imposée à l'admiration, au respect de son
époque mieux éclairée et définitivement afiVanchie des iniques préventions
d'antan : la consécration fut tardive, elle n'en demeure que plus glorieuse.
Dans la substantielle étude de M. Marius Vaclion, si, négligeant le
détail biographique et descriptif, nous cherchons la psychologie de l'artiste,
elle se dégage en quelques précieuses indications émanant du maître lui-
même :
Je serais plus qu'embarrassé de développer une esthétique quelconque, étant un être
essentiellement instinctif, et juste le contraire d'un compliqué. S'il m'arrive de penser à ce
que j'ai pu faire jusqu'ici, j'y découvre non pas la recherche, mais le besoin de la synthèse,
sans jamais tomber dans l'épisodique, les scènes que j'imagine restant néanmoins probables
et humaines... Je ne crois pas qu'on puisse analyser un cerveau comme on décrit les rouages
d'une montre. L'artiste est insaisissable ; en lui prêtant une technique et des intentions en
dehors de l'évidence, on est à peu près sûr de se tromper. Sa technique n'est autre chose
que son tempérament ; et ses intentions, s'il est sain d'esprit, relèvent du simple bon sens ;
— c'est déjà bien joli. — Il n'y a qu'à regarder le tableau bien en face, tranquillement,
et jamais par derrière, où le peintre n'a rien caché.
Coinme premier principe artistique pourPuvisde Chavannes, M. Vachon
déclare qu'il ne peint que lorsqu'il a une idée bien nettement utile à
exprimer, « représentant ce que Kant appelle l'impératif catégorique de la
moralité » . D'où cette constatation hautement significative :
A voir avec quelle farouche énergie, quel stoïcisme inaltérable et quelle fière impassibi-
lité cet artiste pendant trente ans a marché seul sur la route déserte, allant toujours droit
devant lui sans jamais jeter un regard en arrière ni de côté pour savoir s'il est accompagné
ou suivi, présentant un front serein, sinon indifférent, aux attaques et aux injures, il est
certain qu'il a obéi à cet impératif catégorique de la moralité ; l'ambition la plus audacieuse
n'aurait point suffi pour le guider et le soutenir.
Veut-on connaître, d'autre part, de quelle manière la conception de
son œuvre s'élabore dans la pensée de l'artiste ?
Tout ce qu'il lit, écoute ou observe se transpose instantanément en une vision de peintre,
dans les dispositions et les formes des éléments d'une décoration ou d'un tableau, suivant
l'importance de ce qu'elle contient, avec les lignes, les plans et les groupements presque
toujours définitifs ; car cette vision n'est jamais trop peu précise pour qu'elle reste à l'état
de rêverie, état dont personne plus que lui n'a une impulsive aversion, et qu'il tient pour
un des symptômes indiscutables de l'impuissance ou de l'affaiblissement en matière de créa-
tion intellectuelle. La «-vision » est d'ailleurs le terme familier dont, en parole et en écri-
ture, il se sert pour indiquer le travail de son imagination; il en précise le caractère, dans
ce billet à un de ses disciples qui voyage en Italie : « Vous revenez, la vue éclaircie, saturée,
fortifiée par le spectacle journalier de beautés artistiques et naturelles de la plus grande
intensité, tableaux mûris par le temps, paysages du ton le plus profond, etc. Qu'allez-vous
penser devant mes visions qui sont, à prendre les choses au mieux, une complète transpo-
sition des lois naturelles ? Bien heureux si je leur suis resté parallèle. »
46o L'ARTISTE
Puvis de Chavannes « voit » son œuvre telle qu'elle sera dans toutes ses parties, même
pour les compositions les plus vastes et les plus compliquées. Mais, tant qu'il v a, là ou
ici, quelque lacune, quelque « trou », il ne la met point au jour; il la tourne et retourne
dans son cerveau jusqu'à ce qu'elle lui apparaisse définitive et complète.
Quant à l'indépendance totale qu'il considère comme indispensable à
l'expression de sa pensée, ce livre nous cite un foit parfaitement caracté-
ristique de la suprématie que sa volonté exige sans partage dans la con-
duite de son œuvre :
...Aussi, dans toute commande de décoration, Puvis de Chavannes se réserve-t-il tou-
jours le droit de choisir son sujet et de le traiter comme il l'entend, sans ingérence quel-
conque, sans inspection ni contrôle administratif ou privé. A cet égard son intransigeance
est irrédurtible ; aucune considération n'a jamais pu le faire dévier de cette ligne de con-
duite, nullement inspirée par un sentiment de vanité, mais simple instinct irrésistible d'un
esprit ferme, qui estime que la première condition de succès en art est d'être soi-même, par
soi seul, de ne relever que de sa conscience comme ordre et comme responsabilité. Il lui
est arrivé de refuser des travaux importants, qui l'intéressaient fort et lui étaient nécessaires,
parce que leur acceptation impliquait celle d'un sujet imposé. Quand la Chambre de com-
merce de Bordeaux eut achevé, en 1870, la restauration intérieure delà Bourse, elle songea
à faire décorer de peintures le grand escalier de ce palais, Puvis de Chavannes en reçut la
proposition et l'accepta. Tout était de nature à sourire à l'artiste dans ce projet de décora-
tion: un monument public, chef-d'œuvre d'architecture; un emplacement exceptionnel,
permettant par ses dimensions d'y développer, en toute liberté d'espace, la composition la
plus vaste ; une ville riche, luxueuse où l'on aime les arts. Peu de temps après, au moment
où il se préoccupait de chercher ce qui pourrait le mieux convenir, la Chambre de com-
merce lui fit transmettre un programme de l'œuvre projetée, programme qu'avait rédigé
une commission de fonctionnaires, d'érudits et de négociants. Il y avait là, entre autres
articles : « Le poète Ausone revient par eau de sa compagne, sur un bateau chargé de fleurs
et de fruits, que les nautonniers amarrent avec des cordes dans le port de Burdigala. » Le
peintre répondit courtoisement qu'il désirait, suivant son habitude, choisir lui-même le
sujet de sa composition, et qu'il s'empresserait d'en donner le titre aussitôt que ce choix
serait définitivement arrêté. On lui répliqua que l'adoption d'un programme sous la forme
délibératrice accoutumée le rendait obligatoire. Puvis de Chavannes refusa la commande...
Le très intéressant travail de M. Vaclion se présente sous la forme
typographique la plus soignée, avec de nombreuses planches en héliogra-
vure tirées en taille-douce ou intercalées dans le texte. Parmi ces dernières,
certaines impressions, en violet et en vert-pomme notamment, accusent
un défaut de goût qui dépare un peu la belle tenue du livre par je ne
sais quelle recherche de l'effet, bien superflue quand il s'agit de dessins de
maître ; mais le grand caractère du crayon de Puvis de Chavannes est à
même de résister aux atteintes d'une transposition de tons malhabile.
Le Directeur-Gérant, Je.^n Alboize.
CHATEAUDUN. — IMPRIMERIE DE LA SOCIETE TYPOGRAPHIQUE.
TABLE DES MATIÈRES
(nouvelle pkriode : tome x. — i8y5 : second semestre)
JUILLET
Causerie d'art : A propos de Jules Lemaitre. — E. Durand-G réville l
Une Collection de dessins d'artistes français : VIII. — Ph. de Chennevières 22
Le Concours de Rome : Peinture et sculpture. — Jean Alboize 32
Edouard Thierry et la Comédie-Française (Suite). — Gaston Schéfer 36
La Poésie moderne : Un livre de M. Emile Ble'mout. — Daniel de Venancourt 5 1
Une Sainte, poésie. — Théodore Maurer -^8
Chronique "O
Les Livres 7^
AOUT
Les Maîtres de la lithographie : J.-B. Isahey. — Germain Hediard 81
Un Collection de dessins d'artistes français. IX. — Ph. de Chennevières 91
Causerie d'art : A propos de Jules Lemaitre (Suite). — E. Durand-GrÉville 102
Yvette Guilhert. — Emile Blémont 120
Edouard Thierry et la Comédie-Française (Fin). — Gaston Schéfer 1 3o
Ressouvenirs d'exil, sonnets. — Raymond Bou yer 142
Un livre sur l'art byzantin. — LÉONCE Benedite 148
Chronique 1 5o
septembre
Le Salon de Gand. — Eugène Demolder 161
Une Collection de dessins d'artistes français : X. — Ph. de Chennevières 168
Études italiennes : Les feunes Hommes de Luini. — Paul Plat 176
Maîtres d'autrefois : Lesueur. — Marmontel i83
Causerie d'art : A propos de Jules Lemaitre (Fin). — E. Durand-Gréville 194
Les Maîtres de la lithographie : J.-B. Isabey (Fin). — Germain Hediard 214
L'Histoire de la Renaissance en Italie. — Gaston Schéfer 232
Chronique 238
4^2 iWRTfSrii
OCTOBRE
Engine Delacroix d'après son Journal. — Raymond Bouyer 241
Notict sur la x'ie et les ouvrages de M. Henri Chapu. — Comtf. Hf.xri Delaborde. . . 2(Jo
Un livre sur le XVh siècle. — Louis Delzons 2-3
Eugène Devèria et son Journal inédit. — Paul Lafond 2()0
Trop lard, sonnet. — Fernand Fouquet 3o5
Chroniqtu 3o6
Ijs Livres 3 1 6
novembre ■
Eugèiu Delacroix d'après son Journal (Fin). — Raymond Bouver 32 1
Une Collection de dessins d'artistes franfais : XI. — Ph. de Chennevières 341
La Sixtine et la Légende des Siècles. — Maurice Bazalgette 35 1
Eugène Devèria et son Journal inédit (Suite). — Paul Lafond 358
La Tour, poésie. — Léonce Défont 374
Lts Théâtres. — L. Vern.ay 376
Chronique 384
Les Livres 395
DÉCEMBRE
Ètiules italiennes : FHt Jardin de Vérone. — Paul Flat 401
Le Salon de M. Roger Marx. — Raymond Bouyer 4o<>
Les Peintres orientalistes français. — Léonce Benedite 42 1
Eugène Devéria et son Journal inédit (Fin). — Paul Lafond 425
Le Cours-la-Reine à l'Exposition de 1^00. — Pierre Dax 440
Une Exposition d'oeuvres d'Henri Martin. — Jean Alboizf 445
La Vieille Avare, poésie. — Achille Millien 449
Chronique 45o
Les Livres 458
TABLE DES GRAVURES
JUILLET
Escanuûuche de cavalerie à Viinme des Pyiriiées-Orientales en i/<^4, dessin de jACauES
Gamelin 26
Le Rubis, dessin de Pierre Puget 28
Portrait d'Emile. BUmont, lithographie originale en couleurs, de F.-A. Cazals 5i
AOUT
Jules Lemaitre, portrait peint par Jean Véber 104
Yvette Giiilbert, portrait peint par André Sinet 120
Yvette Guilbert, portrait peint par Joseph Granié 128
Porte sculptée, à Montpellier, par A. Injalbert 1 5o
septembre
Un Épisode de la Divine Comédie, dessin de Géricault 172
Im Tondeuse de moutons, dessin de J.-F. Millet 1 74
Portrait de J.-B. Isabey, dessiné par lui-même 214
OCTOBRE
Hommage à Delacroix, tableau de Fantin-Latour 241
La Jeunesse, marbre d'HENRi Chapu, élevé à la mémoire d'Henri Regnault à l'École
des Beaux-Arts, d'après la gravure de J. Jacquet 268
Dans le ruisseau, d'après la lithographie de Jean Véber 3 18
Le Seigneur de Saint-Clair, dessin de J. Van Driesten 3 20
novembre
Allégorie de la Paix de ijiç, dessin de François de Troy 848
Portrait d'Eugène Devéria par lui-même, en jSj^, eau-forte de Paul Lafond 358
Portrait d'Eugène Devéria par lui-même, eu iS6^, eau-forte du même 872
DÉCEMBRE
Lithographie d'E. Dinet, d'après son Affiche pour l'Exposition des Peintres orientalistes
Jrançais 42 l
Porte du Cours-la-Reine, édijiéc en 1616 , dessin d'EuG. de Ménorval, d'après
Israël Silvestre 442
Mysticisme, tableau d'HENRi Martin 446
Un Artiste, lithographie de Ringel d'Illzach, d'après un masque en cire par lui-
même 460
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